Avignon 2019

Ayant vu plus d'une centaine de spectacles (entre le Festival d'Avignon, le Off et même celui qu'on appelle le If) il n'était pas possible de dédier un billet à chacun, ou sinon, pendant plus de trois mois, il n'aurait plus été question d'autre chose sur le blog.
Impossible par exemple d'attendre le 1er octobre pour publier des chroniques sur la rentrée littéraire !
J'ai décidé de rassembler tout ce qui concerne Avignon sur le mois de Juillet. Etant plus approfondis que ce que j'ai écrit régulièrement cet été sur la page Facebook A bride abattue ces articles sont très longs à écrire. Je m'aperçois en ce début de septembre, alors que je viens de mettre en ligne celui qui est daté du 14 juillet, que je prends trop de retard sur d'autres sujets dont il est important de ne pas différer davantage la parution. C'est pourquoi les chroniques avignonnaises, qui ont en quelque sorte valeur d'archive, vont désormais s'insérer rétroactivement.
Je vous invite donc à scroller régulièrement pour les lire ou à utiliser la catégorie "Avignon" pour les faire apparaître. Ou encore, et ce serait le plus efficace, à entrer votre adresse mail dans le rectangle blanc "Pour recevoir par mail ... etc".

dimanche 31 mars 2019

La vie sans toi de Xavier de Moulins, JC Lattès

La couverture est très étonnante ... pour peu qu'on la regarde attentivement. Le reflet des personnages met le lecteur sur la piste : la réalité ne sera peut-être pas celle à laquelle on s'attend. Autrement dit, les apparences seront trompeuses.

Avec La vie sans toi, Xavier de Moulins (dont je parle en le considérant de plus en plus comme écrivain plutôt que journaliste, même si bien entendu il l'est toujours) bascule franchement dans le roman noir, tournant que j'avais déjà pointé il y a quelques mois dans Charles Draper

On retrouve les mêmes constantes que dans ses livres précédents : culpabilité et sacrifice, enfer et paradis, confiance et jalousie ... peut être exacerbés dans ce dernier où la violence monte crescendo.

Je ne voudrais pas trop en dire. La vie sans toi est un thriller psychologique qui prend racine (comme le roman d'Alain Gillot, S'inventer une île) dans la perte d'un enfant, Stan, qui remonte à 8 ans. J'en ai sans doute déjà trop dit ... mais il reste des secrets à découvrir.

Là aussi la mère et le père ont chacun une approche différente du deuil. Avec un obstacle supplémentaire qui est la difficulté de la communication au sein du couple. L'auteur alterne les points de vue, nous donnant celui de l'un puis de l'autre. Le lecteur se place donc dans le cerveau de Paul puis d'Eva pour revivre la même scène, ce qui installe un récit ralenti par les constants retours en arrière. Xavier de Moulins fait en quelque sorte bégayer l'histoire.

Là où il est diabolique c'est lorsqu'il fait intervenir d'autres personnages dont on ne mettra pas en doute les intentions ... puisqu'on se pense tout puissant, nous lecteurs, à disposer depuis le début de la première partie de toutes les clés pour comprendre Paul et Eva. On a curieusement oublié l'introduction qu'on relira avant de refermer le livre.

C'est un des intérêts du roman que de penser avoir tout compris et d'être ensuite surpris par un retournement inattendu. Il serait donc stupide de relater, ne serait-ce qu'une partie de l'intrigue, dont la complexité est diabolique, renforcée par une construction intercalant le présent avec le passé, voire même le futur suivi d'un très étonnant futur antérieur dans la troisième partie (p. 313).

Je peux néanmoins dire qu'il sera question de migraine, chez plusieurs personnages, et d'un médicament très particulier (p. 86) qui pourrait bien s'avérer être plutôt un poison. Que Xavier de Moulins offre un très beau personnage de wonder woman, à la fois maman et manager, qui, nous dit Paul n'est pas de ces femmes qui s'effondrent à cause de la douleur mais de celles que la douleur renforce (p.32).

Sa force n'est peut-être qu'apparente. Elle nous prévient (p. 36) : je suis le mur porteur, la pierre angulaire de la vie de famille, et je me lézarde.

Le fusil de la jalousie (p. 106) retentira plusieurs fois. Je vous laisse découvrir comment à force d'être fragile, on devient une proie, à moins d'être soi-même un bourreau. Le départ d'une femme n'est rien comparé à la mort d'un enfant, mais quand les deux s'additionnent, on peut y rester (p. 140).

Les frontières s'abolissent entre le futur et le passé, le réel et le fantasme, la vie et la mort, la sagesse et la folie. une chose est sûre : Un mort ça ne claque pas des doigts pour réparer les vivants (p. 230).

Un dernier conseil pour accompagner votre lecture : écoutez Lose yourself d'Eminem pour vous donner du courage. Je vous aurais prévenu, c'est un roman noir, ... noir. Sachez tout de même qu'il existe toujours un moyen de contourner les obstacles qui nous font croire qu'il n'est plus possible d'aller plus loin (...) c'est l'imagination et l'amour (p.326).

A l'instar d'un tableau de Soulages, le noir peut chez Xavier de Moulins devenir lumière.

La vie sans toi de Xavier de Moulins, JC Lattès, en librairie depuis le 27 mars 2019

samedi 30 mars 2019

Une femme en contre-jour, Vivian Maier vue par Gaëlle Josse

Je pense que j’ai entendu parler de Vivian Maier pour la première fois il y a un peu plus de quatre ans, au festival Paysages de cinéastes de Châtenay-Malabry (92), par la projection du documentaire Finding Vivian Mayer, en français A la recherche de Vivian Maier, qui fut nominé pour l’oscar du meilleur documentaire en 2015.

L’histoire était fascinante. Un américain avait acheté en 2007 dans une vente aux enchères un carton contenant des négatifs pour 380 dollars, ce qui était une somme importante s’agissant de clichés qui auraient pu passer à la poubelle. Il cherchait des photos pour illustrer un livre sur l’histoire de Chicago et croyait trouver son bonheur parmi les 700 rouleaux de pellicule couleur, et 100 000 négatifs, non développés pour la plupart.

John Maloof s’attela au travail. Le matériau se révéla décevant par rapport au projet qu’il avait mais … malgré tout … extraordinaire. Cet homme n’avait pas un tempérament de mécène mais de businessman. Vivian Maier est devenue célèbre parce que sa production valait de l’or.

Le film retraçait l’histoire de cette invention, puisque c’est le mot qu’on emploie pour désigner une découverte. Il pointait la personnalité de cette femme, secrète, une française émigrée à New York, ayant exercé le métier de nounou, décédée dans la plus grande pauvreté, dont en substance personne ne connaissait rien, y compris les enfants dont elle s’était occupé et qui étaient devenus adultes. Ils ne savaient même pas qu’elle prenait des photos … Sa production était pourtant énorme.

Le film soulevait des questions sur la motivation de Vivian Maier, et sur la formation de son regard car il semblait invraisemblable d'avoir pu devenir une telle artiste spontanément, sans aucune formation.

On voyait quelques extraits de plusieurs films en 8 et 16 mm qui se trouvaient dans le fameux carton. Bien entendu ce documentaire exhumait surtout des séries de photos. Je me souvenais particulièrement d’un cheval traversant une rue au pas sous un pont du métro. Ce qui m’avait frappé c’était non seulement le sujet, un homme noir sur un cheval, en pleine ville et à une époque où les noirs vivaient dans le ghetto d’Harlem, mais aussi l’exactitude du cadrage, la justesse de la lumière et de la mise au point.

Les hasards de la vie ont fait que je reçus deux ans plus tard cette même photo devenue carte postale. Et puis j’ai eu l’occasion de revoir tranquillement une quarantaine de photos de Vivian Maier. Cette chance me fut donnée à la Galerie des Douches, 5 Rue Legouvé, 75010 Paris, où jusqu’au 30 mars dernier, on pouvait voir de près surtout des photographies couleur de cette artiste que l’on pointe davantage comme une spécialiste du noir et blanc.
J'ai suivi le regard qu'elle a posé sur Chicago en plein soleil, sous les glaces, en noir et blanc et en couleurs. Outre cette ville, on note qu'elle a voyagé à Miami, et bien entendu à New York entre 1956 et 1984. Ce qui m'a le plus surprise c'est la gravité des scènes (peut-être surtout quand on connait son histoire) et l'humour que l'on peut percevoir dans un second degré. Le choix de la galeriste (qui est aussi l'agent officiel en France de l'artiste)  s'est porté sur de nombreuses scènes de rue, impromptues, avec des gros plans émouvants comme cette main noire serrant la main blanche, ou une paire de jambes avec un pied chaussé d'un escarpin rouge vif et l'autre prisonnier d'un plâtre.

