Intitulée De l’ombre à la lumière, cette exposition rassemble plus de 35 oeuvres, avec plusieurs grands formats de 2 mètres sur 2 tout autant que d’autres, de caractère plus intime. Elle s’articule en deux parties principales. Les Dark paintings se déploieront au rez-de-chaussée tandis que les Light paintings occupent le premier étage.
Ce n’est pas parce que d’amples traits noirs sont posés sur des toiles dorées ou argentées que le propos est sombre. Et ce n’est pas davantage parce que les traces sont blanches sur fond blanc qu’elles ne portent pas de message.
Le peintre est aussi un sculpteur-poète. Il ramasse au fil de ses promenades des morceaux d’écorce tombées des arbres comme s’échapperaient des larmes et il les recouvre d’acrylique noir pour les figer dans une expression comparable à un haïku.
Les recouvrir uniformément de peinture permet d’en révéler la poésie formelle. Ce sont pour lui des "oeuvres d’humilité". En s’approchant, on voit encore la tige qui est restée collée sur l’une d’entre elles (troisième photo).
Chacun porte un numéro, de I à XI (mais bientôt ce sera plus) et sont le résultat d'une technique mixte sur écorce soit de cerisier, soit de prunier ou encore de pommier. Les exemplaires exposés ont été réalisés entre 2019 et 2025.
On comprend immédiatement l’influence du Japon sur cet artiste de carrure internationale. Ses sculptures-poèmes peuvent être considérés comme des "haïkus formels". L’artiste a pour mission de montrer ce qui n’est pas forcément vu par nous qui sommes pris dans le fracas de notre quotidien : C’est une vie que je mets en jeu dans ma peinture et j’apprends tous les jours, en suivant le rythme tel qu’il m’est imposé et que je ne saurais accélérer.
Tout surprend chez Altone Mishino. Il semble venu du bout du monde alors qu’il vit et travaille dans la commune voisine, ce qui ne l’empêche pas de se rendre au Japon deux fois par an. On croit se trouver en face d’œuvres abstraites alors que, même sans en lire le titre, chaque tableau nous parle assez vite. Jusqu’à presque frôler la figuration quand quelqu’un affirme reconnaître le profil d’un visage. L’artiste lui prédit que demain cette personne verra autre chose. Sans doute parce que ses peintures sont comparables à des miroirs qui refléteraient nos pensées les plus profondes, et que celles-ci, par essence, sont variables.
On apprend qu'il a intentionnellement voulu évoquer un attrape-rêves ci-dessus en donnant à la toile le nom d'une divinité (Bakû,160 sur 130 cm, 2020) et de fait on y verra l'esquisse d'une toile d'araignée. Bien qu'abstraites, chacune se prête à interprétation, l’affrontement de deux judokas avec le quadriptyque devant lequel il est photographié, le souvenir d'une soirée passée en Haïti ailleurs ou encore l'ombre de la chute d'Icare. Il se dit d'ailleurs à l'interzone entre figuration et abstraction.
On a le sentiment que la pensée exprimée par Marcel Duchamp en 1965 n'a jamais été aussi juste : "C'est le regardeur qui fait l'œuvre". Et l'artiste nous invite à voir une plume dans Black Feather, La plume noire, Technique mixte sur toile, 80 sur 100 cm, 2025, qui est la dixième oeuvre de la série Elegy qui en compte 17.
Chacune de ses peintures évoque l'engagement de l'artiste envers l'art de la calligraphie, une discipline qui a jeté les bases de ses explorations ultérieures. Sa quête de l'excellence artistique l'a conduit à l'atelier d'art de peinture monumentale sous le mentorat d'Olivier Debré aux Beaux-Arts de Paris et dont on peut en ce moment même admirer les travaux préparatoires de rideaux de scène de théâtre ou d’opéra.
Né en 1963 à Paris, il expose depuis 1986 dans le monde entier, de Paris à Moscou en passant par New-York et jusqu'en Chine, à Hong Kong et Pékin. Il a notamment partagé la scène avec Pierre Soulages lors de l'exposition "L'art chez soi" en 2005, ce qui fut une étape importante dans sa carrière.
Visiter l'exposition en sa compagnie est un privilège. Certains artistes sont paralysés devant leurs tableaux, n'osant pas en parler. Altone Mishino s'exprime avec fluidité est sincérité, n'éludant pas les questions … qui ne nous viennent pas spontanément, du moins à propos de technique parce que l'assemblée ne maitrise pas forcément les notions de peinture grasse ou maigre, et encore moins l'application de goudron même si on devine que ce n'est pas simple.
