Leur métier consiste à accompagner la sortie d'un ouvrage depuis sa conception jusqu'à sa parution en accord avec la politique éditoriale définie, après avoir coordonné les différentes étapes du processus d'édition : rédaction, relecture, fabrication, diffusion …
Me rendant régulièrement à des présentations de livres j’ai souvent entendu ce terme, que j’associais à des visages sympathiques ou sévères, dont la description du rôle n’allait pas au-delà des circonstances de leur découverte des auteurs, surtout lorsqu’il s’agissait de premiers romans. La plupart du temps ils restaient en retrait, en toute logique puisqu’ils n’étaient pas les "vedettes" de ces évènements.
Ces rencontres sont animées par des journalistes ou des professionnels de ce type d’exercice que je retrouvais régulièrement. Parmi eux, j’avais noté le nom de Maya Michalon que j’ai, je crois, entendue pour la première fois en mai 2018 à l’occasion de la sortie de Bonjour Tristesse en Bande dessinée par Rue de Sèvres.
J’appréciais sa manière personnelle et sensible de présenter le travail d’un auteur tout autant que sa façon d’animer des débats. Et puis un jour j’ai compris qu’elle était devenue éditrice. Avait-elle changé de casquette ?
Pas vraiment. Elle en avait ajouté une à son vestiaire. Ayant envie d’en savoir davantage sur cette profession plutôt méconnue je lui avais demandé si elle était d’accord pour m’en parler alors que j’avais bien conscience de ne pas avoir les compétences pour mener cet entretien.
Malgré son accord de principe il a fallu du temps pour que nous ayons l'opportunité d’aborder le sujet. Ce nouveau métier lui avait été proposé, sans qu’elle le sollicite, alors qu’elle avait eu l’intention de l’exercer très longtemps auparavant. Elle avait "fait" Hypokhâgne puis un DESS Master 2 en littérature anglophone. Poursuivre sur la voie de l’édition nécessitait de justifier d'une expérience dans le domaine, par exemple sous forme de stages, ce qu’elle avait sollicité chez Libraires du Sud. L’entretien échoua mais se solda par un emploi de coordinatrice culturelle … difficile à refuser.
De fil en aiguille Maya Michalon est devenue experte en animation de table-rondes. Jusqu’à ce jour de juin 2017 où elle interroge Manon Fargetton, Timothée de Fombelle et Marie-Aude Murail. Le CNL et Bragelonne ont organisé une conférence dans la salle de l’Hôtel d’Avejan, rue de Verneuil, à propos De l’importance de l’imaginaire en littérature jeunesse devant une centaine de personnes. Parmi elles un auditeur attentif ne manquait précisément pas d’imagination en s’intéressant peut-être davantage aux questions qu’aux réponses.
Il s’agissait de Louis Delas connu pour son tempérament de fonceur. Longtemps éditeur de bandes dessinées chez Casterman, il avait pris, à la suite du départ à la retraite de son père en 2013, la tête de l’École des loisirs, aux côtés de son cousin Jean-Louis Fabre. Une de ses premières grandes actions fut de créer son propre label de BD, Rue de Sèvres, une filiale spécialisée dans la publication de bandes dessinées.
Son intention était clairement de développer une offre plus large et il restructura l’ensemble de l’offre éditoriale au fil des années qui ont suivi. La personnalité et le potentiel qu’il pressentait chez Maya le poussa à lui faire une proposition à l’issue d’une rencontre en compagnie de Jean-Louis Fabre. Mais, comme précisé plus haut, qui dit éditeur dit auteur. Alors pour simplifier on peut résumer en disant que Maya Michalon avait l’opportunité de se lancer comme éditrice … à condition de débusquer de nouvelles voix.
La jeune femme était excitée mais terrorisée à l’idée de pouvoir exercer ce métier de rêve dont elle ne rêvait même plus. Pas question de détourner des auteurs de leurs maisons d’édition. Mais par contre il était peut-être envisageable d’annoncer à ceux qu’elle pressentait comme potentiels auteurs jeunesse (alors qu’ils publiaient pour des adultes) qu’elle pouvait être leur porte d’entrée dans cet univers.
Voilà comment Alice Zenitzer lui confia son manuscrit de Home, sweet home. L’arrivée de Sylvain Pattieu est elle aussi à porter à son crédit. J'avais beaucoup apprécié le premier, Amour chrome, qui reçut le Prix Cendres 2021 et le Prix Vendredi la même année. La série Hypallage comprend maintenant 4 tomes.
