samedi 30 septembre 2017

Le feu du poète, de la chute à la célébration

Le Studio Hébertot est un (petit) théâtre dont la programmation est variée, embrassant tous les genres, y compris la poésie.

Le spectacle conçu par Jean-Baptiste Ponsot a le mérite de faire le lien entre plusieurs courants de pensée, en analysant diverses conceptions du monde.

La première est celle de Baudelaire (1821-1867), qui, puisque Dieu n'existerait pas, doit donc saisir l’absolu dans le réel, en s'efforçant de tirer l’éternel du transitoire. Jean-Baptiste Ponsot nous l'explique en termes clairs et ce qui est agréable c'est qu'il est aussi un formidable interprète. Il enchaine sans aucunement lire le texte sur un long extrait du Voyage, le dernier poème des Fleurs du Mal où il est question d' Etonnants voyageurs dont on sait que c'est le nom du festival international du livre et du film organisé annuellement à Saint-Malo depuis 1990.

Il a choisi la musique d'Exodus de Wojciech Kilar, qui était la bande originale du film de Terrence Malick, Knight of cups pour faire la transition entre chacun des cinq poètes qu'il a retenus et qui, selon son analyse, chantent chacun leur expression de l’absolu, de la chute à la célébration.

Par contre, là où le spectacle pèche un peu c'est en terme de mise en scène. Déplacer une chaise pour signifier un changement de scène, n'est pas, pour moi, un geste très signifiant. Signer la création, la mise en scène et l'interprétation a ses limites. S'adjoindre ce qu'on appelle "un regard extérieur" ferait gagner le spectacle en puissance. Mais il n'en demeure pas moins très intéressant.

Rimbaud suit chronologiquement Baudelaire. Il veut, à travers la poésie, rendre l’Homme à son état primitif de fils du soleil ! Il fait rêver le possible ... mais cet absolu est une fiction, un délire, un mensonge même. Ce que démontre Jean-Baptiste Ponsot dès que l'on reconnait les premiers vers du Bateau ivre : comme je descendais des fleuves impassibles ... Ce texte résume toute son épopée, de son exaltation initiale jusqu’à son pathétique réveil, lorsqu’il réalise que tout cela n’était qu’un rêve.

Victor Hugo, lui, sait que le monde est un rêve, nous dit-il en rapprochant les idées de l'un à la perception du précédent. Mais il fait de la poésie une arme pour mener le combat. Il n'aura de cesse de perfectionner ce qui est perfectible ; cultiver, raffiner, sublimer ; ouvrir le champ du possible à l’homme afin qu’il se passionne pour la vie et oublie sa condition tragique. "À l’Homme" expose parfaitement ce rapport contrasté d’Hugo avec le monde.

Nietzsche lui aussi sait que l'absolu est insaisissable. Par contre cette constatation n'entraine chez lui aucune mélancolie. Elle ne conduit pas au drame mais au contraire à la légèreté. Il y a de l'optimisme à dégager puisque si tout est un rêve, alors tout est possible !

Même si l'expression n'est pas de lui, elle résume son point de vue : deviens ce que tu es. Et le comédien nous donne un aperçu du Chant du Oui et de l’Amen.

Il termine avec Whitman (1819-1892), dont La chanson de moi-même célèbre les retrouvailles avec l’absolu : Je me célèbre moi-même, me chante moi-même, (...) Qui vous a dit que la victoire était bonne ? Moi je prétends que l’échec n’est pas moins bon, que les batailles se perdent comme elles se gagnent, du même cœur. (...) Bravo à ceux qui ont échoué ! (...) Et puis, dites-moi, c’est quoi un homme ? c’est quoi, moi ? quoi, vous ?

Jean-Baptiste Ponsot réussit à faire entendre la poésie en la dépoussiérant de son côté récital et désincarné. On serait bien resté l'écouter plus longtemps. Je suis sure qu'il passionnerait (aussi) un public de scolaires.

Le feu du poète, de la chute à la célébration
Création, mise en scène et interprétation Jean-Baptiste Ponsot
Textes de Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Victor Hugo, Friedrich Nietzsche et Walt Whitman
Depuis le 9 Septembre 2017, les Samedis à 15h
Au Studio Hébertot - 78 bis boulevard des Batignolles - 75017 Paris

jeudi 28 septembre 2017

Lorenzaccio, mis en scène par Catherine Marnas


Un bouquet de roses accroché à une épée compose l’affiche de Lorenzaccio. Cette pièce est réputée injouable parce qu’elle comprend 80 personnages et 36 décors. Catherine Marnas a relevé le défi en octobre 2015 dans le TnBA/CDN de Bordeaux qu’elle dirige et la pièce est présentée en ce moment au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre romantique de la Cartoucherie de Vincennes que j'aime beaucoup.

Sa mise en scène propose à la fois un théâtre esthétique, politique et militant, épuré en quelque sorte de son romantisme originel. C’est une version courte (de seulement deux heures), recentrée sur le propos d’Alfred de Musset.

La version a été resserrée aussi en terme de personnages. Huit comédiens, tous excellents, parviennent à jouer une vingtaine de rôles, sans compter les voix de quelques figurants.

La question du décor a été astucieusement réglée en coupant en deux la scène dans le sens de la profondeur par une estrade bordée d’un immense rideau en lames de plastiques transparentes. Les scènes se jouent devant ce rideau, ou se laissent deviner derrière, avec des voix étouffées, ce qui donne au spectateur l’impression de pénétrer dans les coulisses du pouvoir.
Ça démarre par une fête, on peut même dire une orgie, avec déguisements, perruques, attitudes trashs et lancers de pétales de roses, pour le seul "bon plaisir" du tyran Alexandre de Médicis. Nous sommes à Florence, en 1537, au cœur des turpitudes du pouvoir. Le monde politique est corrompu, vulgaire, cynique et amoral et les républicains incapables de faire face à leur devoir. Lorenzaccio se positionne alors comme un cœur juste, décidé à assassiner lui-même le despote pour rétablir la République, en jouant l’avenir à pile ou face.
Avant d’en arriver là il devra se fondre dans le décor, prendre le masque de l’ami et s’enfoncer avec lui dans l’abject, quitte à perdre en chemin toutes ses illusions... parce que Lorenzaccio est (lui aussi) un dépravé même s'il veut pourfendre le tyran. On le voit jouisseur mais sa révolte force l’indulgence. Il y a de l’ambiguïté dans son acte parce qu’au final le meurtre du Duc se révèle certes courageux, mais désespéré et… parfaitement inutile puisque rien ne change. C’est là peut-être que le romantisme reprend ses droits. L’indignation ne suffit pas à faire bouger le monde.

Il y avait beaucoup de lycéens, très attentifs le soir où je suis venue voir la pièce. Ils ont débattu avec fougue avec les comédiens et notamment de la réplique fameuse : Je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre... (Alfred Musset, Lorenzaccio, Acte III scène 3)

Cette pièce (écrite en 1834) fait étonnamment écho à notre propre désenchantement : lutter sert-il encore à quelque chose quand les politiques semblent cyniquement ne travailler qu’à leur propre reconduction ? A chacun de juger.

Lorenzaccio d'Alfred de Musset
Mise en scène : Catherine Marnas
Avec Clémentine Couic, Julien Duval, Zoé Gauchet,
 Francis Leplay, Franck Manzoni, Jules Sagot, Yacine Sif El Islam, Bénédicte Simon
Du 26 septembre au 15 octobre 2017
Du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h.
Théâtre de l’Aquarium – Cartoucherie de Vincennes
La Cartoucherie
Route du champ de manœuvre
75012 Paris / 01 43 74 72 74
Photos Patrick Berger

On peut en ce moment voir aussi à la Cartoucherie, mais cette fois au Théâtre de la Tempête, La mort de Tintagiles, et la Vie est un songe, qui est une autre pièce éminemment politique. A signaler qu’une navette, gratuite, permet de relier le métro Château de Vincennes (Sortie n°6 du métro) et la Cartoucherie pendant 1h avant et après le spectacle.

mercredi 27 septembre 2017

Une femme de ménage de Jérémy Bouquin

Est-ce qu'on prête attention à une femme de ménage ? On se croit respectueux de tous et on affirme un peu bêtement qu'il n'y a pas de sot métier mais, c'est un fait, prête-t-on attention à une femme de ménage ? Il y aurait beaucoup à dire sur la question.

