jeudi 30 octobre 2008

NOEL AVANT L'HEURE

Me croirez-vous si je vous dis que les décorations de fête sont déjà installées au Bon Marché ? Avec l'immense sapin au 3ème étage et un choix invraisemblable de délicates décorations ....
Cela signifie que pendant plus de deux mois vous allez pouvoir en profiter. Si je calcule correctement Noël mobilise un cinquième de l'année.

Qui dit Noël ne dit pas seulement décoration mais aussi et surtout chaussettes, chaussons et donc ... cadeaux à glisser dedans ou dessus! Est-ce un effet du hasard, mais à ce même troisième étage s'est ouverte depuis une semaine la Galerie imaginaire qui, malgré des prix plutôt élevés (la moindre petite chose est à 50 € ou au-delà) présente des objets plus que tentants, si bien que je voudrais ...

... tout, presque tout, mais est-ce un souhait raisonnable à faire à papa Noël ? au pris de 120 € ...

... peut-être alors cette matriochka, plus petite, moins chère, comme ses compagnes de vitrine ? (tout de même entre 50 à 80 € )

Ces "offrandes votives" en feutrine ont été imaginées et créées spécialement pour le Bon Marché par Julie Ansiau (photographe pour la presse française et japonaise) en s'inspirant de la tradition des ex-voto, dont le nom est une abréviation du latin ex voto suscepto, signifiant simplement "vœu fait".

Depuis la nuit des temps on conçoit un objet, une peinture, un dessin, qui illustre le souhait et qui est d'avance destiné à remercier la bonté divine en supposant qu'il suffit de le faire pour que son désir soit exaucé.

C'est en quelque sorte un chantage honnête. Comme une preuve concrète d'une prière intense. Particulièrement d'actualité pour la future période de l'Avent.

Jaime Hayon est un jeune artiste madrilène (né en 1974) qui s'est vite fait remarquer pour ses installations baroques réalisées pour les galeries prisées des collectionneurs et des meubles devenus cultes créés pour quelques grands noms du design - comme Established & Sons, Lladro, Bosa ou Gaia & Gino.

On le dit baroque, joyeux, intuitif. Il est tout simplement très talentueux. La créativité n'est pas un travail, a-t-il déclaré, c'est une manière de vivre. Il a revisité les figurines du célèbre porcelainier espagnol Llardo pour leur insuffler davantage de vie et de couleurs. Et le résultat qu'il qualifie de "contamination positive" est enthousiasmant, à la mesure de cet étonnant petit bonhomme, malicieux comme le farfadet Puck du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare.


D'autres personnages de la collection Fantasia sont prisonniers, sous cloche, comme les objets précieux d'un cabinet de curiosités. Cette fois le prix frôle 700 € , mais quand on aime ... je crois que je vais arrêter de présenter les tarifs. Je ne veux pas décourager le lecteur. Juste lui signifier que de deux choses l'une, ou il a les moyens de s'offrir ces objets, et qu'il ne s'en prive pas, soit il ne les a pas et que cela ne l'empêche pas d'aller les admirer. Au moins il aura fait le travail de deuil avant et ne reviendra pas dépité, en m'en voulant de l'avoir tenté. Voilà c'est dit, le Bon Marché ne l'est pas (bon marché) mais c'est le tout premier grand magasin et il demeure un lieu d'exception.

Fondé en 1838 par les frères Videau il est vite racheté par de riches résidents de Fontenay-aux-Roses, Aristide et Marguerite Boucicaut. En 1852, ils se lancent dans la transformation du magasin, développant alors le nouveau concept de grand magasin avec (c'était alors un pari insensé) un assortiment large et profond, des prix fixés et indiscutables (finis les tarifs à la tête du client) , un accès direct et une mise en scène de la marchandise dans un espace de vente.

C'est le Bon Marché qui a servi de modèle à Émile Zola pour écrire Au Bonheur des Dames : « Une cathédrale de commerce pour un peuple de clients ». Mais revenons dans la galerie. Toutes les nuances de bleus y cohabitent. Même les oiseaux sont azurés, comme ce duo de carreaux de faïences anglaises aux reflets d'argent.


















Les boiseries noires de ce meuble de parfumeur miroitent. Sous cloche, ce sont des senteurs délicates que l'on hume tour à tour. C'est une présentation raffinée pour des cires qui seraient les plus parfumées au monde.


Ce sont les bougies de cire de la Maison Trudon. Qui autrefois fabriquait depuis la manufacture royale d'Antony pour la Cour de Versailles, et maintenant pour Hermès, Cartier, Dior, Guerlain, Kenzo, les palaces et les restaurants étoilés. Souvenez-vous, nous avons visité ensemble les vestiges de cette industrie dans le cadre des Journées du patrimoine, en septembre dernier.

Voici dans une profusion de dorures et de lumières ma senteur préférée, une alliance de verveine et de roses. Un parfum tendre et vif qui garde l'esprit des conversations de madame la marquise de Pompadour et des charmes voluptueux du chic Rocaille.
Bon, il faut investir 50 € pour donner à son petit chez soi l'air poudré et allègre d'un boudoir délicieux, quelques 70 à 80 heures, c'est le temps de combustion promis. Difficile de juger le rapport qualité/prix. Il faudrait comparer avec d'autres produits.

C'est justement ce que je m'empresse de faire consciencieusement en découvrant ces étagères installées depuis quelques mois au troisième étage, au milieu du linge de maison. Il y en a plusieurs autres que je n'ai pas photographiées. C'est dire combien le choix est immense. Un des grands avantages du magasin, c'est d'avoir des vendeuses qualifiées et non stressées. On a donc tout le temps de respirer les flacons et d'enregistrer les conseils. Avec calme, luxe, et volupté, ce qui est déjà une promesse de bonheur.


Les parfums sont tous plus enivrants les uns que les autres. Il y en a des bougies pour tous les goûts :
*des sucrées à l'arôme chocolaté (imaginées par la maison Ladurée, réputée pour ses macarons)
*des fleuries, des boisées,
*des petites, des moyennes, des gigantesques,
*des rondes surtout, mais aussi des carrés, au design très moderne, comme celles de la marque Ex Voto (décidément un terme très tendance à cet étage), élue par Madonna et Agassi, qui apprécient des senteurs conjuguant harmonieusement l'esprit masculin et le féminin. Le Deep Ginseng est un modèle du genre.
*Il y a aussi les crépitantes (grâce à une mèche plate spéciale) comme les très vanillées de Dayna Decker qui existent en version blanche ou noire.

Coté prix on oscille toujours entre 40 et 50 €, mais on me fait remarquer qu'il existe souvent les recharges (en général pour la moitié du prix d'origine) que l'on peut glisser dans le pot d'origine. Les plus beaux ont un couvercle de métal. Comme ceux de Rigaud, qui serait avec Dyptique, les deux marques favorites des parisiens.

Toujours est-il que quelque soit votre choix, voici les 3 principes de base pour tirer le meilleur profit de vos bougies.
  1. avant d'allumer, vérifiez que la mèche ne dépasse de plus d'un centimètre. Théoriquement il faudrait la couper un peu après chaque brûlage.
  2. à chaque brûlage laissez brûler jusqu'à ce que la surface totale de la bougie se soit liquéfiée. (Il faut savoir que la première phase de liquéfaction demandera plus de temps que les suivantes). Ce conseil est capital pour éviter que la bougie ne se creuse et perde en durée de vie.
  3. recentrez la mèche dès que la bougie aura été éteinte, et avant que la cire ne se resolidifie.
Beaucoup de fabricants proposent les parfums d'intérieur coordonnés qui peuvent agir en complément.

Un dernier petit détour la Galerie imaginaire avant de nous quitter pour découvrir ces tubes imaginés depuis trois ans par Thibaut de Breyne et Philippe Tisserand pour Flowerbox.
Une sorte d'alternative miniature au mur végétal que le botaniste chercheur au CNRS, Patrick Blanc, fait pousser sur les façades des hôtels de luxe (comme l'Hôtel du Pas-de-calais, 59 rue des Saints-Pères dans le VI° arrondissement de Paris) ou sur un des murs du musée du Quai Branly.

