mercredi 29 juillet 2015

Quinoa au lait de noix de coco et crevettes au curry


J'ai publié en juin dernier une version sucrée salée du Couscous du soleil et petits légumes Tipiak.

Aujourd'hui ce sera un Quinoa au lait de noix de coco et crevettes au curry avec une des dernières nouveautés de la marque.

Le quinoa est une graine ancestrale aux multiples bienfaits appelée aussi Riz des Incas. Il est récolté sur les terres de l'Altiplano bolivien depuis plus de 2000 ans. Il n'est pas très facile à réussir parce qu'il a tendance à exploser à la cuisson.

Le Quinoa cuisson parfaite en sachets cuisson se prépare en quinze minutes à l'eau bouillante salée pour un résultat parfait.

Pendant que les petites graines bouillonnaient gentiment j'ai fait dorer dans un wok une échalote émincée et deux gousses d'ail dans un peu d'huile d'olive. J'ai ajouté deux carottes coupées en rondelles, ai mouillé, et assaisonné de cumin et d'un curry mauricien de Saravane.

Au moment où j'égouttais le quinoa j'ai versé une tasse de petits pois surgelés dans les carottes, 250 grammes de crevettes décortiquées puis une briquette de lait de coco.
J'ai servi autour du quinoa. Deux œufs durs en décoration assurant un plat complet.
Je confirme que la céréale bénéficie d'une cuisson parfaite. Les graines sont croquantes et craquantes et sans aucune amertume. Un vrai régal.
Un grand nom de la cuisine française, Alain Passard, a fait bien plus original que moi. Je vous raconterai bientôt ce moment inoubliable.

mardi 28 juillet 2015

Retour au Musée Bourdelle

J'avais découvert le Musée Bourdelle à l'occasion de l'exposition Mannequin d'artiste, mannequin fétiche en avril dernier. Je n'avais pas exploité toutes les photos que j'avais alors prises.

Puisse ce billet vous donner envie d'aller voir les collections permanentes, dont l'accès est gratuit.

Comme le Musée Zadkine qui se trouve dans le même arrondissement, soit dit en passant. C'est suffisamment rare pour le souligner.

En ces périodes de forte chaleur les enfilades de jardin du musée Bourdelle offrent des havres de paix.

Emile-Antoine Bourdelle est né en 1861 à Montauban, au 34 rue de l’Hôtel de Ville, situé, et c'est un hasard, en face du musée Jean-Auguste Ingres (autre enfant du pays) où se trouvent aujourd’hui plusieurs de ses oeuvres. Il décédera en pleine gloire le 1er octobre 1929 en région parisienne.

Il avait appris le métier de sculpteur chez son père, menuisier-ébéniste, où il fut apprenti à treize ans, avant d'aller suivre, quatre ans plus tard, les cours de l’École des Beaux-Arts de Toulouse.

Il arriva à Paris en 1884, alors qu’il n’a que vingt-trois ans. Il trouvera un atelier, dans le quartier Montparnasse, impasse du Maine qu’il occupera jusqu’à sa mort et qui est l’actuel musée Bourdelle. 

Ses premières années parisiennes seront marquées par la pauvreté, la maladie et surtout le mal du pays. Il gagnera sa vie en vendant des dessins à la maison d’édition Goupil, auprès de Théo Van Gogh, le frère de Vincent.

La rencontre avec Rodin, en 1893, sera capitale lui permettra de se perfectionner et de vivre correctement puisque le maitre l'embauche pour le seconder.
Les commandes publiques se multiplient. Sa ville natale lui demande, en 1895, le Monument aux Morts, aux Combattants et Serviteurs du Tarn-et-Garonne de 1870-1871 (1893-1902) qu'il mettra au point au bout de six ans. Ce monument, situé près du Pont Vieux, et très célèbre aujourd’hui, fut l’objet de nombreuses controverses dues à sa profonde originalité.
Il est donc logique de trouver dans le jardin parisien sous l'intitulé de Grand guerrier, une Étude avec jambe pour ce monument, bronze, épreuve d'artiste numéro 1 exécutée par Coubertin en 1990, et qui est la première photographie de cet article.