Personnellement je n'ai jamais pu m'y faire : je rangeais avant son arrivée, je faisais le plus gros ...  ça m'épuisait de devoir me hâter alors je lui ai vite rendu sa liberté, façon de parler, pour pouvoir m'y mettre à mon heure et sans contrainte. J'ai sans doute un rapport particulier aux tâches ménagères : elles me reposent ... l'esprit, me permettent de faire une pause quand je suis en panne d'écriture, m'autorisent à fuir quand les soucis m'encombrent les neurones. 

La couverture du roman de Jérémy Bouquin m'a fait penser à une de ces peintures pop-art qui aurait pu être signée par Andy Warhol et j'ai imaginé que j'allais voyager dans un univers vintage.

Je voulais du polar et j'ai été servie au-delà de mes espérances. Il faut avoir le coeur bien accroché parce qu'on baigne dans le sang dès le début. On ressent pourtant une forme d'empathie pour Sandra, qui n’est pas une femme de ménage ordinaire. Je me suis demandée si c'est son sérieux ou sa détresse qui m'avait touchée. La misogynie dont elle est victime peut-être car c'est elle qui fait le sale boulot pendant que les machos attendent (patiemment) que la scène de crime soit débarrassée et que l'espace soit redevenu nickel-chrome comme avant, ni vu, ni connu.

Le métier qu'exerce Sandra n'est pas inscrit au répertoire des formations professionnelles classiques.   Elle a toutes les qualités pour devenir thanatopracteur : avoir une grande maîtrise de ses émotions et savoir faire preuve de beaucoup de tact et de discrétion. Mais la crise touche aussi cette spécialité et Sandra a dû accepté des contrats pour subsister. La situation convient à son tempérament et devrait lui permettre de gagner beaucoup d'argent en un temps record avant de filer sous d'autres cieux.

Sandra a une double vie. Quand elle a un peu de temps libre elle dessine mais ne parvient pas à vivre de son art. Ses monstres hyperréalistes effrayeraient les enfants. Aucun éditeur n'a encore répondu favorablement à ses sollicitations. Même French Pulp éditions n'a pas osé publier un de ses croquis et a préféré une couverture plus policée. Le trash a de quoi effrayer. 

La vie de Sandra est rythmée par les commandes de clients de plus en plus exigeants. Entre le boulot proprement dit et les réapprovisionnents en acide et engins de boucher, il lui reste peu de temps libre pour s'adonner à sa passion du dessin, réhabiliter la ferme abandonnée où elle ne fait que crécher, s'abandonner dans les bras de son amant, lequel est d'ailleurs marié et bien surveillé par sa femme.

Le train-train ... jusqu'à ce qu'une rose fraichement coupée ne vienne semer le doute dans l'esprit (parfois embrumé) de la jolie brune. On ne regarde pas les femmes de ménage, pense-t-elle. Alors qui l'aurait remarquée, et dans quelle intention ?

On croit avoir lu le pire et Jérémy Bouquin parvient à nous plonger encore davantage le nez dans l'horreur.

Autodidacte, réalisateur de courts et moyens-métrages et auteur français de polars, il est le président de l’Association tourangelle "Les Tontons Filmeurs". Alias Jrmy, il est aussi scénariste sur la Bd polar “Le Privé” et animateur radio. Une femme de ménage est le premier roman que je lis de lui. Privé d'origine, sorti en septembre dernier, sera le second, dans un registre très différent, plus historique, centré sur l'Italie des années de plomb.

Une femme de ménage de Jérémy Bouquin, French Pulp éditions, avril 2017

mardi 26 septembre 2017

La vie est un songe de Calderón mis en scène par Clément Poirée

Ne suivez pas mon exemple. J'ai cherché à "rentabiliser" mon déplacement à la Cartoucherie et j'ai enchainé La Mort de Tintagiles avec La vie est un songe. C'était trop. D'abord parce que cette pièce est longue et qu'ensuite elle réclame une attention sans faille.

C'est une épopée métaphysique qui, forcément, nous amène à nous poser de multiples questions, ce qui en soit est très positif.

Sigismond, prince héritier de Pologne, vit au secret dans une tour depuis que le roi Basile a lu dans les astres que son fils le destituerait et livrerait le royaume à la violence. Au terme de son règne, Basile est devant une alternative : remettre la couronne à Astolphe et Étoile, ses neveu et nièce, ou donner une chance à son fils en le soumettant à une épreuve : on administre un narcotique au prisonnier, et le voilà transporté dans le palais royal où on le traite en prince.  Mais Sigismond s’y comporte en véritable brute. A nouveau endormi, et renvoyé au cachot, on le persuade qu’il a vécu en songe. Mais une révolte éclate et le peuple, libérant Sigismond, le proclame son souverain. Maintenant chef  de guerre, se laissera-t-il aller à sa fureur vengeresse ? De grands changements toutefois se sont produits en lui. Héritier légitime, victorieux sur lui-même, Sigismond rétablit l’ordre, pardonne à son père, et fait par la sagesse de ses décisions l’admiration de tous. Mais c’est l’amour, sous les traits de Rosaura, sa jumelle en infortune – abandonnée par son père Clothalde puis trompée par Astolphe – qui aura été le grand agent de sa métamorphose.  Comme dans un conte, c’est par les plus invraisemblables péripéties et dans le feu des passions que la vérité vient au jour. Lucidité et pondération, justice et honneur, amour et liberté en sont les maîtres mots : Sigismond ou le Destin de l’homme.
Clotaldo, le vieillard, s'alarme dès le début de la pièce. Nous ne sommes qu'au premier jour et il s'interroge : Quel est ce confus labyrinthe où je me trouve perdu et où ma raison marche sans guide ?

Calderón a écrit en 1636 un déroulement sur trois jours, qui comportent chacun plusieurs scènes. Il donne comme indication de lieu "un site sauvage. Des montagnes. Une caverne" ... et la scénographie  élaborée par Erwan Creff est fidèle à l'esprit quoique déroutante pour le spectateur qui ne sait pas à quelle époque on se situe ni à quel endroit ... imaginant plutôt ce qu'on appelle un théâtre d'opérations (militaires). C'est au final astucieux puisque cela permet d'asseoir l'universalité du propos. Cependant l'éclairage au néon peut déranger les yeux fragiles.

Si Calderón invoque des croyances liées à la superstition aux astres il n'est pas compliqué de les imaginer dans un contexte contemporain. Les rapports entre honneur, morale et politique n'ont besoin d'aucune transposition. L'actualité est frappante.

Clément Poirée (dont c'est la première mise en scène en tant que directeur de la Tempête) a travaillé avec un oeil quasi cinématographique tout en respectant la spécificité baroque de ce théâtre. Les péripéties s'enchainent dans la démesure. Il y aura plusieurs tempêtes, de la neige, des évocations de terres lointaines.
Ce que l'on voit est-il songe ou mensonge ? Le questionnement est plusieurs fois repris, par plusieurs personnages. Avec le double sens du mot songe qui peut être compris comme rêve ou comme prédiction. En fin de compte nous sommes interrogés sur le sens qu'on peut donner à une vie qui, parfois semble n'être qu'une illusion.

Comme le dit Sigismond lors de la deuxième journée :
– Qu’est-ce que la vie ? – Une fureur. Qu’est-ce que la vie ? – Une illusion, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe et les songes mêmes ne sont que songes.
De multiples métaphores font osciller le spectacle entre conte métaphysique et fable politique. Clément Poirée a voulu signifier combien il fallait s'extirper de nos pulsions pour atteindre la civilisation. Les dialogues ont été écrits il y a plusieurs siècles mais ils continuent de résonner aujourd'hui alors que nous n'avons guère de barrières, dans quelque domaine que ce soit.

Les comédiens qui interprètent parfois plusieurs personnages sont pour beaucoup dans la prise de conscience du spectateur qui ressort troublé, se promettant de lire le texte parce qu'il n'a jamais fini de s'interroger ...

La vie est un songe de Calderón
Mise en scène :  Clément Poirée
du 15 septembre au 22 Octobre 2017
du mardi au samedi 20h, dimanche 16h
avec John Arnold, Louise Coldefy, Thibaut Corrion, Pierre Duprat, Laurent Ménoret, Morgane Nairaud, Makita Samba, Henri de Vasselot
Scénographie d’Erwan Creff. Lumières de Kevin Briard. Costumes d’Hanna Sjödin. Musiques de Stéphanie Gibert. Maquillages de Pauline Bry.
au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie,
Route du Champ de Manoeuvre
75012 Paris, 01.43.28.36.36

Crédit Photos : Antonia Bozzi

lundi 25 septembre 2017

Les Enlisés d'André Lay, chez French Pulp Editions

Je pensais que c'était une nouveauté, et le surgissement d'un tarif en francs m'a étonnée. J'ai pensé à un lapsus, ou une faiblesse dans la relecture. Plus tard lorsque Claude (p.164) regarde un plan se trouvant dans la boîte à gants de la DS je tique : comment se fait-il que l'auteur n'ait pas pensé au de GPS ... alors que j'aurais du d'abord m'étonner de l'ancienneté du modèle de la voiture.