Les compositions s'ordonnent rarement autour de plus de quatre personnages, souvent un seul, parfois de dos, en plan serré. On remarque la passion de Vivian pour les femme en chapeau et la couleur rouge ... à moins que ce soit le reflet d'une sélection du collectionneur.

Ses auto-portraits affichent toujours le même air sérieux, sans jamais laisser filtrer un sourire et son profil lui valut d'être surnommé la Mary Poppins au Rolleiflex. Il est vrai qu'elles ont le même nez ... et le même métier de nounou. Le visage peut remplir le cadre, mais le "self-portrait" se limite parfois au reflet de sa main sur l'inoxydable d'un appareil ménager ou à sa silhouette en ombre projetée.

Tous les tirages (jamais plus de 15 pour une même photo) sont chromogènes ... et posthumes, signés et tamponnés par John Maloof, et vendus entre 2700 et 6500 € pour les plus anciens.

Dans le même temps j’ai découvert le livre de Gaëlle Josse qui s’est attelée à éclairer le parcours de cette femme qui est pour elle "une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts". Elle raconte comme le ferait une amie, la vie de cette femme libre, et aussi tout ce qui la relie à elle, avec un certain recul puisque sa disparition remonte à dix ans.

Vivian Maier était secrète mais elle s’est beaucoup mise en scène dans des clichés dont on peut se demander s’ils étaient spontanés tant ils sont élaborés, laissant deviner souvent uniquement sa silhouette.

On en découvre une sur al jaquette du livre de Gaëlle Josse, et ce qui semble naturel a été difficile à obtenir tant John Maloof défend son "commerce". Elle a choisi un titre très explicite pour son livre, Une femme en contre-jour, qui est davantage qu'une biographie. La lire, c'est se mettre sur la piste d’hypothèses et tenter d'approcher cette personnalité complexe, dont la sensibilité n’aura hélas pas été comprise de son vivant, comme tant d'autres artistes majeures telle que Camille Claudel ou Séraphine de Senlis.
Vivian Maier aura-t-elle eu conscience d’être leur égal ? La question reste posée mais cette femme anonyme toute sa vie, est aujourd'hui en pleine lumière. 

Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse, Notabilia, en librairie depuis le 7 mars 2019 

vendredi 29 mars 2019

C’est ça l’amour, film de Claire Burger

Je suis allée à la découverte de C'est ça l'amour sans rien savoir du film, motivée par le lieu de projection, un cinéma qui programme beaucoup d'avant-premières et de rencontres avec des réalisateurs et des acteurs, ce qui est toujours extrêmement intéressant. Je vous incite vraiment à modifier vos habitudes si vous êtes parisien et à vous abonner à sa newsletter pour être au courant de son actualité. C'est le Sélect à Antony (92).

J'étais tout autant enthousiaste parce que Bouli Lanners figurait au générique, dans un premier rôle (ce qui malheureusement est peu habituel alors que c'est un immense acteur). Enfin c'est un second film, donc avec un enjeu pour la réalisatrice Claire Burger, dont la présence au débat était un dernier atout.

C’est ça l’amour est la chronique de la nouvelle vie de Mario Messina, qui démarre au moment où sa femme Armelle fait ses bagages et quitte le domicile conjugal. Il va devoir faire face à tout, les taches ménagères qui le débordent et surtout l'éducation de leurs deux filles, Frida, 14 ans, qui lui reprochera sans relâche le départ de sa mère et Niki, 17 ans, qui ne souhaite qu'une chose, devenir indépendante.

On découvre Mario à cet instant où il pense que le retour d'Armelle est encore possible puisqu'elle continue à travailler dans la même ville que lui. Il ne sait pas comment s'y prendre pour la reconquérir et va participer à un spectacle d'amateurs ... dans le centre culturel où précisément sa femme est régisseur lumières.

Les choses ne vont pas se passer comme il le souhaite pour de multiples raisons que le spectateur va vivre en adoptant son point de vue, tout en étant touché par la colère de Frida, par la détermination d'Armelle, par la tentative de Niki de jouer le rôle d'une adulte, et par l'humanité dont le personnage d'Antonia fait preuve pour animer le groupe de comédiens amateurs.

Claire Burger reconnait s'être inspiré de son histoire personnelle mais on peut penser qu'elle a fait grandir le personnage du père qui parviendra à entrevoir une autre vie que celle qu'il avait choisie et qu'il pensait durable. Peut-on pour autant qualifier les derniers plans de happy end, je vous en laisse juge puisque le film est catégorisé drame et non comédie.

C’est ça l’amour est le second film de Claire Burger, mais le premier qu'elle réalise en solo, après Party Girl (2014) où l'on rencontrait (déjà) la figure d'une femme libre et forte.

Bouli Lanners incarne un homme qui évolue dans un autre contexte que celui de sa femme puisqu'il est agent de la fonction publique (et on verra combien cet emploi est générateur de stress). Il est aussi père de famille, fragile, généreux et surtout sensible dans tout ce que cette attitude a de positif. Le spectateur peut être admiratif de sa patience à l'égard de ses filles qui, certes l'aiment, mais ne le ménagent pas. Leur rôle est remarquablement interprété avec naturel par les deux jeunes actrices, Justine Lacroix et Sarah Henochsberg. Les clichés sur la masculinité sont bousculés sans que ce papa y perde, à l'instar d'ailleurs du père incarné par Romain Duris dans Nos batailles, réalisé l'année dernière par Guillaume Senez.
La figure maternelle existe bien mais en contre-jour, à tel point que dans la scène où les filles expriment toute leur affection à leur papa on ne la voit pratiquement que de dos (comme sur la photo ci-dessous) mais elle est malgré tout présente ... et bienfaisante.

On aura compris que la réalisatrice ne porte pas de jugement et ne prend pas parti, ce qui est remarquable puisque son histoire familiale n'est pas aussi positive. Elle nous persuade que partir peut être un acte d'amour ... tout autant qu'accepter le départ de l'être aimé. Elle démontre que cette disposition d'esprit, que certains qualifieront de "travail de deuil" permet d'affronter le monde et surtout de continuer à se construire. Car on le sait, on ne "refait" pas sa vie, on la poursuit ... sur un autre chemin.

Elle a choisi de situer l'action dans la ville de son enfance, Forbach, à laquelle elle reste très attachée et dont elle ne minore pas les difficultés économiques. Mais elle insuffle une énergie positive dans le scénario en introduisant des scènes d'improvisation théâtrale, démontrant (comme on le sait déjà) que le théâtre est indissociable de la vie. Elle a d'ailleurs tenu à faire avec un casting en partie non professionnel.

C’est ça l’amour, film de Claire Burger
Drame de 1 h 38 min , sorti en salle le 27 mars 2019
Avec Bouli Lanners, Justine Lacroix, Sarah Henochsberg

jeudi 28 mars 2019

La Cerisaie de Anton Tchekhov, mise en scène Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

Tchekov a toujours insisté pour que sa pièce soit considérée comme une comédie et plusieurs metteurs en scène l'ont entendu. Il faut jouer La Cerisaie comme un vaudeville… disait Antoine Vitez. Après lui, c'est la voie que Nicolas Liautard et Magalie Nadaud (co-metteuse en scène) ont choisi, n'en déplaise aux spectateurs s'attendant à assister à un drame.

Moi-même ayant vu d'autres partis pris je n'étais pas habituée à celui-ci et pourtant cette invitation au plaisir immédiat du théâtre est suggérée à tout instant par le texte dont Nicolas Liautard a repris la traduction, rendant les dialogues plus modernes.