Il fera pour Montauban bien d'autres oeuvres comme le buste de Jules Michelet, et surtout le Centaure Mourant ou La mort du dernier Centaure, bronze (1914), installée près de l'église Saint-Jacques, qui peut être considérée aujourd’hui comme l'édifice le plus ancien de la ville et que j'ai aussi eu la chance de visiter.

Son clocher porte toujours, à la base, les traces des boulets tirés par l'artillerie de Louis XIII lors du siège de Montauban en 1621.
Le Centaure indompté meurt en pleine lutte avec, encore dans ses mains, la lyre par laquelle il avait espéré s'élever vers l'idéal. L'oeuvre est soumise à une déformation perspective car elle a été conçue pour être vue en contre-plongée. Le buste est démesurément allongé et les pattes relativement courtes.

Plusieurs sculptures évoquent cette mythologie dans le musée parisien. A commencer dans le second jardin par le Centaure mourant, modèle imberbe, (1911-1914), bronze, épreuve d'artiste numéro 2 exécutée par Coubertin en 1986.
Et à l'intérieur de l'atelier le Centaure mourant, modèle barbu, 1911-1914, qui est en plâtre.

La notoriété permet à Bourdelle de quitter l'atelier de Auguste Rodin qui restera son maître et ami, comme en témoigne ce buste, 1910, en bronze, épreuve numéro 4 exécutée par Valsuani en 1977, qui le présente sous une forme inhabituelle et très expressive.
Il réalisera ensuite son oeuvre la plus célèbre, Héraklès archer, dont le corps de demi-dieu, remarquablement musclé fait penser aux oeuvres de Rodin. Un exemplaire se trouve à Toulouse, sur une place du même nom.
De 1910 à 1913, l’artiste réalise, à Paris, le décor du Théâtre des Champs-Élysées, composé de 75 ouvrages en s'inspirant des chorégraphies de la danseuse américaine, Isadora Duncan, rencontrée en 1909 au théâtre du Châtelet.
L'atelier d'Antoine Bourdelle fut fréquenté par des artistes éminents du XX° siècle : Matisse, Giacometti, Vieira da Siva ou Richier. Il a conservé sa structure historique : l'immense verrière ainsi que la mezzanine qui permettait à l'artiste d'appréhender ses sculptures sous un point de vue inédit.

Autour du plâtre du Centaure mourant (1911-1914), des œuvres en marbre, en bois ou en bronze restaurent l'atmosphère studieuse de ce lieu singulier et donne l'occasion de découvrir des oeuvres moins connues et témoignant néanmoins d'une belle sensibilité comme Michel Cognacq, buste, 1925, bronze, épreuve exécutée par le fondeur Rudier vers 1930.
  
Le gigantesque bronze de la Vierge à l'Offrande (1919-1922), épreuve numéro 1 se dresse dans le jardin intérieur. Il est sorti lui aussi des ateliers de Rudier.

A l'époque de Bourdelle, ce jardin était une cour pavée, extension de ses ateliers. Ici, les arbres, les fleurs et les lierres composent une scénographie rythmée par les saisons, et confèrent aux œuvres un charme singulier. La Vierge à l'Offrande (1919-1922) et La France (1925), dont sont exposés plusieurs versions y rivalisent par leur taille monumentale, encore plus impressionnante à la nuit tombée, puisque j'ai eu ce privilège de me trouver encore dans les murs à une heure tardive.
Les pièces de dimension plus modeste n'en sont pas moins intéressantes. C'est le cas de Sapho, que l'on peut voir à Montauban près du théâtre.
Il aura fallu 40 ans (1887-1925) à l'artiste pour lui donner sa forme définitive. Le bronze qui se trouve à Paris est la deuxième composition, épreuve numéro 8 exécutée par Coubertin en 1991. On dit qu'elle illustre à merveille le style 1920 de la sculpture française. Mais elle témoigne surtout l'attachement à la femme et à l'Antiquité. N'a-t-il pas épousé en secondes noces son élève Cléopâtre Sévastos ?
On peut aussi redécouvrir l’atelier de peinture de Bourdelle. Le sculpteur exposait ses dernières créations - sculptées ou peintes - aux visiteurs et acheteurs potentiels au milieu d'un bric-à-brac de mobilier chiné chez les brocanteurs. Elles partageaient les cimaises de l’atelier avec la collection personnelle de l'artiste, peintures et terres cuites antiques dénichées chez les antiquaires et les toiles qu'il aimait - un dessus-de porte du XVIIIe siècle, un portrait de femme attribué à Hippolyte Flandrins ...
Ses dessins et aquarelles ne sont pas la partie la plus connue de son oeuvre et pourtant il les considérait comme la part essentielle de son travail. La plus grande partie de ce fonds graphique est rassemblée au musée.

