vendredi 14 septembre 2018

Tu te souviendras de moi de François Archambault

On nous inquiète en long, en large et en travers à propos de la menace que représente la maladie d'Alzheimer.

François Archambault a renversé les codes. Certes Edouard, prestigieux professeur d’histoire à l’université, a perdu la faculté de la mémoire de court terme mais rien de sa capacité d'analyse et a des éclairs de perspicacité. Lorsque son gendre prétend avoir pris une année sabbatique il rétorque qu'à quarante ans on appelle cela un burn-out. Certes il entre dans des furies mais il offre de beaux moments de complicité. Il faut le voir faire griller des chamallows. Certes il est souvent fatigué et prompt à divaguer dans la campagne mais il sait écouter les confidences. Certes il a des pensées obsessionnelles mais il peut concéder leur remise en question.
Les caractéristiques médicales de la maladie d'Alzheimer sont présentes. Mais il est tout de même amusant de noter que lorsqu'elle touche une personne extrêmement cultivée (ici un professeur d’histoire à l’université) les dégâts sont moins visibles puisqu'elle n'altère pas la faculté d'entretenir une conversation qui peut avoir du sens. L'homme a une phénoménale mémoire des dates et il est capable de tenir des heures sur des sujets comme le règne d'Akhenaton, marqué par la révolution des dogmes égyptiens ancestraux.

Si le patient fait preuve d'un certain humour comme c'est aussi le cas d'Edouard, on peut goûter de savoureux moments, par exemple lorsqu'il raconte sa première journée d'enseignant à l'université. Et si l'individu fait preuve aussi d'un minimum de malice il usera de je ne sais pas pour faire passer ce qu'il ne veut pas, en vertu de l'adage qu'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Patrick Chesnais est confondant de naturel et le public se régale à suivre ses joutes oratoires. L'homme s'exprime désormais sans filtre et la vérité sort brutalement de sa bouche. Il nous livre une interprétation toute en tendresse de cet homme qui oublie qui il est mais pas ce qu’il est.

jeudi 13 septembre 2018

L'Affaire Rose Keller de Ludovic Miserole

L'affaire est bien connue ... des spécialistes. Sont-ils nombreux, je l'ignore. Toujours est-il que je ne connaissais pas du tout l'existence de cette Rose Keller dont la déconvenue fera en quelque sorte "tomber" le Marquis de Sade.

Rose Keller est au chômage depuis plus d’un mois quand elle est réduite, en ce dimanche de Pâques du 3 avril 1768, à mendier sur la Place des Victoires à Paris. En acceptant de suivre, pour un écu, un jeune homme soigneusement habillé qui a besoin de quelqu’un pour un peu de ménage dans sa maison d’Arcueil, elle ne peut se douter qu’elle se dirige tout droit vers l’enfer. Elle ne sait pas encore que celui qui vient de l’engager n’est autre que Donatien Alphonse François de Sade, celui qu’on surnommera "le divin marquis"…

Sans être pour autant historien, Ludovic Miserole a pour spécialité (de plume) de restaurer la mémoire d'hommes et de femmes inconnus de la grande histoire mais dont la vie aura été déterminante. La dernière servante à la Conciergerie de Marie-Antoinette, Rosalie Lamorlièrefut l'héroïne de son second livre, succédant à Zamor, le nègre républicain, relatant le parcours d'un enfant indien de 8 ans acheté par Louis XV pour l'offrir à Mme du Barry, et qui témoigna contre elle à son procès.

Avec cette nouvelle "affaire" il nous plonge dans le Paris d'une période marquée par les principes qui caractérisèrent le règne de ce roi, marqué par la puissance de la religion.

Le travail de documentation de l'auteur est évident et permet d'instaurer la confiance avec le lecteur qui ne mettra rien en doute. L'écriture est fluide. Elle respecte les codes de l'époque et pourtant ne dérange aucunement notre oeil contemporain. Ludovic Miserole ne nous fait grâce d'aucun détail sur les perfidies du célèbre marquis tout en parvenant à demeurer pudique. On apprend comment Sade employait la cire blanche ou rouge pour torturer ses proies. A l’exception d’une scène (inévitable) au cours de laquelle il martyrise la pauvre Rose cet ouvrage pourrait quasiment être mis entre toutes les mains.

jeudi 6 septembre 2018

Le Roi Arthur, écrit et mis en scène par Jean-Philippe Bêche

Aller voir le Roi Arthur à la Cartoucherie, dans la très belle salle de Pierre du Théâtre de l'Epée de bois, équivaut presque à lancer une partie de jeu vidéo. Je l'écris sans aucune malice. Le spectateur est tout autant immergé dans cette folle saga que s'il était lui-même aux manettes.