Le Bon Marché est situé dans le 7e arrondissement, au 24 de la rue de Sèvres (angle rue de Babylone et rue du Bac). La Galerie Imaginaire y est ouverte jusqu'au 31 décembre.

mardi 28 octobre 2008

Création et savoir-faire


Un salon des Loisirs créatifs se tiendra bientôt à la Porte de Versailles et je me réjouis d'avance des découvertes que je vais y faire.

Parce que les doigts commencent à me démanger. Cela fait bien longtemps que je n'ai tricoté, filé, cousu, bricolé ... encore heureux que je cuisine.

J'ignore si c'est l'influence inconsciente de Séraphine mais j'apprécie d'alterner les activités. Comme si les unes reposaient de la fatigue engendrée par les autres. Ce doit être cela se ressourcer...

vendredi 24 octobre 2008

Martin Provost, un réalisateur de convictions

Le rendez-vous d'hier soir était convenu depuis longtemps. Face au succès de son dernier film, Séraphine, la ministre de la culture en personne, Christine Albanel, avait demandé une projection privée. Une promesse est une promesse. Martin Provost a laissé son équipe avec les personnalités pour rencontrer le public du Sélect, le cinéma d'art et d'essai d'Antony (92).

Il connait déjà la salle où il était venu pour la sortie du Ventre de Juliette, en 2003. Il est sincèrement ému de voir quelques affiches de ce film punaisées sur les murs à coté de celles de Séraphine.

Christine Beauchemin-Flot a l'habitude de programmer des avant-premières et des rencontres avec les réalisateurs des long-métrages qu'elle défend. Ce soir elle nous donne à voir un film intelligent, sobre et sensible qui retrace l'élan artistique et le talent d'une peintre singulière. Et par chance Martin Provost est là pour répondre à toutes les questions, sans en esquiver aucune, avec franchise et authenticité. Ce n'est pas si fréquent.

Il confesse d'abord humblement avoir connu un creux de vague. Sans avance sur recettes impossible de se lancer dans un projet d'envergure. Mais cet homme a plusieurs talents. Il est romancier. Il est comédien (ancien pensionnaire de la Comédie-Française). Alors il va laisser le cinéma quelque temps et travailler pour la radio.

C'est Nelly Le Normand, responsable du bureau de lecture de France-Culture qui la première le met sur la piste : Tu devrais t'intéresser à Séraphine Louis. Je ne te dis pas pourquoi. Cherche et tu comprendras.

Le terme de peintre naif le rebute. Il va pourtant à Senlis voir de près 3 tableaux de cette femme. Il était clair que cette peinture avait quelque chose à me dire et que j'allais mieux comprendre qui était Séraphine et quel avait été son chemin de vie.

Il consulte Françoise Cloarec, psychanalyste et peintre, diplômée des Beaux-arts de Paris, auteur d'une thèse en psychologie clinique intitulée "Séraphine de Senlis, un cas de peinture spontanée". Il a déjà exploré des questions autour de l'attachement. Il va littéralement se passionner pour la rencontre improbable entre deux marginaux partageant la même vision de la peinture.

Avec la collaboration de Marc Abdelnour il construit tout le scénario autour de ce thème central sans chercher à retracer la vie entière de celle qu'on appelle alors Séraphine de Senlis. Il obtient le grand prix du Meilleur Scénariste en novembre 2006. Rien ne peut plus l'arrêter.

Après, ce sont, comme souvent , des rencontres croisées avec des hasards qui font le reste. Surtout le fait d'habiter non loin de Yolande Moreau, une actrice qu'il pressent pour le rôle -titre et que lui présente l'artisan qui refait sa maison.

On la connait pour son personnage loufoque de déjantée dans la série télévisée des Deschiens où elle a travaillé presque dix ans. Mais ce fut aussi la Levaque du Germinal de Claude Berri (1993), la concierge, Madeleine Wallace, du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2001) et Irène, César de la meilleure actrice en 2004 pour Quand la mer monte... un film dont elle signe aussi la réalisation avec Gilles Porte.

De prime abord la comédienne s'effraie d'interpréter un tel rôle. Mais que l'artiste peintre fut méconnue était un cadeau qu'elle ne pouvait se résoudre à laisser passer. Aucune référence dans la tête du spectateur. Tout était à construire. Face à un tableau elle se défend: Tiens, je mettrais pas çà chez moi ... avant de se récuser : on y voit comme de la broderie, quelque chose de très besogneux. Et puis il y eut ce portrait si troublant de Séraphine que Martin montre à Yolande : c'est pas flatteur, mais c'est moi, j'en conviens.

Ils ont arpenté les lieux où Séraphine a vécu, monté les mêmes escaliers, frappé aux mêmes portes. Cela créé des liens. Yolande Moreau n'avait pas l'habitude de marcher avec des sabots. Une paire de godillots de soldat, avec les vieux fers d'origine, lui a permis de devenir le personnage, de marcher sur ses traces. La direction d'acteur s'est condensée dans un conseil : Pense à Dieu car Séraphine vit avec çà.

Après c'est le miracle du travail, du travail et encore du travail ... évidemment. Yolande Moreau n'a pas été doublée pour les scènes de ménage. Ce sont ses vraies mains qu'elle accepte de maltraiter.

Bien sûr, un film est le résultat d'une série de choix artistiques mûrement réfléchis. A commencer par la pellicule, ici une Fuji très sensible pour exalter la froideur des verts. Des costumes dans des camaieux de gris et de bleus. L'emploi des couleurs froides avec de temps en temps une note vive : le rouge garance des culottes des soldats, le jaune safran de quelques fleurs arrachées le long d'un chemin de terre.

Le réalisateur explique patiemment ses parti-pris : C'est une époque où on vivait souvent dans la pénombre, où seule la bourgeoisie écrasante utilisait largement les lampes à pétrole. L'explosion des couleurs est le domaine du monde intérieur de Séraphine, qui n'apparait que dans les tableaux qu'elle peint la nuit, quand elle se livre à ce qu'elle désigne sous le nom de travaux de lumières.

Orpheline à 8 ans, placée à 13 comme domestique, elle rêvait d'être soeur. Mais pour devenir religieuse il fallait être riche. Elle a eu la révélation de la peinture à 40 ans, sans avoir le moins du monde étudié quoi que ce soit. Cette femme inconnue du grand public (plus pour longtemps) a été le modèle des primitifs modernes. Sans le savoir, parce quelle accomplissait son travail de création sans rien en attendre en retour. Si elle se déclarait parfois "unique et sans rivale" c'était en toute objectivité. Et force est de reconnaitre qu'elle avait raison puisqu'elle est exposée dans le monde entier. La mégalomanie qui l'a conduite à l'asile était en fin de compte totalement légitime.

Malheureusement, elle n'a pas eu pour la soutenir, un entourage bienveillant pour l'aider à passer le cap. Elle s'est consumée. A écouter Martin Provost l'injustice est flagrante, le malheur est frappant. On ressent de la compassion et une forme, disons d'attachement ,ou à tout le moins de respect pour cette femme qui, partie de pas grand chose, est allée très loin. Qui peignait par terre, à genoux, dans la même position que celle qu'elle adoptait pour récurer les sols ou pour prier à l'église.

Les puristes diront que c'est parce qu'elle utilisait la peinture Ripolin et que travailler verticalement était impossible : les dégoulinures auraient tout gaché. On dit tellement de choses ! Qu'elle volait l'huile dans les églises pour en faire du liant. Qu'elle peignait avec son propre sang. Ce qui est prouvé c'est qu'elle acueillait les craquelures de ses toiles comme une bénédiction et non un défaut : cela faisait vieux et donc authentique.

Martin Provost n'a pas cherché à faire le "biopic" d'un peintre (autrement dit une biographie comme il semblerait que ce soit la mode actuellement) mais à représenter l'acte créateur, en filmant le travail à travers un rapport singulier à la matière et à la nature, en contrepoint de la routine quotidienne. C'est sans doute très personnel mais il y a dans son allure physique comme dans sa manière de filmer quelque chose qui me fait penser à Wim Wenders et à la manière dont il parlait de son travail dans les années 80.