Jusqu'au bout je me suis dit que c'était amusant que André Lay ait supprimé les portables des objets de la vie courante. J'ai trouvé cela très original.

Jusqu'à ce qu'à la fin, page 202 j'apprenne que la première édition date de 1973. Tout s'éclaire. Mystère résolu. L'éditeur aurait pu prévenir en introduction. Car j'ai bien vérifié la première date ne figure pas au début de l'ouvrage comme on le fait habituellement en cas de réédition. Je ne lis que (p.6) : dépôt légal septembre 2017

Claude est persuadé d'avoir perdu l'amour de sa femme. Etant scénariste, il a l'habitude d'analyser, et de monter des scénarios. Si la manipulation est de rigueur au cinéma elle peut causer une suite d'évènements dramatiques dans la vie réelle. Une chose en entraine un autre et la situation échappe au mari.

Scénariste, Claude Combel est marié à Maud. Au soir de la présentation du nouveau film écrit par Claude, son épouse semble contrariée par l’histoire qu’il a développée, inspirée d’une de ses relations amoureuses passées à lui. Dès lors, Claude se met en tête que Maud a un amant. Si c’est le cas, il ne peut s’agit que de Richard, partenaire de tennis et ami d’enfance de son épouse. Jouant les espions, son idée se confirme. Aimant toujours Maud, il ne veut pas la perdre. Aussi cherche-t-il comment éloigner Richard de sa femme, comment reconquérir Maud.

Vous en savez suffisamment pour décider de lire ou non cet excellent polar. Ne lisez surtout pas la suite de la quatrième de couverture qui dévoile la méthode que Claude a choisi de mettre en oeuvre.

Sachez seulement que colère, jalousie et orgueil seront ses carburants pour le pousser au drame. Personne n'en sortira indemne. A force de supputations, Claude va s'empoisonner la vie, le cerveau et par voie de contamination celui de sa femme.

Voilà ce qui peut arriver dans un couple quand on se parle sans aller au fond des choses : tout le monde s'enlise.

André Lay (1924-1997) fut un des piliers de la collection Spécial-Police du Fleuve Noir, où il publia cent quarante romans entre 1956 et 1987. 

French Pulp Éditions a réédité plusieurs de ses titres en format numérique, avant de réimprimer Les Enlisés en format papier. Un polar des années 70, voilà qui ne manque pas de sel parce que l'ambiance est nécessairement éloignée des formes d'écritures contemporaines.

Les Enlisés d'André Lay, chez French Pulp Editions, 2017 (précédente édition en 1973)

dimanche 24 septembre 2017

Les journées calamiteuses de Clémence de Sophie Henrionnet

Je connais Sophie Henrionnet comme auteure adultes, dans le genre feel-good. Elle m'avait fait découvrir la théorie du pingouin, qui consiste à apprendre à lâcher prise dans une jolie nouvelle publiée dans le recueil Let it snow, pour Noël 2016.

C'était amusant de la découvrir sous un autre angle. Et figurez vous que j'ai beaucoup aimé. De nombreuses pré-ado se reconnaitront dans le personnage de Clémence, surtout ces jours-ci, quand la rentrée scolaire a ravivé les soucis auxquelles chacun doit faire face.

Clémence a un frère insupportable et un père qui fait ce qu’il peut pour s’occuper d’eux. Depuis que sa maman est décédée, Clémence dresse les bilans de ses journées avant de s’endormir. Calamiteuses, pourries, exécrables, atroces, les journées se suivent et se ressemblent, mais quand elle apprend qu’elle déménage et qu’elle devra cohabiter avec une belle-mère et un quart de frère, elle n’est pas loin de s’arracher les cheveux !

La jeune fille a besoin d'évacuer son mal être à l'école et sa difficulté à se faire des amis. Elle tient un journal un peu particulier, qu'elle adresse à sa mère décédée, seule confidente possible... jusqu'à ce qu'elle fasse la connaissance d'une vieille dame ultra fantaisiste qui, elle aussi, révélera des blessures psychologiques.

Sophie Henrionnet traite des sujets plutôt complexes comme celui de la recomposition familiale, de la jalousie et du harcèlement. Elle le fait de manière très crédible et pourtant avec un humour formidablement bienvenu pour faire passer un message positif.

On a envie de lire le crayon à la main pour biffer la bonne réponse parmi les suggestions que Clémence nous soumet pour qualifier sa vie, tour à tour cauchemardesque, déplorable, catastrophique, nullissime, et pire encore.

A lire à tout âge parce qu'on ne cesse jamais de voir le pot à moitié vide ou plein, selon le niveau de ses émotions.

Les adultes pourront poursuivre la découverte de l'univers de cette auteure en allant sur Six in the city, qu'elle anime sous le pseudo de Reine-Mère.

Les journées calamiteuses de Clémence de Sophie Henrionnet, playBac – Mai 2017

samedi 23 septembre 2017

La mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck

J'avais pensé ne pas écrire sur le spectacle. Mais les images se sont tellement incrustées dans mon cerveau que j'ai changé d'avis. Géraldine Martineau propose une expérience sensorielle et émotionnelle qui, d'un point de vue artistique est menée avec beaucoup de finesse et de cohérence d'un bout à l'autre de la pièce.

Elle s'est attelée à La mort de Tintagiles qui est un texte initiatique et métaphysique imaginé par Maurice Maeterlinck autour du combat entre l’amour et la mort. Cet auteur est sombre, c'est le moins qu'on puisse dire. le plateau est quasiment constamment plongé dans une nuit profonde On ressent pourtant une poésie élégante qui transcende le sujet.

Sylvain Dieuaide incarne un Tintagiles fragile mais combattif. Les deux soeurs (Ophélia Kolb, Agathe L’Huillier) lui donnent la réplique avec chacune leur sensibilité. J'ai été moins convaincue par la voix d'Evelyne Istria qui interprète un personnage masculin, Aglovale, mais cette soirée me poursuivra longtemps.
Il faut admettre qu'on est dans l'univers de conte, avec île, tour et château, sur lequel plane la figure du Destin : la reine toute puissante a fait revenir Tintagiles que ses sœurs, Ygraine et Bellangère, ainsi que le fidèle Aglovale, accueillent avec joie. Mais tous partagent le pressentiment qu’une menace pèse sur la vie de Tintagiles et que l’amour est la seule force qu’on peut opposer à la fatalité : "Mets tes petits bras là, tout autour de mon cou ; on ne pourra peut-être pas les dénouer."
Tout l'amour du monde n'y fera rien. Viendra la nuit où Tintagiles sera emmené… Ygraine le suit, mais ils sont désormais séparés l’un de l’autre par une porte infranchissable.
Suggérer l’indicible, éveiller le mystère, cristalliser le temps, donner du volume au silence, telle est l’ambition de ce théâtre à fleur d’âme, qui ouvre un champ de perception bouleversant, à la fois infime et infini, en suggérant les étranges tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable.

La mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck
Mise en scène :  Géraldine Martineau
avec Sylvain Dieuaide, Ophélia Kolb, Agathe L’Huillier, Evelyne Istria et les voix de Anne Benoit, Christiane Cohendy, Claude Degliame
Du 21 septembre au 22 Octobre 2017
Du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30
Au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie,
Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris

mercredi 20 septembre 2017

Je me promets d'éclatantes revanches de Valentine Goby

J'avais rencontré Valentine Goby et Marie-José Chombart de Lauwe en 2015 à propos du livre Kinderzimmer. A la fin de ce moment Valentine nous avait parlé de Charlotte Delbo qui est revenue d'Auschwitz et qui s'exprimait sur la difficulté à être entendue. J'avais vu au théâtre de l'Epée de bois le spectacle "Mesure de nos jours" qui en rendait parfaitement compte.

Alors je n'ai pas du tout été surprise que cette grande résistante lui ait inspiré un manifeste pour la littérature et la lecture de Je me promets d'éclatantes revanches ne m'a pas étonnée le moins du monde. mais je comprends que d'autres personnes aient pu l'être.

Charlotte Delbo, amoureuse, déportée, résistante, poète, a laissé une oeuvre foudroyante. Au sortir d’Auschwitz, elle invente une écriture radicale, puissante, suggestive pour continuer de vivre, envers et contre tout et publie Aucun de nous ne reviendra.