Tout concourt à rendre l'aventure quasi vivante. Le cadre du lieu, qui suffit amplement comme décor naturel, mais les murs nus d'une ancienne usine, d'une carrière à ciel ouvert, d'un pan de château ou même une église désaffectée seraient tout autant opportuns. Je verrais très bien le spectacle l'été prochain dans l'enceinte de l'abbaye d'Hambye (60).

Les costumes (de Catherine Gorne Achdjian) conviennent parfaitement à instaurer une atmosphère qui soit plus onirique que strictement médiévale, en particulier la robe fabuleuse de (la fée) Morgane et la superposition de tartans écossais de Merlin (l'enchanteur).

Peu d'accessoires mais essentiels : quelques bougies, et des épées pour des combats à la vie à la mort, réglés par le maître d’armes Francois Rostain.

Les lumières d'Hugo Oudin sont très justes pour instaurer un climat dramatique avec de puissantes projections rouges inondant des coulisses qui prennent des allures de souterrain. Ou installant sur le sol la forêt, de Brocéliande, une croix, et à son intersection, le symbole des chevaliers de la Table ronde. 

Et surtout, à égalité de force, le jeu des comédiens (il faudrait tous les citer) et la musique interprétée puissamment en direct par Aidje Tafial. L'emploi des percussions n'est pas nouveau mais il convient ici à la perfection, et peut aussi offrir des accords évoquant l'Orient. Les bruitages sont élaborés avec un travail de vocalises apparenté au beatboxing et le recours à des cris d'oiseaux.

Tous les ingrédients sont présents pour captiver un public à partir de 10-12 ans, et cela sans complaisance aucune.

mercredi 5 septembre 2018

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran

J'avais lu il y a plusieurs années Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran et je dois dire que ce livre m'avait laissé un souvenir très vif.

Je n'étais pourtant pas inquiète d'être éventuellement déçue puisque c'est l'auteur lui-même qui est à l'affiche, et qui plus est, dirigé par Anne Bourgeois qui est une metteuse en scène que j'apprécie beaucoup.

Eric-Emmanuel Schmitt est parfait dans ce rôle ... je devrais écrire "ces" rôles car il les interprète tous avec autant de justesse, de sensibilité et de tendresse. Le Théâtre Rive Gauche a eu une excellente idée de programmer 30 représentations exceptionnelles de cette pièce, même si ce nombre ne suffira pas pour satisfaire totalement le public potentiel.

Car le roman, qui est un récit initiatique, drôle, tendre et philosophique, est devenu un "classique" de la littérature. Il a été adapté pour le cinéma par François Dupeyron et il a valu un César, et un Lion d’Or à Venise, à Omar Sharif pour le rôle-titre.

Écrit à l’origine pour le comédien et metteur en scène Bruno Abraham-Kremer, ce monologue théâtral a peu à peu gagné d’autres interprètes dans une cinquantaine de pays dans le monde et c'est un bonheur de voir l'interprétation qu'en fait Eric-Emmanuel Schmitt.

Nous sommes à Paris, dans les années 60. Momo est un garçon juif de treize ans abandonné par sa mère, et délaissé par un père dépressif, qui finira par mettre fin à ses jours. Le garçon qui n'a pas sa langue dans sa poche devient l’ami du vieil épicier arabe de la rue Bleue et découvrira le monde avec lui, et le secret du bonheur. Il comprendra auparavant que les apparences sont trompeuses : Monsieur Ibrahim n’est pas arabe, la rue Bleue n’est pas ce cette couleur-là et la vie ordinaire ne l'est peut-être pas tant que cela... Ce que tu donnes, c'est à toi pour toujours. Ce que tu gardes, c'est perdu pour toujours.

Les dialogues entre les deux protagonistes (joués par le même acteur) sont savoureux. Nous avons tous à apprendre de la sagesse du vieil épicier. Et pour cause : les dictionnaires n'expliquent bien que les mots qu'on connait déjà.

