Publications prochaines :

La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

mercredi 17 juin 2026

La peinture en scène - Olivier Debré au Pavillon de la Comtesse de Caen

L’Académie des beaux-arts rend pour la cinquième fois hommage à l'un de ses membres.

Ici c'est Olivier Debré (1920-1999), immense figure de l’abstraction lyrique, élu à la section de peinture, hélas décédé deux mois et demi plus tard.

Réunissant une quarantaine de maquettes et d’esquisses préparatoires, l’exposition met en lumière la création de trois des quatre rideaux de scène réalisés par l’artiste : celui du théâtre de la Comédie-Française à Paris (1987), de l’opéra de Hong Kong (1989) et de l’opéra de Shanghai (1998), sachant qu'il aurait été difficile de présenter aussi les travaux concernant celui des Abbesses et des décors muraux des trois niveaux de galerie parce qu'ils donnèrent lieu à très peu d’études préparatoires connues, et que de plus il n'est plus utilisé pour des raisons artistiques, les metteurs en scène préférant que le public soit immédiatement en contact avec les décors en place sur le plateau de jeu dès leur entrée en salle.

Si on connaît le travail d’Olivier Debré pour le rideau de la Comédie Française on a moins entendu parler de ceux de Shanghai et Hongkong. Marine Rochard, commissaire de l'exposition, docteure en histoire de l’art contemporain et spécialiste de l’abstraction internationale d’après-guerre (1940-1970) nous a accompagnés pour cette visite qui se déroule anté-chronologiquement mais que je rétablirais néanmoins par souci de cohérence historique.
Le rideau de scène du théâtre de la Comédie Francaise (1987), faut-il le rappeler, a été initié en 1985 par Jack Lang, alors ministre de la culture. La commande concernait en réalité trois éléments que sont le rideau de scène (une toile souple), le rideau de fer (un élément lourd et rigide permettant au besoin de lutter contre la propagation d'un incendie) et le lambrequin (partie supérieure fixe et arrondie).

Debré produira près d'une centaine d'esquisses, pour lui et ses commanditaires, et bien que quelques-unes seulement soient présentées il était justifié de les accrocher dans la plus grande salle du pavillon. Les toiles rouges trouvent ici un très bel écrin sur les murs bleus de la scénographie conçue par Jean-Michel Wilmotte, lui aussi architecte (c'était la formation initiale d'Olivier Debré). Il est amusant d’ailleurs de pointer que le nombre de travaux préparatoires diminua d’une commande à la suivante, alors même que les dimensions devenaient de plus en plus monumentales. On peut aussi observer que la tonalité s’est adoucie du rouge vif à l’orange puis du jaune intense en optant pour un orangé doux.

Il convient évidemment de considérer que cette œuvre XXL fut sa première commande de grande ampleur et concernant un objet qui aurait un usage régulier, ce qui entraînait une immense responsabilité.

Il fallait aussi imaginer quelque chose qui permette à l'artiste d'effectuer son geste pictural au-delà de l’échelle habituelle de son corps, ce qui impliqua de fabriquer des outils adaptés à longs manches avec l'aide de ses assistants. Il a employé la méthode de la peinture au carreau et, comme à son habitude, il a travaillé à plat de manière à pouvoir faire couler les jus.
Parmi ces esquisses certaines font notamment apparaître une petite ouverture bleutée dans le fond rouge, sorte d’ébauche d’une cascade ou d’une trouée dans le ciel ou sur un coteau. Il y eut aussi une version où la couleur verte était presque dominante. La recherche, souvent menée à partir de très petits formats, est représentative de la manière dont l'artiste a travaillé pour assortir le rideau proprement dit avec le lambrequin, c'est-à-dire en fabriquant des maquettes en bois dont les éléments, de petite taille, pouvaient être facilement associés les uns aux autres afin d'explorer diverses combinaisons.
Les deux version du lambrequin, solidaire ou séparé, sont des reproductions du dispositif imaginé par l’artiste avec deux paires de glissières permettant au lambrequin et au rideau de coulisser séparément. Avec une forme courbe ou droite, qui est celle qui fut finalement retenue.

À dominante rouge, la composition du rideau de scène de la Comédie-Française trouve son élan et son dynamisme dans les contrastes que l'artiste y glisse sous la forme de bandelettes multicolores. 
A côté des études rouges on remarque qu'il aura essayé de s’écarter de la couleur habituelle des rideaux de scène avec de l’orange, du jaune, voire du vert. La réalisation finale est rouge avec vers le bas l’illusion d’une ouverture (à l’italienne) alors qu’il a toujours été prévu qu’il s’élèverait dans les cintres (à l’allemande). Le résultat laisse l'illusion d’un drapé,  avec une diversification des couleurs aux extrémités, et une fente au milieu comme si le rideau s’ouvre à l’italienne.

