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jeudi 18 juin 2026

La vie de Château à la Roche Guyon

Le château de La Roche-Guyon est le site culturel le plus visité du Val d’Oise (près de 90 000 visiteurs en 2025) et il est malgré tout inconnu de beaucoup, moi la première, alors que le Pass Navigo est suffisant.

Le village est accessible en voiture, situé à environ une heure de Paris. Par les transports en commun, il faut prendre un TER depuis la gare Saint-Lazare jusqu'à Mantes-la-Jolie (direction Evreux), puis une ligne de bus (ligne 95-11).

Emmanuel Morin, directeur de l'établissement public de coopération culturelle du château depuis presque un an, ne manque pas d'idées pour donner envie de découvrir ce lieu inspirant. Il a offert la liberté à deux artistes et trois duos, accueillis en résidence de plusieurs mois pour s’approprier l’histoire du Château et de ses habitants, pour y créer des œuvres et des installations inédites avec pour seule consigne de faire vibrer les pierres… et sans l'objectif d'en faire un centre d'art contemporain.

Résultat : une saison La Vie de château qui s'articule autour d'un nouveau projet culturel et artistique. A commencer par une  meilleure expérience de visite avec 
- une nouvelle identité visuelle (Anne-Dorothée Schulz - graphiste) que je présenterai en désignant ses sources d'inspiration et qui est déjà présente sur les transats installés dans la cour,
- une nouvelle boutique (l'architecte Noël Picaper),
- de nouveaux documents de visite (Mathilde Arnaud - illustratrice) sous forme d'un plan d'exploration qui permettra aux adultes comme aux enfants de s'amuser, seuls ou ensemble, tout en apprenant.

Ces trois points sont en quelque sorte des préalables. Je constate combien les boutiques des lieux culturels ont évolué. J'en ai de nouvelles preuves chaque année à Museum Connections. On peut désormais y trouver une belle offre littéraire (et notamment ici les ouvrages pour enfants de Mathilde Arnaud) tout autant que des gourmandises comme les délicieux jus de fruits élaborés avec la production du Jardin-Potager … qui seront accommodés aussi en cocktails en accompagnement d'autres produits du terroir labellisés Île-de-France pour ceux qui viendront aux apéros gourmands des 17 juillet, 21 août, 23 septembre et 16 octobre et qui profiteront aussi d'une ambiance jazz & blues au coucher du soleil...
  
La vie de Château commencera le 20 juin. Pensé comme un nouveau format d’expérience de visite, ce dispositif invite à découvrir le château vu par des artistes à l'issue de résidences de création in situ.

