samedi 30 décembre 2017

Douleur de Zeruya Shalev

Le nom de l'auteur est écrit en si grosses lettres, Shalev, que j'ai cru qu'il s'agissait du titre du livre. C'est en fait une accroche imaginée par l'éditeur en raison de sa notoriété et il figure toujours ainsi sur tous les romans publiés par Gallimard.

J'ai beau lire beaucoup, je ne connaissais pas Zeruya Shalev. J'apprécie donc que son dernier ouvrage figure dans la sélection du Prix des Lecteurs d'Antony (92) même s'il est déjà jugé par Olivia de Lamberterie (Le Masque et la Plume) comme "Un livre d’une densité, d’une finesse, d’un humour absolument exceptionnels".

On a le sentiment qu'on ne pourra pas avoir un avis différent à propos de l'écrivaine israélienne qui a déjà reçu un prix (le Femina étranger en 2014) pour Ce qui reste de nos vies et qui lui vaut une (certaine) célébrité.

Douleur traite des séquelles que le passé peut laisser sur les corps et les esprits, tout en interrogeant notre capacité à faire des choix, au moment même où la vie nous renvoie à l’essentiel.
Dix ans après avoir été blessée dans un attentat, Iris semble avoir surmonté le traumatisme. Malgré des douleurs persistantes, des problèmes avec ses enfants et un mariage de plus en plus fragile, la directrice d’école ambitieuse et la mère de famille engagée qu’elle est s’efforce de prouver qu’elle contrôle la situation

Tout bascule cependant le jour où elle reconnaît, sous les traits d’un médecin qu'elle consulte, Ethan, son premier amour, qui l’avait brutalement quittée lorsqu’elle avait dix-sept ans. Dans un vertige sensuel et existentiel, Iris éprouve alors la tentation de faire revivre cette passion qu’elle croyait éteinte : et si une seconde chance se présentait à elle ?
Le roman est dense de 416 pages qui ne se dévorent pas immédiatement. Les phrases s'étirent, souvent à la limite de la digression. J'en ai compté qui s'allongeaient sur une quinzaine de lignes. La lecture est essoufflante. L'auteure semble ne pas pouvoir ordonner des pensées qui se déversent par flots.

Ceci posé je respecte forcément immensément Zeruya Shalev qui a elle-même été blessée dans un attentat et qui a conçu ce cinquième roman pendant son immobilisation forcée, alors qu'elle était alitée, ne pouvant alors que "penser". Quand elle y décrit une femme âgée qui va mourir, c'est un peu d'elle dont elle nous parle.

Ce roman est, à sa manière, un travail sur le deuil et on retrouve les étapes que l'on connait bien (déni, colère, révolte ...) mais il raconte une trajectoire qui n'a rien à voir avec celle que Sophie Forte a choisi pour Chagrin pour soi. La perception que nous avons des livres (c'est également vrai pour les films et le théâtre) est dépendante de ce que nous avons vu et lu avant... et je regrette de ne pas pouvoir lire l'hébreu, mon ressenti aurait peut-être été différent.

La vie politique israélienne est peu présente dans le roman. C'est un choix délibéré de l'auteur. Son livre semble avoir vocation à être universel mais il nous manque des clés pour tout comprendre, comme par exemple la manière particulière qu'on a de faire le deuil dans la religion juive. En se concentrant sur la sphère familiale et conjugale, il amène le lecteur à réfléchir à la problématique de cette femme qui tourne autour de la culpabilité sous toutes ses déclinaisons. Celle qu’on assume, comme celle qu’on rejette sur un proche. Ainsi Iris a tendance à croire que si son fils n’avait pas été en retard le matin où la bombe a explosé elle n’aurait pas été victime de l’attentat. Tout simplement parce qu’elle ne se serait pas trouvée au mauvais endroit à la mauvaise heure. L'attentat dont elle est victime est une catastrophe nationale qu'elle vit comme un évènement d'ordre privé.

On ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec son premier amour qui l'a punie pour quelque chose qu'elle n'avait pas faite. Elle était "simplement" présente quand la mère d'Ethan est décédée et s’est trouvée associée à l’évènement. Le deuil qu’il devait entreprendre passait nécessairement (de son point de vue à lui) par le sacrifice de la relation amoureuse.