On peut juste à ce stade apprécier l'opposition, de l'ordre d'un oxymore, entre l'épaisseur du trait et son opacité et l'effet de transparence de l'encre sur la toile composant un fond doré ou argent. On comprend également qu'un lâcher prise s'opère pour mieux restituer l'importance de la matière et que la question de l'achèvement d'un tableau est quasi organique, s'imposant comme la sonnerie d'un réveil.
Interrogé à propos de la signature, l’artiste répond qu’il n’a pas d’a priori mais que s’agissant des Dark paintings il ne trouverait pas d’emplacement pour le faire. Sur les Light paintings c’est variable. Quant aux poèmes ils sont signés sur l’envers. Il ajoute qu’il existe deux types de collectionneurs. Ceux qui souhaitent une signature visible et les autres qui préfèrent qu’elle ne figure qu’au dos de l’œuvre. Altone Mishino ne signe donc pas systématiquement chacune de ses toiles. Mais toutes le sont au verso, et sur le châssis car celui-ci fait pleinement partie de l'oeuvre. Pour les poèmes, il n'appose sa signature qu'au verso.
Nous ne serons pas étonnés d'apprendre qu'il peint sur les toiles posées à plat sur le sol mais nous resterons interrogatifs sur la manière dont il réussit à effectuer son geste sur une longueur de deux mètres … et sachant que la toile est déjà fixée au châssis. Cet art relève sans doute autant de la performance sportive que d'un mouvement chorégraphique, résultat d'une trentaine d'années de pratique. Altone compare le geste fondateur à un saut dans le vide qu’il arrête quand il ressent qu’il ne faut rien ajouter.
Il faut comprendre que sa façon de travailler n’a rien à voir avec la manière de faire de Pollock qui projetait la peinture ou Olivier Debré qui utilisait des brosses aux longs manches et qui pouvait marcher sur la toile. L’avoir tendue auparavant sur le châssis rend cette opération impossible.
L’acte est sans doute énergivore. Voilà probablement pourquoi il ne l'entreprend que lorsque le désir de peindre devient si fort qu'il est inéluctable. Le nom de l'oeuvre est alors déjà imprimé dans son cerveau, même s'il refuse que ce soit une contrainte. Entre temps, et parce qu'il ne s'arrête jamais, il fait du fusain et de l'encre.
Comme "pinceaux " il préfère de plus en plus des outils professionnels, plus larges et d’ailleurs moins coûteux. Il lui est arrivé de recycler des violines, qui correspondent à un type d’ardoise, mais aussi des cartons froissés qui seront utilisés comme des pinceaux pour tracer des lignes ou faire des aplats.
Le séchage est une étape cruciale qui dure de trois à quatre semaines et qui doit s’effectuer hors poussière et sans ventilation alors que le solvant est toxique. Elle impose donc des contraintes pour préserver la santé alors que le peintre vient régulièrement suivre l’évolution des tableaux. Car la rencontre est toujours complexe entre le goudron (émulsion grasse) et l’encre (émulsion aquatique).
Le séchage est une étape cruciale qui dure de trois à quatre semaines et qui doit s’effectuer hors poussière et sans ventilation alors que le solvant est toxique. Elle impose donc des contraintes pour préserver la santé alors que le peintre vient régulièrement suivre l’évolution des tableaux. Car la rencontre est toujours complexe entre le goudron (émulsion grasse) et l’encre (émulsion aquatique).
Le temps de séchage peut prendre plusieurs semaines pendant lesquelles l’artiste retourne à l’atelier tous les jours. Il peut encore jouer sur la construction des lignes et des formes, sur l’écoulement du bronze, son inclusion. Ce n’est qu’une fois parfaitement secs qu’ils peuvent enfin être vernis, surtout pas avant parce que cela produirait des effets désastreux.
A propos du quadriptyque (Elegy XV, The Dawn of Dark times, L'aube des temps sombres, Technique mixte sur toile, 200x200cm, 2025) on peut deviner deux combattants s’opposer sur la toile. Il souligne que nous vivons une époque de conflit qu'il symbolise sous les traits de deux judokas qui s'empoignent. Il les voit comme l'incarnation d'un contrepoint à l'IA qui arrive en galopant.
Un autre jour, c'est un rassemblement de corbeaux sur un arbre dénudé, dans le parc Ueno à Tokyo, qui a fait naitre le désir de composer un tableau où les oiseaux se confondraient avec les branches Le tableau s’intitule. Dark birds.
Avec L'État des Choses, Techique mixte sur toile, 200x160cm, 2018 il cherche (déjà) à alerter sur une époque en rupture qui serait en perte d'énergie.