Au commencement tous les comédiens déambulent sur le plateau, bavardant en duo. De toute évidence ils ne sont pas encore dans la peau de leur personnage mais bien dans cet entre deux qui permet probablement d'apprivoiser leur stress. C'est amusant de remarquer Marc Jeancourt (directeur de La Piscine, interprète du rôle de Epikhodov) surveiller l'installation du public. En effet c'est dans son théâtre que j'ai vu la pièce, étant au Mexique au moment de la création à la Tempête.

Astucieux aussi que ce soit Emilien Diard-Detoeuf (Lopakhine) qui lance la représentation : Voilà ça y est enfin ça commence, canalisant à la fois l'impatience des spectateurs et celle de son personnage, pressé d'accueillir Lioubov Andréevna (Nanou Garcia) et sa famille à son retour de voyage.

La Cerisaie est le nom d’une propriété où l’élégante Ranevskava et son frère ont passé leur enfance. A son retour de Paris, Lioubov Andreevna Ranevskava doit se rendre à l’évidence. Il faut vendre son domaine et, avec lui ce verger à cerises qui en fait le raffinement, la beauté et la célébrité à travers la Russie. Lopakhine, ancien serf devenu marchand, l’achètera. Il en abattra les arbres pour construire des résidences hôtelières car pour lui ancien serf, posséder cette Cerisaie exige d’en détruire la beauté

Les adresses à la salle seront fréquentes et on se sent plus invité qu'observateur. Alors qu'on sait que la Cerisaie sera vendue on se prend au jeu et on suit le déroulement en imaginant une fin heureuse. Le traitement en comédie n'empêche pas d'entendre le tourment de ceux qui vont devoir partir définitivement alors même qu'ils viennent tout juste de rentrer après une longue absence. Perdre sa maison, ses racines, c'est forcément triste. Mais il y a de la légèreté dans la pièce et c'est un grand plaisir de la savourer avec des comédiens qui jouent une large palette d'émotions.

mercredi 27 mars 2019

Le matin est un tigre de Constance Joly

Il n'y a point de tigre sur la couverture mais un cerf, un chat, un chardon et un rameau de pin. J'ai pensé à ces superbes tissus de créateur qui tapissent de profonds sofas dans une villa anglo-normande avec bow-window donnant sur l'océan. J'ai eu soudain envie d'une tasse de thé (moi qui en bois rarement) pour sa couleur ambrée, et son parfum.

Je crois que je me trouvais dans l'exacte condition nécessaire à la dégustation de ce livre. Il ne m'a pas déçue. J'y ai trouvé de la tendresse, de la réflexion, de l'amour, beaucoup d'amour, et de l'humour aussi.

Ainsi (p.32), alors que l'auteure a entrepris de nous présenter le couple formé par Alma et Jean à travers des évènements marquants, dont certains peuvent nous sembler anecdotiques, notre oeil butte soudain, au milieu de la page, sur deux mots isolés et insolites "Avance rapide" qui l'autorisent à faire faire un bond dans le temps à son récit et à introduire leur fille Billie une force de la nature, potelée comme un chapon, sucrée comme une pêche. Une enfant grave, à la voix feutrée, aussi physique qu'elle est discrète.

L'écriture est poétique, presque romantique. On a le sentiment que Constance Joly est parfois dépassée par la tournure que prend l'histoire et c'est très beau. Ils sont tellement heureux tous les trois ensemble qu'on ne sait même pas comment le raconter. (...) D'autres incidents pourraient être épinglés sur la corde à linge foutraque et venteuse de leur vie.

On nous a néanmoins décrit une famille heureuse, jusqu'à ce que la maladie se déclare chez Billie, une première fois puis une autre, en ce matin qui est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge (p.48).

L'animal est donc bien présent, métaphore de la maladie, ... physique ou mentale, il faut lire le livre pour se forger une opinion.

mardi 26 mars 2019

L'Odeur de chlore d'Irma Pelatan, La Contre Allée

Irma Pelatan a beaucoup nagé. Entre 4 et 18 ans, elle a fréquenté trois à quatre soirs par semaine la piscine du site Le Corbusier, à Firminy-Vert, rue des Carrières, dans la Loire, et dont le plan du rez-de-chaussée est reproduit en deuxième de couverture.

On ne saura pas (pour le moment) pourquoi elle a décidé de raconter si longtemps plus tard, le long couloir courbe qui menait du collectif (c'est ainsi qu'on désignait les vestiaires) au bassin, la grotte sous le bassin, la vitre de l'entrée, ce bassin dont elle dit que la fréquentation a fondé en elle un certain rapport au corps et un certain rapport au rythme.

Son texte se dévide en phrases courtes, qui pulsent comme des battements, au fil d'une vingtaine de chapitres brefs, cadencés en deux parties, comme s'il y avait à chaque fois un aller et un retour, deux longueurs en quelque sorte.

J'ai beaucoup nagé dans mon enfance, tu sais, car le sport nous tenait lieu de culture, de loisir, de valeur, de lieu (p.9).

Il n'est pas certain que le "tu" nous soit adressé, tant on se sent parfois spectateur involontaire de la nudité qu'elle expose, comme elle le faisait autrefois de son corps, à travers la vitre du hall d'entrée.

On ne cherchait pas la performance, on cherchait la droiture, le contact, l'élévation. La jeune femme ne cache pas la fatigue, compensée par l'orgueil de faire 3 à 4 km par soir, cet entêtement à se déplacer en ligne droite (p. 29), sur une courte distance de 25 mètres impliquant des demi-tours fréquents et une fatigue qui s'accompagnait du plaisir de la douleur pour recevoir sa dose d'hormones (p.30) pour eux qui étaient des nageurs, pas des baigneurs.

Dans les premières lignes elle se déclarait soumise aux attentes du père et au chronomètre, les deux figures de la Loi (p. 9). Soumise ? Pas tant que cela puisqu'elle ajoutait aussitôt qu'elle découvre la voix en elle, sa voix mentale.

Et si ce texte déroutant, pas franchement dérangeant, n'était que le reflet d'un tsunami qui passa inaperçu  ? Aussi inattendu que le fut le suicide de l'employé de maintenance qui lui fait visiter la grotte (p.22), ou étonnant que l'inclinaison pour un parti d'extrême droite manifestée discrètement par le responsable de la maintenance, qui sera désigné par la lettre X (p.43). 

Le titre, L'odeur de chlore, et non "du" chlore, se détache nettement en lettres rouges, comme la laque rouge sang des bancs et des paniers dans lesquels on accrochait ses vêtements et qu'on appelait les pendus, jusqu'à ce qu'ils soient remplacés par des casiers.

lundi 25 mars 2019

Causerie drolatique de Philippe Meyer

Philippe Meyer a été (il l’est peut-être encore) professeur à Sciences Po, journaliste à l’Express, producteur à France Culture, critique au Point, écrivain ... une chose est sûre, c’est un homme de radio depuis plusieurs décennies et il le sera toute sa vie. Vous êtes sans doute nombreux à connaître sa voix parlée et ses formules. Nous vivons (toujours) une époque moderne.

Il est en ce moment sur la scène du Lucernaire où il fait bien plus que raconter ses souvenirs. On passe en sa compagnie une soirée formidable. J’en reviens.

Philippe Meyer surprend et régale le public en commençant la soirée par une chanson disant en substance qu’il fait beau, qu’il fait chaud et qu’on est bien.

Cette première chanson sera suivie de beaucoup d'autres car même si ce spectacle est une "causeriePhilippe Meyer ne peut pas s'empêcher de chanter. Il a la variété dans le sang. Ce n'est pas un hasard s'il anima si longtemps l'émission "La prochaine fois, je vous le chanterai", le samedi midi sur France Inter.


Quand je m'ennuie, je chante, dira-t-il au cours de la soirée. On espère juste qu'il ne s'ennuie pas en notre compagnie. Nous, on se régale. Cet homme a un vrai talent de conteur.

Peu importe que Il fait beau remonte à 1975, à Guy Béart et aux Frères Jacques, qu'il a découverts à l'âge de neuf ans, au Théâtre des Champs Elysées. L’interprétation toute en finesse instaure un climat de complicité. Il est probable que par la suite certaines de ses confidences font référence à des personnalités que le grand public ne connaît plus mais comme il imite leurs voix à la perfection son spectacle peut plaire à tout le monde.