Les huit pièces du mobilier - le lit de repos où Bourdelle aimait à s’étendre, le secrétaire à abattant sur lequel il écrivait, le meuble à pastel... – ont été dépoussiérées en respectant la patine du temps. 

Il faut savoir aussi que des ateliers de modelage ou de dessin sont ouverts à tous les âges et que les visiteurs sont invités à toucher des œuvres sélectionnées et à découvrir les matériaux et techniques de la sculpture au sein de l'atelier.

On peut ainsi y voir la trace laissée par un instrument qui s'appelle la gradine.

Musée Bourdelle
18, rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris
Métro : Montparnasse - Bienvenüe / Falguière
Téléphone : 01 49 54 73 73
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Fermeture les lundis et les jours fériés sauf les dimanches 5 avril (Pâques) et 24 mai (Pentecôte) 2015
L'accès aux collections permanentes est gratuit.
Seules les expositions temporaires du musée sont payantes.

lundi 27 juillet 2015

Ton cœur perd la tête de Lucía Etxebarria, chez Héloïse d'Ormesson

Je devais voir Lucía Etxebarria en avril dernier ... La rencontre ne s'est pas faite et maintenant que j'ai lu avec attention Ton cœur perd la tête je regrette sincèrement de ne pas avoir eu la chance de discuter avec une personnalité aussi riche.

Son livre, qualifiée de docu-roman par l'éditeur, est un objet hybride entre autobiographie, essai, témoignage, entretiens et documentaire.

C'est un ouvrage militant, comme les précédents. Lucía maitrise très bien le sujet qu'elle inscrit dans une société propice au narcissisme. Elle se reconnaît comme une dépendante émotionnelle type, survivante de relations envahissantes qui ont failli la consumer à plusieurs reprises.

On pourrait croire que c'est un livre de plus sur un thème porteur, celui du harcèlement (d'ailleurs la préface est signée de la spécialiste française, Marie-France Hirigoyen) par des personnalités au profil pervers narcissique.

Sa particularité est de proposer une analyse très fine sans se poser en victime mais en personne responsable (non coupable) de ses actes, seule position pour garder la main sur le cours de sa vie.

La lucidité n'exclue pas l'humour même si, parfois, quelques confidences font froid dans le dos. Si les faits sont racontés d'un point de vue féminin, et situés dans le domaine des sentiments, ils sont transposables au masculin et au monde du travail. Je vous invite à ce propos à lire l'excellent roman de Nina Léger, Histoire naturelle.

L'analyse est très fine. Elle explique le processus de construction de la personnalité manipulatrice, en distinguant la différence entre présenter des traits ou un vrai trouble de personnalité narcissique.

Elle décode le fonctionnement de la personnalité narcissique. Elle recherche quelqu'un qui doit s'identifier à sa façon de voir le monde alors qu'une personne saine souhaitera quelqu'un qui lui soit complémentaire. Elle pointe ses tactiques de manipulation comme le silence hostile, l'ambivalence et sa manière très particulière de se poser en martyre. L'ouvrage aborde aussi le contexte familial. Si toutes les victimes de maltraitance (physiques ou psychiques) ne deviennent pas des personnes toxiques, toutes les personnes toxiques sont d'ancienne victimes de maltraitance.

