lundi 7 mai 2018

Les Fourberies de Scapin par la Cie de L’Illustre Théâtre

La Cie de L’Illustre Théâtre dirigée par Tigran Mekhitarian a choisi Molière pour montrer ce dont elle est capable. Elle s'est emparée des Fourberies de Scapin pour en faire une adaptation qu'elle revendique moderne et déjantée, généreuse aussi. 

L’histoire se situe aujourd’hui : un groupe de jeunes se retrouve confronté à un drame qui transformera chacun d’eux en la personne qu’il rêve de devenir. Parmi eux, un Scapin facétieux aidera ses compagnons à résoudre avec ruse et humour leurs intrigues amoureuses, tout en réglant ses propres comptes avec les pères et les maîtres tyranniques.

Le texte classique est néanmoins là, à peine a-t-il subi quelques petites coupes.

C'est toujours une comédie menée au pas de course par un Scapin (Sébastien Gorki) facétieux qui aide ses amis à résoudre avec ruse et humour leurs intrigues amoureuses tout en réglant les comptes avec les pères et maîtres tyranniques.

Mais ce sont aussi des dialogues enrichis par l'expérience que la jeunesse d'aujourd'hui a acquise dans les cités où le drame n'est jamais très loin.

Il faut aller les voir sans tarder parce que dans 10-15 ans ils n'auront plus le même âge. Ils feront encore du théâtre, mais ils le feront autrement. Pour l'heure le message le plus essentiel est de faire un théâtre qui ne soit pas élitiste et qui parle aux gens efficacement, cultivés ou non, immigrés ou français de souche, libres ou détenus ... Surtout tous ceux qui ne vont pas (ou plus) au théâtre.

Le spectacle a remporté un vrai succès en Avignon l'été dernier. La bande était portée par l'envie de faire rire, même si personne n'était prêt à faire des concessions par rapport au fil blanc tracé par Molière.
Depuis, ils ont terminé une première tournée et abordent ces six représentations programmées à l'Epée de bois avec le souhait de se recentrer sur l'histoire et le drame qui est sous-jacent à la comédie. Ils ont déjà plus de maturité et les filles ont davantage de place sur la scène.

La salle de pierre, vaste et imposante, semble conçue pour eux. Quelques dates y sont programmées pour que le public parisien puisse découvrir à quel point Molière demeure contemporain et susceptible de booster le potentiel créatif d'une bande de jeunes nourris par le rap et le rythme.
Il faut se laisser vaincre
Et avoir de l'humanité.

Le metteur en scène ne cache pas son amour pour Molière dont l'intention est claire et évidente, faisant de ce théâtre là une valeur sure. Cela ne l'empêchera pas de commencer à réfléchir bientôt à son futur spectacle, l'Avare.
Pour l'heure il se consacre entièrement aux Fourberies. Le spectacle a bougé depuis Avignon et il y a fort à parier que beaucoup de choses seront différentes l'an prochain quand la troupe prendra ses quartiers de printemps au Théâtre 13. Ils y resteront quatre semaines. Que cela ne vous empêche pas d'aller les voir sans délai, ... pour mieux les revoir ensuite. Leur énergie est communicative et vous apprécierez pour sûr les moments décalés, ... pour peu que vous ayez au moins 7 ans.

dimanche 6 mai 2018

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Fugitive parce que reine a été modelé dans le terreau ô combien fertile de la vie de Catherine, qui fut la mère de Violaine Huisman

L’auteure se rapproche, au fil de la narration, du bord de la ligne séparant le roman du récit, laquelle m’a semblé nettement franchie dans la troisième partie.

Le début du livre m’avait enthousiasmée. La liberté de ton, la fantaisie allant jusqu’à l’exubérance m’avaient emportée comme une chevauchée fantastique. Quel culot avait cette jeune femme d’avoir osé inventer des personnages aussi barges, la mère surtout, quoique le mari ne soit pas loin derrière, et que le grand-père soit quasiment inénarrable. Bien que.