Valentine Goby raconte que cette voix l’a saisie comme nulle autre : Je suis entrée à Auschwitz par la langue.

Elle plonge alors dans son oeuvre, et plus tard dans les archives. Elle tente de saisir la singularité de cette écriture au sein du testament collectif des rescapés des camps de la mort, de comprendre son geste d’écriture. Pour que d’autres risquent l’aventure magnifique de sa lecture, mais aussi pour lancer un grand cri d’amour à la littérature. Celle qui change la vie, qui console, qui sauve.

Ce livre propose une immersion dans l’œuvre de Charlotte Delbo. C’est surtout une traversée sur le mystérieux fil reliant les deux auteures. En partant sur ses traces, Valentine Goby évoque son propre rapport à la littérature et à la façon dont elle peut "forger une langue capable de nous ramener d’entre nos morts".

Il ne fait aucun doute que cet ouvrage n'est pas le dernier qu'elle écrira sur le sujet.

Née en 1974, Valentine Goby est romancière et professeure de littérature. Depuis quinze ans, elle écrit pour les adultes et pour la jeunesse. En 2014, elle reçoit douze prix pour Kinderzimmer (Actes Sud) dont le Prix des Libraires. Passionnée par l’histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d’exploration littéraire privilégié.

Je me promets d'éclatantes revanches de Valentine Goby, L'Iconoclaste, à paraitre le 30 août 2017

lundi 18 septembre 2017

Neverland de Timothée de Fombelle, L'Iconoclaste

Timothée de Fombelle a 44 ans. Il est dramaturge et l’un des plus importants romanciers contemporains pour la jeunesse. Ses romans Tobie Lolness, (2006, Gallimard Jeunesse) Vango (2010, Gallimard Jeunesse) et Le Livre de Perle (2014, Gallimard Jeunesse) sont tous des best-sellers vendus dans le monde entier. Avec Neverland, il offre son premier roman aux adultes, ... en réinvestissant les codes de la littérature jeunesse. 

Il a en effet choisi pour sujet l'enfance qu'il cherche sur le territoire du  Pays imaginaire (Neverland en anglais) de Peter Pan.

Timothée de Fombelle prévient le lecteur (p. 10) : on fait semblant d'être grand. Et, dans le meilleur des cas, je crois on fera semblant toute sa vie.

Après une telle confession il peut démarrer le chapitre II et librement nous entrainer : JE SUIS PARTI UN MATIN D'HIVER en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre en lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté.

On est surpris par ces majuscules mais on se laissera guider, emporter au pays de l'enfance absolue, et se nourrir de cette énergie renouvelable à l'infini qu'est l'imaginaire, (p. 28) en croisant peut-être les rois mages, les ogres, les loups des contes de fées, les soldats du roi Hérode (...) et tous les capitaines Crochet du monde, poursuivis par le tic-tac du temps...

Il explore le temps, l'ennui, la rêverie, aidé en cela par le souvenir des grands-parents qui l'ont aidé à grandir. Ce livre est un voyage, extrêmement poétique, très intense et cependant léger, sorte de retour en arrière sur ce qui a fondé les premières émotions. Au-delà de la Sèvres Nantaise, de l'Afrique et du Maroc ... 

Neverland de Timothée de Fombelle, L'Iconoclaste, en librairie depuis le 30 août 2017

Lecture en format numérique de 128 pages

dimanche 17 septembre 2017

La fille du van de Ludovic Ninet

J'ai découvert La fille du van dans les extraits des ouvrages concourant pour le Prix Hors Concours 2018. La règle est simple : chaque membre du jury reçoit une compilation dans laquelle les éditeurs disposent de 3 pages pour faire figurer le morceau de son choix. L'espace correspondait aux deux premiers chapitres du livre de Ludovic Nivet et c'est le choix qu'avait fait son éditeur, Serge Safran.

Impossible pour moi d'en rester là. J'avais terriblement envie de connaitre la suite sans attendre ce qu'on appelle la rentrée. Et je suis partie en vacances avec l'ouvrage en format numérique pour passer une partie de l'été dans le sud avec Sonja, Sabine, Abbes et Pierre ...

On apprend à la toute fin (P. 203) par une note que ce personnage est librement inspiré de Pierre Quinon, premier champion olympique français de saut à la perche, le 8 août 1984 à Los Angeles, disparu parce qu'il l'avait décidé, le 18 août 2011. J'aurais beaucoup aimé le connaitre, précise-t-il.

Ludovic Ninet est né à Paris en 1976. Il a exercé le métier de journaliste pendant quinze ans. Il vit aujourd’hui en Vendée. La Fille du van est son premier roman et il trace sa route imperturbablement puisqu'il est déjà (entre autres) finaliste du Prix Méditerranée des Lycéens (PML). Les lycéens de la région Occitanie auront jusqu’à fin mars 2018 pour lire les ouvrages sélectionnés avant de voter.

Les jurés de Hors Concours se détermineront le 2 octobre prochain.

Sonja, jeune trentenaire à la chevelure rousse, fuit son passé militaire en Afghanistan et lutte contre ses cauchemars. Elle se déplace et dort dans un van, errant dans le sud de la France, et particulièrement sur les bords de l’étang de Thau, en enchaînant des petits boulots. Échouée à Mèze, dans l’Hérault, elle rencontre Pierre, quinquagénaire, ancien champion olympique de saut à la perche, homme aux rêves brisés. Puis se lie d’amitié avec Sabine qui la fait embaucher dans un supermarché, et Abbes, fils de harki au casier judiciaire bien rempli. Tous les quatre vont tenter, chacun et ensemble, de s’inventer de nouveaux horizons, un nouvel avenir.

Sonja m'a fait penser aux jeunes femmes de Voir du pays, le film de Delphine et Muriel Coulin que j'avais vu il y a deux ans. Elles revenaient d'Afghanistan et passaient quelques jours dans un club de vacances en guise de sas de décompression.

On ne sait pas si Sonja a "bénéficié" d'une telle aide (façon de parler car le film montre à quel point on ne se sort pas sans dommage d'un séjour dans un pays en guerre). Toujours est-il qu'elle est restée très traumatisée et que sans le recours aux médicaments elle ne pourrait pas dormir. Elle est devenue incapable de vivre une vie de famille et est désormais éloignée de son fils.

Pourtant la vie coule toujours entre ses veines, avec ses tumultes, ses espérances, sa folie aussi. Interrompue par les souvenirs parce que la guerre ne te lâche pas une fois que ton avion a décollé de la zone de combat. Elle te collera à la peau ad vitam aeternam. A quoi se fier quand on a perdu la foi ? L'amitié, l'amour, l'alcool ou les neuroleptiques auront-ils raison des cauchemars ?

Ludovic Nivet nous raconte ce qui peut arriver lorsqu'une fille comme elle rencontre un mec comme lui, ancien athlète de haut niveau, lui aussi en pleine reconversion, oscillant entre renaissance et nouveau plongeon.

C'est beau. C'est fort, porté par une écriture sans concession. Un premier roman qui en laisse augurer d'autres.

La fille du van de Ludovic Ninet, Serge safran éditeur, en librairie depuis le 17 août 2017

samedi 16 septembre 2017

Le sens de la fête de Eric Toledano et Olivier Nakache

Le sens de la fête est attendu dans les salles le 4 octobre prochain mais le public du festival Paysages de Cinéastes l'a découvert en avant-première avec enthousiasme.

Le thème de cette édition, la comédie, collait parfaitement à l'esprit du film. Depuis l'énorme succès d'Intouchables on sait combien Eric Toledano et Olivier Nakache excellent à faire rire tout en faisant réfléchir le spectateur sur les travers de la vie en société. 

Max est traiteur depuis trente ans. Des fêtes, il en a organisé des centaines, il est même un peu au bout du parcours. Aujourd'hui c'est un sublime mariage "sobre, chic et élégant"  dans le magnifique cadre XVII° du château de Courances (77), celui de Pierre et Héléna, que nous allons suivre en coulisses de 4 heures de l'après-midi jusqu'à l'aubeComme d'habitude, Max a tout coordonné : il a recruté sa brigade de serveurs, de cuisiniers, de plongeurs, il a conseillé un photographe, réservé l'orchestre, arrangé la décoration florale, bref tous les ingrédients sont réunis pour que cette fête soit réussie... Mais la loi des séries va venir bouleverser un planning sur le fil où chaque moment de bonheur et d'émotion risque de se transformer en désastre ou en chaos.

