Les installations, présentées au Grand Palais tout l'été sont purement bluffantes, même lorsqu'on nous en a dévoilé les coulisses. Il faut dire que l'illusion est pensée avec intelligence en suivant des règles architecturales et en appliquant les lois de l'optique comme le font nombre de magiciens.
A la fin du parcours le spectateur est confronté à une citation de Cao Xuegin, tirée du Rêve dans le pavillon rouge, vers 1791 : Lorsque le faux est pris pour le vrai, le vrai lui aussi devient faux. C'est assez amusant car, de fait, j'ai cru que l'escalier qui reconduit au rez-de-chaussée était une installation alors qu'il était tout à fait réel. A s'y méprendre, photos à l'appui en fin d'article !
Le parcours commence dans le noir, si bien que le contexte nous fait perdre nos repères. Port of Reflections (2014) est une pièce d'eau sur laquelle flottent des barques. Malheureusement une personne expliqua à voix haute quelle astuce permettait cette illusion qui, pour moi n'en était pas une, si bien que je fis le tour de l'ensemble tant j'étais incrédule. Je ne vous gâcherai pas le plaisir.
Pièce suivante ce sont des nuages emprisonnés depuis 2018 dans une vitrine qui semblent flotter. On peut y reconnaitre des animaux … comme cela nous est arrivé à tous. Cette fois le truc est vite mis à jour.
Cela reste une prouesse technique. Chaque sculpture de The Cloud (Amérique du Sud, La Flèche et Gros Poisson) est réalisée à l'encre céramique numérique imprimée sur plusieurs plaques de verre superposées, éclairées par led, le tout placé dans une caisse de bois.
Montons à l'étage en empruntant un escalier qui nous place en situation de voyeur, comme dans Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock (1954). The View est la première sculpture vidéo de Leandro Erlich. Inspirée par le paysage urbain nocturne de Buenos Aires, elle recrée l'expérience consistant à observer par la fenêtre la vie quotidienne des habitants d'un immeuble en vis-à-vis et à observer attentivement … une mère essayant d'endormir son enfant, un couple se disputant pendant le dîner, un artiste peignant un nu ... Nous traversons ensuite l'oeuvre la plus récente, spécialement conçue pour le Grand Palais en raison d'une modification du parcours de l'exposition qui a transformé un petit escalier technique et secondaire du Grand Palais en un espace de circulation pour le public, perturbé d'entendre Vas-y, ferme la porte.
C'est ainsi qu'est née Cage d'Escalier, une installation sonore où l'escalier devient un fragment de vie collective. Tandis que le visiteur monte, il entend des voix derrière des portes invisibles : des conversations, des téléviseurs lointains, des pas, des discussions … L'intervention intègre également des boîtes aux lettres et une image placée sur la fenêtre d'origine, d'où l'on peut désormais apercevoir un immeuble d'un quartier populaire. On s'éloigne symboliquement non seulement du Grand Palais, mais aussi du centre monumental et bourgeois de Paris, pour se déplacer vers une autre réalité urbaine, plus quotidienne et périphérique.
Nous sommes prêts pour avoir les clés de compréhension. Un film résume le processus créatif puis une quarantaine d'oeuvres sont analysées, conservant malgré tout sa saveur à la magie et à l'intention de Leandro Erlich : Mon travail s’apparente plus à un processus de dévoilement pour comprendre où sont les cachettes. Ainsi donc l'artiste cherche principalement à nous interroger sur nos perceptions, comme le faisait, à sa manière, la troupe du spectacle Au coin de ma rue.
Né en 1973 l’artiste vit et travaille entre Paris, Buenos Aires et Montevideo. Son père architecte lui a transmis la passion pour cet art. Il élabore chacun de ses projets en réalisant des maquettes, véritables objets d'art et exploits techniques. De son premier projet absolument extraordinaire à l'âge de 21 ans consistant à reproduire l'obélisque symbole de Buenos Aires en banlieue (imaginez deux tours Eiffel, une à Paris et l'autre à Evry par exemple) à sa piscine mythique - où les visiteurs semblent en mesure de respirer sous l'eau - en passant par sa fascinante installation d'une école abandonnée où nous devenons soudainement des apparitions. Erlich s'amuse avec la réalité par le biais d'artifices simples empruntés tant au monde de la prestidigitation qu'à l'art baroque: illusions, faux-semblants, trompe-l'œil, miroirs, doubles fonds... pour faire dilater les espaces à l'infini. Il crée ainsi des lieux où les visiteurs deviennent co-auteurs.
Parmi les maquettes celle de Bâtiment (2004) est la plus célèbre. Le concept est de reconstituer, mais à plat, une façade d'immeuble sous un miroir suspendu à un angle de 45 degrés où les spectateurs devenus acteurs prendront la pose à l'instar de ce que j'avais fait en 2015 à l'occasion d'une journée organisée par Marmiton où une cuisine avait été installée à l'envers. Evidemment chaque façade est spécifique à la ville qui accueille l'installation temporaire. Celle qui figure à la fin du parcours est un immeuble haussmanien. Le temps d'attente ne nous a pas permis d'y pénétrer mais l'essentiel était d'en comprendre l'esprit.