La réalité dépasse la fiction, je le sais, mais une réalité si fantasque, c'est à peine imaginable, et il est miraculeux d’en sortir... indemne (?). On comprend pourquoi Violaine est rapidement allée poursuivre la construction de sa vie 10000 km plus loin, même si elle s'est ainsi, d’une certaine manière, conformée au vœu maternel puisque parler anglais fut une injonction ressassée par Catherine.

samedi 5 mai 2018

Saltimbanque de Pierre Douglas

Aucun décor dans le studio Hébertot pour accueillir le nouveau spectacle de Pierre Douglas, Saltimbanque, qu'il interprète accompagné par Mathieu Chocat et ses musiciens, Ludwig Bahia à la batterie et le guitariste Pierre Schmitt.

S'il utilise un micro lorsqu'il chante il n'est par contre pas sonorisé quand il raconte son parcours. On sort de la salle avec l'impression d'avoir passé plus d'une heure au coin du feu, en compagnie d'un ami.

Pierre est ce qu'on appelle un show man mais ce moment le montre capable de douceur, voire même de tendresse à l'égard de toutes les personnalités qu'il a imitées depuis 40 ans. Sylvia Roux, la directrice du studio, a eu la formidable idée de lui demander, non pas de faire un récital de plus mais de raconter sa vie. 

Il commence avec la cavalcade entrainante de la bande originale que Michel Polnareff a composée pour le film de Gérard Oury la Folie des grandeurs. C'est que la musique, nous allons l'entendre, joue un rôle déterminant dans la vie de l'humoriste.

C'est à l'âge de 7 ans qu'il a déclaré à ses parents que plus grand il ferait rire. Ses ascendants ne l'ont guère pris au sérieux et ont tenu à lui faire suivre des études malgré des résultats médiocres (c'est lui qui nous le dit) quel que soit le nom (prestigieux ou pas) de l'établissement où ils réussissaient à le caser.

L'option musique qu'il choisit au Bac Technique ne lui permet pas d'obtenir le diplôme malgré un 20 sur 20, lequel ne compensera pas la note catastrophique qui lui est attribuée en physique.

Il entreprend alors malgré tout des études de marketing qu'il achèvera en 1964. La soirée de promotion est dirigée par José Artur qui est déjà le grand animateur que nous avons connu sur France inter. Je veux devenir Tintin lui déclare Pierre.

Il attendra mars 66 pour démarrer dans le journalisme, à Limoges où il fait ses débuts au premier journal télévisé régional de 19 h 40.

Il a rencontré celle qui sera la femme de sa vie, qui pour le moment n'a pas terminé ses études de médecine. Il lui incombe donc de faire bouillir la marmite. Pierre acceptera un poste de représentant (c'était le terme usité à l'époque) chez Primagaz pour se rapprocher de la région parisienne. Il parcourt 200 km par jour en 4 L pour sillonner l'Oise afin de vendre des chauffe-eaux ... y compris à une vielle dame qui n'avait pas l'eau courante (ce n'était pas si fréquent dans ces années là) lui promettant que le jour où ses voisines auront l'eau froide au-dessus de leur évier elle aurait, elle, l'eau chaude.

vendredi 4 mai 2018

Les inséparables mis en scène par Ladislas Chollat

Stephan Archinard et François Prévôt-Leygonie disent écrire en pensant à un décor.

Il est indéniable que celui qui a été imaginé par Emmanuelle Roy (ainsi d'ailleurs que les costumes d'une folle élégance de Jean-Daniel Vuillermoz) contribuent à installer l'atmosphère de la pièce qui se déroule sur deux époques, dans un atelier de peintre en duplex, situé à Montparnasse.

Je ne comprends d'ailleurs pourquoi il n'est pas nominé cette année aux Molières dans la catégorie création visuelle. Il apparait certes, mais pour saluer le travail de mise en scène de Ladislas Chollat qui, s'il obtient la statuette, ne saura jamais à quelle pièce il la doit puisqu'il est tout autant cité pour Le fils.