Il n’est pas nécessaire de savoir qu’Edgar Faure fut président du Conseil sous la IV ème République pour apprécier son sens de la repartie. Cet homme avait inventé un curieux régime pour perdre du poids, que Philippe Meyer nous donne en adoptant la voix zozotante de l’homme politique. J’enchaîne un whisky (pour indiquer à mon cerveau que c’est l'heure de l’apéritif) et un café (pour lui faire croire qu'on est rendu à la fin du repas). Philippe Meyer ne nous dit pas si cela a marché, mais la salle rit de bon cœur.

On remonte le temps en sa présence. On le voit devant le TSF, puis le transistor qui le fascinait dans son enfance. Les voix comblaient l'absence des adultes. Il n'aurait pas raté La Tribune des critiques de disques chaque dimanche après-midi dont il ne comprenait pas vraiment la nature des échanges, trop intellectuels, mais l'exercice de l'argumentation a formé son oreille et a probablement nourri une vocation qui se révèlera plus tard.

dimanche 24 mars 2019

Les rivaux de Richard Brinsley Sheridan

Richard Brinsley Sheridan n'a que vingt-quatre ans quand il décide d'écrire une pièce de théâtre en s'inspirant d'événements qu'il venait de vivre parce qu'il estime avoir suffisamment de matériau pour composer une comédie dans laquelle il pourrait utiliser ce qu'il connait de la tyrannie familiale et des rivalités amoureuses qui ont marqué une jolie idylle.

Il avait cinq ans plus tôt enlevé une jeune femme et contracté avec elle un mariage secret. L'union était devenue officielle un an plus tard. Il a dû vivre ou voir de près des rivalités amoureuses, la jalousie et la valse des sentiments pour avoir su si bien les enchainer dans cette pièce qu'il composa en six semaines seulement et qu'il intitula Les Rivaux.

Comme l'affiche le laisse supposer, les protagonistes iront jusqu'au duel pour gagner leur amour. La fin sera heureuse, je ne trahis pas grand chose car on peut deviner qu'une comédie aura une telle issue.

Mais avant d'en arriver là les dix personnages auront offert au public une valse ponctuée de retournements de situation qui auront beaucoup fait rire. Outre le comique de situation, on goûte le franc-parler insolent des domestiques et on apprécie énormément la manière de s'exprimer de la tante Madame Malaprop (savoureuse Catherine Salviat) dont on pense d'abord qu'elle "savonne" avant de s'apercevoir que c'est bien son personnage qui ne maitrise pas correctement la langue.  Elle adore les mots savants mais les massacre cependant avec un art consommé qui évoque une précieuse ridicule du XVII°. Sheridan a probablement réglé à travers elle des comptes avec son père, directeur de théâtre et professeur d'élocution. Il faut du talent pour jouer un tel rôle ... sans être ridicule.
La pièce a été créée le 17 janvier 1775 à Covent Garden. On raconte que le succès fut mitigé et que Sheridan fut encouragé à corriger son texte. Il y fait des coupures, change un acteur, et connait le triomphe onze jours plus tard. Son humour (certes anglais, dans le bon sens du terme) et la bonne humeur excentrique qui s'en dégagent ne se sont pas ternis avec les années.

samedi 23 mars 2019

Vigile de Hyam Zaytoun

C'est un petit livre par la taille, grand par l'émotion.

C'est une histoire de pulsation. C'est donc une écriture simple par des mots qui sonnent et des phrases courtes ; c'est une écriture lumineuse par l'énergie qu'elle porte. 

La quatrième de couverture résume bien le propos : Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque.

Le roman restitue cette folle nuit et les jours qui ont suivi. L'épilogue apporte au lecteur toutes les réponses aux questions qu'il se pose sur l'issue, fatale ou heureuse.

Ce titre de Vigile a de quoi intriguer. Il évoque le gardien autant que le qualificatif qui caractérise un coma de stade 1, désignant un état où le malade n’est pas totalement inconscient. Il devrait alors logiquement s'écrire sans "e". C'est le coma vigil.

La mort est comme un diable qui susurre à l'oreille que c'est déjà trop tard, que tu m'as quittée désormais, que je vais pas y arriver (p.15) mais elle a décidé de ne pas lâcher... et le miracle se produit. Mais peut-on parler de miracle quand il s'agit tout de même d'un coma ?

La narratrice sait à quoi s'attendre. Son père "sort" d'un infarctus (p.23) et elle était probablement en alerte depuis. Elle ose dire au lecteur ses peurs de quelque chose qui a à voir avec le spectre de la déchéance (p.46) et la hantise de la pauvreté ... tout ce qui pourrait arriver s'il ne revenait pas. Les phrases sont devenues plus longues et courent à perdre haleine.

Elle se prépare au pire. c'est ancré en elle depuis l'enfance. Mais elle veut y croire encore : je suis ta vigile, ton garde du corps ... (p.52).

A l'instar de la chanson d'Aznavour ils sont venus, ils sont tous là, près du lit, même les enfants, Margot et Victor, et c'est très difficile pour eux de faire bonne figure. Leur refus d'accepter le destin compte aussi.

Nous ne sommes pas devins, ce que nous vous disons c'est ce qui, nous croyons nous médecins, au vu des statistiques (p.91). Terrible mais honnête parole du médecin à une femme qui refuse simplement de partager ses conclusions et qui veux accompagner encore un peu, toujours plus loin.

Ce roman pourrait être un témoignage. Il est bien davantage parce qu'au-delà d'une leçon d'espoir c'est avant tout une déclaration d'amour par le femme, les enfants, la famille, les amis.

C'est simple, beau, fort, pudique et sincère et ... l'épilogue arrive à point nommé pour relâcher la tension.

Comédienne, Hyam Zaytoun joue régulièrement pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle collabore par ailleurs à l'écriture de scénarios. Elle est aussi l'auteur d'un feuilleton radiophonique - "J'apprends l'arabe" - diffusé sur France Culture en 2017. Vigile est son premier roman et je l'ai découvert par le groupe des 68 premières fois. Il est sélectionné pour le Grand Prix des Lectrices et des Lycéennes de ELLE.

Vigile de Hyam Zaytoun, Le Tripode, en librairie depuis le 3 janvier 2019

vendredi 22 mars 2019

Valparaiso, le nouvel album de Karpatt


(mis à jour le 19 mai 19)

J'ai un coup de coeur pour Karpatt, une bande de 3 copains, qui promène leurs chansons depuis bientôt 20 ans. Ils en ont fait du chemin, des salles Parisiennes aux plaines du Kazakstan en passant par le off du Carnaval de Venise, des festivals ardéchois aux plages indonésiennes, du froid du Nord aux chaleurs sud-américaines.

Ils font partie de la grande famille de la chanson française, aux côtés des Têtes Raides, de Mano Solo ou de La Grande Sophie avec qui ils ont d'ailleurs collaboré. Leur dernier album, le septième album studio, sortira le 29 mars, et s'intitule Valparaiso.

Valparaiso a déjà été célébrée par de nombreux artistes, comme Sting et Pauline Croze. Le mot signifie La Vallée du Paradis. C'est une petite ville chilienne colorée et festive, bordée par la mer, et cette ville a inspiré l'album.

Les musiciens lui consacrent une chanson spécifique Valpo (piste 3) dont l'introduction vous rappellera la musique d'une publicité pour un café qui est restée dans nos mémoires. Ils chantent une ville verticale qui va de la mer aux étoilesune ville un peu bancale qui se dévoile en diagonale et qui a comme un parfum d'Espagne sous ses couleurs de Carnaval, mais aussi qui cache ses douleurs et ses drames sous les teintes vives de ses façades.

Valparaiso c'est aussi le titre d'une très jolie chanson, qui est la piste 6 pour être précise, sur laquelle personne ne s'arrête dans les médias, et qui est pourtant à mes oreilles une des chansons d'amour les plus romantiques que j'ai entendue et que j'avoue écouter en boucle : 
(...) Je vole vers une île où je sais que tu n'es pas.
j'approche d'un bout de terre qui restera désert de toi.