Avant d’aborder toutes les satisfactions que lui apporte ce métier il convient d’en souligner les aspects les plus frustrants. Elle avait été prévenue : prépare-toi à dire souvent non. Et de fait, c’est l’exercice auquel elle est confrontée 9 fois sur 10. Et pas toujours par manque de qualité du texte. Son enthousiasme n’est pas un gage de publication. Marie Labonne, la directrice éditoriale de la maison, lit tout avant de valider le moindre accord. Parce qu’elle connait l’ensemble des (autres) initiatives en cours, car ils sont environ vingt-cinq éditeurs au sein de l’équipe, maitrise les plannings de parution, et peut donc approuver ou différer un projet.
Maya Michalon s’est donné pour contrainte de lire au moins 50 à 60 pages avant de décider d’aller plus avant ou de renoncer. Dans ce cas elle reconnaitra de façon diplomatique qu’elle n’est pas la bonne personne pour accompagner l’auteur sur ce projet.
Mais si le texte sonne juste à son oreille, si les personnages sont incarnés, alors elle se lance. Le premier impératif est de faire vibrer le coeur de la future éditrice pour qu’elle se sente la force de dire à l’auteur/trice : Il s’est passé quelque chose pour moi. Je veux travailler avec vous. Si vous en êtes d’accord je vais commencer par vous faire quelques retours.
Une fois le processus enclenché (et approuvé par Marie Labonne) des navettes s’organisent dans le but de peaufiner le texte, de renforcer sa cohérence, quitte à déplacer une scène, à en ajouter une autre, à supprimer un personnage secondaire ou à développer un rôle. Un texte qui ne peut pas trouver sa place dans la collection Moucheron pourra être édité parmi les albums. Et même si Maya Michalon s’estime plus légitime dans l’édition de texte que pour l’illustration c’est un domaine qu’elle connait.
Quand un second ouvrage est en route l'auteur poursuit en général avec le même éditeur. Il doit être rassurant d’avoir en "son" éditeur, une personne de confiance qui va vous aider à accoucher du meilleur livre. On respecte dans la mesure du possible le tandem auteur-éditeur mais un auteur qui aurait le sentiment de "tourner en rond" pourrait solliciter le conseil d'un autre éditeur. Si un auteur n’est pas strictement attaché à un éditeur et que des changements peuvent intervenir, cela concerne surtout les illustrateurs, en toute logique. On pourrait caricaturer en concluant que les auteurs sont attachés à leur éditeur et que les illustrateurs le sont à leur maison d’édition.
Il ne faut pas se cacher que l'époque est difficile. L'augmentation du temps de consultation des écrans chez les jeunes a pour conséquence qu'ils lisent moins longtemps. Leur niveau de concentration a diminué. Les prescripteurs sont dans l'attente de livres de moins de 200 pages, ce qui au demeurant n'est pas nécessairement un handicap. La vie entière de Timothée de Fombelle est une réussite prodigieuse et elle est loin d'atteindre la centaine de pages. Alors que le temps de lecture (sur papier) se rétrécit je me demande si l’album ne pourrait pas réconcilier avec l’objet livre, mais c’est un autre sujet.
Ce métier est probablement très engageant mais il ne peut pas engendrer de lassitude. Il n’y a jamais deux expériences identiques et c’est ce qui fait pour partie l’intérêt de ce type de collaboration. Interrogée sur son métier d’animatrice littéraire (en 2024 dans une interview que vous pouvez lire ici) , elle avait dit : C’est épuisant pour les auteurs de toujours répondre aux mêmes questions. Ils apprécient de passer à des questions plus intimes, guidées par ce qui a résonné en nous. Sortir des sentiers battus, c’est ce qui m’anime moi.
Elle applique la règle à son métier d'éditrice en incitant aussi ses auteurs à se dépouiller de leurs éventuelles expressions favorites, en application de la recommandation de William Faulkner : Kill your darlings.
Faire mâturer un futur ouvrage prend des mois, de l’ordre de un an à un an et demi. Le temps paradoxalement de l’oublier pour mieux le redécouvrir.
Beaucoup d'éditeurs sont plutôt animés par l'urgence, dès la signature du contrat et dans la perspective que leur favori soit retenu par les premières sélections pour les prix littéraires. C'est trop souvent le cas en édition adultes où le travail d'édition ne peut sans doute pas excéder cinq mois. On édite vite et beaucoup. Quitte à pilonner des quantités industrielles. Et à engendrer de la frustration chez les auteurs pour adultes qui souffrent du manque de disponibilité de leurs éditeurs.
L'Ecole des loisirs n'est pas dans cette logique. Les livres sont maintenus très longtemps. On ne cherche ni l'éphémère ni le saisonnier. On ne fait pas la course aux prix, ce qui n'empêche pas de se réjouir quand un ouvrage reçoit une récompense. Comme ce fut le cas pour Amour chrome, ou pour La danse sauvage d'Harmonie Stark de Jean-Michel Payet et Sigrid Baffert, collection M +, pépite à Montreuil. Ou encore lorsque la série Oscar et Carosse et La piscine du roi des rats (tous parus en collection Moucheron) ont été dans la Sélection Sorcières.