Je n'aurais pas donné ce titre à ce film qui, selon moi, s'intéresse bien plus aux relations humaines dans le monde du travail qu'aux conditions à remplir pour qu'une teuf soit pleinement réussie. J'aurais plutôt retenu quelque chose comme L'esprit d'équipe. Il y a néanmoins plusieurs scènes ultra savoureuses, ... et on peut penser que certains n'oseront plus programmer un lâcher de ballons sans frémir.

C'est le contrebassiste de jazz israélien, Avishai Cohen, qui signe une musique métissée de percussions, darbouka, contrebasse et piano, en évitant le travers de la reprise de Mendelsohn.

Les comédiens sont évidemment pour beaucoup dans le succès du film. Jean-Pierre Bacri interprète un patron qui est à bout, prêt à vendre son entreprise et néanmoins toujours aux taquets pour motiver-encourager-et houspiller son équipe si nécessaire, et cela sans faire "du Bacri" de manière excessive, ce qui n'était pas facile en soi. Il est du coup extrêmement sympathique. On retiendra sa formule fétiche On garde son calme, et on s'adapte au premier couac dans notre vie de tous les jours.

Il coache ceux qui ne sont pas dans le coup avec tendresse et humour : Active-toi, mets une hélice et va bosser.

Jean-Pierre Rouve campe un photographe vivant encore à l'ère de l'argentique mais qui découvrira ce que le numérique peut lui apporter pour gérer ses relations ... amoureuses, grâce aux connaissances de son stagiaire. A l'entendre se plaindre de sa solitude on pense à Jean-Claude Dus (Michel Blanc) désespéré de ne pouvoir conclure dans les Bronzés. Sauf que l'issue sera différente. Les temps évoluent ...

Gilles Lelouche interprète un DJ un peu has-been qui évoluera positivement. C'est bien un des intérêts de ce film que de montrer comment chacun va, petit à petit, et malgré (ou à cause) des problèmes devoir modifier son comportement. A force de s'adapter on devient différent et on peut réviser sa conception des choses.

Sous prétexte de comédie, les réalisateurs traitent des sujets d'actualité, comme la discrimination et l'égalité. Un film à regarder ... en équipe avant une séance de team-building ! Histoire de détendre l'atmosphère et de lancer le débat.

vendredi 15 septembre 2017

Ma reine de Jean-Baptiste Andrea

Ma reine appartient à cette catégorie de livres qui, à l‘instar du Petit Prince, embarque les lecteurs de tous âges dans une dimension philosophique.

La scène d’ouverture évoque Alice au pays des merveilles : je tombais, je tombais et j’avais oublié pourquoi. (…) Je me suis roulé en boule comme quand  Macret me tabassait, c’était un truc pour avoir moins mal. Maintenant il n’y avait qu’à attendre. J’allais bien finir par arriver.

L’auteur situe l’action à l’été 1965, en Provence, sur un plateau montagneux, quelque part sur la Route Napoléon, au-dessus du Parc naturel régional du Verdon. Il a choisi pour cadre une de ces stations-service qui  jalonnaient alors toutes les routes françaises.

Ce n’était pas luxueux. Des carrés de papier journal pendaient dans les toilettes extérieures. On n’y vendait pas de viennoiseries et autres gadgets mais il y avait une qualité humaine dans la relation : quand un employé donnait souvent un coup de propre sur le pare-brise pendant que le réservoir se remplissait. On peut en être nostalgique.

Juste un vieil auvent avec deux pompes dessous (p. 11) où vit une mère, avec son feignant de mari et un attardé de fils de douze ans qui se prend pour Diego de la Vega, moins la moustache. Une phrase suffit pour qualifier l’ambiance : on  se parlait pas, on s’était déjà tout dit. Les parents sont vieux, sans aucun ami. La fille ainée est mariée, installée en ville et répète que l’endroit n’est pas un lieu convenable pour le petit.

Le bonheur du gosse se résume à  remplir le réservoir en portant fièrement sur le dos le beau blouson Shell, siglé de la coquille dorée de la marque d’essence, donné par son père (p. 14). C’est peu mais ça aurait pu suffire. Ce qui l’a fait partir, c’est une cigarette dont la cendre a embrasé les aiguilles de pin, mettant la mère en furie face à tant d’inconscience si près de la citerne d’essence. C’est pas passé loin, dira le père (p. 18) et la décision des parents est prise : cette fois le fiston sera placé dans un institut.

L'enfant ne l'entend pas de cette oreille. Il organise sa fuite qu'il envisage comme un départ pour une guerre. Le combat sera singulier, contre les éléments, le climat, contre ses peurs et ses TOC, et surtout pour ne plus être traité d'imbécile.

Jean-Baptiste Andrea nous fait vivre l'aventure comme un conte initiatique. Approchant un scarabée sur une tige alourdie par la rosée il ose une phrase qui résonne comme un présage : les animaux te saluent, Divin Enfant. (p. 41)

Une jeune fille au prénom de fée, Viviane, le débusque dans sa retraite. On se rendra compte qu'elle aussi cache des souffrances. Mais pour le moment elle s'arroge le titre de reine (p. 58) et lui lance presque un sortilège après l'avoir mis à l'abri dans une borie. Ce sera ensuite un berger providentiel qui le prendra sous son aile une fois que Viviane aura disparu après lui avoir laissé une lettre que bien  entendu l'enfant ne sait pas lire. Il faudra attendre la fin pour comprendre quel est le dragon qui empoisonne l'existence de la jeune fille.

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste et son expérience cinématographique se sent. L'écriture lui a permis d'abolir les contraintes auxquelles il est confronté dans le cinéma, pouvant faire évoluer ses personnages sans être freiné par une quelconque barrière (faire tourner des enfants obéit à un cadre très strict qu'en tant que scénariste il doit respecter) et sans restriction budgétaire. Ma reine vit de cette liberté, a t-il déclaré en interview.

Il déroule l'histoire avec beaucoup de tendresse et de délicatesse. C'est un premier roman très réussi.

Ma reine de Jean-Baptiste Andrea, L'Iconoclaste
Les citations font référence à une lecture en format numérique de 240 pages

jeudi 14 septembre 2017

Cet autre amour de Dominique Dyens


Ce que j'apprécie depuis mon retour en France c'est de recommencer à pouvoir lire en tenant l'objet livre entre mes mains.

Et surtout quand c'est un régal comme Cet autre amour de Dominique Dyens dont j'ai commencé la lecture alors que personne n'en parlait.

Je n'avais même pas lu la quatrième de couverture et du coup j'ignorais tout de la personne qui pouvait être cet "autre" amour et en quoi consistait cette double vie qui est annoncée p.12.

Une fois que tout le monde saura il n'y aura plus de suspense et même s'il n'est pas indispensable de le maintenir il me semble que cela présente un intérêt.

Ce qui m'a plu, outre le développement de ce sentiment, sa raison d'être (je dirais même sa légitimité), c'est aussi la capacité que Dominique Dyens a eu d'enfin accepter d'avancer sur le registre de l'autobiographie tout en maintenir un vrai travail d'auteur.

Ce n'est d'ailleurs pas un récit qu'elle nous offre mais bien un roman. Et il commence comme tel. Enfin, c'est anecdotique, mais je suis toujours émue lorsque des lieux que je connais bien sont mentionnés dans un livre. Je me suis si souvent rendue dans cet immeuble de dix-huit étages à la façade d'aluminium et de verre construit en 1966 au-dessus de la Gare Montparnasse, rue du Commandant Mouchotte (p.91) que je m'interroge sur la probabilité que nous avions de nous y croiser. Nous aurions pu tout autant nous rencontrer dans la résidence universitaire d'Antony (p. 105), aujourd'hui réhabilitée et toute de rouge flamboyante.

L'amour que je ressens pour vous ne remet cependant pas en question celui que j'éprouve pour M. Je sais qui j'aime, qui est ma famille, mon homme. Les fondations de notre couple ne sont donc pas ébranlées, même s'il leur arrive certains jours de vaciller. (p. 82)

Vous est en italiques dans le livre. On comprend que c'est lui "cet autre amour", expression qui apparaît page suivante, p.83. Le transfert a commencé à opérer et l'auteure est bouleversée, très inquiète, le mot est faible. Elle va lutter pendant longtemps jusqu'à comprendre que cette forme d'amour est une condition nécessaire au travail analytique. Et alors ne plus le réfuter.