Sur le mur opposé de toutes petites études avec à gauche la première pour le rideau de fer. Puis première étude prépa du rideau avec la ligne graphite très fines, à peine discernables :
Pour le rideau de l'opéra de Hong Kong, offert par la Fondation Louis Vuitton et installé en 1989, Olivier Debré est parti se documenter en Chine dans l'intention d'y saisir quelques fondamentaux culturels qu'il souhaitera exprimer dans sa création.

S'il était libéré de la contrainte française du rideau de fer, précaution qui n’est pas obligatoire en Chine, il devait encore être imprégné de ses précédentes études pour la Comédie Française car on remarque une récurrence du rouge dans beaucoup de travaux préparatoires pour cette oeuvre. Quelques touches sont présentes sur le modèle choisi pour la version finale comme on peut le voir sur cette huile sur toile :
Dans le rideau final aussi bien que dans certaines esquisses, c'est le jaune, couleur impériale qui domine.

Les esquisses procurent là encore l’illusion d’un rideau qui s’ouvre. Toutefois la composition est étirée en largeur. La composition finale, oblique, rappelle la forme architecturale de la pagode. 
Le rideau de scène l'opéra de Shanghai, offert à la ville en 1998 est une commande privée LVMH et Louis Vuitton Henri Racamier. Ce sera le plus grand de ses rideaux. S'agissant de nouvelles salles, la Chine ne lui imposa aucune contrainte. L'artiste se trouvait dans des sortes de black boxes sans référence historique et il a pu exprimer une très grande liberté dans son processus de création et vis-à-vis des conventions du spectacle.
On ne voit pas que ce sont des études préparatoires car on dirait de vrais tableaux. La différence avec la production classique est la couleur rouge bien que la version finale soit orangée. Les contrastes colorés sont très exubérants. La composition et le dynamisme gestuel les rapprochent davantage de la production qui est la sienne dans les années 1990.

Le format étiré en largeur fait écho aux grands formats panoramiques qu'il crée à l'époque au bord de la Loire. La plupart des études préparatoires sont brillants et joyeux, avec des rebonds colorés particulièrement pop.
Lorsqu'on les scrute de près on remarque (évidemment) les épaisseurs de peinture caractéristiques du travail d'Olivier Debré, impossibles à conserver sur un rideau en raison du poids. Pour créer l'illusion de relief procurant une vibration optique il a utilisé de fines bandelettes.

L'artiste avait pour habitude de travailler souvent en extérieur à partir de motifs paysagers et de manière sérielle, sur 5 à 10 toiles au même moment au même endroit de manière à être certain de capter la lumière qu'il recherchaitEtant donné les proportions 22 sur 24 mètres (contre 10 sur 13 pour le rideau parisien) il s'est installé dans un gymnase. 

Dans d'alcôve de la seconde salle une vidéo permet de suivre et de comprendre le travail de restauration du rideau de la Comédie française pendant trois mois, par l’Atelier Marc Philippe (spécialisé dans la restauration de peintures de chevalets et de décors peints). En 2023 en Touraine, avant que ce ne soit devenu crucial, il a fallu refixer, nettoyer la couche picturale, consolider le support de toile et le fourreau et installe une doublure ignifugée (en prévention de risque d’incendie).
Si la restauration est assez classique, les dimensions inhabituelles de l’œuvre ont obligé les équipes de restaurateurs à utiliser une passerelle mobile pour travailler à plat ventre ou encore accroupi au-dessus de la toile étalée au sol (on voit un homme minuscule en haut à gauche de l'image). En tout, la restauration a nécessité plus de 200 000 euros (transport et études préalables compris) pour redonner au rideau son allure d’origine.

La peinture en scène - Olivier Debré
18 juin - 27 septembre 2026
Pavillon Comtesse de Caen, 27 quai de Conti, 75006 Paris
Entrée gratuite - du mardi au dimanche, de 11h à 18h
Fermeture du 4 au 16 août inclus
Plusieurs actions seront proposées en parallèle de l'exposition, en particulier une journée d’études intitulée "Autour d’Olivier Debré. Arts plastiques et Arts scéniques" le 12 septembre 2026 à la BnF-Site Richelieu.

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)