Je ne suis pas la seule spectatrice à être sortie plus bouleversée qu'amusée par ce spectacle qui est pourtant effectivement pimenté de scènes qui provoquent le rire. Mais le sujet, lui, ne prête pas vraiment à la fantaisie.
Pourtant la bande-son accueillant le public installe une joyeuse ambiance. Berthe Silva chante "Frou-frou", créée en 1897 et Maurice Chevalier enchaine avec "Prosper Yop la Boum", qui est plus récente (1935).
Nous voici dans un dépôt de tissus parisien, un soir d'inventaire de juin 1942, et il s'agit de faire vite pour ne pas sortir après le couvre-feu imposé par la guerre. Car malgré tout la vie poursuit son cours. Raymond Martineau, le patron, ne réussit pas imposer son autorité à sa fille. A sa femme non plus, d'ailleurs. Et puis il y a aussi Joseph, son plus jeune employé, dont le père est breton mais dont on apprend brutalement que la mère est juive. Et enfin il y a Louis, son plus vieil employé, dont le nouvel ami pourrait bien être un collabo de la pire espèce. Mais à part ça… la vie poursuit son cours
Vous savez tout, ou presque. Les voilà qui entrent en scène, s'activent, s'invectivent un peu. L'atmosphère est bon enfant. Mais surviennent les premiers grincements.
Rien de grave, mais tout de même. La situation se complexifie de fil en aiguille. Heureusement, il y a Marcel, toujours prêt à "dissiper les malentendus" au prix de quelques billets. L'homme devient gourmand. Il tape et retape à la porte de l'atelier, flairant la bonne affaire.
Il s'incruste, devient harcelant, donne furieusement envie de le remettre à sa place sauf que le provoquer n'est pas un acte de résistance, mais juste une connerie.
Régulièrement une scène apporte un souffle récréatif et il se pourrait que plusieurs deviennent cultes à l'instar du Père noël est une ordure. La blague sur Hitler est plutôt drôle mais ne gomme en rien le caractère odieux de cet homme.
Sera-t-il possible de faire cesser le chantage ? Et si oui, à quel prix ? Qui en aura le courage ?
Quand Yvette, la mère de famille estime qu'en temps de guerre on est juste tributaire du hasard d'une bonne ou mauvaise situation la salle se tait, songeuse.
Anthony Michineau a écrit des dialogues qui claquent à chaque réplique et qui continuent, quatre-vingt dix ans après les faits, à nous interroger sur le pourquoi du comment des horreurs de la guerre, lorsque la lâcheté l'emporte sur le courage.
Il interprète le rôle de Louis, le plus vieil employé, celui en qui on a toute confiance, et auquel il insuffle toute l'ambiguïté nécessaire.
Le spectateur ne sait quel parti adopter. Bien évidemment pas celui du maître chanteur mais peut-on soutenir ceux qui ont fait fortune en approvisionnant l’ennemi en tissu de couleur jaune ?
Et cette question insidieuse de s'interroger sur le risque que l'histoire puisse se répéter.
La pièce a été acclamée au festival d'Avignon en 2023 comme en 2024. Elle a été nominée à quatre titres aux Molières en 2025 : meilleur auteur francophone, meilleur spectacle de théâtre privé, meilleur second rôle masculin (pour Anthony Michineau) et meilleur premier rôle dans un spectacle de Théâtre privé, que reçut Guillaume Bouchède pour son rôle de père.
Ce n'était pas lui qui jouait ce soir. Une alternance s'opère entre des comédiens qui sont tous brillants, qu'on se rassure.
Metteur en scène : Julien Alluguette
Avec Nicolas Martinez (ou Romain Thunin), Guillaume Bouchède (ou Eric Collado), Anthony Michineau (ou Thibaut Gonzalez), Julien Crampon (ou Vianney Fayard), Stéphanie Caillol (ou Clotilde Daniault) et Axelle Dodier (ou Justine Teulié).
Scénographe : Georges Vauraz Affiche : Florian Le Priol
Création sonore : Yohann Roques
Création sonore : Yohann Roques
Au Théâtre du Splendid
48 rue du Faubourg Saint-Martin - 75010 Paris
Du mardi au samedi à 19 heures
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