Mais avant cela et peut être dans l'esprit de rationaliser pour se rassurer Dominique Dyens listera (p.  153 dans un chapitre annonçant La quatrième dimension affective) plusieurs formes d'amour. L'amour amoureux qu'on porte à une homme ou une femme à qui on fait l'amour. Celui, total, absolu, indéfectible, que l'on porte à ses enfants. L'amour pour ses parents, parfois commué en haine. Le transfert est comparable à une quatrième dimension, un truc sidérant (le mot figure en italiques) à tel point qu'en le découvrant elle pressent qu'il lui sera impossible de ne pas rendre compte dans le futur de son expérience et du cataclysme que cet autre amour avait provoqué en elle. Surtout après avoir recueilli les confidences d'une personne souffrant d'éprouver le transfert, sur lequel elle ne met pas de nom.

J'ai voulu témoigner, dit-elle, pour toutes celles et ceux qui, tombés brutalement en amour, ont rêvé si fort d'être pris dans les bras de leur psychanalyste, comme les enfants qu'ils ne sont plus.

Connaissant ce qu'était le transfert (et le contre-transfert qui est son corollaire) je n'ai pas partagé ses émotions de la même manière que si je découvrais le phénomène. Pourtant ce livre m'a beaucoup intéressé parce qu'il décrit cette situation de manière authentique et néanmoins distanciée par l'écriture.

Et surtout parce qu'elle interroge la place de l'écriture dans sa vie tout autan que celle qu'elle peut tenir dans le milieu littéraire : d'où me vient cette impression de n'avoir aucune légitimité ? Ni à écrire ni à être publiée ?  Et encore : quelle légitimité ai-je à me faire du bien, à faire ce qui me plait (p. 89).

Dans un bref chapitre intitulé L'écriture dans ma vie (p. 149) elle partage son inquiétude et confie combien la poursuite d'une psychanalyse ne s'accorde pas avec l'exercice de l'écriture, en tout cas comme écrivain, puisqu'on a vu auparavant qu'elle remplit des pages et des pages après chaque séance. Quand elle s'y remet elle ignore encore que ce sera impossible de mener les deux de front (p.151) deux vies bien distinctes, une vie personnelle et une vie d'écrivain, et que jamais l'une n'interférera sur l'autre si tel n'est pas mon désir.

L'interférence est à son comble et justifiera le roman. La corrélation étroite entre écrivains et psychanalyse la fascine. Un article publié dans le numéro 544 de Magazine littéraire relate, dans le dossier Fictions de la psychanalyse, l'expérience de Georges Perec et Dominique Dyens découvre l'universalité de l'expérience intime. De ses quatre ans d'analyse il a tiré un texte bref, les lieux d'une ruse. Elle aussi pourrait ... écrire en sortant de la fiction. Elle qui est persuadée à ce moment là ne savoir écrire que cela.

Si elle admet (p. 175) que sa personnalité transparaît dans ses livres, et s'inspirer de certains lieux, pour le reste, personnages scénario ne sont (seraient) que pur produit de son imaginaire, sans la transposition d'aucun élément de sa vie. Sa certitude amuse son analyste qui ne doute pas de sincérité, pas plus qu'il ne doute de son art. Elle découvrira, à la faveur d'une réédition, qu'effectivement sa rage d'écrire se fonde sur un événement traumatique bel et bien vécu dans l'enfance et qui a servi de combustible à l'écriture de La femme éclaboussée.

Elle comprendra du même coup combien ses mots lui ont servi d'arme. Et par voie de conséquence elle mesurera désormais (p. 219) le rôle puissamment cathartique de l'écriture intime.

L'auteure relate une expérience très positive, quoique parfois difficile. Tout le monde n'a pas la chance d'entreprendre un travail avec un psychanalyste qui puisse à ce point accompagner l'analysant avec intelligence et bienveillance dans ce voyage. (p. 148) On comprend que l'auteure puisse avoir une telel confiance en cette science.

Cet autre amour de Dominique Dyens, Robert Laffont, en librairie depuis le 17 août 2017

mercredi 13 septembre 2017

Marco Polo et l’Hirondelle du Khan

Magnifique, magique, envoûtant. Les mots revenaient en boucle unanimement dans les commentaires qui s'échangeaient dans le public ce soir de première ... parisienne, car le spectacle avait été joué avec succès cet été au festival d'Avignon.

Eric Bouvron nous embarque dans un Orient fabuleux, sur les traces de personnages historiques  qui donnent leur nom au titre de la pièce Marco Polo et l’Hirondelle du Khan. Il aurait été trop long d'ajouter et Kublai Khan, petit‑fils de Ghengis Khan. Pourtant c'est à leur jeu pervers et de manipulation que nous assistons, fascinés.

Car c’est à un voyage dans le temps et dans un univers inhabituel auquel il faut se préparer.

Marco est jeune. 20 ans. Curieux. Ambitieux. Assoiffé d’aventure. Il sait très bien que son charme et sa fausse naïveté sont des armes dans la cour du Khan. Le souverain mongol a 60 ans. Souffrant des douleurs liées à l’âge, il suit son ambition d’unificateur. Il voit en Marco Polo un pion nécessaire à ses projets d'expansion. Il est patient, possessif, manipulateur et néanmoins une grande sensibilité se cache sous sa peau de conquérant.

Il voit tout, et la passion que sa quatrième et précieuse épouse va témoigner au jeune homme ne lui échappera pas.
Eric Bouvron est capable de restituer l'atmosphère singulière de la Mongolie du XVI° siècle avec un décor minimaliste.... mais des costumes somptueux, et surtout une musique enveloppante. Avec une direction d'acteurs sans faille.

Ce n'est pas une surprise : il nous avait déjà convaincu avec les Cavaliers, Molière du théâtre privé 2016, (créé dans ce même théâtre La Bruyère) qui partent demain en tournée aux États Unis puis au Maroc.

Marco Polo est dans la même veine. C'est encore une épopée, mais cette fois c'est Eric qui en a écrit la trame et les dialogues. Il n'est qu'un homme, c'est juste un homme dira au début Marco Polo qui cherche sans doute à se rassurer. Le Khan s'inquiète de son coté à propos du risque à introduire dans son cercle intime un jeune homme aventurier : Celui qu'on ne connaît pas on le craint.

La pièce déroule deux joutes, l'une politique, avec des visions opposées du monde, conquérir ou unir, et une autre, qui se place au niveau des sentiments puisque, c'était fatal, Marco Polo est séduit par l'hirondelle. Le discours religieux s'entend en filigrane. Existe-t-il un paradis et où est Dieu ?

On remarquera le nom de Damien Ricour au générique, collaborateur essentiel du spectacle, trop tôt disparu et auquel Eric Bouvron rendra hommage aux saluts.

La musique est essentielle. Un musicien, deux musiciennes-chanteuses mongoles, et une chanteuse lyrique, sont présents sur la scène, à l'instar d'un coryphée antique. Leurs interventions alimentent le mystère comme un feu toujours maintenu dans l'imaginaire du spectateur.

Les intonations du morin khuur (vièle mongole à tête de cheval) sont envoutantes. La puissance de Cecilia Meltzer est intense. L'émotion passe par de nombreux registres. La perversité des relations est mise en relief. On est subjugué.

Marco Polo et l'Hirondelle du Khan
de Eric Bouvron
Mise en scène Eric Bouvron assisté de Victoire Berger-Perrin
Collaboration artistique Damien Ricour-Ghinea
Costumes Sarah Colas
Lumières Edwin Garnier
Avec Jade Phan-Gia, Laurent Maurel, Kamel Isker en alternance avec Eliott Lerner
Musiques et chants Ganchimeg Sandag, Bouzhigmaa Santaro, Cécilia Meltzer et Didier Simione
Au Théâtre La Bruyère à partir du 13 septembre 2017
Pour 100 représentations exceptionnelles
Du mardi au samedi à 21h - matinée samedi à 15h30
5, rue La Bruyère - 75009 PARIS- Location : 01 48 74 76 99
Photos Marc O Carion

mardi 12 septembre 2017

Mon autopsie de Jean-Louis Fournier, chez Stock


Quand on connait Jean-Louis Fournier on devine que ce n'est pas vrai : il est tout le contraire d'un mort mais il le fait très bien. C'est pas le pire qui pouvait m'arriver, écrit-il avec l'ironie qui le caractérise tant.

L'écrivain a eu l'excellente idée de poursuivre ses récits autobiographiques en fictionnant celui-ci à une hauteur vertigineuse. Il se place au-dessus de tout, y compris de lui-même pour parler de ce qui le préoccupe et du monde qui nous entoure.

Pour cela il a inventé le personnage d'Egoïne, une femme médecin légiste chargée de pratiquer son autopsie, ce qui l'occupera pendant plusieurs jours.