Les toiles de Séraphine Louis ont été refaites pour les besoins du film. Elles sont belles mais cela n'a rien à voir, nous dit le réalisateur avec le choc qu'on peut ressentir face aux 18 tableaux qui sont exposés jusqu'en janvier 2009 au Musée Maillol et qu'il nous incite à aller voir au plus vite. On aura compris que s'il pouvait refaire l'histoire et au contraire de Wilhelm Uhde (dont il ménage malgré tout la mémoire dans son film) Martin Provost n'aurait jamais abandonné son artiste.

Il nous quitte sans dire un mot de plusieurs "petits" projets qu'il porte en ce moment, par modestie ou par superstition. La création demeure toujours un acte fragile et risqué.

Le public de la banlieue Sud a bien de la chance. la prochaine avant-première est déjà programmée au Sélect jeudi 6 novembre avec Les grandes personnes, premier long métrage d'Anna Novion. Judith Henry y est remarquablement drôle. Jean-Pierre Daroussin, égal à lui-même, devrait être présent ce soir-là. Sans dévoiler l'issue de l'intrigue (que j'ai eu encore plus de chance à découvrir en avant-avant-première dans le cadre du festival Paysages de Cinéastes de Châtenay-Malabry en juin dernier) on se demande si les grandes personnes se comportent toujours avec la sagesse qu'on attend d'elles.
Le Sélect est situé 10 avenue de la division Leclerc à Antony, tel 01 42 37 59 45

jeudi 23 octobre 2008

SERAPHINE LOUIS, Ange ou Démon ...

L'histoire de cette femme ressemble à un conte, sauf qu'il n'y a pas de happy end. Ce serait l'histoire de Cendrillon qui aurait mal tourné.

Dès les premières images, Martin Provost, le réalisateur, nous emmène en ballade, non pas à Narayama, mais dans la campagne humide et sombre du côté de Senlis.

Gros plan sur les mains de Yolande Moreau, alias Séraphine de Senlis, fouillant la vase et les algues d'un ruisseau. Les ongles noirs, les doigts gonflés par les travaux ménagers, elle caresse les herbes et remplit son panier d'osier. Penchée en avant comme si elle avait le dos cassé à force de travailler à genoux elle avance avec détermination.

Tip, tap, tip, tap, les fers des galoches résonnent dans les rues pavées. Nous sommes en 1914. Bientôt d'autres éclats secoueront la population qui, à cette heure, dort encore en paix.

Bonne à tout faire, comme on disait à l'époque, Séraphine travaille dur sans gémir. Elle exécute les ordres venus de la bourgeoisie sans discuter. Elle accepte les restes de nourriture sans dire merci. Elle avale les morceaux en se précipitant mais elle ramasse les miettes avec soin et les glisse délicatement dans la poche de son tablier. Les travaux ménagers mobilisent une énergie quasi-animale qui n'autorise aucune rêverie. Séraphine lave, récure, fait briller comme une automate qui aurait pris forme humaine.

Elle accepte sa place dans cette société dominatrice : réduite à la souillarde comme elle le dit elle-même avec dignité. Mais elle connait le prix de son labeur et sait faire respecter les tarifs convenus au retour du lavoir : on avait dit 5 sous pour le drap !

Econome de mots, Séraphine ne l'est plus quand il s'agit de peinture. Son ardoise s'allonge chez le droguiste. Alors, aussi bien par besoin que par génie, elle glane les pigments un peu partout. Séraphine recycle à merveille. La terre, les fleurs, la cire fondue des cierges d'église, le sang du cochon encore chaud ... seront autant de petits secrets qui lui permettront de composer de grandes oeuvres.

Car la nuit Séraphine peint. Des tableaux naifs de plus en plus grands, de plus en plus beaux, de plus en plus complexes. Qui n'ont pas grand chose à envier aux toiles du Douanier Rousseau, qu'elle n'a jamais vues d'ailleurs.

Le film déroule les scènes, exposant une vie ordinaire qui dérape inexorablement vers la folie.

Séraphine a grandi dans un univers cyclonique, en quelque sorte protégée dans l'étroitesse de sa mansarde, parvenant à conjuguer deux vies radicalement opposées, Cendrillon le jour, artiste la nuit. La guerre, l'effondrement économique de 1929, les crises politiques, les bouleversements sociaux, rien de tout cela ne l'aurait atteinte s'il ne s'était pas produit un évènement particulier qui la propulse hors des quatre murs qui la rassuraient : son talent est découvert. On l'achète. On la célèbre. On lui fait miroiter un destin. Elle y croit sans réserve malgré l'angoisse qui sourde : "j'ai peur de ce que j'ai fait" dit-elle en désignant ses peintures. Puis elle se lâche, s'abandonnant avec naiveté à sa mégalomanie. Dès lors ses rêves ne connaitront aucune limite.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Quelle femme du peuple, sans instruction, sans appui stable (son mécène joue les filles de l'air), sans argent personnel, aurait-elle pu résister ?
Aujourd'hui ses extravagances seraient considérées comme de la folie douce. A l'époque on ne plaisantait pas avec l'ordre public.

On l'enferme. Elle est brisée. Comme le fut Camille Claudel avant elle. Comme d'autres artistes femmes du siècle, 5 m'a-t-on dit.
Cendrillon n'a pas épousé le prince charmant. Le mentor s'est lâchement enfui. La robe de bal a fini en guenilles. Séraphine est prisonnière entre les murs blancs de l'asile de Clermont. Privée de ses travaux noirs, exposée en pleine lumière à tous les regards, Séraphine est coupée de son monde intérieur. Elle est dans l'incapacité psychique à peindre. Paradoxalement c'est le succès qui l'a condamnée.

Il reste une oeuvre magnifique, et un film généreux, combinant le naturalisme (les scènes de la vie quotidienne ont valeur de reconstitution), l'histoire avec un grand H et un certain engagement. Les acteurs sont tous à leur juste place. Le scénario a déjà été primé. On doit la musique, subtile, à Michael Galasso, le compositeur des bandes originales de In the Mood for Love de Wong Kar-Wai, du Tango des Rashevski du cinéaste belge Sam Gabarski, ainsi que du film de Eléonore Faucher, Brodeuses, sorti sur les écrans français en mai 2004.

Aucune connaissance artistique n'est nécessaire pour apprécier tout cela. Par contre on en ressort troublé et enrichi par la dimension poétique. Pour en apprendre davantage sur le film, et visionner quelques extraits, on peut aller sur le site officiel en attendant l'entretien avec le réalisateur qui sera publié demain.

Ou encore aller voir les œuvres grandeur nature au Musée Maillol, 61 rue de Grenelle dans le VII° arrondissement de Paris.

mercredi 22 octobre 2008

courge alors !

Restons dans la gamme des oranges qui a marqué les articles précédents, par hasard ou parce que c'est une teinte d'automne. Célébrons à notre façon le bon goût en retrouvant des saveurs autrefois familières. Et ouvrons avec un peu d'avance le bal des sorcières d'halloween.

Voici deux recettes de saison pour enchanter ce mercredi : Commençons par le dessert avec ce potimarron que l'on va accommoder en crumble. Suivant les marchés on le trouve à un prix variant entre 1,50 et 4 euros le kilo. Alors ouvrez l'œil. C'est un légume extraordinaire parce qu'il est rapide à cuisiner. Le plus difficile c'est de le couper en deux tant il est solide. Après c'est un jeu d'enfant : on retire les filaments du cœur qui emprisonnent les graines (surtout on ne les jette pas, je vous dirai tout à l'heure comment les utiliser) et on le coupe en petits morceaux.

Surtout on ne l'épluche pas, sinon le plat n'aura pas de parfum et vous aurez pesté car la tache est ardue.C'est d'ailleurs la seule "citrouille" a avoir une peau comestible
. Dans l'idéal on utilise un demi potimarron avec deux pommes que l'on fait fondre doucement dans 60 grammes de beurre avec 40 grammes de sucre pour caraméliser le tout. On goute régulièrement (c'est si bon !) et on stoppe la cuisson quand on est satisfait. On prépare le crumble avec 100 g de farine, 80 de sucre, 60 de beurre et 60 g de fruits secs hâchées (noix, noisettes ou pécan).