Elle débusque les techniques réactives et les fausses bonnes idées pour se libérer de l'emprise et qui ne fonctionnent pas. Lucía ne juge pas. Elle accepte même, le temps d'en démontrer les limites, que la personne sous influence ait l'illusion de pouvoir redresser la barre avant le naufrage, en lui donnant les règles de la communication assertive. Celles-ci ne lui permettront sans doute que de résister stoïquement quelques semaines et de laisser s'exprimer sa voix intérieure en préservant une certaine part de clairvoyance. Car peu importe au final que l'autre soit ceci ou cela ... le bonheur doit se passer d'interrogations.

La seule voie possible est la fuite en retrouvant le pouvoir de dire non. Il faudra effectuer parallèlement un travail de deuil, de renoncement, d'acceptation de la perte pour éviter de répéter à l'avenir, parfois avec la même personne. Et surtout restaurer l'estime de soi qui a été atteinte. Pour être heureux avec quelqu'un il faut d'abord être capable d'être heureux tout seul. On comprendra qu'il ne faut jamais dépenser plus d'énergie à changer son partenaire qu'à se changer soi-même.  

La période de reconstruction est essentielle une fois que l'on a compris que le problème n'est pas en nous mais chez l'autre, et cela même si on a connu une carence affective. C'est ce manque qui a attiré le prédateur émotionnel. Et ce n'est qu'une fois qu'on aura pardonné qu'on sera durablement libéré.

Il faut lire son livre le crayon à la main, ne pas hésiter à biffer les passages qui font écho, sans chercher à conclure trop vite que l'on peut être concerné dans la relation que l'on a bâtie avec l'être aimé. C'est bien connu : on voit bien la paille qui est dans l'œil de son voisin tout en ignorant la poutre qui obture le sien. Et il peut être utile de le parcourir plusieurs fois car c'est une mine de conseils.

Sa manière d'interpeller à grands renforts de cher(e) lecteur(trice) est un peu agaçante, les digressions incessantes. L'écriture est curieusement injonctive. Et puis, à force de s'obstiner à s'assurer d'être bien comprise, l'auteur se répète. Ce sont parfois des paragraphes entiers repris à la lettre, enrichis des commentaires de praticiens auxquels elle a soumis ses réflexions. Il faut passer outre.

Il n'est pas nécessaire d'avoir des connaissances en psychologie pour aborder le livre, et c'est un point appréciable. Cette lecture permet de comprendre, de prévoir et pronostiquer. D'aider aussi ses amis à y voir clair car la manière de traiter le sujet est plutôt grand public. Elle dissèque la relation toxique en long, en large et en travers afin qu'on ne puisse pas passer à côté des signes d'alerte.

Et si au final on se rend compte (ou si on accepte de le reconnaître) que l'on est embarqué dans une relation (plus ou moins) toxique on aura les clés pour supporter ou ... se sauver. Encore une fois le but n'est ni de se poser en victime ni de se croire coupable de quoi que ce soit, si ce n'est d'avoir ouvert la porte au vampire. 

Certes on apprend toujours de nos relations. Certes ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, dirais-je en paraphrasant Nietzsche qui mérite d'être redécouvert, mais est-ce indispensable de supporter une mer déchaînée pour s'autoriser l'accalmie ?

Ton cœur perd la tête de Lucía Etxebarria, traduit de l'espagnol par Nicolas Véron, chez Héloïse d'Ormesson, en librairie depuis avril 2015

dimanche 26 juillet 2015

Une pierre sur le chemin ou posée au milieu d'une rivière ...

On en voit de plus en plus fréquemment. A première vue il s'agit de tas de cailloux. Sauf que ces monticules de pierres, posés par la main de l'homme, ne sont jamais là par hasard.

Parfois composés de quelques pierres et distants les uns des autres, ce sont alors des cairns qui balisent le chemin.

Dans ce cas il est fortement déconseillé de les modifier ou d'en ajouter, pour ne pas induire les futurs promeneurs en erreur. Rien ne vaut d'ailleurs le balisage classique des chemins de grande randonnée.