L'endroit est en lui-même plutôt insolite, avec un des plus vieux donjons de France, qui s'élève à flanc de falaise, et qui est repérable de loin. Le château et les bâtiments XVIII° font face à la forêt de Moisson sur l’autre rive de la Seine coulant à ses pieds et que borde un jardin-potager de 4 ha de 603 arbres fruitiers qui est le plus grand après celui de Versailles. A cela il faut ajouter plusieurs cours, des souterrains, d'immenses écuries et un ancien jardin anglais.
L'oeil est surpris par une cigogne qui guette les arrivées, un lapin qui manifestement a des problèmes pour lire l'heure et une cistude qui traverse nonchalamment la cour d'honneur, tous trois sculptés par Yoshikazu Goulven Le Maître que je présenterai plus bas.
Je confesse que la canicule, naissante mais déjà sévère, m'a contrainte à renoncer à faire m'ascension du donjon et à arpenter le jardin qui pourtant m'intéressaient énormément. 
L'actuelle façade d'entrée du château et l'escalier d'honneur ont été dessinés par Louis Devillars vers 1733. La façade est plaquée sur l'ancien rempart du XIVe siècle, dont on voit encore le chemin de ronde, encadré par deux tours. Elle forme un arc de triomphe sur trois niveaux encadrés de pilastres et de colonnes, avec une composition qui évoque l'architecture du Grand Siècle.
L'escalier d'honneur est un espace grandiose destiné à impressionner le visiteur. Une fois désencombré il est devenu deviendra l’écrin de Boutures minérales (2026-2030), destinées à y demeurer cinq ans. C'est une composition imaginée par l’atelier Baptiste & Jaïna, en coproduction avec le merveilleux Centre International d’Art Verrier à Meisenthal. Baptiste Sévin et Jaïna Ennequin, designers et plasticiens, travaillent ensemble depuis 2017 pour imaginer des projets animés par des références naturelles et théâtrales, véritables activateurs d’histoires impliquant réalité et fiction. 
Les sculptures en céramique  (grès et faïence) et verre soufflé, aux formes inspirées du végétal, ont été conçues pour dialoguer avec le décor minéral de l’escalier, métamorphosé en un jardin suspendu dans les niches et sur les corbeaux. Leur place est cohérente là où d'habitude on trouve des statues et font en quelque sorte entrer à l'intérieur le végétal, souvent réduit à des boules de buis le long des parterres.
A l’instar d’un organisme vivant ou d’une plante, le développement de l’œuvre se décompose en trois temps : la semence, le bourgeonnement et la récolte. À l’entrée de l’escalier, le temps des semences est marqué par la présence de deux grandes formes à l’image d’un fruit et d’une graine posées sur les deux corbeaux en vis à vis. On reconnait la pomme est la poire qui sont les fruits les plus récoltés au verger. Nichés dans les alcôves de l’escalier, le temps du bourgeonnement s’incarne par des grappes de pierre molle évoquant des bourgeons. Au balustre de l’escalier une torchère en forme de vasque se fait l’écrin minéral de bourgeons et de fruits en verre soufflé. Sa couleur se modifiera en fonction de la météo et le point de vue sur l'oeuvre diffère selon que l'on monte ou descend l'escalier.
Présentée dans les salons du Pavillon d’Enville, l’exposition Menus plaisirs renvoie à la devise de la famille La Rochefoucauld qu"on peut encore lire sur des poutres de la Galerie : C’est mon plaisir.
Les lieux étaient quasiment vides de leurs meubles et de leur ornementation à l'arrivée d'Emmanuel Morin, qui a su transformer ce défaut en double avantage. Un partenariat est en cours de signature avec le Mobilier national pour des prêts. Et surtout cet espace était un écrin possible pour permettre à des créations artistiques de prendre place au cœur des décors XVIII°.
La salle à manger était quant à elle restée dans son jus XIX° et qui plus est vide. Il n'y avait même pas la table à gibier qui se trouve maintenant sous un double portrait de Roger du Plessis-Liancourt et son épouse Jeanne de Schomberg par Ferdinand Elle dont plusieurs détails sont repris dans la nouvelle communication. La personnalité de cette femme, qui collectionnait les coquillages, mérite d'être soulignée car elle imagina un superbe jardin dans l'espoir de faire revenir son mari au château de Liancourt en lui faisant oublier les fastes de Versailles.

Bien entendu aucune vaisselle n'était disponible. Pour réaliser ses pièces de faïence Camille Chastang s'est inspirée des ornementations qu'elle a repérées sur les murs, les papiers, les quelques tableaux, y compris celui de Jeanne de Schomberg, en y ajoutant quelques perles de verre et un soupçon de magie et de merveilleux aux sublimes fleurs, grenades et ananas qui étaient déjà présents.
Camille Chastang y installa des céramiques aux accents floraux, avec poésie et fantaisie, allant jusqu'à imaginer dans une autre pièce un papier peint intitulé Femmage ! en hommage à la duchesse d’Enville, qui n'est pas sans portée politique et féministe, et qui sera présenté au Château jusqu’en 2028.