L'intrigue est assez complexe. Gabriel Orsini (Didier Bourdon) est un peintre renommé en pleine crise existentielle. Dans sa vie, tout fout le camp : faute d’inspiration, il ne peint plus depuis des lustres, malgré le soutien sans faille de Maxime (Thierry Frémont), son fidèle galeriste. Il ne supporte plus sa compagne Célia. Il en veut aussi terriblement à Abel (Pierre-Yves Bon), son fils unique né d’un premier mariage désastreux, d’être devenu trader à New-York… suivant ainsi la voie de Samuel Orsini, le grand-père banquier de Gabriel.

Né de père inconnu, et orphelin de mère (Elise Diamant), Gabriel a été élevé par Samuel, un grand-père austère et implacable, à qui il a toujours voué une haine sans limite. Or, à la veille de ses 50 ans, qu’il s’apprête à ne surtout pas fêter, Gabriel reçoit un cadeau inattendu de la part d’une mystérieuse artiste peintre, d'origine russe, Sacha Khlebnikov (Valérie Karsenti) qui était en vogue dans les années 60 : ce magnifique duplex en bordure de Saint-Germain des Prés.

jeudi 3 mai 2018

Hu Po, cuisine chinoise gastronomique à Dijon

Hu Po signifie ambre en chinois et de fait l'adresse de ce restaurant est précieuse, d'autant que le restaurant n'est pas très remarquable depuis la très belle place de la République.

Cette situation ne l'empêche pas d'afficher complet régulièrement parce que les habitués sont fidèles au déjeuner et reviennent volontiers le soir pour une ambiance plus gastro. Le restaurant qui a ouvert en 2014 s'est taillé une jolie réputation.
Que la capitale dijonnaise ait un restaurant chinois gastronomique m'avait quelque peu surprise. On a tellement l'habitude de ce qu'il faut bien reconnaitre comme étant au pire des bouisbouis, au mieux des cantines exotiques, que la recommandation valait d'être suivie.

Surtout avec une formule déjeuner annoncée aux alentours de 12€ pour entrée-plat-dessert.

La serveuse m'apporta l'ardoise sans chercher à me convaincre de choisir à la carte. C'est rare. Je décidais donc de lui faire confiance pour décider du plat. Par contre je savais que je prendrai la Salade d'émincé de filet mignon parce que j'adore les baies de Sichuan et qu'elle m'avait prévenue de l'assaisonnement du plat.
J'apprécie aussi que les couverts soient complétés par une paire de baguettes que j'ai utilisées par respect pour le cuisinier et par plaisir aussi. L'assiette arrive assez vite. Appétissante.

mercredi 2 mai 2018

Stéphanie Jarroux, Bio et barge ...

Stéphanie Jarroux commence dos au public, une pierre entre ses mains, se plaignant  d'être alignée par Jupiter.

A peine retournée, elle part à la recherche d'un homme qui s'appellerait Pierre. Rassurez-vous elle en trouve toujours. Ce soir c'est même mieux puisque l'heureux élu se nomme Peter et qu'elle pourra tout au long de la soirée l'apostropher en néerlandais, qu'elle parle à la perfection.

Je crois que le jour où elle débusquera sur les gradins un québécois portant ce patronyme Stéphanie sera aux anges.

L'humoriste enchaine les sketchs avec énergie. Elle revendique une bio attitude parfois jusqueboutiste, n'hésitant pas à parler de coupe menstruelle, ce qui est, je pense, totalement inédit. Son propos est militant et drôle, impliquant le public, et même l'ingé-son qui ne parvient pas à retenir son rire.

Elle pratique l'art du détour pour transmettre un message. Sans se laisser arrêter par le moindre tabou. S'il n'en avait tenu qu'à elle c'est un spectacle entier qu'elle aurait pu écrire sur les règles.

L'écologie est un de ses chevaux de bataille et là aussi elle y va franchement. Sans craindre d'avouer que parfois c'est fatiguant d'être bio. Qu'on ne se régale pas vraiment à grignoter des galettes de riz qui ont une saveur de polystyrène.

Qu'il est difficile de mémoriser tous ces (excellents) produits au nom compliqué évoquant des Pokémon comme agar-agar, alfalfa (j'ai vérifié, on devrait dire luzerne mais ce serait moins chic), spiruline, tofu, kamut.

mardi 1 mai 2018

Les blessures du silence de Natacha Calestremé

Il y a des romans qui changent une vie. Les blessures du silence ont ce potentiel.