Après, deux solutions. Soit on transvase le mélange potimarron/pommes dans un plat à gratin, on recouvre de crumble et remet au four pour faire dorer. Soit on on fait cuire le crumble tout seul 15 minutes sur papier sulfurisé au four à 180° en surveillant pour éviter les brûlures. Dans ce cas on répartit le mélange potimarron/pomme dans des assiettes creuses et on recouvre de crumble émietté.

Quel que soit le choix on peut ajouter une boule de glace vanille ou aux noix de macadamia/ Personnellement ma préférence va au lait de coco ... parce que vous en aurez sous la main si vous entreprenez aussi la recette numéro 2. Non seulement c'est délicieux mais c'est joli. La blancheur du lait de coco se détache sur la couleur crème de la pomme qui par endroits se colore de jaune comme si on avait mis du curcuma dans le plat (ce doit être l'écorce de la courge qui provoque cet effet). Et le goût ??? Si on me l'avait fait découvrir les yeux bandés j'aurais juré que c'était de la châtaigne. Alors si vous aimez ne vous privez pas, c'est moins cher et moins fatiguant, parce que la corvée d'épluchage des châtaignes mobilisait toute une soirée la famille entière. Il faut dire que c'était il y a cinquante ans ...

Et maintenant le potage avec cette courge qui n'a pas l'air bête. Là encore on récupère les graines mais cette fois on va devoir l'éplucher. Ensuite on jette dans la sauteuse un beau morceau de beurre, un oignon émincé, un centimètre de gingembre frais, et la courge en petits morceaux. On saupoudre d'une cuillerée à café de curry. On ajoute du bouillon de volaille et du lait de coco dans les proportions de 4 pour 5. On laisse mijoter 20 minutes puis on passe au moulin à légumes. On sert dans de grandes assiettes creuses avec pour agrémenter une tranche de poitrine fumée revenue à sec à la poêle, des pluches de coriandre et quelques graines de courge grillées.

Les graines, une fois nettoyées se laissent sécher une nuit à l'air libre. On les fait ensuite griller au four ou à la poêle jusqu'à ce qu'elles bondissent comme des haricots sauteurs. Après on les décortique patiemment et on les croque nature ou mélangées avec des cachuètes, des noix hachées, une gousse d'ail et du piment ...

lundi 20 octobre 2008

Les huiles et les autres

La Semaine du Goût, édition 2008, s'achève. Invitée à la soirée je m'apprête à me réjouir sans imaginer un instant que les fautes de goût allaient se multiplier.

Le carton d'invitation précisait "valable pour deux personnes" comme il est de bon ton dans les soirées officielles comme au théâtre. C'est tout de même un effort de sortir dans la nuit et le froid, de rentrer tard en RER. Alors c'est plutôt sympathique d'aller "travailler" (parce que cette soirée n'est pas pour moi une simple distraction) en bonne compagnie. C'est un peu du donnant donnant. On accepte de jouer le rôle de la clique (qu'est-ce qu'on nous aura fait applaudir !) à condition de recevoir en échange ... mais quoi au fait ?

Des informations ? Les quelques fautes d'orthographe du dossier de presse n'alarmaient pas la batterie de jeunes filles qui s'en moquaient comme de leur première omelette. On ne peut pas dire que les petits films promotionnels qui ont suivi étaient autre chose que de la communication bien pensée. Si encore chaque nominé y avait eu droit ! Mais seul le gagnant était mis en avant.

Qu'a-t-on appris de neuf ? Que le boucher de la rue de Varenne n'a pas de souci de prix de vente parce qu'il a la chance d'avoir une clientèle qui ne réclame pas de tarifs à la baisse. On s'en serait douté !
Qu'un saucisson pur sanglier, roulé à la main, attend les organisateurs à la boutique ? Inutile de le clamer et de le répéter au micro devant une assistance qui va saliver !

Que le présentateur connait chacun de nous ? (vous avez remarqué, je ne cite même pas son nom, il est suffisamment connu comme çà, je vous donne quand même ses initiales pour vous mettre sur la voie s'il le faut JLPR, pardon JLP, mais c'est vrai que j'aurais envie de couper son nom de famille en deux tellement sa prestation ce soir fut "petite") Il a prétendu un millier de fois qu'il avait sur ses fiches tous nos prénoms, suggérant qu'e nous étions tous des amis. C'est vrai que ce ne sont que ses amis qui furent lauréats. Ce furent les seuls dont il n'écorchait pas le nom. Les autres, il avait bien du mal à lire leur patronyme sur ses fiches, malgré ses lunettes et son bras tendu au maximum ... la presbytie ne facilite pas la vue de celui qui a insuffisamment répété son texte. Les allers retour en coulisses pour se faire souffler la suite furent pitoyables. Il eut beau dire "je maitrise la situation" c'était un marché de dupes ...

Les blagues étaient à la mesure du personnage, de la bouffonnerie. Les allusions aux boissons alcoolisées s'amplifiaient à mesure que la soirée avançait. Superflu de nous confier que son apéritif préféré est l'americano, tout le monde le sait déjà. Inutile de nous dire que le champagne débordait en coulisses, je m'en étais déjà rendue compte l'an dernier alors que l'ivresse d'un invité littéraire était patente. Au moins, cette fois-ci il ne sera pas entré inopinément sur scène avec la coupe à la main ...

Que reste-t-il de ce moment ? Des souvenirs musicaux ... à défaut d'avoir réjoui nos papilles, nos oreilles ont été bien remplies par la fanfare des Beaux-Arts.


Que dire de ceux qui sont venus remettre les prix aux amis de JLP ? Pas de ministre cette année, on aura compris que le monsieur (l'organisateur s'entend) était vexé. Mais les compagnons de table étaient là, fidèles. Les voisins aussi. C'est étonnant : ils habitent tous dans le même quartier, fréquentent le même marché, achètent (achètent ?) les mêmes produits ... c'est sûrement qu'ils ont tous les mêmes goûts. Et c'est là que je suis déçue, très déçue, parce que justement je comptais sur ces personnages influents pour me faire découvrir des nouveautés, ou pour réhabiliter des produits oubliés.

Je ne les mettrais malgré tout pas tous dans le même panier. Il y eut Yves Calvi, plutôt mal à l'aise par la logorhée de son copain, qui essaya de faire bonne figure. Il y eut Catherine Jacob qui resta digne et impassible quand on lui amena des choux à la crème. Croyait-on qu'elle allait s'empiffrer en direct en remerciant ? C'est peu de considération pour cette dame !

Il y eut surtout Alexis Gruss, confondant de sincérité. Voilà un homme qui aurait des choses à nous raconter sur la vie, sur la cuisine, sur les découvertes gastronomiques qu'il a faites sur les routes. Je gage qu'il lui est moins difficile de dresser un cheval sauvage que de parvenir à garder le micro pour nous livrer une des meilleures recettes de sa maman. Écoutons-le un instant : coupez en deux des petits melons de Cavaillon chauffés par le soleil de septembre, déposez-y des grosses mûres noires cueillies au retour de la pêche, arrosez d'un trait de muscat de Beaumes-de-Venise, et régalez-vous en famille devant la caravane.

Car JLP est incontrôlable. Il ne craind pas les doubles injonctions. Son discours fut constamment à double sens. Il célèbre mais il écorche. Il nous invite mais il ne s'adresse qu'au parterre. Il connait tout le monde mais il ignore la corbeille. Il se veut dénicheur mais il n'honore que ses amis. (vous me direz que les gens qu'il célèbre sont devenus ipso facto ses amis, soit). Il fait le timide mais il cabote. Il esquisse un pas de danse en s'excusant.

Quelle misère ! Sa fille a bien raison quand elle le prie d'arrêter ses simagrées.

Voici enfin le clou de la soirée. Ils sont tous rappelés sur scène pour la photo. Avec au milieu les deux lauréats de la MAAF. Pour leur travail de réconciliation entre le goût et la santé. On aimerait en savoir plus sur le challenge et sur les critères de sélection de cet assureur, nouveau venu dans l'aréopage des partenaires prestigieux de la manifestation.