Ils peuvent aussi marquer un sommet ou célébrer un évènement particulier. Ce sont sans doute ces deux raisons qui expliquent leur abondance en Bretagne, au Cap de la Chèvre, juste en dessous du sémaphore. Le Mémorial de l'Aéronautique Navale, édifié dans un encuvement de la batterie côtière y est dédié aux marins morts en service aérien commandé.

On ne résiste pas longtemps à l'envie de choisir une pierre et de la poser sur un édifice déjà constitué, ou de faire le sien propre. Il me semble qu'il est alors d'usage de faire un voeu.
Les dolmens n'étaient rien d'autre que des pierres sacrées, obéissant à des rites funéraires, comme les "allées couvertes" que l'on trouve aussi en Bretagne, parfois isolées dans un champ où il créent la surprise.
Dans la religion juive il est d'usage de poser une pierre sur une tombe comme marque de visite parce que cette religion interdit les fleurs. Je l'ai constaté dans le cimetière allemand de Dorotheenstad où sont notamment enterrés Bertold Brecht et Heinrich Mann.
Rien de comparable avec les structures de galets que l'on peut admirer sur les plages de l'ile de Ré. Il y a là de quoi occuper une bonne partie de l'après-midi en s'initiant à cette forme de land-art.

Plus surprenant sont les cairns qui surgissent dans des rivières ou des torrents, souvent pour en surveiller le niveau car il est facile de repérer une montée, même infime en regardant les pierres.
Mais il existe aussi des passionnés qui en font une activité quotidienne. J'ai été très étonnée de découvrir ces jours-ci, et par le plus grand des hasards, une série de cairns très artistiques dans un petit affluent de la rive gauche de l'Allier qui porte le nom très évocateur de "Couze Chambon".

Cette rivière se jette dans le lac Chambon à 875 mètres d'altitude et arrose ensuite Murol, passe au sud de Saint-Nectaire, et chute d'une hauteur de sept mètres à la cascade de Saillant.

Elle est glacée et bondissante, logique quand on sait que couze est un mot auvergnat pouvant être traduit par torrent.
Les empilements intriguaient chaque estivant qui s'arrêtait sur le bord de l'eau pour pique-niquer en amont de la cascade. De toute évidence, il ne s'agissait pas de cairns ordinaires. Chacun évoquait une forme particulière.
Un personnage féminin ou masculin. Un animal comme avec celui-ci, ci dessous, qu'on dirait représenter un lapin.
L'équilibre est stupéfiant mais bien réel. Aucun liant ne vient souder les pierres.
Les basaltes ou les pierres mouillées ont une couleur plus sombre qui tranche avec celles qui ont séché, et selon que les sculptures sont en zone d'ombre ou au soleil l'effet peut être radicalement différent.
Nous avons été nombreux ce jour là, adultes comme enfants, à patauger les pieds dans l'eau fraiche, l'eau jusqu'aux mollets,  à tenter de faire un empilement plus ou moins original.
Un petit moulin tournait plus loin, évoquant une célèbre publicité pour de la charcuterie.

J'ai appris depuis que c'est un artisan de Murol, qui travaille habituellement le cuir, vient quotidiennement depuis plusieurs semaines pour modeler le cours de la Couze Chambon, en bravant le courant et les coups de vent.  Cet homme fait preuve d'une créativité formidable. On peut espérer qu'il fera des émules et que des espaces précis seront dédiées à cet art enchanteur.

J'imagine que vous ne verrez plus jamais un tas de cailloux de la même façon ... Le choix d'y ajouter une pierre est personnel. Cela pourra être votre manière de dire "je suis passé par là", ou "j’ai réussi à atteindre ce sommet" ou encore plus simplement de vous accorder un moment de rêve.

mercredi 22 juillet 2015

Une femme à Berlin

Une femme à Berlin a provoqué un raz de marée à sa publication en 1954 aux États-Unis. Une jeune berlinoise avait rédigé un journal alors que les soviétiques prenaient possession de la ville au printemps 1945.