Je voudrais vraiment que vous ne passiez pas à coté de ce chef d'oeuvre. Les images seront peut-être plus fortes que mes mots :



Et si vous découvrez cette chronique trop tardivement revenez au texte, magnifique, comme en témoigne cet extrait : Monsieur Ibrahim, de l’avis général, passait pour un sage. Sans doute parce qu’il était  depuis au moins quarante ans l’Arabe d’une  rue juive. Sans  doute  parce  qu’il souriait beaucoup et parlait peu. Sans doute parce qu’il semblait  échapper à l’agitation ordinaire des mortels,  surtout  des mortels parisiens, ne  bougeant   jamais,  telle  une branche greffée sur son tabouret, ne rangeant jamais son étal devant qui  que ce soit, et disparaissant on ne sait où entre minuit et huit heures du matin.

Il faut voir ou lire, ou voir et lire Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, qui est de mon point de vue un des meilleurs ouvrages d'Eric-Emmanuel Schmitt dont j'ai relaté plusieurs de ses romans et de ses pièces sur le blog. De tels propos sont nécessaires en ces périodes troublées par une montée inquiétante de l'intolérance.

M. Ibrahim et les fleurs du Coran de et avec Eric Emmanuel Schmitt
Mis en scène par Anne Bourgeois
Au Théâtre Rive Gauche
6 Rue de la Gaité, 75014 Paris
Du 5 septembre au 14 Octobre 2018
Du mercredi au samedi à 21h
Matinées les dimanches à 15h
(Relâche exceptionnelle le samedi 29 septembre 2018)

mardi 4 septembre 2018

Les lundis du Dr Dory au Théâtre de Nesle

Drôle de titre, drôle de bonhomme, Cyril Dory est un artiste qui ne laisse pas indifférent. Son entrée sur scène est à son image, étonnante. Il est vêtu d'un pantalon noir, d'une robe de chambre carmin, d'une cravate pourpre, arbore un maquillage qui lui fait le regard d'un raton-laveur, et ouvre une mallette de cuir hors d'âge dont s'échappe ... le bruit des vagues, nous projetant immédiatement dans son univers surréaliste.

Un grelot égrène douze coups. On peut imaginer qu'il est minuit. Cyril s'installe au piano et commence avec Santa Barbara, la chanson de la célèbre série télévisée, dont il a traduit les paroles.

Sa voix est belle. Le ton est juste. Mais ... l'apparence masquée du personnage instaure le doute. Devons-nous l'entendre au second degré ou prendre les mots au pied de la lettre ?

Il répond à la question, et à beaucoup d'autres, en intercalant les interventions sur le thème qu'il a choisi pour ces lundis ... les adieux en se focalisant non pas sur le pourquoi mais sur le comment.

Son récital (qu'il appelle conférence) explore cette étrange question en s'appuyant sur des airs de tous les temps : chanson française, pop anglaise, générique TV... et quelques-unes qu'il a composées lui-même.

dimanche 2 septembre 2018

Nous les coyottes, film franco-américain de Hanna Ladoul et Marco La Via

Nous les coyottes est un film franco-américain de Hanna Ladoul et Marco La Via que j'ai découvert dans la sélection en compétition au festival Paysages de cinéastes. Ces deux réalisateurs, qui n'ont pas trente ans, ont beaucoup de talent et leur premier film est une grande réussite.

A écouter la musique qui accompagne le générique on pense qu'on va regarder un film léger dont le propos serait de nous raconter ce que le rêve dit américain peut encore avoir de légitime. Amanda (Morgan Saylor) ambitionne de travailler dans la musique, Jake (McCaul Lombardi) pourrait faire n’importe quel petit boulot, tant qu’il est avec elle. 

On découvrira au contraire tout ce que le mythe cache de violence et de cruauté dont sont victimes tous ceux qui ne sont pas dans la droite ligne de l'american way of life bien pensante et surtout très installée.

Malgré tout, il existe des réservoirs d'espérance pour qui a un moral d'acier, quelques dons, et surtout la chance de faire "la" bonne rencontre.

samedi 1 septembre 2018

Les Demoiselles du K-barré

Je n'ai pas pu voir ces Demoiselles du K-barré à Paris, et pourtant elles ont fait briller les yeux des spectateurs du Théâtre des Blancs-Manteaux et des Feux de la Rampe.

