Franchement, malgré de grandes qualités, de construction narrative, mais surtout d’interprétation, mon choix se serait porté plutôt sur Soudain qui, de mon point de vue, marquera davantage et plus longtemps.
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsqu’une enseignante découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle des parents pourrait en être la cause.
La question de la protection de l’enfance est le sujet de nombreux films parce qu’on le sait, les statistiques sont effroyables. On estime globalement à 10% la proportion d’enfants victimes de violence et de toute évidence elles ne font pas toutes l’objet d’une enquête. Signaler des parents maltraitants est une lourde responsabilité.
La Norvège n’échappe pas à ce fléau. On y a mis en place un système de protection (Barnevernet) qui est a priori plus énergique que les méthodes françaises. Il en résulte qu’environ 70% des séparations d'enfants d'avec leurs parents s'effectuent sans le consentement des représentants légaux, ce qui est bien plus élevé qu’ailleurs.
Alors que la majorité des réalisateurs (comme des écrivains) dénoncent le silence qui a accompagné des situations de violence ainsi que l’ampleur des traumatismes subis par les enfants Cristian Munglu prend le contrepied en établissant un procès à charge contre l’administration protectrice.
Il présente la situation comme une énigme, si bien que le spectateur s’interroge tout de même sur l’éducation donnée par la famille Gheorghiu (qui est, disons conservatrice, religieuse et plutôt sévère mais non dénuée d’affection) mais il est probable que la réponse est à chercher dans l’affiche. On y voit une famille unie, heureuse. L’affaire est réglée : elle ne peut pas être le siège de violences intrafamiliales.
J’ai été intéressée par la découverte du système de protection de l’enfance norvégien, par la complexité de s’exprimer soit en norvégien soit en anglais (avec le risque de déformer des interprétations du fait des différences lexicales) et par celle du fonctionnement de la justice. On critique nos institutions mais elles m‘ont paru par contraste assez respectueuses des individus.
Il est difficile de prendre le parti qui nous est suggéré, qui consisterait à estimer que les autorités norvégiennes sont dans l’excès et dans une totale erreur. Rien n’est tout noir ou tout blanc et la famille idéale n’existe pas même si on cherche à nous faire croire que les Gheorghiu n’auraient finalement que des qualités contrairement aux Halberg. Ce qui m’a d’ailleurs le plus dérangée c’est que le réalisateur n’ait pas imaginé d’autre solution que la fuite, justifiant que le vivre ensemble soit une utopie et que la tolérance et la bienveillance soient en échec. Il est hâtif de condamner la manière de faire norvégienne. Croire les enfants c’est précisément ce que réclament les parents (français) qui manifestent contre les violences subies dans le cadre de centre de vacances. Faudrait-il par contre procéder différemment pour des violences soupçonnées dans le milieu familial ?
Certes Cristian Munglu a raison de démontrer que la xénophobie peut se dissimuler derrière la volonté de protéger et ce qu’on nous montre de la Norvège est clairement un dysfonctionnement mais suffit-il à condamner tout un système de protection ?
J’ai pensé à un roman d’Amélie Cordonnier (formidable autrice qui a l’art d’écrire des fictions à partir des travers de notre société). Il s’agit de En garde qui se passe en France et dans lequel elle retrace son propre calvaire lorsqu’elle a été soupçonnée de violences sur ses enfants.
Un spectateur peu attentif pourrait faire cette conclusion et condamner une administration trop vigilante alors que la vraie question est celle de l’opposition de deux systèmes de valeurs opposés ayant pourtant le même objectif, à savoir le bien de l’enfant. Une famille a pour piliers la foi, l'autorité, la tradition. L'État privilégie l'autonomie, les droits de l'enfant, la protection contre la violence. On ne peut pas vraiment reprocher quoique ce soit à ces principes, bien qu’ils soient apparemment divergents. En fait le souci vient de la mauvaise interprétation des enseignants norvégiens. Et lorsque la responsable de l’application du système Barnevernet se veut rassurante en disant au début du film qu’il n’y a pas de Dracula ici, on peut y entendre un trait d’humour noir de la part du dialoguiste.
On a le sentiment que le jury cannois aime particulièrement ces affaires de procès, comme Anatomie d’une chute, lui aussi construit un peu dans la même veine, et qui était un chef d’œuvre.
Fjord de Cristian Munglu
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli
En salle depuis le 19 août 2026Durée 2h26
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