Ne me demandez pas qui sont ces personnes. Je n'ai pas eu le temps de noter. Ceux-là ne sont pas (pas encore) de la confrérie ... J'aurais bien voulu les rencontrer à la fin. Mais il aurait fallu que j'accompagne le gratin, ce dont je n'avais absolument pas envie cette année ... J'ai oublié de vous dire : les "invités" dont la présence n'était pas souhaitable au-delà du dernier salut étaient badgés d'une gommette jaune sur le revers de leur veston. C'était tellement délicat que la décoration fut retirée illico par plusieurs à qui elle rappelait de mauvais souvenirs. Par solidarité j'ai décollé ma gommette blanche et m'en suis tenue à la partie officielle de la soirée.

Je ne vous en dirai pas plus non plus sur ceux qui furent distingués en tant que "talents du goût". Je ne remets pas en cause leur qualité qui doit être immense mais l'art et la manière dont on les a mis en lumière. Que les artisans mouliniers fournisseurs d'huiles vierges me pardonnent le mauvais jeu de mots du titre du billet. C'était trop tentant pour une ex-orléanaise, déçue par le dédain de JLP à l'égard du vinaigre. Que voulez-vous, on n'attrape pas des mouches avec ... Peut-être reviendrais-je un jour sur l'un ou l'autre dans un autre contexte. S'il m'est donné de les "rencontrer pour de vrai" car je n'ai pas participé aux débordements gastronomiques qui ont suivi. Quitter dégoutée ce soir le théâtre Edouard VII était un comble.

Mais que JLP se rassure : je n'ai pas besoin de m'exclamer, comme dans la pub, que je l'aurai puisque je l'ai eu !!!!

mercredi 15 octobre 2008

Terrien t'es beaucoup

La Piscine-Théâtre Firmin Gémier accueillait le dernier spectacle de Yannick Jaulin au titre apparemment simple de Terrien que les spectateurs parisiens avaient découvert au Théâtre national de Chaillot la saison passée.

Sur scène, des jouets et un train de bois échoués dans un vaste rectangle de sable blanc évoquent les squares urbains où s'amusent les enfants. De vastes toiles, blanches elles aussi, pendent des cintres comme des paravents, se détachant sur un fond noir, illustrant des façades d'immeubles dans la nuit.

Yannick Jaulin descend les marches entre les gradins en se glissant parmi les spectateurs en retard. C'est formidable d'imaginer le chemin que vous avez fait pour arriver jusqu'ici ... pour vous retrouver coincés les uns à coté des autres, avec chacun moins de place que dans un avion, serrés comme les poules pondeuses de batterie de Pougne-Hérisson... le désormais célèbre village des Deux-Sèvres dont l'artiste est originaire et qui est inévitablement cité dans tous ses spectacles. Il semble sincèrement heureux qu'on se soit décidés à nous rassembler pour écouter une histoire (même déroutante) pour qu'après on vive mieux ensemble. Le ton est donné sur un double mode : humoristique, comme toujours, mais également philosophique.

Il suggère au directeur du théâtre de personnaliser nos places, comme autrefois les bancs d'église, avec notre nom d'abonné et une tablette pour poser, non plus le missel mais le portable qu'on aura pris soin d'éteindre.

Une fois qu'il aura sauté à pieds joints dans le sable les jeux de lumières feront de nous des "etoumsis", éblouis, aveuglés puis éclairés par les idées revues et corrigées, touillées dans le chaudron où chacun peut renaître.

Il serait périlleux de chercher à relater l'histoire. Il faudrait relire le texte initial et revoir le spectacle une paire de fois pour être à peu près certain de ne pas trahir l'auteur.

Je dirais seulement que les mots s'entrechoquent, que l'on ne comprend pas tout, même quand le texte s'imprime sur les toiles comme les sous-titres d'un spectacle en V.O. Qu'il est bien difficile de "déploter la p'tite p'lote de laine" embrouillée de l'histoire personnelle de Yannick Jaulin, de cauchemar en cauchemar, de drames en drames, vécus comme autant de morceaux épars qui vont s'illustrer en projections vidéo sur les toiles du décor.

Sur scène, l'artiste est conteur, interprète, danseur, réalisateur ... jonglant d'une technique à l'autre. L'emploi de micro-caméras et la démultiplication des images tournées en direct mélangées à des films d'archives confèrent un sentiment étrange, à la fois familier (nous reconnaissons certains épisodes diffusés en leur temps aux informations nationales) et distant comme l'étaient les projections orchestrées à la Factory par Andy Warhol dans les années 80.

On aimerait pouvoir rire de son exercice de conjugaison : je garroche, tu garroches, i garrochons, la collectivité garroche le bouc émissaire dans le désert ! de ses blagues comme celle où pour être certain d'être couché sur un testament le frère va s'allonger dans le lit du mort et dicter lui-même ses volontés au notaire appelé en extrême urgence, de l'apparition de la fée de la Gâtine venue exaucer le terrible vœu qui pourrait enfin être funeste au voisin jaloux qui obtient systématiquement le double. Eh bien qu'on me crève un oeil !

Tout au long du spectacle on se sentira alternativement proche et lointain. C'est que le père Poteuil, l'abbé Sorin et tous les autres sont peu rassurants ... et même Bobby, l'ami imaginaire, qui est probablement un double schizophrènique. Quand on pense avoir saisi le message voici qu'il nous échappe. Yannick Jaulin nous alerte : nous sommes en dissonance cognitive. Allons nous persévérer longtemps à mettre de côté ce qui ne cadre pas avec nos convictions ?

C'est une forme d'aveuglement que de penser que le monde va pouvoir continuer à vivre au-dessus de ses moyens, que les ressources sont infinies, bref que tout va bien ... alors que l'âge de la pénurie est en train de revenir. Ce n'est pas le contexte de crise avéré qui affleure depuis quelques semaines qui va se poser en contradicteur.

Yannick Jaulin explore la notion de territoire, du territoire intérieur comme du territoire extérieur. En sortant parfois des frontières du bac à sable il interroge notre rapport au monde, à la volonté que nous avons, nous habitants de la Terre, de nous l'accaparer. Cela remonte loin. Au mythe de Caïn et Abel. Caïn le sédentaire qui tue Abel le nomade, comme à l’intérieur de nous, l’angoissé tue le pacifique, celui qui a peur de manquer tue celui qui saurait vivre de pas grand-chose.

C'est pourtant vrai que sous couvert de civilisation l'homme a pris le pouvoir, affirmé sa propriété sur tout usus, fructus et abusus. Qu'il est bien difficile de vivre en paix même au sein de sa propre famille. Que lorque le divorce menace c'est la véranda, l'enfant et la croisade sur le Nil qui vont disparaître à l'horizon. Que le délire de malades orchestré dans la secte du Temple solaire a bel et bien existé. Que des gens gentils comme vous et moi se sont lancés dans un rituel de mort.

Gentils comme vous et moi ... vraiment ? pour de vrai ?

Yannick Jaulin se présente comme un conteur militant, convaincu que dès qu'on arrêtera de raconter le monde celui-ci disparaitra. Cric, crac, le voilà reparti après avoir mis la clé dans son sac, laissant Bobby seul en scène. Seul avec la question qu'il nous pose : que va devenir l'enfant qui, petit, trouvait le bonheur en jouant à sauver le monde et qui, une fois grand, serait malheureux de ne pas réussir à le faire...

Pour suivre l'actualité de Yannick Jaulin, son site et son blog ici
Et pour celle du Théâtre

samedi 11 octobre 2008

OUPS

Le "TFG" c'est aussi un espace Cirque qui existe depuis 4 ans à Antony (92), dans le quartier Pajeaud. Je viens d'y assister à un spectacle de cabaret volant. Du grand art! Vraiment!

Je voudrais tout de suite vous recommander de ne pas le louper. Oups, vous auriez fait une belle bévue. Et je ne serai pas la seule à en faire les louanges parce que les longues minutes d'applaudissement qui ont retenti comme une fanfare en disaient long sur le plaisir ressenti par les spectateurs.

Pourtant le titre ne m’inspirait pas. J’avais envie de légèreté, de poésie, d’enchantement. Cette interjection alsacienne lancée en guise d’excuse suggérait une bouffonnerie. Mais je voulais bien être bonne pâte et me laisser embarquer avec confiance sous le chapiteau.

Le public était venu nombreux qui se serrait sur les gradins. C’était bon signe. Çà sentait le sable chaud. Il en arrivait encore… On marchanda la coupure de la soufflerie contre la libération de quelques places supplémentaires sur un banc.