Iris avait fini par oublier, mais sans doute pas à accepter cette décision. Le souvenir resurgit quand son fils atteint l'âge qu'avait le jeune homme qui fut son premier amour. Il s'accompagne d'une douleur psychique qui va se matérialiser en quelque sorte dans son corps.

Il y a beaucoup de deuils à entreprendre dans cette histoire. Iris, orpheline de guerre, a perdu son père. Son ex-amoureux, Ethan, est orphelin de mère. Elle doit aussi faire face au deuil de l’enfant idéal, à commencer par sa fille.

Si Iris éprouve des émotions fortes, par contre elle n’a pas de pensée personnelle. Son cerveau obéit aux adages. On peut en surprendre 5 ou 6 dans une seule page. En même temps elle cherche un sens à chaque mot, à chaque geste (p. 178). Et je me demande si c'est un travers qui s'inscrit dans la condition féminine de la femme israélienne ou dans son éducation religieuse. En tout cas si on applique le même raisonnement aux propos que Zeluya Shalev attribue à son héroïne on pourrait se demander à qui elle ment, autrement dit qui cherche-t-elle à leurrer de son fils, sa fille, son mari, sa meilleure amie Dafna, ou son amoureux reconquis Ethan. Elle emploie l'image du pantin, se décrivant comme un Pinocchio désarticulé (p. 128) par la douleur mais la symbolique est forte puisque la marionnette mentait.

Iris n'est pas une femme immédiatement sympathique parce qu'elle interprète tout, cherchant comme on dit midi à quatorze heures. J'ai été étrangement imperméable à sa souffrance dans les premières cent pages. Ce n’est qu'après ses retrouvailles avec Ethan que le roman prend toute sa force et qu’il se révèle alors formidablement bien bâti.

C’est en fait parce qu’elle s’inquiète pour sa fille, Alma (dont l’étymologie signifie âme, ce ne peut être un hasard) qu’Iris se décide à consulter un spécialiste de la douleur. En effet cette mère de famille consomme une forte quantité d’analgésiques et elle comprend que cela puisse altérer sa capacité de jugement à propos de ses enfants. Elle "déraille" effectivement et la suite du roman nous permettra de le constater.

Le spécialiste en question est Ethan, et les retrouvailles seront peut-être l'occasion de répondre à la question qu'elle se pose au début du roman : Peut-être aurons-nous une deuxième chance plus tard (p. 26).

Iris est persuadée que c’est toujours le présent qui éclaire le passé (p. 108). Si bien qu'au lieu de vivre sereinement un nouvel épisode elle va sans cesse chercher à analyser le pourquoi du comment. Ethan personnifie la douleur à tel point que c’est sous ce mot de douleur et non avec son prénom qu’elle enregistre son numéro de téléphone dans ses contacts (p. 132).

L'auteur nous offre malgré tout une scène cocasse lorsque Iris traverse la haie pour espionner Ethan à travers une baie vitrée. Et plus tard quand elle joue l'innocente lorsque la femme de ménage la surprend. Plus tard nous suivrons une rencontre surréaliste avec Goaz, le gourou manipulateur qui exploite Alma.

La culpabilité de faire souffrir peut-elle s’effacer par exemple quand il y a une forme de légitimité ? Renouer avec son premier amour est-il une infidélité à son mari ou une forme de continuité de la relation précédente, ce qui légitimerait en quelque sorte un adultère qui n'en serait pas un, et qui donc dispenserait Iris de toute culpabilité.

Iris est torturée et ne parvient pas à vivre sereinement le présent. Par effet de miroir qui me semble malsain et en adepte de la pensée magique, elle suppose que demander à sa fille de renoncer (pour son bien à son gourou) n'est envisageable que si elle-même a la force de s'imposer de renoncer à Ethan. (p. 317)

Le récit qui aurait pu être subversif rentre sagement dans le "droit" chemin. Et on se demande si Iris en a fini avec la douleur ou si au contraire elle ne pourra jamais lâcher prise.

Douleur de Zeruya Shalev, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz, Collection Du monde entier, Gallimard, en librairie depuis le 16 février 2017

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