L'artiste a conscience que le parti-pris de travailler en noir ou en blanc peut questionner. Il se souvient d'une époque où on achetait une toile parce que le bleu y était "beau", évoquant par exemple Yves Klein, mais ce n'est pas sa quête : je ne nie pas le versant décoratif mais la couleur ne doit pas prendre le pas sur mon geste.
Tout n'est pourtant pas "noir". The last tango, technique mixte sur toile, 100 sur 100 cm, 2023, est sur fond ocre. Il en a eu l’idée avant un énorme orage. Je comprendrais, dit-il, qu’on l’estime inesthétique, ce qui n’était pas mon intention d’ailleurs. Et Tropics in the Dark Les tropiques dans l'obscurité, Technique mixte sur toile, 40 sur 35 cm, 2017 sont sur fond rouge.
Cette oeuvre, composée après une soirée passée en Haïti, fait référence au cinéma noir. On pourrait croire apercevoir, sur la gauche, près des sortes de palmiers, Humphrey Bogart dans Le port de l’angoisse.
In the house of Butterflies, Dans la maison des papillons, Technique mixte sur toile, 50 sur 50 cm, 2023, sont les seules deux oeuvres d'une série. Et l’une d’elles a été choisie pour l’affiche de l’exposition. Elles résultent d’une commande atypique d’un collectionneur qui souhaitait un « geste » sur un panneau recouvert d’une splendide (et fragile) peinture à la feuille d’or. Après avoir longuement réfléchi l’artiste a esquissé une sorte d’enso, ce cercle japonais qui est un symbole spirituel de haute signification puisqu'il combine le visible et l'invisible. Il y a ensuite vu des papillons. Le résultat est joyeux, virevoltant, dans un sentiment d’allégresse et pour cette fois une volonté d’esthétisme.
L’exposition se poursuit à l’étage avec les Light paintings qui surprennent de prime abord. L’artiste commence par enduire la toile avec du blanc de titane. Plus tard, c’est le blanc de mercure qui sera apposé. La poudre de bronze est travaillée comme de la peinture. Le spectateur verra par exemple des étendues neigeuses sans se douter d’un risque réel pour la santé. Les émulsions étant très liquides et toxiques, elles imposent de travailler fenêtres fermées à l’abri de la moindre poussière.
Emotion and desire I puis II, Emotion et désir I puis II, Technique mixte sur toile, 100 sur 100 cm, 2022
Rain Tree XVI, Mixed Rain and Snow, Arbre de pluie XVI, dans lequel on peut imaginer pluie et neige mêlées, Technique mixte sur toile, 100 sur 100 cm, 2023.
Rain Tree III, Arbre de pluie III, Technique mixte sur toile, 100 sur 100 cm, 2018
Rain Tree X, Arbre de pluie X, Technique mixte sur toile, 76 sur 61 cm, 2020
Carl Segaud, maire de Châtenay, était heureux de pouvoir clôturer la saison avec l’exposition d’un si grand artiste, au rayonnement international, qui plus est, venu en voisin. Quand tant d’autres demeurent muets sur leurs pratiques Altone Mishino s’exprime volontiers, de manière à ce qu’on puisse avoir un début de compréhension de son geste artistique.
Nous avons tous retenu que chaque trait résulte d’une très longue observation et d’une forte réflexion. Rien n’est improvisé. Tout est pensé et il est époustouflant que certains tableaux soient le résultat d’un geste unique.
La venue de ce peintre s’inscrit dans la volonté de la ville d’exposer des artistes exigeants en donnant aux visiteurs les clés pour les comprendre, notamment à travers des temps de médiation.
Il a été décidé d’aller plus loin afin de sensibiliser les plus jeunes à toutes les disciplines artistiques, notamment arts plastiques, sculpture, modelage. Le Conseil municipal a voté hier la création d’une Ecole municipale des arts qui s’installera dans ce Pavillon. Elle sera dédiée aux 6-11 ans et sera ouverte les mercredis et samedis, d’abord pour une année à titre expérimental.
Reste à espérer qu’à l’instar de ce qui se fait pour le sport, les familles inscriront leurs enfants. N’Hésitez pas trop car el nombre de places n’est sans doute pas illimité. Et surtout profitez de l’été pour venir expérimenter ici ce chemin de l’ombre vers la lumière.
De l'ombre à la lumière
Jusqu'ai 7 août 2026
Pavillon des Arts et du Patrimoine - 98 rue Jean Longuet - 92290 Châtenay-Malabry
Entrée libre, du mardi au samedi de 14 à 18 heures
Et de 10 à 12 h 30 les mercredis, jeudis et samedis
Site internet : http://www.mishino.com
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