dimanche 6 mai 2018

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman

Fugitive parce que reine a été modelé dans le terreau ô combien fertile de la vie de Catherine, qui fut la mère de Violaine Huisman

L’auteure se rapproche, au fil de la narration, du bord de la ligne séparant le roman du récit, laquelle m’a semblé nettement franchie dans la troisième partie.

Le début du livre m’avait enthousiasmée. La liberté de ton, la fantaisie allant jusqu’à l’exubérance m’avaient emportée comme une chevauchée fantastique. Quel culot avait cette jeune femme d’avoir osé inventer des personnages aussi barges, la mère surtout, quoique le mari ne soit pas loin derrière, et que le grand-père soit quasiment inénarrable. Bien que.

La réalité dépasse la fiction, je le sais, mais une réalité si fantasque, c'est à peine imaginable, et il est miraculeux d’en sortir... indemne (?). On comprend pourquoi Violaine est rapidement allée poursuivre la construction de sa vie 10000 km plus loin, même si elle s'est ainsi, d’une certaine manière, conformée au vœu maternel puisque parler anglais fut une injonction ressassée par Catherine.


En tant que lectrice, j’ai besoin, quel que soit le sujet, de m’identifier ou de projeter dans un ou plusieurs personnages. A défaut, il faut à minima que l’époque ou le décor du roman m’évoquent un territoire familier ou que j’aimerais découvrir.

Ici "rien". C’est juste "trop". Y compris le langage de charretier de la mère. J’ai néanmoins lu jusqu’au bout et je referme Fugitive en éprouvant un infini respect pour Catherine, Elsa et Violaine qui ont chacune fait tout ce que elles ont pu. J'ai entendu dire que le ciel ne nous inflige aucune épreuve dont il ne serait pas certain qu’on puisse la surmonter. Ma vie, pourtant chaotique, est un encéphalogramme d’une platitude affligeante ... mais néanmoins reposante.

Violaine Huisman a construit le roman en trois parties, la première du point de vue de l'enfant (en l'occurrence elle), la seconde, plus factuelle retrace les péripéties de sa mère, la dernière raconte son décès et ce qui a suivi. Les trois se répondent. Chaque mot compte, rebondit dans la deuxième ou troisième partie. Ainsi Violaine s'attarde très tôt sur les pieds fascinants (p. 47) de Catherine, qu'elle ne sera pas autorisée à voir à la morgue.

Catherine sera Fugitive comme un astre derrière un nuage (p. 117). Mais le mot fugue intervient dès le début du récit. Pour ma part il a quelque chose de léger, de musical alors que cette enfance nous est définie comme une épopée (p.13) dont Violaine a beaucoup de mal à démêler, de nombreuses années plus trad, le vrai du fantasmé : les souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m'avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu'irrecevables( p. 12).

Les deux filles ont été soumises à des logorrhées cauchemardesques (p.15) et cette confrontation se traduit dans une écriture qui coule à flots, toutes vannes rompues, mais qui ne manque jamais de souffle. Il en faut beaucoup, pour dérouler la première phrase sur plus d’une page !

Le lecteur découvre aussi très vite la formule magique capable de métamorphoser son humeur : maman chérie que j'aime à la folie pour toute la vie- et pour l'éternité du monde entier (p. 17). Et deux pages plus loin le poème que l’on retrouvera en clôture du livre  :
Maman, Maman,
Toi qui m'aimes tant,
Pourquoi partir sans me prévenir ?
Car maintenant je vais souffrir (...)
Mais il faut que tu saches que je t'aime,
Aussi profondément que je le dis dans ce poème !

... alors que pour ma part je redécouvre des vers dont j'avais oublié (l'ai-je jamais su ?) qu'ils avaient été conçus par Apollinaire : Les feuilles / Qu'on foule / Un train / Qui roule / La vie / S'écoule.

Ce qui frappe c'est la quantité d'amour qui soude le trio que forment la mère et les deux filles. Il n’y a rien de normal dans cette famille mais il y a de l’amour à revendre (p. 193). Ce fut sans nul doute une chance pour l'ainée que Violaine ait pu naitre assez vite parce qu'à deux on est plus fort. C'est à juste titre qu'elle lui dédicace le livre, ce que je n'ai remarqué qu'en le refermant. La joie de vivre explose, certes dans une ambiance bordélique mais flamboyante et débordante d’amour.

Une expression revient régulièrement pour qualifier l'immensité du sentiment qui les unit: l’éternité du monde entier (p52 ) qui s'accorde bien avec la personnalité borderline de la mère, sans jamais reculer devant une limite.

Ce qui m'a le plus surprise c'est que les deux enfants aient pu se construire apparemment sans reproduire le même schéma et sans laisser entrevoir de séquelles. Les deux filles ont reçu tellement d'affection qu'elles ont été en quelque sorte immunisées. Le secret serait celui-là : l'amour immunise de la maladie psychique et sauve de tout.

A l'inverse Violaine attribue l'origine de la maladie psychique de sa mère (p.53) la rayure sur le disque (...) c’était une carence affective dans sa petite enfance.

On pourrait donc penser que la folie serait de l'ordre de l'acquis et qu'elle n'aurait rien d'héréditaire ... Toujours est-il que la mère est maniaco-dépressive (elle n'est pas la seule, je pense notamment à Garouste qui a raconté son naufrage dan L'Intranquille) mais pas que ! Sa fille relate qu'elle était complètement paumée, tout vacillait autour d’elle, elle-même devait se tenir aux murs pour ne pas s’écrouler (p.39). Les pompiers avaient semble-t-il l'habitude de débarquer en catastrophe.

Je me suis interrogée à propos du rôle (ou de l'absence de ...) du corps médical. Jamais de médecin, jamais de psychiatre. C'est étonnant comme personne ne soit jamais venu en aide à leur mère. Parce que gavée de médocs dès l’âge de 17 ans, je n'appelle pas cela des soins. Même en 1964. On ne peut que se demander comment sa vie aurait évolué si elle avait croisé une personnalité comme celle d'un Jacques Lacan.

La seconde partie est édifiante. Qui aurait pu résister à de telles horreurs ? Quelle boucherie (p. 126) que cet avortement mené par son père ! On deviendrait folle pour moins que ça. Les quelques exemples des excentricités de son mari Antoine (p. 177) n'étaient pas de nature à l'équilibrer.

Ce qui la ramène sans cesse dans la réalité c'est le poème que Violaine lui a écrit car il a la vertu de la tirer du brouillard (p.76). Que dire alors de ce livre ? Aurait-il eu un pouvoir supérieur ? L'auteure en justifie l'existence (p. 99) sa vie, il fallait que j’en devienne la narratrice à mon tour pour lui rendre son humanité. Elle signifie bien par ces paroles que le texte n’est pas un roman, même si elle ajoute les éléments biographiques qui lui tenaient lieu d’histoire, voire de mythologie, n’avaient pas besoin d’être vrais pour avoir existé (...) La vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit.

Qu’est ce qu’on garde d’une vie ? (p.188) Catherine part au moment où ses filles ont atteint l'âge qu'elle avait quand elle les a mises au monde. Violaine aurait voulu (p. 239) que son père assiste à l'enterrement, qu'il redevienne le roi auprès de notre reine (...) la fugitive ne reviendra pas.

Et si le roman était une manière de la faire revenir ? D'accoucher d'une mère "normale" en vertu du lapsus que Catherine faisait parfois en s'adressant à Violaine en l'appelant maman (p. 223).

Fugitive parce que reine de Violaine Huisman, Gallimard, décembre 2017

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