Ce salon aux angles incurvés forme une rotule dans la distribution de ce niveau du pavillon d'Enville, puisqu'il distribue à la fois l'appartement de société de la duchesse et, perpendiculairement, la bibliothèque où nous irons tout à l'heure.
Mais auparavant il faut revenir sur nos pas et traverser l'immense salle qui abrite ces si beaux plafonds. C'est là aussi qu'Anne-Dorothée Schulz trouva son inspiration principale pour recomposer le logo du château qui, par moments, évoque un regard.
Bien plus que la création d’un logo unique, Anne-Dorothée Schulz a imaginé le territoire d'expression du Château grâce à une identité ornementale, entre héritage et art, constituée d’un écosystème de signes pour façonner une identité vivante propice à la narration et à l’émotion. La salle dite du billard est en quelque sorte "meublée" par une carte monumentale du XVIII° et un bas-relief qui permettent de comprendre la situation du château et sa position stratégique. Ici commence aussi l'enfilade des salons de réception du château.
C'est peut-être dans le petit salon qu'on prend tout à fait conscience d'un enveloppement sonore particulier. On perçoit l'ouverture d'une commode, des cris d'oiseaux, le hennissement de chevaux, les trois coups frappés dans la pièce du dessous (l'ancien petit théâtre) … Les sons ont été très majoritairement enregistrés dans le château est ses alentours puis traités informatiquement.
Julia Griner et Simon Cacheux, designers sonores et artistes, co-fondateurs de l’atelier Blip Bloop, y ont créé une œuvre d’art sonore et musicale : Échos (2026-2028) pour évoquer la richesse historique et patrimoniale de la la vie quotidienne dans les salons et la bibliothèque au siècle des Lumières.

Bien qu'ayant travaillé avec un historien la démarche ne vise pas la reconstitution, mais une interprétation artistique contemporaine des récits, des anecdotes et de moments-clés qu'ils ont pu identifier. Ils ont installé 40 points de diffusion cachés sous les meubles et comme le souligne le directeur l'idée est d'évoquer et non de diffuser un concert : nous ne sommes pas l'IRCAM !
La tenture de l'Histoire d'Esther (4 pièces) est de toute beauté : Le Couronnement d'Esther, La Condamnation d'Aman, Le Dédain de Marcochée, La Toilette d'Esther, toutes des Gobelins et parfaitement restaurées en 2001. Le bureau dit de Louvois est une belle pièce composite qui a été offerte à la condition expresse qu'il soit exposé là.
Avec le grand salon, nous entrons dans le Pavillon d'Enville, une aile construite dans le prolongement du château médiéval par la duchesse d'Enville, entre 1768 et 1771, sur les plans de Louis Devillars (ou de Villars). C'est un nouveau corps de logis en équerre, agrémenté d'une large terrasse donnant sur la Seine, comprenant un théâtre en sous-sol; au rez-de-chaussée une enfilade intégrant le grand salon, un appartement (chambre, cabinet et garde-robe), un salon et la bibliothèque. A l'étage sont aménagés des appartements confortables pour la famille et ses hôtes qui sont encore aujourd'hui occupés par la famille de La Rochefoucauld. Suivent le cabinet chinois, le fameux salon d'angle. On remarque au passage l'épaisseur des murs.
La bibliothèque est intime. Le neuf y côtoie l'ancien. C'est une très bonne idée de remplir les étagères avec ces couvertures de livres. 
Yoshikazu Goulven Le Maître déborde d'imagination comme on la vu avec la cigogne, la cistude, le lièvre et le carlin (dont vous aurez noté qu'on n'a pas posé de coupelle devant lui, au motif qu'à l'époque les animaux ne mangeaient pas à côté des humains). Pour accompagner un ouvrage sur les animaux volants il imagine en moins de deux un bourdon … minuscule. Et il recompose l'Ecorché de Rembrandt.
Il investit un cabinet de curiosités qui est devenu son domaine. Mirabilis créé pour l’occasion restera en place jusqu’en 2028, perpétuant cette tradition de la collection particulière apparue dès la Renaissance.
Les sculptures animalières qu'il a installées sous le commissariat de Jean-Marc Dimanche dans l’Orangerie sont par contre monumentales, en particulier un dinosaure très étonnant, uniquement fait de matériaux de récupération (souvent trouvés sur place), comme tout ce qu'imagine l'artiste.
Le jeune artiste franco-japonais vivant et travaillant à Strasbourg s'inspire du genius loci, quand les Romains considéraient les génies comme des êtres surnaturels habitant à la fois les lieux et les individus qu'il traite dans l'esprit de l’Arte Povera, façonnés à la main, avec un génie de l'assemblage, et un usage volontairement limité de l’outillage électrique, interrogeant ainsi à la fois le gaspillage des objets du quotidien et notre rapport à la matière et à l’énergie. Qui penserait en jetant un bref coup d'oeil sur la paroi qu'elle est éclairée de torches "bricolées" dans des morceaux de catadioptres ?
Fauna Fabulosa (20 juin-1er novembre 2026) compose dans les galeries et dans l'ancienne orangerie un bestiaire, au style à la fois fantasque et insolite, punk et baroque, peuplé de chimères fantastiques et bienveillantes, qui invitent petits et grands à un voyage entre imaginaire et réflexion. La dernière de ses oeuvres est un écureuil doré dans un arbre (bien évidemment tombé naturellement et que l’artiste a récupéré) qu'on a envie de mettre en parallèle avec François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (1747–1827), philanthrope et réformateur, cofondateur de la Caisse d'Epargne avec Benjamin Delessert. Il portait une vision progressiste et sociale toujours d'actualité : mettre la finance au service de l'humain.
Rebroussons chemin par la cour des chiens pour parler des créations du dernier duo d'artistes, en passant devant le dinosaure de Yoshikazu. Il s'agit de Hellène Gaulier et Gwenolé Gasnier qui collaborent ensemble depuis 2015. Ils ont fondé L’agence GG, un studio de design au sein duquel ils conçoivent et fabriquent scénographies, objets animés, ateliers enfants et autres dispositifs interactifs rigolos. En 2018, ils créent ensemble une nouvelle structure, l’Épicerie Géniale, atelier breton de création et de vente d’objets artisanaux fous et faits main. Ils font vivre aujourd’hui ces deux structures complémentaires et aiguisent leurs outils et leur vision dans toutes sortes de contextes étonnants.