Elle y racontait la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruines, habité par des femmes de tous âges, et quelques rares hommes effrayés : existence misérable, dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d'abord, rythmée ensuite par une occupation soviétique brutale loin d'être libératrice.

Elle adoptait un ton d'objectivité presque froide, quasi journalistique, parfois sarcastique, toujours précise, rarement poignante, n'hésitant pas à pointer ce qui pouvait être comique ou dérisoire.

Elle livrait sans fausse pudeur ce qui aurait dû être "insupportable", la honte et la banalisation de l'effroi, les viols massifs (100 000, selon les historiens) par ceux qui seront surnommés les "Ivan" et qui se jettent sur les femmes, quel que soit leur âge.

Le viol exercé de manière collective dans le contexte particulier de la guerre n'a selon elle rien à voir avec le même acte en temps de paix. Elle-même a justifié ultérieurement sa position en expliquant qu'aucune victime n'a le droit de porter sa souffrance comme une couronne d'épines. Moi, en tout cas, j'avais le sentiment que ce qui m'arrivait là réglait un compte.

La force de son témoignage tient à la qualité de l'écriture, mais aussi à l'emploi du pluriel, au nom de toutes ces femmes qui avaient le sentiment d'être délaissées et livrées en pâture. Son anonymat a donné plus de puissance au texte car il se teintait alors d'universalité.
Son identité a été récemment révélée. Elle permet juste de situer son milieu social et professionnel expliquant son regard de journaliste et de sociologue comme la pertinence de son analyse politique quand elle revient sur l'Allemagne des années 30 (p. 142-143).
Elle recadre certains faits. On apprend (p. 233) que les images de liesse exhibant des drapeaux des quatre grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale pavoisant les fenêtres de Berlin sont abusives. Les femmes se sont trouvées dans une sorte d'obligation à les bricoler avec les bouts de tissus qu'elles ont pu recycler ... sorte de viol spirituel cette fois.
Il semble que quelques références littéraires l'ont aidée à vivre, on pourrait même dire survivre. Elle cite Goethe ... évoque la misère des vaincus qu'Eschyle décrit si bien dans les Perses, tout en notant que la situation allemande n'est comparable à aucun phénomène historique. Elle souligne l'horreur de l'esprit d'ordre et d'économie qui ressort d'un reportage entendu à la radio en juin 45 : des millions de gens utilisés comme engrais, rembourrage de matelas, savon mou ... cela ne se trouvait pas chez Eschyle. (p.251)

Quelques pages auparavant (p. 221) elle relatait avoir entendu qu'il paraîtrait (le conditionnel signifie que même une personne censée être informée comme elle l'ignorait) qu'à l'est, des millions de gens, pour la plupart des juifs, ont été brûlés dans des camps ...
Homo, homini, lupus écrit-elle souvent sans le traduire; l'homme est un loup pour l'homme. Elle raconte, sur le ton de l'anecdote, des évènement qui illustrent l'implacable cruauté de la vie, des caprices aveugles et sanguinaires du sort.
Elle a conscience d'être une proie et agit en conséquence. Elle s'arrange pour être "connue comme le loup blanc" de manière à ce que malgré l'interdiction faite aux soviétiques de rentrer chez les civils elle puisse se trouver "un gardien sûr et tabou", un militaire gradé, dont elle accepte d'être l'objet sexuel en échange de nourriture et de sa protection contre la sauvagerie collective. Malgré tout elle écrira plus tard être dégoûtée par l'ordure qu'elle est devenue. (p. 84)

Sa vie, pourtant, ne devient pas vraiment plus facile : distribution des cartes de rationnement, accalmie, on veut croire qu'en haut lieu on se remet à gouverner, mais chercher l'eau et trouver du bois sont encore des tâches prioritaires. (...) Nous existons sans journaux, sans heure exacte, nous nous réglons sur le soleil, comme les fleurs.

On se réjouit avec elle du rétablissement de l'eau, de l'électricité, de ces miracles de la technique ... La trêve est de courte durée avant l'épidémie de typhus, la dysenterie, les invasions de mouches et la puanteur des cadavres.

