Samira El Ayachi est une autrice confirmée. Son livre est tout autant un hymne à l’acte d’écrire qu’une déclaration d’amour à ces femmes maghrébines qui sont arrivées en France dans le cadre du "regroupement familial" pour rejoindre avec leurs enfants leur mari venu comme travailleur immigré, en vertu d’un décret de Jacques Chirac, Premier ministre, du 29 avril 1976, qui avait ouvert la possibilité du regroupement familial sous conditions, et qui devint un droit en 78.
Ce qui était a priori une décision pleine d’humanité n’a pas été totalement bien vécue parce qu’elle n’a pas été accompagnée et que ces femmes n’ont pas été préparées au choc du changement de culture. Il était nécessaire d’explorer avec autant de finesse un angle mort de notre histoire collective, invisibilisé pour la plupart, et d’autant plus que, arrivées au tournant des années 80, elles vont disparaître sans qu’on sache qu’on est passé collectivement à côté de leur santé mentale.
Il y avait du positif. Pour la première fois les mères de cette génération découvrent l’expérience de la famille nucléaire avec leur mari et leurs enfants, comme dans les familles américaines. Leur liberté, c’est d’avoir la paix, regarder la télé, choisir leur programme, sans toute la smala autour (p. 218), loin de l’emprise de la belle famille, des oncles et des cousins, disposant certes d’un argent donné par le père mais qui était leur argent.
Mais elles sont restées enfermées dans un cliché de femmes soumises, secondaires dans l’histoire de l’immigration alors qu’on s’intéressait aux pères, qui étaient des forces vives, aux enfants parce qu’il fallait en tenir compte (la situation a bougé récemment par le biais d’associations mais ce n’est pas le sujet du roman).
Le revers de la médaille c’est qu’avec l’exil, elles ont été privées de la manière de se soigner qu’elles avaient peut-être eu au pays et de liens précieux, cousines et âmes (et le souvenir me revient de femmes de plusieurs générations que j’ai connues en Tunisie et qui ont pu avancer dans la vie, mais qui en auraient été empêchées si elles avaient été déracinées). Quant à leurs enfants ils ont été coupés du fluide de la vie. Ce qui n’est pas là n’existe pas. Alors, on ne le sait pas. Les blédards, c’est nous, dira Salwa avec humour. Le retour au pays où on ne trouve plus notre place (p. 66).
Ajoutez à cela cette manie du mensonge. Dans cette famille (et c’est sans doute vrai dans beaucoup d’autres), on ment comme on respire, par amour, toujours pour les siens. Dire la vérité, ça sert à rien (p. 95). Sauf que tout se complique. Lorsqu’un médecin interrogera Salwa à propos d’éventuels antécédents familiaux elle réalisera qu’elle ne sait presque rien. Ni sur les maladies des femmes de sa lignée, ni sur leur histoire. Rien de ce qui a pu se transmettre à son propre corps. Pourtant résonnent en elle des douleurs sans nom, une envie folle de vivre, le silence d’une mère… et l’écho d’Emma Bovary, le "fameux" roman de Gustave Flaubert.
Comme le titre le laisse entendre, cet ouvrage est un personnage du roman. De longs extraits s’intercalent dans le texte et le parallèle est magistralement établi entre le XIX° et la France contemporaine qui qualifie de "bovarysme" le fait d’idéaliser une vie que l’on n’a pas (p.152). Ce n’est pas pour autant que l’autrice analyse sa vie avec complaisance, bien au contraire. Car, de toute évidence, le récit est largement autobiographique bien que le prénom de l’héroïne ne soit pas le sien.
Plus largement, Samira El Ayachi explore la question -toujours tabou et quelque part liée à la précédente- de la ménopause dont elle décrit à la perfection des symptômes qui ne sont alors pas encore tous pris en compte par la médecine (j’ai l’impression que la situation s’est récemment améliorée). Et de ce fait non traités. Un enfer que plus de 80% des femmes doivent endurer pendant au moins 4 à 7 ans, parfois 10 (p. 174). Pour celles qui se trouvaient en quelque sorte déracinées, elle était un phénomène aggravant de leur condition. La jeune femme comprend alors que ce que sa mère a subi et pourquoi on désigne en arabe la ménopause sous le terme de l’âge du désespoir.
Elle alterne, dans ce roman hybride et fragmenté, des descriptions de scènes dans un style cinématographique avec des épisodes où les phrases sont brèves, éclatées, cinglantes comme les coups de fouet d’un dresseur cherchant à dompter les émotions au fil de chapitres courts.
Le résultat est admirable, méritant une relecture pour en saisir toute la saveur, en particulier le caractère poétique de nombreux passages. Il ne fait aucun doute que cette affirmation (p. 18) s’applique en particulier au contexte : C’est un lien amoureux qu’on a avec un livre.
Que l’on soit française depuis plusieurs générations, ou récemment installée, que l’on soit âgée ou très jeune, on appréciera l’analyse qui est faite de notre société et de changements de comportement. Nous aussi nous pouvons ne pas comprendre "les codes d’aujourd’hui où un garçon avec qui tu partages un temps d’intimité ne prend pas de nouvelles, pas la peine d’envoyer un message, rapide, et gratuit en plus" (p. 14).
Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une opinion sans concession sur les hommes en général : Quand tu creuses les Henry Miller, les Diego de Frida Kahlo, l’André Breton de Nadia qu’on a encensés alors que c’étaient des brêles avec leurs compagnes (p. 152). Ce qui ne l’empêche pas d’encenser le sentiment amoureux : Comment sait-on qu’on est amoureux ? Parce qu’on le crie ; parce qu’on l’écrit (p. 157).
Les plus âgés d’entre nous ont connu eux aussi les goûters "pain-beurre-confiture" remplacés depuis par les pains au chocolat et les compotes à boire plébiscités par la génération synthétique du monde jetable en plastique des années 80 alors que les années s’enchaînent sans qu’on y prenne garde (p. 31), ce que la plume de Samira décrit admirablement.
Salwa est la meilleure de la classe en Français et pourtant elle va louper l’épreuve du Bac Français en juin 99. Recalée parce que Madame Bovary s’était comme évaporée de son sac. On saura plus tard le fin mot de l’histoire (p. 68).
Elle ne lui portera pas chance une seconde fois. En 2001 elle est en Lettres Supérieures. Elle doit expliquer pourquoi elle a détesté une oeuvre du patrimoine. Manque de pot : elle s’acharne sur Madame Bovary et se fait massacrer par son enseignante (p. 155).
Flaubert est pourtant son écrivain préféré et l’autrice est érudite. Son père l’avait exhortée à suivre des études et elle le fit au-delà de toutes espérances. Elle évoquera la cristallisation de Stendhal, Kundera et, sans la citer, Virginia Woolf quand elle revendique d’écrire ma vie à moi. Dans une chambre à soi (…) et vouloir participer à l’éveil féministe en cours (p. 83).
Elle est la première de sa lignée à conduire une voiture (p. 51) et à posséder une carte bleue. Je me fais la réflexion que ma mère aussi. Je pourrais d’ailleurs établir de nombreux parallèles entre les confidences de l’auteure et la vie de mes grands-parents et parents.
Toute l’oeuvre de Samira El Ayachi, déjà 5 romans, s’inscrit dans un cycle de réparation Alors qu’elle avait consacré un livre précédent à son père (victime de la silicose, p. 195), Le ventre des hommes, elle rend cette fois hommage à sa mère, Halima, qui appartient à ces maghrébines arrivées direct des villages du sud marocain, catapultées dans la ville (p. 54). Elle ne vient pas seulement d’un pays étranger, d’un pays maghrébin, mais surtout d’un village. Elle se sentira poussée hors de sa vie par ses enfants, par son mari, par le budget, par le système et par les économistes (p. 63). Et victime de l’exclusion numérique.
Un médecin préconise un "travail adapté aux personnes exilées" (p. 86). En attendant, c’est la fille qui fait "un épisode", sous-entendu psy (p. 94).
Dès 1952 Franz Fanon avait conceptualisé le syndrome nord-africain pour désigner des femmes qu’on ne croit pas parce qu’elles ne parlent pas la bonne langue, parce qu’elles ont la mauvaise peau. La douleur des nôtres n’a pas droit de cité dans leurs hôpitaux. On sous-évalue leur douleur. L’exemple le plus tragique est celui de Naomi Musenga, décédée à 22 ans après avoir appelé en vain le SAMU le 20-12-2017. L’opératrice n’a pas compris la gravité de son état (p. 200).
Et pourtant il existe des consultations transculturelles depuis 1979 à l’hôpital Avicenne (93) initiées par Thobois Nathan -et j’en avais entendu parler- où notamment les séances de psy se font en langue maternelle (p. 225).
On assiste à une scène désopilante chez l’ophtalmologiste qui me rappelle un moment d’examen avec ma mère (pourtant française de souche) qui elle aussi inventait ou répondait ça va, alors que rien n’allait (p. 194). Pour sa défense elle raille que le médecin ne parlait pas son dialecte du sud marocain, le tamazight. Elle maitrise si mal le français qu’elle n’avait pu apprécier le poème de sa fille, composé spécialement pour la fête des mères (p. 39).
Ne pas parler français n’est pas son unique handicap. Elle est aussi illettrée. N’ayant pas les mots, elle se les approprie comme elle peut. Pourtant, dans chaque geste de sa mère, elle découvre une écriture (p. 131). Et elle visite ses "antécédents familiaux" et puis de retour chez elle, elle se surprend à découvrir les petits contours de sa vie (et …) faire comme sa maman à la maison. Des gestes d’économie invisibles, des gestes de survie. Des gestes d’amour écologiques qu’on ne savait pas nommer (p. 145). Sa mère, avec sagesse, savait que la vie est un rêve (p. 147).
Née dans le bassin minier du Nord de la France, issue d’une famille maghrébine, l’autrice a vraiment "rencontré" Emma Bovary adolescente au lycée. Son envie de vivre une autre vie que la sienne l’a placée d’emblée dans une certaine familiarité avec elle. Du silence entre elle et sa mère est née la quête de démêler les non-dits entre les secrets, les exils et les tensions pour parcourir le chemin qui permettra à la fille de rencontrer sa mère, et de célébrer son courage avec fierté, avant d’elle-même donner la vie à son tour.
Un des ultimes intérêts du livre est de s’inscrire (aussi) dans la récente actualité. À propos de l’incendie de Notre Dame elle observe qu’une flamme peut tout emporter et, en même temps, rendre visible ce qui relie les hommes dans le silence et qu’on ne voyait pas (p. 252).
Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi, en librairie depuis le 9 janvier 2026
Sélection Hors concours 2026
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