Le chanteur exprime que cet homme amoureux pense à chaque instant à la femme qu'il aime, malgré la distance qui est immense : Chacun à son bout du monde, on pense à l'autre qui n'est pas là ... et c'est très beau, d'autant que le rythme de la chanson est marqué par un swing qui me fait penser à la démarche chaloupée qu'une femme peut avoir, perchée sur des talons, quand elle rentre de fin de soirée en s'appuyant sur l'épaule d'un ami.

L'album est avant tout un hymne au Chili. Mais aussi à la France, avec humour dans Cucurico (piste 12) en démontrant que la France est belle quand elle a l'accent chilien ... le temps de la fête du vin. 

En réalité ils célèbrent toute l'Amérique du Sud. C'est sans doute pour cela que l'album commence avec Panaméricaine qui nous balade du Nord au Sud de la Cordillère des Andes tout en lançant des regards vers l'Europe centrale. Le voyage s'annonce joyeux. Le trio est prêt à sillonner le monde entier priant toutefois de ne pas croiser dans un virage la muerte dans un dérapage qui viendrait embrasser le pare-choc dans la nuit.

jeudi 21 mars 2019

Ecorces vives d'Alexandre Lenot, chez Actes Sud

Il parait que c'est un roman policier ... je l'ignorais quand je l'ai ouvert. J'ai été cueillie, il n'y a pas d'autre mot, par la beauté de la langue ... qui m'a emportée dans ces forêts profondes du Cantal, désordonnées et insolentes, où je me suis cependant un peu perdue.

J'ai été déroutée, le mot est juste, par le style. En effet, en donnant la parole à plusieurs personnages très différents, l'auteur ne prend pas complètement parti alors qu'on devine malgré tout vers qui penche son coeur. Cela m'a dérangée et cela m'a perturbée au point de perdre la piste de l'intrigue.

C’est une région de montagnes et de forêts que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.

Ce qui ne fait aucun doute c'est qu'on a entre les mains un roman noir, même si la catégorisation noire/blanche n'est pas mon critère de choix d'un livre. Ce qui importe c'est le style, et le message et je crois savoir qu'Alexandre Lenot ne cherche pas lui non plus à se situer dans l'une ou l'autre.

Il exprime la difficulté des agriculteurs (Marie-Hélène Lafon parlerait sans tabou de paysans) à vivre aujourd'hui sur un territoire où les éoliennes succède aux burons. Ill ose mettre en scène des violences sociales. On est loin, forcément, de la comédie romantique ... et il est probable qu'il n'est pas possible d'espérer une happy end, même si, par moments, la paix semble s'instaurer.

La tension est constante et parfois à la limite du soutenable, en parfaite cohérence avec ce titre d'Ecorces vives qui signifie sans aucun doute qu'ils ont tous les nerfs à vif, aussi bien d'ailleurs les hommes que les bêtes. Les références à des évènements insoutenables (par exemple p. 38), appartenant à la littérature (le Dormeur du Val) ou à l'histoire (la photo d'un enfant noyé rejeté sur une plage) sont fréquentes et conditionnent le regard du lecteur qui ne peut pas oublier une réalité dramatique derrière une fiction très documentée.

mercredi 20 mars 2019

Et si on rendait belle une soupe de légumes moches ?

Il n'y a pas que sur les plateaux télévisés qu'il faut relever des défis. Le mien ce soir était de sublimer des légumes moches en m'appuyant sur la promesse du petit plus qui fait tout.

Il était aussi d'utiliser une herbe aromatique que j'ai ramenée de mon dernier séjour au Mexique, l'épazote, dont je voulais tester le goût.

Cette plante est connue sous de multiples dénominations : thé du Mexique, thé des Jésuites, herbe de Sainte-Marie. On l'appelle paico au Pérou. Son nom scientifique est Chenopodium ambrosioide, et elle appartient à la même famille que l'épinard et le quinoa.

Originaire du Mexique elle a ensuite essaimé sur tous les continents tempérés et tropicaux. Elle a été rapportée en Europe où elle s'est implantée sans difficulté. Ses feuilles sont fortement dentées, les dentures sont arrondies, comme les autres ambroisies. C'est à l'odeur qu'on distingue l'épazote de ses soeurs Chenopodiacées : une odeur forte, sucrée comme celle de l'artichaut, qui porte un mélange de camphre et de menthol. Les fleurs et les graines sont réputées trop riches en huile essentielle, on doit donc récolter l'épazote avant la floraison et on n'utilisera que les feuilles.

Fraîche ou séchée, l'epazote est indispensable à la cuisine mexicaine et guatemaltèque, soupes, bouillons, quesadillas entre autres et pour préparer les "frijoles refritos". Elle offre un parfum et un goût très puissants, où on peut détecter le camphre, la menthe, le citron et l'eucalyptus, puis une note ronde, chaude et édulcorée comme celle de l'artichaut. Ce déploiement aromatique peut rebuter lors de la première dégustation, jusqu'à s'habituer et finalement aimer. On m'avait donc prévenue de ne pas avoir la main trop lourde quitte à en mettre plus la fois suivante.
J'ai profité d'un panier de produits un peu flétris, plutôt pas beaux, que le marchand de légumes soldait. J'ai pris l'ensemble en me disant que je pourrais en faire quelque chose et en m'imposant la contrainte de tout utiliser dans le même plat : carottes, panais, navets, navets jaunes, oignons frais et scarole.

mardi 19 mars 2019

L'important n'est pas la chute de Guillaume Ramezi chez French Pulp

J'avais été (je le suis encore) enthousiasmée par le premier roman de Guillaume Ramezi, dans un genre qui n'est pourtant pas celui que je préfère, puisqu'il s'agit du polar. J'attendais donc le second avec intérêt. Je ne suis pas du tout déçue et j'espère que la fine équipe qu'il a constituée autour du lieutenant de police Camille Lambert récidivera bientôt dans de nouvelles aventures.

Son premier roman, Derniers jours à Alep, était magistral. Le suivant est radicalement différent (même s'il est lui aussi ancré dans une forme de problématique sociologique) et sans doute moins haletant parce que le lecteur se sent moins en danger qu'il ne l'était dans le précédent car la menace terroriste nous concernait alors tous.

Ce n'est pas pour autant qu'il est moins addictif. J'ai annulé des rendez-vous pour le terminer "tranquillement", ne supportant plus d'en saucissonner la lecture. Et pourtant j'avais deviné la chute ...  mais comme l'écrit l'auteur l'important se situe ailleurs, en particulier dans la manière de procéder à l'enquête. Il me semble que ce roman pourrait autant être aimé des amateurs de polars que des lecteurs qui ne sont pas gagnés à ce genre.

Il commence donc par un saut en parachute qui part en vrille. On a tout de suite compris que ce n'est pas un accident. L'enquête criminelle est confiée à une jeune policière qui a déjà par le passé été en relation avec la famille du parachutiste pour résoudre l'énigme de la disparition de son enfant. Affaire classée mais non résolue d'ailleurs.

La victime, Thomas Laverne, est un chef d'entreprise qui ne fait de cadeau à personne et qui suscite des rancunes et des haines profondes parmi les salariés qu'il a licenciés, les syndicalistes, et tous les jaloux qui envient son ascension sociale. Le talent de Guillaume Ramezi est de ne pas nous le rendre détestable alors que la froideur de sa femme serait presque insupportable.

Camille mène son équipe avec poigne et bienveillance. Alexandre Bourdieu, Lucas Romans et Malika Legrand ont chacun leur tempérament, leurs forces, leurs faiblesses. Ensemble ils sont deux femmes et deux hommes qui se serrent les coudes sans perdre ni leur humour ni leur sang-froid. Il leur en faudra parce qu'ils ont en face d'eux une longue liste de suspects, très déterminés, dont certains ne craignent ni dieu ni maître.

Guillaume Ramezi a suivi un cursus scientifique et a une formation d'ingénieur. Il s'est manifestement documenté avec précision pour composer un exercice littéraire qui pourrait candidature à un concours de machiavélisme.

L'important n'est pas la chute de Guillaume Ramezi chez French Pulp, en librairie depuis mars 2018

dimanche 17 mars 2019

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro

Gabrielle est une vieille dame pleine de bonnes intentions qui n'a pas eu l'occasion de se lier avec grand monde tant qu'un mari tyrannique la contraignait à ne s'occuper que de lui. Son inclinaison pour les autres serait une qualité si elle parvenait à museler sa curiosité. Gabrielle vit maintenant seule et s'ennuie. Elle voit comme une aubaine l'emménagement d'Anna dans l'appartement de Sacha, son voisin du dessus, jusque là célibataire. 