Les scénettes se sont enchaînées sans relâche en faisant voler en éclats les codes du cirque, du théâtre et de la pantomime.

Les experts se querelleront : c’est peut-être du cabaret (plusieurs numéros auraient leur place dans l’émission télévisée de Patrick Sébastien, le Plus grand cabaret du monde) ou du grand guignol en chair et en os. J’y ai vu un style particulier que je qualifierai de théâtre muet. On sent une filiation avec le cinéma muet (avec par exemple la présence du piano joué « en direct » pour sonoriser les scènes dramatiques). Multiples sont les références aux cultures allemande, espagnole et italienne. Constantes sont les allusions aux années 30 et aux longs voyages transatlantiques.
Sauf que dans le monde imaginaire de Max et de Maurice rien ne se passe comme prévu. La tour de Pise se tient droite. La jeune fille a les yeux grands ouverts sur les lumières de la scène. Son Charlot est un acrobate accompli qui fait des nœuds à son rideau avant d’y grimper. On flingue à tour de bras des cow-boys de fiction. On coupe les femmes en quatre. On lance des couteaux dans des têtes de chou. On se défie et on surenchérit. Le comique de répétition fonctionne à merveille et dérape … comme prévu en nous révélant les coulisses des tours de magie pour nous prouver que tout est calculé. Même l’incendie de l’aéronef en plein vol.

Entre temps on se balance, on s’envoie en l’air, on se prend pour Icare, ou pour Popeye, on se contorsionne, on s’échange des massues, on fait danser le balai, on triche au bonneteau, on fait faire de la gymnastique à un coq et sa poule, on roule à vélo, on scie (musicalement parlant) et on joue à faire la cuisine avec autant de bonhomie que les mitrons du dessin animé La belle et le clochard. Quel cirque !



Comme dans la chanson de Charles Aznavour, ils sont comédiens, magiciens et musiciens. Ils peuvent fanfaronner : leurs airs résonnent joyeusement comme une opérette.

Les sept compères s’en donnent à cœur joie et chantent en chœur les morceaux composés par Cyriaque Bellot.



M et M, deux lettres entrelacées au fronton du décor. Voilà les initiales des fondateurs de la compagnie, Max et Maurice, alias Antoine Deschamps et Emmanuel Gilleron, deux artistes qui font la paire pour s’accorder depuis plus de vingt ans comme une main gauche avec une main droite… A chaque apparition, le premier se tient toujours coté Jardin et son acolyte coté Cour. Quand on pense leur numéro terminé nous ne sommes pas au bout de nos surprises et ils nous étonnent encore et encore.

Impossible de rester insensible et les spectateurs ne ménagent pas leurs applaudissements tout au long du spectacle.
Les adultes sont bluffés. Les enfants sont épatés. Les visages expriment l’étonnement avec jubilation :
Ah, c’est les policiers de tout à l’heure …
Oh, c’est trop beau !
Il est tout léger …
C’est pas possible de faire çà !
Mais elle est plus là !

On peut gager que des vocations sont nées ce soir. Plusieurs petites filles ont sollicité Sandrine Colombet, la seule femme de la troupe (sur scène) pour glaner des conseils pratiques et technique sur son métier de contorsionniste.

OUF, les gens ne sont pas blasés et la qualité fait encore recette. Les prochaines soirées vont se jouer à guichets fermés. OUPS ! Mais il resterait quelques places pour la représentation de mercredi 15 octobre. Coup de chance, c’est à 15 heures, un horaire raisonnable pour venir avec des enfants.

Sinon, vous devrez aller jusqu’à l’Ecluse, à La Souterraine, dans la Creuse (les 5-6 décembre) ou à Montargis (13-14 décembre). Après il sera trop tard … Cela fait trois ans que le spectacle tourne et un jour viendra où …

Les comédiens auront démonté leurs tréteaux
Ils auront ôté leur estrade
Et plié les calicots
Ils laisseront au fond du cœur de chacun
Un peu de la sérénade
Et du bonheur d'Arlequin
Demain matin quand le soleil va se lever
Ils seront loin, et nous croirons avoir rêvé

Oups, çà alors …

Pour en savoir plus sur la Compagnie et les artistes allez jeter un œil sur leur site.
Et je vous rappelle celui du Théâtre Firmin Gémier-la Piscine-espace Cirque

vendredi 10 octobre 2008

POUR CONTINUER A VOIR LA VIE EN ROSE


Plusieurs blogs canadiens dont celui de Diane, ont entrepris de relayer une campagne d'information en faveur du dépistage contre le cancer du sein. En France, c'est par Claudia que j'ai eu connaissance de ce mouvement.
C'est véritablement terrible d'apprendre que 50% seulement des femmes de 50 à 74 ans font une radio des seins régulièrement alors que même si ce n'est pas agréable ce n'est vraiment pas un examen pénible. En tout cas comparativement au risque encouru.

Je ne suis pas sûre d'avoir le pouvoir de persuader beaucoup de monde de faire attention mais s'il y a au moins une personne qui va se décider à faire une mammographie je n'aurai pas perdu le temps que cela m'a pris d'écrire ces lignes (et surtout celui, plus long, de composer l'illustration). On se demande parfois à quoi servent les blogs. Voici une des réponses possibles.

Et puis je voudrais étendre le message canadien au dépistage de toutes les maladies cancéreuses que vous propose votre Caisse d'Assurances maladie. N'ATTENDEZ PAS ! Je sais bien que l'être humain croit qu'en n'y pensant pas on évitera les ennuis. (Et je n'échappe pas à la règle : j'ai une lettre à ce sujet qui attend, coincée devant mon ordinateur depuis ... allez j'avoue, je regarde la date ... 30 janvier 2008, ... à vue de nez j'aurais dit 2 mois, ...mais promis, juré, craché, je m'en occupe). Ce n'est pas de prendre rendez-vous avec le médecin qui rend malade ! Même les hypocondriaques (ceux qui se croient constamment atteint de tel ou tel virus) le savent... Ce que j'ai aimé dans l'idée canadienne c'est de choisir de communiquer de manière optimiste en demandant aux bloggeurs de composer une mosaïque rose et d'ajouter le logo désormais célèbre avec le ruban rose.

Alors pensez-y. Dès que vous verrez du rose, demandez-vous ce que vous avez fait pour faire progresser la statistique dans le bon sens.

mercredi 8 octobre 2008

Anne Fine, une auteure enthousiasmante

Vous la connaissez sans aucun doute. Si je vous dis que madame Doubtfire est née de sa plume … (interprétée par Robin Williams au cinéma, par Michel Leeb au théâtre). Qu’elle écrit alternativement aussi bien pour les adultes que pour les enfants …

Rencontrer un écrivain est une chance rare dont je ne vais pas me priver puisque l’Ecole des Loisirs a eu la gentillesse de m’inviter. Découvrir un visage n’est pas l’essentiel : une jolie photo suffirait. Mais faire connaissance avec une belle personnalité est un bonheur pour lequel je suis toujours partante. C’est en quelque sorte enrichir l’écrit par l’oral. Surtout avec une anglaise qui parle français, même si elle s’en défend en demandant d’avance de lui pardonner la « mutilation de notre langue si ravissante ».

Sa lecture à haute voix d’un extrait d’Yvan le terrible (publié cette année) fut savoureuse. Nous avons pu vivre en direct son humour ravageur et sans bornes. Depuis sa façon de prononcer le nom du personnage de l’enseignant (M. Hardy) en aspirant le H plus qu’il n’est nécessaire, comme le faisait Laurel en pleine crise d’épouvante. Par ses gestes de mains qui moulinent sans cesse l’espace. Par ses rires profonds. Par ses yeux pétillants. Sans compter les lapsus qu’on ne peut s’empêcher de souligner. On entend : tout mourra en premier ! alors que le héros ne menace de prime abord qu’une seule personne (tu).

Geneviève Brisac, son éditrice d’Anne Fine à l’Ecole des Loisirs, impulse l’interview avec énergie et malice. D’abord rassurante sur le fait que les questions intimes ne seront pas abordées puisque les anglais ont horreur de se répandre en confidences elle ne cessera néanmoins de la pousser sur le terrain de sa vie privée.
A l’instar de Boris, l’interprète qui ne peut traduire toutes les paroles d’Yvan, Jérôme Lambert tente de nous restituer l’essentiel. Anne Fine n’en perd pas une miette et n’hésite pas à reformuler sa pensée, en anglais ou en français, pour être certaine de se faire bien comprendre.

