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samedi 15 août 2026

Comme pour se battre d'Hélène Lotito

Comme pour se battre est un roman doux-amer qui nous parle encore, plus ou moins directement, du fossé existant entre deux mondes, l’Algérie et la métropole dans la période 1991-1998. 

Si je mentionne "encore" c’est parce que la Sélection Hors concours 2026 (qui sans doute reflète la production éditoriale du moment) présente au moins trois ouvrages mettant en parallèle la vie en France et au Maghreb. Il faut dire que les enfants des immigrés arrivés dans les années 70-80 sont désormais adultes, et certains sont aujourd’hui devenus écrivains.
Elle est joyeuse, la vie de Nana, entre ses meilleures copines, l’école française d’Alger, les garçons à embrasser et les boîtes de pastels achetées au trabendo. Mais lorsque le quotidien est percuté par les attentats-suicide, les barrages militaires et les disputes des parents, la peur fait son apparition.
Un jour, sa grande sœur Souad est envoyée étudier en France. De Villetaneuse, tous les samedis au téléphone, elle répète : "Tout va bien". Un an plus tard, Nana a douze ans et c’est son tour. Elle rejoint sa sœur et doit apprendre le froid, le gris, la solitude – le mensonge, surtout. Mais "tout va bien", n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que Souad dévisse. Jusqu’à ce que Nana, confrontée au vertige de la liberté, cesse d’être une enfant et choisisse son destin.
Hélène Lotito a choisi de raconter à hauteur d'enfant le parcours initiatique de deux sœurs d’Alger à la banlieue parisienne pendant ce qu'on a appelé la "décennie noire". Elle réussit admirablement à nous faire partager les fêlures et les résiliences de sa jeune héroïne, au prénom tout droit sorti d'un roman de Zola.

Elle a organisé l'ouvrage en trois parties : 
La vie bleue, Algérie 1991-94 
Après la vie bleue 1994-98 
Les yeux bleus 1998

Dans la première, la petite fille ne rêve que d’une boite de 24 pastels Sennelier et ose écrire une lettre touchante à la collègue (française) de son père, la suppliant à genoux de les lui ramener au retour de son prochain voyage à Paris, lui promettant en échange le paradis des morts.

L’enfant prie le Dieu français (puisqu’elle est française) se demandant quelle est la différence entre Dieu et le Père Noël - sauf que le Père Noël n’existe pas, mais ça revient au même avec Dieu parce que même s’il existe il me semble qu’on ne le voit jamais donc bon, c’est un peu pareil (p.23).

J'ai beaucoup aimé le style d'Hélène Lolito qui parvient à combiner le tragique et l'humour. La séquence du cadeau d'anniversaire au père est un bijou. L'amour de la mère pour ses enfants est joliment restitué, tout aussi bien que les émotions de Nana, avec des mots simples. Les pages décrivant l'éveil à l'amour (p. 150) sont de toute beauté. Il suffit qu'elle écrive que le printemps français ressemble à un automne algérien pour qu'on comprenne ce qu'elle traverse (p. 156).

La tension politique se ressent à travers des questionnements comme par exemple la chute du nombre d’élèves de sa classe, de 29 à 12 et l’absence soudaine de son camarade Thierry. Quand la mère pleure elle justifie ses larme par la faute à la conjoncture (p. 62), mais, derrière le lapsus, la petite fille sait bien que ce n’est pas une conjonctivite. Malgré tout elle n'a pas pleinement conscience de la gravité du contexte politique. Sa plus grande crainte serait que ses parents divorcent. 

Le roman est parsemé d'anecdotes qui ont probablement été vécues par de nombreuses familles et dont nous ne pouvions pas avoir conscience quand on n'a pas connu cette période. Comme la difficulté (financière) à maintenir les liens familiaux à distance quand le prix des appels téléphoniques est exorbitant. Malgré cela la famille maintient le coup de fil rituel du samedi 19 h à Souad, ce qui sera insuffisant pour empêcher le pire. La présence de Nana auprès de sa soeur ne sera pas plus déterminante et on lit avec effroi quand sa soeur rentre de son mois en Egypte : je ne vois pas que Souad a déjà sombré (p. 123). Nana n'a que quatorze ans. Elle vient elle-même de vivre seule dans l'attente du retour de sa soeur en souffrant de l'isolement. Elle ne pouvait pas deviner.

Le lecteur s'attache en effet facilement à cette famille et souhaiterait le meilleur pour elle. On regrette ainsi la parole de la directrice de l'établissement scolaire : Vous nous quittez Nana. Vos résultats vous permettraient largement de continuer votre scolarité dans un cursus classique (p. 126). Mais, pour la jeune fille, le collège fut une traversée en apnée, à se cacher. La voie vers l'émancipation n'est pas un chemin de roses sans épines mais une forte joie de vivre rend le parcours supportable. C'est une très belle leçon.

Même si cette période de l'histoire est particulière il ne faudrait pas croire que le roman soit difficile à lire; J'y ai retrouvé des situations universelles. Comme la suggestion de Souad préconisant de prendre le gauche si on n'a pas le droit. Combien de fois ai-je entendu ma propre grand-mère faire cette réflexion. Elle aussi a dû faire preuve d'une grande détermination dans sa vie et d'une belle philosophie : je n'ai pas peur de m'ennuyer (…). Je ne veux pas d'une vie incroyable. Je veux juste … une vie. Avec toi. pour le reste je m'adapte (p. 164).

Comme pour se battre d'Hélène Lotito, éditions Fugue, en librairie depuis le 23 janvier 2026

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