Il nous retrace les péripéties que son corps, désormais à la merci du bon vouloir de la jeune (et très belle) médecin. Avec une plume alerte et impertinente comme il sait le faire depuis toujours.

J'ai lu le livre en format numérique et ai pris quelques notes (on dit signets) au fil des écrans mais lorsque j'ai voulu revenir dessus pour ponctuer cette chronique d'extraits, comme je le fais toujours, j'ai eu la désagréable surprise de constater que la session avait expiré.

J'ai eu quelques instants l'envie de me livrer à l'autopsie de mes souvenirs. Ma mémoire flanche un peu. Je me rappelle malgré tout combien le supplice dure, pour notre plus grand plaisir, à nous lecteurs. Car Egoïne découpe avec lenteur, tout en continuant à mener une existence que l'auteur s'efforce de deviner. Il n'a pas grand chose d'autre à faire, dans son état.

On se laisse porter. On ne souffre pas pour lui puisqu'il semble prendre beaucoup de plaisir à se faire charcuter. On en apprend davantage sur les femmes qu'il a eu dans la peau, sur ce qui a pu lui faire mal au ventre, comment il a rempli son cerveau.

C'est sérieux et grave à la fois. Honnête (il ne cache pas ses déroutes et ses déceptions, par exemple en terme de réalisateur de film, et bien sur l'existence de ses enfants handicapés, qui avaient été au centre de Où on va papa ? il y a quelques années). Plutôt complet (il n'élude pas sa passion pour les voitures de course, son rapport à l'argent et sa conception de la liberté). C'est drôle ... évidemment.

On se demande malgré tout quelle pirouette l'écrivain est en train de danser pour faire preuve à ce point d'autodérision. On souhaite vivement que ce ne soit pas la dernière.

Mon autopsie de Jean-Louis Fournier, chez Stock,  en librairie le 30 août 2017

lundi 11 septembre 2017

Un jour tu raconteras cette histoire de Joyce Maynard

Beaucoup diront de ce livre qu'il est bouleversant. Ce n'est pas faux mais je retiens surtout la qualité des sentiments dans lesquels le récit baigne. On est dans la lignée de J'ai réussi à rester en vie, de Joyce Carol Oates, de ces récits très honnêtes qu'il me semble que seules des femmes américaines peuvent livrer ainsi, en osant faire figurer le mot "récit" sur la couverture alors que les auteures françaises introduiront davantage de recul en écrivant un "roman", tout en fictionnant certains épisodes.

N'y voyez pas un jugement de ma part, juste une explication pour pointer que nous sommes ici au-delà du témoignage, et du registre de l'autobiographie.

Joyce Maynard avait déjà écrit son (une) autobiographie "Et devant moi le monde", qui fit l'objet d'une adaptation cinématographique par Jason Reitman, Long week-end.  Le récit qu'elle entreprend cette fois est plus complet et plus intime.

Raconter cette histoire aurait pu être pathétique. Pourtant non. L'auteure a, pendant dix-neuf mois de combat, soigné son mari, atteint d'un cancer du pancréas. Elle a dû mettre de coté l'écriture, faute de temps et de disponibilité d'esprit pour entreprendre un roman. Avec l'honnêteté qui la caractérise, elle s'ouvre à Jim de cette frustration. (p. 272)

Tu n'écris pas en ce moment. Mais un jour tu raconteras cette histoire, lui dit-il.

dimanche 10 septembre 2017

Meilleurs alliés d'Hervé Bentégeat

Etre alliés n'impose pas d'êtres amis. On s'aperçoit vite que si De Gaulle à rallié l'Angleterre c'est parce qu'il n'avait pas d'autre choix car le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'est pas copain avec Churchill. Les rivalités entre les deux pays sont installées depuis Guillaume le conquérant et il faut dire que le général a bien des excuses (malgré son fort caractère) car l'anglais le prend systématiquement de haut quand il ne cherche pas carrément à l'humilier.

Hervé Bentégeat a écrit une pièce qui retrace les heures qui ont précédé le débarquement des troupes alliées en Normandie. Le 4 juin 1944, Churchill convoque de Gaulle à Londres pour lui faire part de l’imminence de l'opération. De Gaulle est furieux : la France libre est écartée de la plus grosse opération militaire de tous les temps, alors qu'elle aura lieu sur les côtes de France, et qu'elle est décidée depuis plus d'un an.

La rencontre se passe très mal. Au point que Churchill envisage d’enfermer de Gaulle quelque part en Angleterre. On assiste au face-à-face orageux entre deux monstres de l’Histoire, qui éprouvent l’un pour l’autre des sentiments parfois contradictoires, faits d’agacement mais d'estime, d’exaspération mais aussi de fascination. On remarque un Chruchill mélancolique évoquant la bataille de la Somme de la Première Guerre mondiale, se heurter à un De Gaulle désabusé, traitant son rival de malade et d'alcoolique (ce qui était exact au demeurant) et souffrant d'une solitude qu'on ne soupçonnait pas avant d'avoir vu la pièce : il ne se passe rien et cependant tout arrive, se plaint-il avec dans la voix les trémolos dont on se souvient.

Deux visions du monde s'opposent. L'un commence à parler d'Europe. L'autre ne jure que par l'Amérique. S'ils sont dos à dos au début de la soirée ils finiront réconciliés ... enfin presque.
La pièce a été créée cet été au Festival Off d'Avignon, au Théâtre des 3 Soleils et a "débarqué" au Petit Montparnasse le 7 septembre 2017. Il faut voir ce spectacle pour dépoussiérer l'image un peu idyllique de la coalition alliée au moment du Débarquement. Pour passer un bon moment de théâtre car la direction d'acteurs est formidable. Pour rire aussi car les dialogues sont savoureux. Les joutes verbales se font écho, ce qui n'est pas très étonnant quand on se souvient de l'humour pince sans rire de Churchill, vous savez celui qui, lorsqu'on lui demandait son secret pour vivre vieux : no sport !

De Gaulle aussi avait la réputation de ne pas mâcher ses mots. Le seul révolutionnaire en France c'est moi, disait-il.

Le tempérament et extrême : je n'estime que ceux qui me résistent. malheureusement je ne les supporte pas.

Et puis l'interprétation de Pascal Racan (De Gaulle), Michel de Warzée (Chruchill) est sensationnelle. On jurerait que le vieux lion et le général sont là bien vivants devant nous. L'illusion est souvent parfaite. On se réjouira donc que ce spectacle nous soit proposé. On peut y aller avec ses enfants, même s'ils ne sont pas passionnés par l'histoire de France et la diplomatie.

Meilleurs alliés d'Hervé Bentégeat
Avec Pascal Racan, Michel de Warzée, Laurent D’Olce et Denis Berner
Mise en scène, décor, costumes et lumières : Jean-Claude Idée
Son et vidéo : Olivier Louis Camille
Au Petit Montparnasse
31 Rue de la Gaîté
75014 Paris 01 43 22 77 74
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi : 21h
Et matinée aussi le samedi à 16h

samedi 9 septembre 2017

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'école des loisirs

Ouvrage après ouvrage (il est désormais l’auteur d’une bonne trentaine d’ouvrages, romans, pièces de théâtre, nouvelles, textes poétiques...), Eric Pessan bouscule les consciences des jeunes lecteurs (ce roman s’adresse aux plus de 15 ans), et celles de leurs parents qui ont grand intérêt à le lire. Pour preuve un éditeur de romans pour adultes a reproché à l’auteur de ne pas lui avoir confié le manuscrit d’un de ses ouvrages.

Après la question de la culpabilité (Plus haut que les oiseaux), celle de la vie quand on est sans papiers (Aussi loin que possible), le racket et le harcèlement scolaire ( La plus grande peur de ma vie) il poursuit avec un roman où la fiction s’appuie davantage sur la réalité.

Lorsque Julie plonge dans le sommeil, son monde bascule. L’adolescente se retrouve dans la forêt de l’île japonaise de Hokkaido, reliée physiquement à un petit garçon de sept ans. Abandonné par ses parents, il erre seul, terrifié, et risque de mourir de froid, de soif et de faim. Quel est le lien entre Julie et cet enfant qui est peut-être perdu ?

Quand Eric Pessan se met à écrire, il choisit comme personnage principal un des habitants d’une tour devenue imaginaire, mais qui lui a été inspirée par un immeuble de dix-huit étages, situé à Saint-Herblain, près de Nantes. Il était alors directeur d’antenne d’une radio associative dont l’émetteur était installé sur le toit terrasse.