Tous les écrivains ont vécu une enfance particulière qui alimente souvent leur production littéraire. Anne Fine n’échappe pas à la règle et nombre de ses romans sont inspirés de faits réels. Mais ce qui est différent avec elle c’est l’analyse qu’elle fait de la place de l’école par rapport à la famille.

J’ai appris que le ministre de l’Education Nationale remet en question la scolarisation à 2 ans (en dépit de toutes les analyses prouvant combien elle est essentielle en termes de socialisation et d’apprentissage du français dans les zones d’éducation prioritaire). Dans ce contexte critique le témoignage d’Anne Fine a dû mettre du baume au cœur des enseignants présents cette après-midi là.
Avec cinq filles à la maison, c’était très bruyant. Le foyer était plein d’angoisses et de tensions. J’ai donc adoré l’école. J’y ai cultivé le goût de la solitude.
Scolarisée avec deux ans d’avance, elle apprend à lire à l’âge record de 3 ans. Difficile de savoir si c’est par simple don ou par nécessité vitale, pour son plaisir ou pour raconter des histoires à ses sœurs, ce qui est le meilleur moyen d’avoir le calme en bonne conscience.
Je ne peux pas me souvenir de ne pas avoir lu. Lire c’est imposer la paix. Ecrire c’est pouvoir être tranquille.
Ce n’est pas Anne Fine qui se plaindrait des exercices imposés par ses professeurs. Elle se plie de bonne grâce à leurs exigences parce qu’elle perçoit très vite le bénéfice qu’elle pourra en retirer. Elle explique sa facilité à écrire par un entraînement scolaire intensif.
Notre professeur réclamait le silence absolu pendant une heure pour pouvoir nous surveiller tout en corrigeant ses copies (et, je présume, ne plus rien avoir à faire à la maison le soir). On avait une rédaction à faire presque tous les jours. J’ai appris qu’on pouvait écrire sur n’importe quel sujet.
Quant à son talent, là encore, elle invoque avec modestie un contexte particulier.
Pour être un génie, il faut avoir eu une mère géniale qui n’a pas pu s’exprimer. La mienne était très intelligente. Malheureusement elle fut retirée du lycée du jour au lendemain ayant atteint l’âge légal de travailler. C’était 6 semaines exactement avant de passer l’équivalent du Bac mais ses parents n’avaient pas d’autre choix.
Anne Fine fait une analyse positive. Au lieu de s’apitoyer sur cette mère probablement bi-polaire (alternant action et dépression dans des cycles maniaco-dépressifs) ou de se plaindre elle minimise son mérite personnel :
Quand on est élevé dans la critique systématique on est obligé de s’élever (un psy se régalerait de la formule). Je lui dois énormément. Elle a inspiré mon travail même si je n’ai raconté sa vie qu’après sa mort. Ma mère avait un regard aigu jugeant impitoyablement tous les évènements et toutes les personnes. Pendant longtemps j’ai cru qu’il était normal d’afficher une parfaite politesse sociale avec ses invités et d’attendre leur départ pour dire ce qu’on pensait d’eux sans plus de retenue. (à ces mots on revit le sketch de Sylvie Joly critiquant avec son conjoint une soirée sur le trajet du retour en voiture) L’atmosphère n’était pas légère : j’ai été une enfant angoissée et je me ronge encore les ongles jusqu’au sang.
Le mari d’Anne Fine est prof de philo et son travail l’a envoyé aux USA pour une mission qui devait durer six mois. Au bout de sept ans le mal du pays est trop intense, Anne Fine n’en peut plus et lance un ultimatum : elle lui accorde un an pour rentrer. De bonne grâce, il écrit des dizaines de candidatures, mais il va « oublier » de les signer et de les poster. Après deux ans d’aller-retour entre les deux pays (décidément Anne Fine est conciliante dans ses exigences), elle reste définitivement en Angleterre, souvenir dont l’évocation rosit son visage : Mon divorce a joué un rôle décisif dans le fait d’assumer d’être un écrivain professionnel.

Ses livres sont des comédies où la vie de ses personnages ressemble beaucoup à la sienne. Nombre de ses personnages écrivent, même les animaux (cf. Journal d’un chat assassin).
Mes quatre premiers romans ont très clairement été écrits sur et pour moi avant que je ne m’intéresse aux faits de société.
Ainsi Bébés de farine a été écrit à partir d’un fait divers : une école américaine affichant un taux élevé d’élèves enceintes avait eu l’idée d’utiliser des sacs pour apprendre à prendre soin de leurs futurs enfants.
Anne Fine ne tarit pas non plus de louange à l’égard des bibliothécaires, ce qui a réjoui le cœur des professionnels présents cette après-midi là. Pourtant elle est critique sur les motivations des auteurs :
Soit un livre est vrai et sincère, soit il ne vaut pas le prix du papier sur lequel il est imprimé. Je pense qu’il y a des livres qui vous changent la vie. Vos yeux se décillent. Vous vous rendez compte que vous n’êtes pas seuls à éprouver de (mauvais) sentiments. Et il n’y a pas d’âge pour cela.
Anne Fine nous confie alors son engagement le plus récent, contre l’absurde idée de certains éditeurs anglais de mentionner, sur les quatrièmes de couverture, une fourchette d’âge pour en recommander la lecture. Soit-disant que la vente en sera améliorée dans les supermarchés … Imaginez qu’on réserve le Petit Prince de Saint-Exupéry aux 7 ans et +, je ne suis pas certaine que je l’aurais ouvert.

Avec Internet, un contre-pouvoir peut vite gonfler comme un orage contre de telles absurdités. Philip Pullman, bien connu pour la série de la Croisée des mondes, (adapté au cinéma il y a un an, souvenez-vous de l'affiche ) a été le premier à s’opposer, rejoint par 800 auteurs-illustrateurs parmi 4500 signatures, plus une, puisque j’ai signé l’engagement dont l’adresse web n’est d’ailleurs pas facile à dénicher car il ne faut pas ajouter les 3w habituels. La voici : http://notoagebanding.org/

Évidemment c’est un site anglais, où les bilingues sauront lire P. Pullman et A. Fine « dans le texte ». Mais les francophones pourront s’informer sur cette page que j’ai trouvée en français. J.K. Rowling, la créatrice de la série des Harry Potter fait partie du groupe.
Et pour signer la pétition il suffit d’envoyer un mail à signup@notoagebanding.org
Je peux envoyer un texte adéquat en anglais à ceux d’entre vous qui le souhaiteraient. Ce n’est pas dans mes habitudes d’utiliser le blog pour relayer de tels messages mais je ne me l’interdis pas. C’est un moyen -aussi- d’exercer une influence sur les choses, d’une manière peut-être plus réactive qu’un bulletin de vote.

En féministe convaincue, Anne Fine mène d’autres combats. Il n’y a pas de petite victoire à ses yeux et ses personnages masculins sont obligatoirement « modernes », jugez plutôt : Dans mes livres tous les hommes savent faire la cuisine.

Et quand Anne Fine écrit c’est alternativement la femme, le parent, l’écrivain et le citoyen qui s’expriment. La route des ossements (2008) est un livre contre la guerre, portant un message d’éveil de la conscience politique.
Malgré les déclarations de Tony Blair, le peuple britannique refusait l’engagement de leur pays en Irak. On se souvient des manifestations londoniennes de 2 millions de personnes contre cette guerre qui a été menée en nous faisant croire qu’elle allait permettre une meilleure société. Alors qu’on ne peut jamais rien gagner à faire la guerre, quand bien même on aurait une seule bonne raison.
Son discours est clair : l’écriture n’est pas une thérapie. Mais on vit mieux en écrivant et cela aide à surmonter les échecs. Gageons qu’elle dénoncera encore longtemps la méchanceté, la bêtise et l’hypocrisie familiale ou sociale.

mardi 7 octobre 2008

LECTURES DE RENTREE

Être invitée à une présentation de la rentrée littéraire a trois conséquences :
  1. j'en écris un compte-rendu aussi fidèle que possible, en essayant de maintenir à distance raisonnable les opinions des bibliothécaires puisque je n'ai alors aucun avis personnel sur aucun titre,

  2. je me précipite pour lire les livres qui m'ont le plus tentée et qui sont disponibles (vous aurez donc compris le silence du blog depuis plus d'une semaine)

  3. je me sens ensuite redevable d'un rapport. Devoir dont je vais m'acquitter avec humour et légèreté car je ne me sens pas du tout l'âme d'un critique littéraire. Ma seule compétence est d'avoir -ou pas- été touchée par un écrit.