La vieille dame se réjouit d'inviter sa nouvelle voisine à prendre le thé. Celle-ci est craintive mais Gabrielle n'est pas longue à échafauder des stratagèmes pour gagner sa confiance.

En pure perte car Anna ne se livre pas beaucoup et le jeune homme est la discrétion même.

Gabrielle interprète la constante défensive de sa voisine comme celle d'une bête traquée et pense qu'il est de son devoir de la protéger de son mari. 

Tout ce qui n'est pas dit ouvre la porte à des suppositions, parfois exactes, parfois fantaisistes. Il y a un coté "fenêtre sur cour" dans ce roman qui revisite le syndrome de Munchhausen car Gabrielle fera tout pour gagner (rapter ...) la confiance d'Anna depuis que plusieurs détails ont troublé l'esprit de la vieille dame pour qui le silence est un mensonge et qui, flairant un secret, s'est mise en quête d'une vérité qui pourrait bien devenir tragique. Et pourtant Gabrielle sait que la vérité est un gouffre qui vous aspire dès que vous avez le malheur de vous pencher au-dessus des ténèbres (p.217).

En alternant les points de vue, les retours en arrière, des séquences dialogues et des extraits du journal d'Anna, le lecteur est placé en position de voyeur sachant (presque) tout des pensées des deux femmes. S'il est attentif il pourra deviner le poids du secret (car il en existe bel et bien un) mais la force du récit, scénarisé comme un policier, maintient le suspens jusqu'au dénouement.

Prédestine-t-on l'avenir de nos enfants en leur donnant (infligeant) un prénom ? Anna et Sacha ne sont pas des coeurs ordinaires. Ils souffrent chacun à leur manière de l'intrusion de celle qui se prétend leur amie. L'écriture est délicate et envoute le lecteur comme Catherine Locandro le fait dans chacun de ses livres.

Elle démontre avec brio que la bienveillance peut être dramatique alors que dans le même temps et avec des personnages du même âge, Delphine de Vigan témoigne que des liens de gratitude peuvent se nouer. Tout est dans l'intention ...

Ces deux romans sont aussi forts, quoique très différents. Je ne peux cependant pas les dissocier complètement, sans doute parce que je les ai lus au même moment. Et d'avoir aussi envie de lire Alison Lurie, une romancière et une universitaire américaine, prix Pulitzer pour son roman Liaisons étrangères et prix Femina étranger pour La Vérité sur Lorin Jones (citée p.143).

J'ajoute, même si c'est très personnel, que j'ai éprouvé un plaisir supplémentaire à lire ce roman qui m'a fait revivre mes propres souvenirs de voisinage. L'immeuble se situe dans le XIV° arrondissement où j'ai habité une dizaine d'années et dont j'ai tant apprécié l'allure de village. J'ai emprunté quotidiennement le passage des Thermopyles. Pernety fut longtemps "ma" station de métro et je connais très bien ce restaurant construit autour d'un arbre dont il est question dans le livre.

Des coeurs ordinaires de Catherine Locandro, Collection Blanche, Gallimard, en librairie depuis le 14 février 2019

samedi 16 mars 2019

L'américaine de Catherine Bardon


J'avais lu très (trop) vite Les déracinés et j'étais restée sur un regret, me promettant de reprendre le livre à la première occasion.  Cela étant je viens de relire, la tête froide, ce que j'écrivais à propos de ce roman et je ne renie pas mes mots, qui, au final ne sont pas si sévères que je le craignais.

Il faut dire que j'ai rencontré Catherine Bardon quelques jours après avoir posté ce premier billet et que j'aurais voulu être beaucoup plus positive tant sa personnalité et son engagement littéraire m'avaient enthousiasmée.

J'ai trouvé mieux que relire son roman (même si je le ferai, je me le promets encore) : j'ai plongé dans le second opus de cette saga familiale que cette fois j'ai savouré comme il convenait.

D'abord parce que, à l'instar du premier, L'Américaine est bien écrit, extrêmement documenté et néanmoins facile à lire, et à suivre. Catherine Bardon séquence le roman en courts chapitres qui permettent au lecteur de faire une pause tout en ayant une très forte envie d'y revenir.

Connaissant déjà les personnages principaux j'ai d'autant plus apprécié de les retrouver et, je me répète mais c'est important, de prendre mon temps pour rester en leur compagnie, excepté Wilhelm (mais n'ayant pas accroché avec lui dans le premier tome son absence ne me pèse pas).

L'Américaine poursuit sur la lancée du précédent. Ce tome II (et on peut penser qu'il y aura un III) est de la même veine : c'est lui aussi un roman d'apprentissage, certes plus focalisée sur Ruth, la fille du couple mais à vrai dire chaque personnage poursuit son évolution et ses interrogations sur le sens à donner à leur vie, prouvant qu'on n'a jamais fini de grandir.

C'est un roman d'initiation qui est aussi un roman historique. Catherine Bardon connait bien la République Dominicaine, où elle a vécu et où elle a rencontré plusieurs personnes qui appartiennent à cette seconde génération de pionniers sur une ile qu'on pense paradisiaque et qui ne se résume pas aux plages et aux installations touristiques "all inclusive".

Ruth a vécu une enfance heureuse mais elle va devoir couper le cordon, s'affirmer en tant qu'individu et surtout faire des choix alors que tant de voies s'ouvrent à elle. Le plus important sera de déterminer si elle deviendra citoyenne américaine. Il lui faudra pour cela surmonter les blessures qui lui viennent en héritage de ses parents.

J'ai apprécié encore la juste observation de l'âme juive, aussi fine (et instructive) que dans le premier livre. L'auteure, qui n'est pas de cette confession, dit avoir été beaucoup aidée par un rabin pour s'approprier les codes. C'est sans doute pour cela qu'elle est si claire, ne parlant jamais en ellipse. L'exercice de la documentation lui est naturel, acquis lorsqu'elle écrivait (pendant ses vacances) des guides touristiques où la moindre inexactitude lui aurait été reprochée.

Outre l'histoire de la république Dominicaine on suit l'évolution de la société américaine (que l'on connait sans doute mieux mais cela ne gâche rien au récit). Il aurait été impensable de ne pas re-situer l'engagement de Martin Luther King (et je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec Ma Chérie de Laurence Peyrin dont le roman se situe à la même époque), et des faits majeurs comme l’assassinat du Président Kennedy, mais aussi d'autres événements qui ont marqué la société américaine jusqu'en 1967 alors que Ruth estime venu le moment de faire le choix de rester aux états-Unis comme beaucoup d'autres émigrés l'ont fait, ou rentrer pour retrouver ses racines, à moins qu'une autre possibilité se présente ...

Nous n'osons être impatients de lire la suite, quoique ...

L'américaine de Catherine Bardon, Les Escales, 2019

vendredi 15 mars 2019

Vol d'usage, par la Cie Quotidienne

Vol d'usage sera le dernier temps fort de l'Espace Cirque d'Antony. Il ne faudrait pas  manquer ce ballet aérien parce que les deux artistes parviennent à raconter une très belle histoire empreinte de gravité avec somme toute peu de moyens ... mais beaucoup de travail, et c'est ce qui touche.

Un vélo suspendu par ses sangles se fracasse sur le parquet. C'est l'accident.

Récemment sortis du Centre National des Arts du Cirque, Jean Charmillot (vélo acrobatique) et Jérôme Galan (sangles aériennes) vont nous raconter l'avant, le pendant et l'après sans aucune parole ... mais rien ne nous échappera. La musique fait suite au grincement du bois. Elle est présente mais sans s'imposer. C'est un des charmes de ce spectacle qui, pour une fois, est concentré sur l'action sans que l'oeil du spectateur soit distrait par ce qui se passe dans les coulisses.

Du coup on ne perd rien de leurs mouvements ni de leurs intentions. On lit en eux comme dans un livre et leur art de "tourner en rond" devient limpide. Chacun a sa spécialité mais -et cela participe au charme du spectacle- ils ne sont pas enfermés dans leur discipline et sont capables de s'imposer sur le terrain de l'autre.

