lundi 18 décembre 2017

La Plume de Virginie Roels

La plume est très largement inspiré du milieu dans lequel Virginie Roels (aujourd'hui directrice de la publication de Causette) a nagé pendant des années. Elle a longtemps été journaliste pour la télévision et la presse écrite, enquêtrice en politique et société.

Mais on dira que toute ressemblance avec des situations ayant réellement existé est totalement fortuite ... tout comme on recommande de consommer avec modération dès qu'on emploie le mot vin dans un article.

Le livre est annoncé comme une enquête pour faire la lumière sur ce qui est un naufrage politique : Le Président était à moins d’un mètre quand il se mit à dévisager lui aussi le public. Il s’arrêta net sur un jeune homme assis au deuxième rang. Ce dernier le fixa également d’un sourire de Joconde. Le Président baissa les yeux, puis se tourna désespéré vers son ministre de l’Intérieur. La suite, nous le connaissons tous, les images ont fait le tour du monde : à 22h30, devant cinquante millions de téléspectateurs, le président de la République française a littéralement perdu les pédales. Quelques secondes qui brisèrent sa carrière. De mémoire de journaliste, jamais humiliation ne fut si foudroyante. Dès cet instant, nous fûmes sans aucun doute des centaines cherchant à savoir ce qui s’était passé. La chance voulut que je sois la seule à avoir identifié l’objet de son effroi : le jeune au sourire de Joconde. (p. 11)

Le suspense viendra de ce qu'on aura envie de savoir qui est à l'origine de la catastrophe et surtout quelles sont les motivations des protagonistes à enrayer ou accélérer le processus.

Le livre est sorti il y a quelques mois et j'avoue l'avoir quasiment dévoré à l'époque sans pouvoir écrire sur le sujet ... parce que je le connais trop bien pour avoir travaillé dans ce milieu. Des kyrielles d'anecdotes et de scènes (réelles quoique surréalistes) me revenaient sans cesse et interféraient avec l'objet que j'avais entre les mains. Je voulais prendre le temps de peser chaque mot, oubliant qu'il s'agit d'abord d'un roman et non d'une investigation politique ... même si, et c'est une des forces du texte, il y évidemment de cela aussi.
La plume a le défaut que peuvent avoir les premiers romans : la densité. Il n'en demeure pas moins intéressant et c'est une oeuvre qui mérite un prolongement cinématographique. Il y a largement matière à un scénario. Les personnages sont si bien campés qu'il m'a été difficile de me décentrer d'un casting à mesure que j'avançais dans la lecture.

Et puis j'ai rencontré Virginie, à l'occasion des 68 premières fois. Nous avons discuté et je n'ai eu qu'une envie, reprendre son livre que j'ai relu depuis le début, et cette fois jusqu'au bout, sans me laisser distraire.

J'ai retrouvé la vivacité des descriptions et la force des personnages. J'ai peut-être par contre été plus sensible au message politique sous-jacent à propos de la génération qui reste à la porte puisque l'ascenseur social est en panne de longue durée.

On a beau porter un nom à particule (Julien Le Dantec), être un étudiant brillant, et se faire repérer par son prof (David Joli) ce ne sont pas des raisons pour réussir à progresser socialement. Le lecteur sait tout de suite que ses rêves sont pliés : dans un monde juste, il (son prof) lui aurait décroché un stage (p. 40). 

Et pourtant lui, le prof, parvient à ses fins après 7 ans de bons et loyaux services à un député qui vient d'être nommé ministre. Il sera propulsé au ministère. Virginie Roels va plus loin que le constat de sclérose de notre société. Elle nous donne les clés pour le décoder en montrant que la promotion existe, mais à l'intérieur d'un microcosme où on se serre les coudes.

Tous les archétypes du pouvoir sont réunis comme le faisait précédemment Hadrien Klent, qui est le nom de plume (que Virginie connait peut-être) dans La grande panne. Et la grande question est précisément de savoir si le grain de sable qui est décrit au début du livre est de nature à changer les choses ou pas.
Les mots sont des notes sur une partition m'a-t-elle dit et ça commence avec les noms des protagonistes. Ce Julien qui a un coté stendhalien, ce président qui porte presque le nom d'un de ses prédécesseurs, ce ministre de l'Intérieur qui ressemble à Talleyrand. La morale du prof qui n'est pas jolie jolie. On décode vite et cette forme d'humour est sympathique pour adoucir un propos autrement plus sérieux.

Ce qui m'a intéressée c'est de constater que la responsabilité n'est peut-être pas où on croit. Le conservatisme est surtout défendu par les strates intermédiaires du pouvoir qui ne font rien pour que ça change, prêtes à dealer du discours générationnel porteur d'espoir (p. 68) pour garantir leurs propres rêves tout en fredonnant Souchon (p. 68). Ils voient leur vie tellement grande qu'ils sont capables de tout pour qu'elle le devienne.

Les médias sont les seconds coupables. Si les journalistes n'attendent plus sagement que l'Elysée donne, comme au temps de l'ORTF, son feu vert pour évoquer un sujet (p. 66), ils demeurent stoïques à piaffer devant les feux rouges imposés par les puissants, que ce soient des lobbys ou des élus. Il y a de nombreux thèmes tabous. Et au contraire des soit-disant fuites de scoops très opportunes.

On achetait autrefois la paix sociale. On donnait au moins quelque chose. On maintient aujourd'hui la jeunesse dans un état de croyance et de dépendance (p. 143) et c'est encore plus malhonnête. Sur le fond rien ne change. On continuera longtemps à entretenir la tradition ... et à changer la décoration des bureaux (p. 260) à chaque nouvelle nomination. Difficile de comprendre comment l'Elysée peut être dans le si mauvais état que ses actuels occupants veulent nous le faire croire.

La fiction est en deçà de la réalité. Virginie Roels a choisi le parti de nous en faire sourire mais sa plume est suffisamment acérée pour que notre oeil soit plus vigilant à l'égard des déclarations officielles.

Ce premier roman en appelle d'autres ...

La Plume de Virginie Roels, Stock, Collection Bleue, en librairie depuis le 15 mars 2017

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