vendredi 22 décembre 2017

Les fantômes de la rue Papillon

Le rideau s'ouvre sur un banc et son réverbère... Un homme (Michel Jonaz) est assis sur ce banc. On a l'impression qu'il s'y cramponne, impuissant. Mais ses yeux demeurent pétillants.

Une étoile jaune est cousue sur son veston, signalant son appartenance religieuse. Tout à l'heure on verra les deux trous noirs dans son veston. Quelle date sommes-nous ? Ce bout de tissu est  terriblement évocateur d'un passé que l'on ne voudrait plus revoir. Le vieux juif commente des images que lui seul peut voir. On dirait des sous-titres de clichés que Robert Doisneau aurait pu légender. La routine du présent de la rue Papillon.

Tout le monde vieillit. C’est calme, soupire t-il alors qu'une brume impalpable s'évapore derrière lui.
Soudain, des halos de gyrophare... Police nationale !  "Tes mains sur la  voiture et tu sors tes papiers !", "Mais j'ai rien fait, M'sieur. C'est la quatrième fois ..."... Joseph s'est dressé. Ça dégénère, un malentendu, une bousculade, un coup de feu... "On est en train de le perdre, ça s'appelle une bavure".

Une porte s'ouvre lourdement... Haïssa entre en scène et tombe sur Joseph. Donc tu me vois, c’est sûr ? Et tu m’entends ? Joseph n'en croit pas ses yeux. La porte se referme. Ils vont devoir cohabiter. Le face-à-face du (jeune) rebeu face au (vieux) juif aurait pu s'intituler Quand un fantôme rencontre un autre fantôme.

Le spectacle n'est pas nouveau. Il a été créé au printemps au Gymnase mais je ne l'ai vu que maintenant au Théâtre La Bruyère. Et je vais vous faire une confidence, je ne regrette pas d'avoir attendu. J'ignore comment était l'interprétation d'Haissa par le comédien qui a créé le rôle (sans doute excellente, je n'ai entendu que des louanges à propos de Samy Seghir) mais ce que fait Eddy Moniot est tout à fait remarquable de spontanéité et de générosité.
Il fait ses débuts en tant que comédien mais ce n'est pas un inconnu dans le monde artistique. Il a été l'un des personnages principaux du documentaire "A voix haute, la force de la parole" après avoir gagné le concours Eloquentia. Il a fait des chroniques sur Europe 1 sous le nom de monsieur Eddy. Ne soyons donc pas étonnés par la justesse de ton de sa performance.

Michel Jonasz est un comédien hors pair. Il faut rappeler qu'il a démarré sa carrière d'artiste en suivant des cours de théâtre Porte de Vanves. Les dialogues ne donnent pas l'impression qu'ils ont été écrits. Chaque mot sonne juste dans la bouche de l'un et de l'autre. C'est ainsi quand on a la chance que deux grands acteurs se retrouvent face à face (j'en dirai autant dans quelques jours du Souper qui réunit les Mesguich père et fils).
On se retrouve fantôme juste devant l'endroit où on est mort. C'est comme ça pour tout le monde. Michel Jonasz a trébuché à peine sur le mot ça, ce qui nous fait accepter la réalité de la situation comme si elle était naturelle.

Le jeune homme a tout de même du mal à gober la Valda. Il trouve un seul mot pour exprimer ses doutes : Genre ? Le vieil homme confirme avec empathie : Le 4 de la rue Papillon, un trou dans le bonnet.

Ce qui les lie pour le moment c’est ce 4 mais le spectacle va démontrer que les points communs sont multiples dans ce pays de merde où on se fait buter pour un contrôle d'identité. J'aurais été agacée qu'on me donne encore une nième leçon de Vivre ensemble, de générosité à l'eau de rose sur le choc générationnel et le devoir de mémoire.

Les dialogues écrits par Dominique Coubes respectent les différences de milieu social et d'époque. Avec juste ce qu'il faut de pudeur, d'humour et de force pour faire vivre l'intrigue. Car il y en a une, sous forme d'enquête puisque Haissa va aider Joseph à découvrir ce qui est arrivé à sa famille. En premier lieu à répondre à cette question lancinante et sans réponse depuis 70 ans qu'il est là à voir sans rien entendre.