Alors quand j'ai appris qu'elles avaient pris leurs quartiers d'été en Avignon, pile au moment où je m'y trouvais,  je me suis débrouillée pour leur trouver un moment dans mon agenda. Fastoche en réalité car elles jouaient très tard en soirée, au moment où la concurrence relâche un peu ses griffes.

Leur "Cabaret déjanté" m'a réjouie parce qu'il est cohérent avec la triple promesse de conjuguer humour, espiègleries et coquetteries. Il est "déjanté" en ce sens qu'il dépoussière l'imaginaire sans perdre le coté glamour et sensuel de la situation. On en ressort comme shooté à la dopamine et ça fait du bien.

Leur cheffe de file est Pauline Uzan, alias Poupoupidou. Passionnée de spectacle vivant, elle semble avoir depuis toujours été fascinée par les paillettes. Elle a commencé la danse dès l’âge de 5 ans, a touché à divers styles et monté ses propres tableaux chorégraphiques dès ses 15 ans. Sa spécificité est qu'étant diplômée du Celsa et psychologue de formation, elle réussit à décortiquer les relations humaines et les petits travers de la vie pour les mettre en scène, non sans une sacrée dose d’autodérision. C'est toute la différence entre ce K-barré et ce qu'on pourrait (mais qui ne tente pas) voir dans les quartiers parisiens un peu "chauds".

L'humour est constant et infuse chaque page du site qui est complet comme la carte d'un restaurant. Car les demoiselles ont lancé un workshop "on stage" qui se veut être un travail intensif sur le jeu, l'attitude et bien entendu une chorégraphie d'effeuillage de groupe... que les participants sont invités à mettre en pratique sur une scène. Elles assurent des ateliers et diverses actions qui ont pour but (ce sont elles qui le disent) de faire graouter leurs fans. Ainsi à l'automne 2018 :  pour les ateliers, il y a dimanche 14 octobre et 11 novembre (découverte), 24 octobre et 9 décembre (workshop on stage).

Elles renouvellent constamment leur prestation scénique depuis déjà 7 ans, si bien que je suis certaine que leur public trouve toujours matière à être heureux de revenir les voir sur scène. Elles associent régulièrement de nouvelles danseuses, et le plateau n'est pas nécessairement à 100% féminin puisque en Avignon un digne représentant du sexe mâle les accompagnait ... et il n'a pas assuré que des tâches "ménagères". 

L'homme assume qu'il aurait voulu être un artiste (et il démontre qu'il chante très bien Le blues du businessman de Starmania, dont les paroles de Luc Plamandon ont été réécrites). La bande son de la soirée nous a permis de réentendre le désormais culte "You can leave your hat on", associé à la scène de striptease de Kim Basinger dans le film "Neuf semaines et demi" d'Adrian Lyne, toujours aussi intéressant malgré sa trentaine d'années. Mais aussi Ma Benz. C'est un peu le grand écart artistique avec Lara Fabian dont on a juste avant entendu le Tout est fini entre nous mais ce soir ça brille, comme le chantait Brigitte. Logique pour un spectacle chorégraphié.

Nos oreilles ont aussi été chatouillées par Like a virgin de Madonna et par la musique de Blanche Neige. Sans oublier It had to be you de Harry Cover. Mais l'on n'oubliera pas les paroles (fortement applaudies) de la comédienne exhortant les femmes à apprendre à ne pas être passives et à assumer ce qu'elles veulent. Parce que ces demoiselles ne font pas que dans les paillettes. Il y a un du fond derrière leurs formes.

Vous les retrouverez sur Paris dès le 26 octobre autour du thème Monstres et burlesqueries, sans doute raccord avec Halloween. Ces infatigables partiront ensuite en tournée.

Le Cabaret déjanté des Demoiselles du K-barré 
Ecrit et mis en scène et chorégraphié par Pauline Uzan
Avec Vanessa Ghersinick, Roxane Merlin, Harold Simon et Pauline Uzan
Du 6 au 29 Juillet 2018 à 22h 20
(Relâche les 18 et 25 Juillet)
A l’Arrache Cœur • 13 rue du 58ème R.I (Porte Limbert) • 84000 Avignon • Tél : 04 86 81 76 97
Le 6 octobre dans l'Oise au Cabaret de la Brèche, le 16 novembre au Casino de Sète
La Guinguettes Monstres et Compagnies sera joué à Paris le 26 octobre 2018 et à Lagny sur Marne le 31

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