Julie est la sœur de Thomas, le garçon qui est au cœur de Plus haut que les oiseaux. Ses parents ont une forte conscience politique, très impliqués dans l'accueil de migrants, et elle était comme prédestinée pour incarner l’héroïne de ce dernier livre.

Ce qui est nouveau, c’est le basculement dans le fantastique comme la forêt de la couverture le laisse deviner : Jamais un rêve n'a été aussi réel, jamais les branches des arbres n'ont comporté autant de feuilles, jamais les nuances de vert n'ont été aussi nombreuses, jamais la fraîcheur n'a été aussi mordante. Dans un rêve, les choses sont faites d'un seul bloc. On a froid et le froid est un tout, pas un engourdissement progressif des mains, une humidité qui saisit le visage, qui traverse les chaussures trop légères, qui mord les pieds avant de geler les orteils puis de paralyser les mollets... (p.21) 

Nuit après nuit, la jeune fille rêve qu'elle est un petit garçon japonais perdu dans une forêt. Dans la journée, le monde ne s'arrête pas de tourner et Julie tente de vivre normalement. Elle comprend que son rêve n’est pas anodin quand elle apprend qu’un enfant de sept ans a bel et bien été abandonné par ses parents dans la forêt de Hokkaido dont elle découvre que c’est un milieu très hostile, infesté d’ours.

Eric Pessan s’est inspiré d’un fait réel dont le dénouement a été heureux. S’agissant de littérature jeunesse l’obligation est d’ailleurs que quelque chose de très positif intervienne dans le récit. Il a été stupéfait que des parents puissent ainsi abandonner leur enfant, comme on se débarrasserait d’un encombrant, ou comme aveu d’une incapacité à gérer une situation qui les dépasse.

L’auteur ne s’appesantit pas sur la psychologie des parents (qui seront contraints à faire des excuses publiques à leur enfant devant des caméras de télévision). Il se focalise sur les émotions de Julie, ce qui permet une écriture plus romanesque, à la limite du roman noir ou du genre policier. Le lecteur, quel que soit son âge, est happé par l’histoire et ressent, lui aussi, une infinie compassion pour le petit japonais. On se demande si cet évènement est exceptionnel ou s’il annonce une dérive qui serait possible un jour en France … car tout le monde n’a pas la chance d’être relié à une jeune fille dotée de super-pouvoirs comme Julie.

Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan à l'Ecole des loisirs, collection Médium, en librairie depuis le 30 août 2017

vendredi 8 septembre 2017

Le Redoutable de Michel Hazanavicus

J'ai vu Le Redoutable en avant-première du Festival Paysages de cinéastes et j'en suis revenue enthousiaste. J'avais un souvenir très mitigé du dernier film de Jean-Luc Godard, Adieu au langage et je suis ravie de modifier l'image que j'avais de ce cinéaste, même si celle-ci était sans doute exacte car sa mauvaise humeur est de notoriété publique. J'ai tellement ri que je pourrais concevoir une certaine tendresse à son égard.

Car Michel Hazanavicus nous propose un détournement fantaisiste de son "confrère". Le film doit beaucoup à deux ouvrages (Une année studieuse, Gallimard 2012 mais surtout Un an après, publié en 2015) qu’Anne Wiazemsky consacra à son histoire avec Jean-Louis Godard, avec qui elle se maria en Suisse en juillet 1967.

Le Redoutable est remarquablement conçu, à l'instar de ce qu'aime faire Hazanavicus, et avec donc de multiples trouvailles esthétiques, très inspirées des propres formes que l'on peut voir dans l'univers des films de Godard mais il n'est pas pour autant nécessaire de connaitre sa filmographie pour apprécier.

Les intertitres sont des références aux films du cinéaste. Ils arrivent fort à propos. Par exemple au moment de la rupture Sauve qui peut (les meubles) renvoie à Sauve qui peut la vie. Juste avant Pierrot le mépris en combinait deux. Et quand Tuer Godard s'affiche sur l'écran nous ne sommes pas surpris d'entendre Anne dire au serveur que oui c'est fini.

La séquence de la fin de leur amour est commenté par un extrait de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes sur le caractère infini de la scène de ménage. Il est lu, en voix off, par Michel Subor, l’acteur principal du Petit Soldat.

Certaines scènes sont filmées en noir et blanc, ou en couleurs inversées. Anne allongée nue fait penser bien entendu à Brigitte Bardot sous le regard de Michel Piccoli. Avec des musiques qu'on connait tous, même quand le disque est rayé. Des images d'archives arrivent fort à propos. Et surtout l'incarnation de Louis Garrel est fabuleuse. Il est plus Godard que Godard, même allure, et même défaut d'élocution que l'on pensait unique.

Sa femme est interprétée par Stacy Martin avec, de mon point de vue un peu moins de vérité, mais parce que je connais Anne Wiazemsky, ce qui évidemment m'influence. Elle est néanmoins très juste et le couple qu'elle forme avec son partenaire fonctionne à la perfection.

On connait l'histoire. Qui s'inscrit dans la "grande" Histoire, notamment les évènements de mai 68. Et on sait que le mariage entre Anne et Jean-Luc fut fulgurant. Mais on suit les épisodes comme si tout s'écrivait sous nos yeux.

On regrette au bout du compte que Jean-Luc Godard ait sombré dans l'incommunicabilité alors que l'avenir lui appartenait. Il avait inventé un cinéma inclassable, sauvage mais qui inaugurait un genre nouveau : la nouvelle vague c'était surtout lui.

Les adjectifs s'imposent, de toutes les couleurs, sur l'écran noir du cinéma, comme autant de facettes du personnage : inclassable, iconoclastes, toxique, révolutionnaire, drôle, génial, gauchiste, brillant, charismatique, tragique, adulé, détesté, nouveau, mythique, méprise, politique, gourou, amoureux, joueur, enragé, visionnaire, cinglant, surprenant, méprisant, hautain, enragé, charmant, manipulateur, maestro ...

Il est tout cela et aussi masochiste, pour devenir finalement, presque sympathique. Au début en tout cas, comme François Truffaut le faisait remarquer au moment de sa rencontre avec Anne, son interprète de La Chinoise, un film dédié à la révolution culturelle chinoise qu’il a tourné dans son propre appartement de la rue de Miromesnil. Car l'amour le transforme. Mais pas durablement et le film de Michel Hazanavicus donne des clés pour comprendre le phénomène.
Janvier 1968, fraîchement marié, le couple Godard-Wiazemsky emménage au 17 de la rue Saint-Jacques, en plein Quartier Latin. Quatre mois plus tard ils sont au coeur de la révolution. Si Anne ne s'y intéresse que superficiellement, Jean-Luc par contre se radicalise. Et perd quelques amis, comme Michel Cournot dont il s'interdit de soutenir le film à Cannes (le festival sera annulé d'ailleurs), par pur respect de son mépris pour la manifestation officielle.
L'échec de la Chinoise a sans doute compté et la remise en question du réalisateur pèse tout autant. La suite ne sera qu'une lente et irrémédiable chute, ponctuée de scènes très drôles. Il casse ses lunettes régulièrement (les a-t-il brisées si souvent dans la réalité ? en tout cas le geste est métaphorique de son aveuglement comme de sa volonté de changer de regard sur le cinéma). 

On le voit nu, comme sa femme, discuter de la pertinence d'accepter de tourner nu au cinéma. A un autre moment il affirme face caméra qu’un acteur est tellement con qu’il est possible de le lui faire dire… face caméra. Il se dispute avec ses amis, ne censurant aucune pensée critique, même dans l'univers confiné d'une voiture remontant de Cannes sur Paris. Il contrarie Anne régulièrement, juste avant de demander pardon toujours avec une humilité déconcertante.

On sent à la fois l'intensité des rapports amoureux et le délitement de la relation. Le regret d'Anne résonne avec justesse : j'ai aimé Jean-Luc tant que j'ai pu, aussi longtemps que j'ai pu. Car c'est aussi et avant tout une histoire d'amour.

Et surtout l'humour (très particulier je le concède, proche de la mauvaise foi) de Godard : c'est pas parce que je me suis trompé que j'avais tort.

Le film ne prétend pas à la vérité. On pourrait estimer qu'il ne fallait pas désacraliser le monument. Mais ce détournement fantaisiste n'en est pas si éloigné qu'il y parait car Godard n'a eu de cesse précisément que de "tout" désacraliser. Je ne suis pas sure d'avoir raison dans mon analyse mais vous vous auriez tort de vous priver de ce film !

Le Redoutable, de Michel Hazanavicius (France, 1h47). Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Bejo, Grégory Gadebois. Sortie le 13 septembre 2017.

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