Je me souvenais avoir vu la Maison Fond en 2015 devant la gare du Nord mais j'ignorais qu'elle était là à l'occasion de la conférence des Nations unies sur le changement climatique, Leandro Erlich y "faisait fondre" littéralement un immeuble en lui donnant un titre résonnant phonétiquement comme "mes enfants". La même année, il réalisa pour le ZKM à Karlsruhe une maison suspendue dans l'air par une grue dont les fondations étaient remplacées par des racines. Pulled by the Roots, Tirée par les racines exprimait avec force le déracinement familial et culturel que vivent nombre de migrants réfugiés en Allemagne pour fuir guerres et dérèglements climatiques.
Une échelle salvatrice posée contre une fenêtre percée dans un mur de briques suspendu dans les airs ... Que s'est-il passé ici ? Les habitants ont-ils réussi à s'échapper en sécurité, laissant l'échelle derrière eux dans leur précipitation? Ou bien la maison a-t-elle été emportée avec ses habitants encore à l'intérieur ?
Le titre de l'œuvre suggère plutôt une issue tragique ...
Acquise par le New Orleans Museum of Art et installée dans son très apprécié jardin de sculptures, l'œuvre éminemment politique de Leandro Erlich résume mieux que tous les monuments sculpturaux disséminés dans la ville après la catastrophe, la situation et le sentiment partagé de nombreux habitants sur ce type de commémoration.
Un regard partiel porté sur un même objet, répété à l'infini par un jeu de miroirs, peut engendrer l'illusion de la totalité. Dans Infinite Garden [Jardin infini] les visiteurs se retrouvent plongés dans un paysage infiniment identique (créé par des miroirs) ou contemplent des pavillons de jardin distincts, semblables à des serres. L'unité n'est pas un bloc homogène, mais une construction faite de la diversité des parties qui, par leur interaction, créent un ensemble équilibré, signifiant que c'est dans la coexistence et la collaboration que nous trouvons le chemin vers un avenir plus juste, positif et durable.
De toute évidence l'artiste aime les portes, qu'elles soient d'appartement, d'ascenseurs ou de cabines d'essayage.
Elevator Pitch (2011) reprend une scène banale de la vie quotidienne: se retrouver devant un ascenseur en attendant qu'il s'ouvre mais ... une fois les portes automatiques ouvertes il est impossible de monter! Elles s'ouvrent pour révéler un grand écran projetant en boucle des images d'une ou plusieurs personnes engagées dans une série de scènes: ascenseur bondé rempli d'enfants et de ballons, homme seul, groupe de fêtards ... souvent teintées d'humour mais toujours intrigantes.
Une suite de petites cabines d'essayage soignées - aux rideaux rouges et aux miroirs encadrés d'or - connectées entre elles forment un labyrinthe monumental. En entrant dans l'installation Changing Rooms, conçue en 2008, la surprise, le questionnement et la désorientation sont une nouvelle fois assurées. Les visiteurs découvrent avec surprise et amusement que les cabines offrent peu d'intimité et que plusieurs miroirs n'en sont pas.
Jouant savamment des reflets et de leur absence, de la disparition et de la multiplication à l'infini l'artiste invite les visiteurs à un jeu où chacun peut en effet voir la personne qui la jouxte, peut être vue d'elle mais peut aussi se refléter à l'infini.
Même une fois que nous avons découvert le "trucage", nous continuons à jouer en passant de cabine en cabine pour éprouver différemment l'espace et l'expérience, tout en cherchant la direction à suivre.
Leandro Erlich affectionne aussi les escaliers. Voici, comme annoncé en début d'article la vraie oeuvre (à gauche) et le vrai escalier (à droite). Infinite Staircase (2020) présente un escalier grandeur nature - cage d'escalier comprise - tourné de quatre-vingt-dix degrés, comme s'il était tombé sur le côté. Les visiteurs, ont l'illusion de regarder vers le bas dans la cage d'escalier grâce à l'utilisation de miroirs. Dépouillée de sa fonction, la structure architecturale de l'escalier donne naissance à une œuvre qui nous fait reconsidérer notre relation à l'espace et où la désorientation et la sensation de vertige sont croissantes. Si le vertige est l'expression de la peur et une manifestation de notre instinct de survie, l'installation démontre que nos émotions sont aussi liées aux idées et aux expériences que nous portons en nous.
Leandro Erlich au Grand Palais
Du 2 juin au 6 septembre 2026
Exposition organisée et produite par le GrandPalaisRmn et Arthemisia
Le Grand Palais est ouvert du mardi au dimanche, de 9h30 à 20h, avec une nocturne le vendredi jusqu’à 22h30. Fermeture les 25 décembre, 1er mai et 14 juillet
1 Avenue Winston Churchill, 75008 Paris
L'oeuvre qui n'est pas légendée est White Coral, 2025. C'est une sculpture de la série Hybrides en nylon et peinture
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