Le 16 juillet 1942, le jour où je me suis fait tuer, tous les juifs du quartier ont été arrêtés et emmenés (il le dit avec naturel, sans être vindicatif) dans les bus de l'Etat, mais où sont-ils partis ? Ce que je veux c'est savoir ... savoir où ils sont. Joseph est obsédé par cette question que tout père se poserait à propos de ses enfants.

On a envie de leur suggérer de taper une requête sur Google pour résoudre l'énigme. Mais l'ancêtre ne sait pas que cela existe et le jeune n'a pas de matériel sous la main. Pour le moment il est tout entier animé par la révolte, puis par le déni, comme toujours en cas de choc affectif. Il ne peut se croire mort. Petit à petit il se décentre et suit l'histoire de son compagnon comme s'il lui racontait un épisode de Plus belle la vie :
Vous avez fait quoi pour vous défendre, vous ? (il s'attend à un acte de bravoure ou de bravade)
- Mais t'as pas l'temps ! rétorque Joseph qui le met en garde avec douceur et tristesse.
- Attention, les hommes peuvent devenir fou.
De ouf, dirait le jeune homme stupéfait qu'on puisse se laisser embarquer sans protester.

Des images d'archives en noir et blanc rappelleront l'horreur de cette époque avec plus de force que des mots.

- J'ai un grand service à te demander. Ainsi démarre la longue enquête qui va remonter le cours de l'histoire. Joseph va devoir insister parce que Haissa ne voit pas comment l'aider. Il reconstituera le puzzle petit à petit (mais je ne vais pas vous raconter, c'est trop savoureux de suivre leurs mésaventures). Ce qui est touchant c'est que lorsque le jeune homme apprend l'horreur des camps (dont on peut penser qu'il ne le savait pas vraiment, étant donné son âge et ses centres d'intérêts) il cherche à préserver celui qui va devenir son ami.

Cette valse hésitation est très bien jouée. Elle aurait pu être pathétique. Elle demeure tragique mais il y a suffisamment d'humour pour qu'on la suive sans décrocher un instant. Joseph apprendra ce qu'est un Monoprix ou un string et ce réfractaire au changement va devoir s'ouvrir à la modernité en découvrant tout ce qu'on peut faire avec un Ipad. Haissa se débarrassera de ses préjugés et de sa mythomanie. Tous les deux réviseront leurs jugements sur l'honnêteté et leur conceptions respective de l'emprunt. Leur connivence fera plaisir à constater.

Le retour du violon à son "propriétaire" (si je puis dire) est un joli moment. La scène de rap slamé sur les paroles de Serval Pikty par Eddy Moniot est un grand moment. Et le choix de la musique des Marches du palais apporte de la douceur. 

On connait nous l'histoire, celle qui a été écrite avec un grand H et pourtant on est surpris par les rebondissements. Les films d'époque témoignent que tout ça n'est pas du cinéma. Combien d'arméniens, de bosniaques, de tibétains ... ont été déportés ? Joseph pense que la paix est revenue. Que ce soit un arable qui lui fasse découvrir la Shoah est un retournement de situation insensé. Le personnage est tout autant sidéré qu'il puisse exister des attentats religieux à notre époque !

Il ne faut pas oublier de citer Judith Magre qui intervient de manière originale exhortant les enfants de la Shoah à donner l'exemple dans le monde entier afin qu'aucun homme ne subisse ce que leurs parents ont subi. Mais parce que vous, lecteurs, savez lire à coté des mots je vous laisse le beur pour la fin (beurre pour la faim), vous aurez compris ... le meilleur pour la fin.

Allez voir ces (gentils) fantômes. Ils vont resurgir sur le boulevard Bonne Nouvelle en 2018. 
Les fantômes de la rue Papillon
de et mis en scène par Dominique Coubes
Avec Michel Jonasz et Eddy Moniot, avec la participation exceptionnelle de Judith Magre
En reprise au Théâtre La Bruyère depuis le 4 octobre 2017 jusqu'au 30 décembre
Du mardi au samedi à 19h00, matinée le dimanche à 16h00
01 42 46 79 79
A partir du mardi 16 janvier 2018 et jusqu'au dimanche 1 avril 2018 
Au Théâtre du Gymnase
38 Boulevard de Bonne Nouvelle
75010 Paris
Les mardi à 21h00 et les dimanche à 17h30 

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