J'aime l'effervescence étouffée des bibliothèques, les commentaires échangés à mi-voix avec des inconnu(es) qui, au fil du temps, le sont de moins en moins.

Cela ne me gêne pas du tout de ne pas conserver les livres que j'ai aimés. Cela me plait de constater qu'un autre lecteur s'empare du titre que je viens de ramener. L'idée qu'un livre soit condamné à une lecture unique me désole.

Cela ne m'ennuie pas davantage de devoir attendre le retour d'un roman pour pouvoir l'emprunter à mon tour. Cela fait partie du plaisir. Le choix est si vaste que je ne suis jamais frustrée.

Depuis la rentrée j'ai lu, (ou du moins commencé) 6 romans. N'imaginez pas que je bénéficie de privilèges pour avoir pu en détenir autant. C'est "tout simplement" que je suis abonnée dans trois bibliothèques. Cela multiplie les occasions.

Saules aveugles, femme endormie, d'Haruki Marakami , un livre écrit en 2005, publié chez Belfond en 2008. C'est un recueil de nouvelles en marge de la réalité. J'ai beaucoup aimé le second texte (le Jour de ses vingt ans) qui m'a rappelé l'atmosphère des histoires extraordinaires d'Edgar Poe. Mais je n'ai pas réussi à entrer véritablement dans les suivantes. N'étais-je pas d'humeur ? Ou influencée par la crainte exprimée par les bibliothécaires que la traduction ne soit pas suffisamment excellente pour restituer l'atmosphère voulue par Haruki Marakami ?

J'ai fini par lâcher le livre pour en ouvrir un autre.


Sur la plage de Chesil de Ian McEwan, chez Gallimard, m'a rassurée sur mon aptitude à lire. Je l'ai commencé par bonheur un dimanche, ce qui m'a permis de le terminer le soir-même.

Ce récit entrecroisé entre fiction et compte-rendu socio-historique de l'Angleterre encore puritaine des années 60 se lit d'une traite. Rien ne se passe comme prévu et pourtant le drame est inéluctable dès les premières lignes. On imagine très bien l'adaptation cinématographique qui en sera sûrement prochainement faite.

Twist m'a également énormément plu. Au début c'est vrai que l'on a un peu de mal à comprendre qui est qui et quels sont les liens qui unissent les personnages. C'est l'histoire d'un rapt et nous sommes nous aussi sous l'emprise de la trame de l'histoire qui se lit chapitre après chapitre comme on suivrait un feuilleton. L'auteur excelle dans l'art de la description mais c'est surtout pour le sujet traité (le syndrome de Stockholm, c'est-à-dire une forme d'attachement de la victime à son bourreau) que j'avais choisi le livre.

Je ne saurais dire si c'est réfléchi chez Delphine Bertholon mais le premier acte de résistance de la jeune kidnappée est de désigner son ravisseur par une seule lettre. Réduire son identité à l'initiale de son prénom est déjà un signe de rébellion. Ensuite on relève des traces de mépris (p. 69 : D'après moi, R n'est pas très malin. Il n'est pas très beau non plus). On croirait que la jeune fille va vite se sortir de là. Sauf que c'est comme avec un ours : on le croit pataud alors que c'est l'animal le plus dangereux au monde. On sent que l'héroïne pourrait perdre la raison tant ses sentiments oscillent entre les extrêmes. (p. 93 J'essaie bien de transformer les larmes en méchanceté mais cela ne marche pas). Alors, troisième atout : obtenir un cahier et y écrire pour ne pas sombrer. (p. 72 : Ecrire à ton intérieur, c'est la seule chose qui me fasse du bien) Parce que la jeune fille déprime, évidemment. Elle a, nous dit-elle "le moral au fond des Converse". Ce qui est complexe c'est que sa grande intelligence ne lui est pas d'un véritable secours parce qu'elle a pour conséquence de trop intellectualiser les choses : je m'en veux mais j'arrive pas à lui faire du mal (p. 366). Sa capacité d'analyse l'aveugle : elle croit que la raison l'emportera alors que ce qu'elle vit est du domaine de l'irrationnel. Elle s'illusionne en appréciant d'avoir la capacité de vivre une expérience hors du commun, malgré le prix payé de la souffrance psychique. Les années passent et elle finit par comprendre que pour s'en sortir, au sens propre comme au sens figuré, il va falloir qu'elle admette qu'ils ne partagent pas les mêmes valeurs. Elle va réaliser qu'il lui ment, donc qu'il triche et qu'elle n'a que cette solution pour le piéger à son tour et se libérer. Autrement dit qu'elle ne pourra se sauver qu'en usant de la ruse. Le renversement d'opinion s'accorde parfaitement avec le titre (twist) qui fait écho au prénom de la fillette (Madison).

Les pages du journal tenu par la jeune fille alternent avec des lettres fictives, écrites par la mère, totalement bouleversante : j'ai pas besoin de pilules, j'ai besoin de toi. Ou encore (p. 12) j'essaie de m'intéresser aux toutes petites choses pour moins penser aux grandes. On lit aussi le récit d'un ami écrit a posteriori. On aimerait tant qu'à faire connaitre aussi le point de vue du ravisseur mais on n'apprendra rien de lui ni de ses motivations, comme si ce n'était pas le sujet. La fin du livre demeure assez énigmatique même si on devine qu'il n'y a pas de totale happy end.

Le roman évite l'écueil de la sensiblerie. Le ton est juste. Les personnages sont attachants et on ne se pose pas la question de savoir si c'est vrai ou vraisemblable. Pas plus qu'on ne s'était demandé si No avait vraiment existé (cf. No et moi de Delphine Le Vigan, un livre qui appartient à la même veine).

L'accordeur de pianos de Pascal Mercier, chez Meta-Editions s'ouvre sur trois citations qui résonnent comme trois petites notes de musique prometteuses. Après, c'est plus difficile. Nous étions prévenus : il fallait passer le cap des 100 premières pages. C'est vrai qu'il faut se concentrer pour entrer dans la narration et qu'on se dit à plusieurs reprises qu'il serait temps qu'on y voit un peu plus clair. Malgré ma bonne volonté j'ai été distraite de cet effort par un bouquin d'un nouveau genre : un bio-roman, qui arrivait au bon moment pour me divertir. Trop de mauvaises nouvelles m'avaient donné le bourdon (comme disait ma grand-mère) et entamaient mon capital de bonne humeur. Je n'ai pas renoncé à l'ouvrage de Pascal Mercier mais ai juste différé la suite.

La cellulite, c'est comme la mafia, ça n'existe pas, de Pulsatilla, publié au Diable Vauvert, a provoqué des éclats de rire à répétition dès les premières pages. Impossible dans ces conditions de refermer le livre. C'est le genre d'ouvrage que vous n'avez même pas envie de lâcher le temps de monter un escalier malgré le risque encouru. S'il faut le catégoriser je dirais que c'est une sorte de version italienne du Journal de Bridget Jones dans une écriture plus fluide et davantage imagée, libre de toute censure. Plus efficace pour vous remonter le moral qu'une boite entière de Prozac, et beaucoup moins dangereux pour votre santé. Pour vous en convaincre, écoutez l'auteur parler de son travail d'écriture ici.


Après cela on peut envisager d'entamer le Soldat et le gramophone de Sasa Stanisic dont Laurent Ruquier, dithyrambique, se plaignait avec humour sur Europe 1 qu'il allait falloir s'entrainer à prononcer le nom (Sacha Stanichitch) parce qu'il va devenir forcément un auteur qui va compter.

Vivifiant, intelligent, ce premier roman est salué par tout le monde à juste titre.


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