Les tramways tombent en panne dès le premier essai et les gens sont contraints à faire plus de 20 km par jour. Elle même se définit à partir de juin 45 comme une "machine à marcher". On marche à pied, ou on roule sur les jantes en faisant un bruit infernal avec des vélos sans pneus car les russes abandonnent leur bicyclette dès qu'un pneu est abîmé.
Une fois son protecteur reparti la jeune femme devient lavandière puis Trümmerweiber, (p. 243), une de ces déblayeuses de ruines (elle dit fille des ruines et de la crasse), auxquelles une statue rend hommage aujourd'hui devant l’Hôtel de ville, ou Rotes Rathaus.
  
On se demande comment toutes ces femmes acceptent mais il faut comprendre qu'elles étaient secouées par la crainte que les Russes ne laissent crever les survivants par représailles. En effet, l'auteur ne le dit pas (les chiffres ne sont pas connus à l'époque) mais ce sont quelques 300 000 soldats soviétiques qui sont morts dans les combats.
La sociologue transparait dans les comparaisons qu'elle livre sur le mode de vie des soviétiques. En russe les formules magiques sont boudiet (ça va s'arranger) et savtra (demain). Dans le dernier mois ce sera rabota (travail). Elle relève des indices de la cultura russe, comme se montrer propre et sur son trente-et-un, le mépris à l'égard de la femme, moins bien considéré que les chevaux. (...) Chez eux on n'a pas beaucoup d'affaires. Elles se laissent toutes entasser dans une seule pièce.
Elle souligne l'impression que nous, femmes allemandes, pour autant que nous soyons propres, ayons de bonnes manières et quelque savoir scolaire à notre actif, nous sommes tenues en haute-estime par les Russes, et qu'ils nous considèrent comme les représentantes d'une cultura supérieure. (p. 189 )
Dès juin 45 les bas-reliefs représentant Hitler sont détruits, comme si cela pouvait effacer l'histoire.

Personne n'est meilleur que son voisin. Le concept de propriété est complètement chamboulé. Tout le monde vole tout le monde, parce que tout le monde a été volé, et que tout le monde peut faire usage de tout. (p. 180 )

Petits potins et sarcasmes minuscules néanmoins. Quand tout s'écroule ce sont les femmes qui tiennent le mieux le coup. Pourtant elle entrevoit son avenir sous une chape de plomb et s'interroge à se tourner vers la spiritualité.
Vaincre la mort rend plus fort se répète-t-elle comme un mantra, avant de conclure un peu sèchement : C'est la guerre, n'en parlons plus.

Il a fallu attendre soixante ans, et la réunification de l'Allemagne, pour que le sujet refasse surface. En 2008, un film a fait événement en Allemagne, Anonyma, de Max Färberböck, avec Nina Hoss et Evgueni Sidikhine dans les rôles principaux.

Le scénario est tiré du livre de Marta Hillers dont l'identité fut révélée en 2006, l'année de son édition en France.

Une femme à Berlin est également le titre d'une pièce de théâtre, mise en scène par Tatiana Vialle et jouée par Isabelle Carré et Swann Arlaud, au Théâtre du Rond-Point, en septembre 2010.

Une femme à Berlin. Journal 20 avril-22 juin 1945, Traduit de l'allemand par Françoise Wuilmart
Présentation de Hans Magnus Enzensberger, Gallimard, 2006

Les photos ont été prises au cours de mon séjour dans la ville en juillet 2015.
On reconnaitra notamment le Memorial de Treptower Park dont le cimetière abrite les tombes de près de 4800 soldats, tués au cours des derniers jours de combat à Berlin en mai 1945.
Egalement le monument de Tiergarten encadré par les deux premiers chars qui sont entrés dans Berlin et qui est dédié aux 300 000 soldats soviétiques qui périrent dans la bataille de Berlin.
Le clocher ruiné de la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, une sculpture démantelée et des rails de chemin de fer encore visibles dans l'Ostpark de Gleisdreieck, en plein coeur de Berlin.

Une série d'articles consacrés à Berlin paraitra sur le blog en août 2015.

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