La scénographie est très intelligente, évoquant l'auto-stop, l'arrêt sur image, l'incruste, les rapports de forces, une crucifixion, ... chaque scène ajoute un chapitre à l'histoire qui se construit sous nos yeux sur les deux axes, horizontal et vertical.

On n'a jamais vu cela : un acrobate qui évolue au-dessus de nos têtes, au-delà du diamètre de la piste. Les artistes semblent défier les lois de l'apesanteur. Comme leurs envols semblent faciles ! Ils se jouent aussi de la vitesse, capables de tourner au ralenti comme à plein régime. Et on ne se lasse pas un instant. 

Pour avoir moi-même fait un vol plané (absolument pas par goût pour le cirque) au-dessus d'une portière de voiture qui s'est ouverte sans prévenir je peux vous dire combien un accident est un moment grave. Il n'est pas ici minimisé ni tourné en dérision. Et pourtant l'humour et la légèreté sont de mise, faisant de chaque spectateur un complice conquis qui applaudit leurs démonstrations de forces comme leur sens de l'équilibre. Et qui rit beaucoup, par connivence et par plaisir.

Ce premier spectacle est très réussi. Le duo sait savamment doser la drôlerie, la poésie et la légèreté. Si l'un supplante l'autre ce n'est jamais longtemps. Ils sont en miroir ou en décalage, à l'unisson ou en inversant les rôles, toujours dans une grande fluidité. Il y a du Tati dans leur interprétation. Leur compagnie, La Quotidienne, porte bien son nom et nous parle de choses simples.

En voiture, à cheval ou à bicyclette, ces deux circassiens auront séduit tout le monde, même les jeunes spectateurs de 5 ans ... dont je ne suis pas sûre qu'ils sachent déjà faire du deux roues sans stabilisateur.

A voir et revoir pour comprendre le double sens du terme "gravité". A savoir : on peut revenir avec son billet pour seulement 5€.
Vol d'usage, de la Cie Quotidienne
De et avec Jean Charmillot et Jérôme Galan
Regard extérieur Marc Vittecoq
Création musicale Yannick Tinguely
Costumes Emily Cauwet
Création lumière Lydie Del Rabal
Création son Thomas Mirgaine
Jusqu'au 7 avril à l'Espace Cirque- Antony, rue Georges Suant - 92160 Antony
horaires variés (14h30, 16, 18 ou 20h30)
Les représentations des vendredis 22 mars et 5 avril sont destinées à des scolaires et des associations mais restent ouvertes à tous, dans la limite des places disponibles.
Rencontre avec les artistes le vendredi 29 mars à l'issue de la représentation
Carte Blanche le samedi 30 mars
Renseignements et réservations au 01 41 87 20 84.

jeudi 14 mars 2019

Traits animés au musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins

Il est possible que j'ai traversé un jour ce département pour aller plus au sud, la Nationale 7 fut un axe très emprunté, mais je ne pense pas m'être arrêtée à Moulins-sur-Allier, où il y a pourtant beaucoup à voir, comme en témoignent les photos de la seconde partie de cet article.

Arrêtons-nous d'abord au mij, autrement dit, en langage moulinois, au Musée de l’Illustration Jeunesse qui présente en ce moment l'exposition Traits animés, dont l'affiche est tirée d'un décor du Printemps de Mélie de Samuel Ribeyron.

C’est une exposition exceptionnelle et atypique puisqu'elle ne met pas en avant le résultat mais le processus créatif qui part du dessin pour aller à l’animation. Elle a été conçue de toute pièce par le musée, en partenariat avec l’École Émile Cohl et le studio Folimage, et il serait dommage qu'elle s'arrête juste avant l'été ... et bien entendu qu'elle ne voyage pas dans d'autres régions.

C'est à une immersion dans le monde du cinéma d’animation qui est proposée au public (adultes et enfants) à travers le parcours de 10 artistes ayant tous des univers singuliers, mais aussi par le biais d'ateliers qui permettent de comprendre comment faire naitre et grandir un film d'animation, jusqu'aux bruitages auxquels les visiteurs prennent beaucoup de plaisir à s'initier.

mercredi 13 mars 2019

Les Fables de la Fontaine ... c'est aussi un restaurant

Les restaurants de qualité ne manquent pas. Chacun a sa spécificité. Les Fables de la Fontaine a la sienne, construite autour du partage.

David Bottreau sait combien il est difficile au client de choisir entre telle ou telle entrée, et de se déterminer surtout pour le plat. Il a réfléchi au moyen d’épargner cette hésitation à ses clients.

La solution s’est imposée naturellement, inspirée de la farandole qui existe au moment du dessert. Le concept est original et pourtant évident, orchestré avec une générosité sans commune mesure et suggérant un voyage gustatif.

Ainsi ce sont trois entrées qui sont disposées sur la table, que l’on est libre de manger dans l’ordre qui nous plait, pourvu de partager avec son copain de table, vous savez, celui avec qui on partage le pain.
Aujourd’hui c’est un Bouillon clair de champignons, ravioles fines farce de crevettes au gingembre.

mardi 12 mars 2019

Les Fourberies de Scapin de Molière ... en réalité augmentée par Tigran Mekhitarian

J'avais déjà vu ces Fourberies de Scapin adaptées avec modernité par La Cie de L’Illustre Théâtre dirigée par Tigran Mekhitarian. Je qualifiais ce travail de déjanté et généreux. Il l'est toujours.

C'était à l'Epée de Bois il y a quelques mois. Le spectacle est maintenant installé au Théâtre 13 et il a bien muri. Le texte classique reste présent, avec les quelques petites coupes déjà remarquées, et revendiquées.

Par contre vous imaginez bien que quelques phrases sont venues renforcer le jeu, en s'appuyant sur des faits d'actualité. Comme la grande toile qui fait office de fond de décor où le mot Justice explose de couleurs vives à coté d'un coeur. Cette évocation à la fois au street-art et à des affaires de violences des forces de l'ordre contre des jeunes des cités est majeure dans le parti-pris des artistes.

L’intrigue imaginée par Molière se situe aujourd’hui : un groupe de jeunes se retrouve confronté à un drame qui transformera chacun d’eux en la personne qu’il rêve de devenir. Parmi eux, un Scapin facétieux aidera ses compagnons à résoudre avec ruse et humour leurs intrigues amoureuses, tout en réglant ses propres comptes avec les pères et les maîtres tyranniques.

Le spectacle commence bien avant l'entrée des spectateurs mais je ne veux pas trop en dire. Arrivez en avance parce que une fois assis dans la salle vous profiterez d'une bonne musique, d'un rap un peu ancien mais qui devient intemporel. Comme Gravé dans la roche de Sniper ... qui date tout de même d'une quinzaine d'années...

Les comédiens tournent comme des ours en cage autour d'un empilement de palettes et d'un escabeau.  On sent leur rage d'en découdre. Plus tard ils danseront sous une lumière stroboscopique. L'arrivée de Scapin jettera un froid : alors ... on fait une p'tite fête et on m'invite pas !

Scapin se présente comme valet expert en fourberie, et il va démontrer son art en ayant recours à la parole autant qu'au geste. Mais avant cela il se fera supplier : J’ai fait de grands serments de ne me mêler plus du monde ; mais si vous m’en priez bien fort tous deux, peut-être...

lundi 11 mars 2019

Océanie au Quai Branly

Je vais faire des jaloux, mais je ne vais pas cacher ce moment impressionnant et émouvant : le vernissage d’Océanie au musée du Quai Branly-Jacques Chirac a commencé après la démonstration de pratiques cérémoniales ancestrales fort émouvantes, et indispensables pour témoigner du respect des communautés.

Guettez le programme du week-end des 29 et 30 juin. J’espère que les artistes qui sont venus le 11 mars se produiront une nouvelle fois.

Une baleine béluga a été aperçue dans la Tamise au moment où l’exposition était présentée à Londres. La rareté de cet animal a donné lieu à une interprétation de la part des communautés comme signifiant l’approbation des ancêtres. Une pierre a donc été prélevée dans le fleuve, pour représenter le «Mori». Elle est placée dans le pa&rcours de l’exposition et l’accompagnera partout désormais.