Malgré tout, rien ne lui fait davantage plaisir que d’apprendre qu’un de ses auteurs a réussi à capter l’attention de jeunes lecteurs qui ont délaissé les écrans pour se plonger dans un texte. Et s’il s’agit de non lecteurs c’est encore mieux.
Le travail de l'éditeur ne se borne pas à accompagner l'auteur jusqu'au BAT, le fameux bon-à-tirer. C'est sans fin. La cabane de Ludovic Lecomte est sortie le 17 janvier 2024. Aujourd'hui il est en cours d'édition en Corée, avec une postface écrite par une psychologue japonaise grande spécialiste du phénomène Hikikomori, désignant ceux qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Il est évident que Maya Michalon, qui en est l'éditrice, utilisera ce document pour prolonger la vie du roman auprès du lectorat français.
Une éditrice de l'Ecole des loisirs est spécialisée dans l'édition de textes étrangers. Avec sa formation en littérature anglophone Maya Michalon peut aussi lire en anglais. Il lui est ainsi arrivé d'éditer en collection Medium, en 2020, un manuscrit de langue anglaise, De l'autre côté du pont de Padma Venkatraman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Amandine Chambaron-Maillard, qui le lui avait suggéré.
Le travail est alors différent puisqu'il est hors de question d'intervenir sur la structure du texte mais on peut ajuster le vocabulaire, proposer des termes plus simples, intervenir sur la longueur des phrases, opter pour des notes de bas de page ou placer des informations complémentaires en fin d'ouvrage …
Par contre, lorsque le roman est adapté en bande dessinée, il passe entre les mains d'un autre éditeur, chacun sa spécialité. Ils sont environ 25 à l'Ecole des loisirs (sachant que les catalogues du groupe comptent plus de 1800 titres). Maya Michalon a travaillé sur une bonne quarantaine et est en relation avec une quinzaine d'auteurs. Elle en publie une dizaine cette année.
Difficile de gérer le retard chronique dans la lecture des manuscrits qui s’accumulent dans l'ordinateur, et l’attente des auteurs et autrices de réponses, de retours. D’autant plus qu’elle ne lit pas « en diagonale ». Voilà pourquoi elle accuse systématiquement réception de chaque manuscrit en annonçant qu’elle répondra dans un délai "le plus décent possible".
Quand on est éditrice, et que l’information s’est répandue, on est aussi extrêmement sollicité par l’entourage, les personnes qu’on rencontre … qui elles mêmes connaissent quelqu’un qui a un texte à proposer. Il n’est pas exclu que ce soit un futur succès mais rien n’est certain et il ne faut jamais susciter de faux espoirs. Il est donc important de savoir ne pas se laisser ensevelir.
Le recours à l'intelligence artificielle est un sujet brûlant. On pourrait imaginer que des auteurs indélicats composent des textes en y ayant recours mais Maya pense qu'elle s'en rendrait compte, si ce n'est au premier abord, du moins lors des fameux aller-retours avec l'auteur. On peut aussi craindre que certaines maisons d'édition soient tentées par cette option pour réduire les frais de traduction et/ou de correction. Ce n'est pas une voie que l'Ecole des loisirs a l'intention de suivre. Elle ne serait pas qualitative.
Sans doute vous interrogez-vous à propos de la question de la rémunération. Certains éditeurs sont salariés. D'autres fonctionnent en free-lance. Il s’écoule un an à un an et demi entre la première lecture et la publication. Plusieurs projets avancent simultanément. La quantité de travail est conséquente et on ne compte pas ses heures. Maya Michalon aurait pu signer un contrat sur le modèle de ceux des auteurs, basé notamment sur un % en fonction des ventes. Etant donné la diversité de ses missions et la durée sur laquelle s'étalent les sorties elle a opté pour un montant fixe, à partir d'une estimation moyenne de temps consacré.
Pour résumer, et en conclusion, j’ai le sentiment que pour être éditeur, du moins en jeunesse, il faut cumuler de nombreuses qualités : être dénicheur, diplomate, travailleur, patient, savoir être rassurant (les écrivains sont tout autant angoissés que nombre de comédiens que je connais) et bienveillant, … et modeste puisque c’est en quelque sorte un métier de l’ombre.
Quand il existe, le nom du traducteur figure sur la première page à côté de celui de l’auteur, mais pas celui de l’éditeur. Il est parfois mentionné dans les remerciements. Ce métier est surtout un métier de l’ombre, comme pour la vingtaine de personnes qui interviennent dans le processus jusqu'à la sortie en librairie. Je ne connais que l'Iconoclaste qui consacre une page entière au "générique" en précisant : l'exemplaire que vous tenez entre les mains a été rendu possible grâce au travail de toute une équipe. Tout bien considéré le prix de vente d'un ouvrage ne semble pas élevé.
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