jeudi 21 mars 2019

Ecorces vives d'Alexandre Lenot, chez Actes Sud

Il parait que c'est un roman policier ... je l'ignorais quand je l'ai ouvert. J'ai été cueillie, il n'y a pas d'autre mot, par la beauté de la langue ... qui m'a emportée dans ces forêts profondes du Cantal, désordonnées et insolentes, où je me suis cependant un peu perdue.

J'ai été déroutée, le mot est juste, par le style. En effet, en donnant la parole à plusieurs personnages très différents, l'auteur ne prend pas complètement parti alors qu'on devine malgré tout vers qui penche son coeur. Cela m'a dérangée et cela m'a perturbée au point de perdre la piste de l'intrigue.

C’est une région de montagnes et de forêts que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.

Ce qui ne fait aucun doute c'est qu'on a entre les mains un roman noir, même si la catégorisation noire/blanche n'est pas mon critère de choix d'un livre. Ce qui importe c'est le style, et le message et je crois savoir qu'Alexandre Lenot ne cherche pas lui non plus à se situer dans l'une ou l'autre.

Il exprime la difficulté des agriculteurs (Marie-Hélène Lafon parlerait sans tabou de paysans) à vivre aujourd'hui sur un territoire où les éoliennes succède aux burons. Ill ose mettre en scène des violences sociales. On est loin, forcément, de la comédie romantique ... et il est probable qu'il n'est pas possible d'espérer une happy end, même si, par moments, la paix semble s'instaurer.

La tension est constante et parfois à la limite du soutenable, en parfaite cohérence avec ce titre d'Ecorces vives qui signifie sans aucun doute qu'ils ont tous les nerfs à vif, aussi bien d'ailleurs les hommes que les bêtes. Les références à des évènements insoutenables (par exemple p. 38), appartenant à la littérature (le Dormeur du Val) ou à l'histoire (la photo d'un enfant noyé rejeté sur une plage) sont fréquentes et conditionnent le regard du lecteur qui ne peut pas oublier une réalité dramatique derrière une fiction très documentée.

Il ne faut pas se laisser séduire par la douceur de certaines scènes. Eli a peut-être la voix de quelqu'un qui préfère renoncer plutôt que d'avoir à se faire entendre. La voix de quelqu'un qui espère qu'on se penchera un jour sur lui (p. 87) on ne peut oublier qu'il a mis le feu à un hameau tout entier ... Chacun des personnages a en lui une part de tendresse sous une épaisseur de colère, ou l'inverse, parce que personne ne parvient à échapper au passé.

La musique tient une place remarquable et justifie que l'auteur donne quelques indications particulières (p.168 et 206) sur ses choix.

Ce premier roman est très prometteur mais je vais lâchement dire que j'attends le second (roman) avant de dire qu'un nouvel auteur est né. 

Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision.

Ecorces vives d'Alexandre Lenot, chez Actes Sud, Actes Noirs, Octobre 2018

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