A La Roche Guyon ils ont imaginé deux espaces d’exploration et de manipulation pour inviter les visiteurs, en particulier les plus jeunes, à expérimenter et comprendre
- les machineries du théâtre de société du XVIIIe siècle dissimulé sous le grand Salon, avec le dispositif Jeu de scène
- les techniques défensives du Moyen Âge à travers Mystère médiéval (2026-2030) dans le donjon.
Jeu de scènes témoigne de la grande beauté mécanique des théâtres du XVIII°, aujourd’hui disparus ou trop fragiles pour être exposés au public. Les visiteurs, en particulier les plus jeunes, vont pouvoir expérimenter et donc comprendre les machineries … Des cordages et des poulies multipliées et enchevêtrées à l’infini, de fausses perspectives peintes à la main, des effets lumineux aussi simples que saisissants et surtout des contraintes techniques d’un autre temps que les machinistes de l’époque ont su contourner avec la plus grande ingéniosité.
On peut voir de près une scène et des coulisses déconstruites, le détail des astuces techniques les plus surprenantes ou encore des pièces mécaniques les plus poétiques, complétés par un abécédaire de son vocabulaire surprenant…
En prolongement on peut apercevoir l'entrée du théâtre qui se trouve encore -mais dans un état nécessitant de lourdes restaurations- sous le château. Plusieurs panneaux en retracent l'origine, qui était la volonté de la duchesse d’Enville ainsi ue des maquettes.
La thématique médiévale est traitée dans le donjon du château avec une installation interactive sonore, olfactive et bien entendu autant didactique qu'intrigante.
Lieu inspirant pour de nombreux artistes (on peut citer Paul Cézanne, Camille Pissarro, Claude Monet, Auguste Renoir, Georges Braque, Joan Mitchell) le château de La Roche-Guyon écrit en 2026 le premier chapitre d’un nouveau livre dont le titre pourrait être De pierres et d'émotions.
Apprêtez-vous à revenir souvent car il se passe toujours quelque chose au château. Les oeuvres sont par ailleurs appelées à voyager puisqu'elles sont conçues pour être présentées au public selon des durées plus ou moins longues.
Je remercie Emmanuel Morin, toute son équipe et les artistes qui auront été d'une disponibilité merveilleuse tout au long de cette journée qui ne provoque qu'une envie, celle de revenir.
Château de La Roche-Guyon - 1 rue de l’Audience, 95780 La Roche-Guyon
Quand les artistes font vibrer les pierres…
Du 20 juin au 1er novembre 2026
Ouverture annuelle
Tous les jours du mercredi 1er avril au dimanche 1er novembre de 10h à 18h.
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont respectivement de © Agence GG. et de © Chateau de La Roche Guyon que je remercie

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