Natacha Calestremé est une femme qui ne traite que des sujets qui lui tiennent à coeur, quel qu'en soit le mode (cinématographique ou littéraire). Elle aurait pu faire un documentaire sur la perversion narcissique. Elle a choisi de construire une intrigue qui ait autant la vocation de distraire que de faire réfléchir.

En ce sens ce livre est un roman, un vrai, et il est important de le souligner. J'ai éprouvé un grand plaisir de lecture. L'intrigue est très bien construite, irréprochable sur le fond (l'auteur a effectué un travail de recherche plutôt colossal) et captivante.

Les blessures du silence peut donc se lire comme un (très bon) roman policier mais il a aussi pour vocation d'ouvrir les yeux sur un fléau qui touche 1 femme sur 5, et dont les hommes ne sont évidemment pas épargnés.

Natacha connait parfaitement le phénomène d'emprise et la manipulation qui en découle. Elle a pour ambition de déciller les yeux de celles et ceux qui n'ont encore pas compris qu'elles ou ils vont se faire broyer ... tout simplement.

Car dans ce type de situation le sujet a perdu sa lucidité, alors qu'il saurait très bien analyser le contexte pour un de ses proches et lui recommander la (bonne) décision à prendre. Il n'y en a d'ailleurs qu'une seule, la fuite. Mais pour cela il faut d'abord arrêter de se considérer comme plus fort (e) que tout.

Avant cela, et personne ne prétendra que c'est facile, il importe de prendre conscience du phénomène. Il n'y a qu'un évènement extérieur à sa propre vie qui ait cette puissance. La mort de Marie Trintignant a fait réfléchir beaucoup de femmes sur les risques qu'elles encourraient à rester auprès d'un compagnon violent. Dans le roman, c'est une conférence à laquelle la chef de service d'Amandine l'entraîne, après avoir pu se libérer d'une emprise semblable, quoique moins fatale.

L'efficacité de cet élément extérieur est subordonnée à l'état psychologique de l'individu qui ne changera que s'il est prêt à évoluer. Cette conjonction est fragile. C'est bien pourquoi des drames ont lieu tous les jours, et sans qu'on les attribue à la perversion narcissique ... parce qu'elle ne laisse pas de trace et que le (vrai) coupable n'a même pas besoin d'alibi. Il est insoupçonnable.
Amandine Moulin a disparu. Son mari évoque un possible suicide. Ses parents affirment qu'elle a été tuée. Ses collègues pensent qu'elle s'est enfuie avec un amant. Qui croire ? Qui manipule qui ? Connaît-on vraiment la personne qui vit à nos côtés ?
L'intrigue est poignante et déroutante, Natacha Calestremé le reconnait elle-même en employant ce mot sur la quatrième de couverture (où pour la première fois elle assume aussi de revendiquer le sujet traité). De fait le lecteur pataugera un peu dans les premiers chapitres.

La construction, intercalant présent et passé, n'est pas chronologique. Elle est perturbante, sans doute intentionnellement, pour témoigner que dans ce genre de situation personne ne comprend la victime. Ça finit par marcher et on se surprend à ne plus vouloir lâcher le livre, impatient d'en savoir plus.

J'étais assaillie de questions à la fin du premier tiers. Les témoignages sont contradictoires et ne correspondent pas avec la description qui est faite de cette mère de trois petites filles. Puis-je faire confiance à sa détresse ? Son odieux mari est-il coupable comme tout me le porte à croire ? Yoann Clivel se fait-il balader par son supérieur, Filipo, qui ne serait alors pas le bon samaritain qu'il prétend être ? Quel rôle a pu jouer auprès d'Amandine son soit disant ami Roland Beys ?

J'ai mis longtemps aussi à comprendre le sens profond du titre, énigmatique de prime abord. Et ce n'est pas la couverture qui pouvait me renseigner. Si les victimes ne partent pas, reviennent, répètent une vie sentimentale chaotique, et si elles-mêmes ne savent pas pourquoi elles subissent ainsi l'insupportable c'est en raison de ces blessures, qui constituent l'élément fondateur de leur destin. 

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