L’exposition présente 200 pièces, ce qui n'est pas "énorme" et qui donc se visite en suivant un parcours plutôt fluide. le choix témoigne de la tradition et de la modernité de sociétés dont la vitalité est manifeste, et qui ont plus que d'autres, une conscience aigüe des enjeux climatiques.

Si, à Londres, le parcours débutait par le poème de Kathy Gentil-Kijner, Tell them ... Dites leur ce qu'il y a à perdre, écrit (déjà) en 2012, déplorant avec beaucoup de sensibilité la menace de disparition des îles Marshall suite à la montée des eaux consécutive au réchauffement climatique, les commissaires ont choisi de placer la vidéo à la toute fin, afin peut-être de secouer davantage les consciences.
C'est de fait le souvenir le plus poignant que je conserve ... après celui des cérémonies rituelles.
L'enjeu était de représenter l'art océanien de 25 000 îles à travers un choix d'oeuvres anciennes comme contemporaines. Il s'agissait de témoigner de la tradition tout en évoquant aussi des cultures marquées par le commerce, bousculées par la colonisation, l'évangélisation et bien entendu aussi par le changement climatique.
La toute première pièce, intitulée Kiko Moana, (ou chair de la mer) a été réalisée en Nouvelle-Zélande en 2017 en polyéthylène et fil de coton sur une largeur de 4 mètres, et une longueur de 11, par un collectif de quatre artistes maories qui ont voulu représenter une immense vague bleue. L'emploi de la bâche plastique évoque le quotidien de ces populations et le titre renvoie à l'océan ainsi que sa couleur. Les motifs évoquent la tradition textile du tapa (étoffe d'écorce) qui, dans le Pacifique, incombe largement aux femmes et leur confère prestige et influence.

dimanche 10 mars 2019

La dégustation de et mis en scène par Ivan Calbérac

Clôturer une journée à Omnivore par La dégustation ... c'est comment dire ... une parfaite synchronicité ?

On parle beaucoup de feel-good en littérature pour désigner des ouvrages qui "font du bien" à leurs lecteurs. Il me semble que le terme n'est pas employé au théâtre. On se contente de parler, quasiment avec mépris, de "théâtre de boulevard" dès lors qu'il s'agit d'une pièce destinée à faire rire, en général un vaudeville.

La dégustation, même si elle est jouée dans un théâtre qui se trouve sur les grands boulevards (d'où le nom de la catégorie inventée au XIX° siècle) est bien plus que cela.

Voilà donc un spectacle dont on ressort avec le sourire aux lèvres, et la sensation de se porter mieux. Si on veut la caractériser on dira aussi bien qu'il s'agit d'une comédie romantique.

On connait Ivan Calbérac. C'est l'auteur de Venise n'est pas en Italie (qui sort ces jours prochains au cinéma ...). Il sait écrire des répliques qui sonnent juste et il maitrise aussi la mise en scène. Ajoutez des acteurs de (grand) métier et vous aurez le bon cocktail pour garantir l'accord parfait.

Résumons le propos : Divorcé du genre bourru, et célibataire depuis trop longtemps, Jacques tient seul une petite cave à vin. Hortense, engagée dans l’associatif, tout proche de finir vieille fille, débarque un jour dans sa boutique et décide de s’inscrire à un atelier dégustation.
Mais pour que deux âmes perdues se reconnaissent, il faut parfois un petit miracle. Ce miracle s’appellera Steve, un jeune en liberté conditionnelle, qui, contre toute attente, va les rapprocher.
Et quand trois personnes issues d’univers si différents se rencontrent, c’est parfois un grand bonheur… Ou un chaos total. Chacun à leur manière, ils vont sérieusement déguster !

Le spectateur se rend vite compte que chaque personnage a une faille qui sera plus ou moins compatible avec les exigences de son partenaire potentiel. Jacques a un profil passif agressif et Hortense maso-parano, passionnée de psychologie.

L'auteur s'est amusé à multiplier les jeux de mots. Le Médoc devient par exemple le moyen de se soigner d'un état dépressif. On s'amuse et on rit franchement de leurs comportements un peu puérils, jusqu'à ce que l'émotion nous rattrape. On retiendra l'injonction médicale d'écouter son coeur le plus souvent possible. Et pour ma part je ne pourrai plus entendre Petite fleur de Sidney Bechet sans penser à cette Dégustation.

Isabelle Carré et Bernard Campan composent un couple crédible qui nous avait déjà touché au cinéma avec le magnifique film réalisé par Zabou Breitman, Se souvenir des belles choses (en 2002). J'ai aussi pensé aux Emotifs anonymes de Jean-Pierre Améris (2010) où Isabelle interprétait un rôle assez proche.

Mounir Amamra est ce jeune beur apparemment repenti mais incapable de ne pas être tenté par un nouveau larcin. Heureusement le personnage a un coeur d'or et suscite l'attendrissement. Éric Viellard (le voisin libraire) et Olivier Claverie (le médecin) apportent d'autres nuances de jeu à cette pièce très équilibrée. On est surpris qu'elle se termine si vite parce qu'on serait bien resté encore un peu avec cette bande.

On ne peut pas faire l'impasse sur l'alcoolisme et c'est astucieusement que l'auteur nous en rappelle à la fin les conséquences... Et j'espère que la comédienne exécute chaque soir sa danse du soleil. C'est un joli moment aux saluts.

A signaler enfin que le premier roman d'Isabelle, Les rêveurs, sort ces jours-ci en format poche.
La dégustation
Une pièce de Ivan Calbérac
Avec Isabelle Carré et Bernard Campan, Mounir Amamra, Éric Viellard et Olivier Claverie
Mise en scène : Ivan Calbérac
Scénographie : Édouard Laug – Lumières : Laurent Béal – Costumes : Cécile Magnan - Assistante à la Mise en scène : Kelly Gowry
Au Théâtre de la Renaissance
20 Boulevard Saint-Martin, 75010 Paris - 01 42 08 18 50
Du mardi au samedi à 21h
Matinées samedi et dimanche à 16h30
Molière 2019 de la Comédie

samedi 9 mars 2019

Ma Chérie de Laurence Peyrin

C'est un de ces petits bonheurs de mon activité de blogueuse que de découvrir des auteures. Laurence Peyrin écrit depuis un certain temps mais je ne la connaissais pas et j'ai d'abord été séduite par sa personnalité.

Je m'étais rendue à l'invitation de Babelio complètement par hasard. Je ne me serais peut-être pas arrêtée sur la couverture de Ma Chérie et j'aurais manqué un vrai plaisir de lecture.

Elle a présenté son héroïne comme une trentenaire un peu naïve, tombée sous le charme d'un richissime agent immobilier qui a fait d'elle sa maitresse officielle, sans lui promettre le mariage. La jeune femme vit sur son nuage à Coral Gables, le quartier chic de Miami, et se satisfait de ce qu'elle a car c'est un caractère heureux. Elle va tomber de haut quand l'amant est arrêté pour escroquerie. Elle se retrouve sans domicile, sans argent et sans ami(es) si on peut appeler comme tel les personnes qui gravitaient autour d'elle.

Il va falloir qu'elle consente à baisser la tête et à demander asile chez ses parents. Au cours du trajet en bus un homme va s'asseoir à coté d'elle, un homme noir, ce qui, dans les années 60, dans le sud des Etats-Unis très conservateur était encore scandaleux. Cette rencontre sera déterminante car elle va lui permettre de révéler sa vraie personnalité.

J'ai aussitôt pensé à Rosa Parks, et c'est sans surprise que j'ai découvert à la fin du livre que la détermination de cette femme est le point de départ de l'écriture. Je ne spolie rien en le soulignant. Il y a dans le roman des références historiques extrêmement émouvantes. 

J'ai vraiment aimé la construction et la narration. On sent que Laurence Peyrin connait bien l'Amérique (où elle se rend régulièrement car une de ses filles vit en Floride et on sent -p.302 combien elle y est attachée) tout autant que l'âme féminine. Tous les personnages féminins sont bien campés et leur évolution est intéressante, en particulier aussi celle de Suzie, l'ennemie d'enfance qui sera plus tard une précieuse alliée. Les hommes sont plus faibles mais ils sont touchants eux aussi, sans doute parce qu'ils ont des failles. Je pense surtout à son père.

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