samedi 7 novembre 2020

Sauveur & Fils Saison 6 de Marie-Aude Murail

Nous voilà déjà rendus au tome 6 alors que la quatrième de couverture promet un septième opus. Comme le temps aura passé vite depuis cette fin de l'année 2016, quand les lecteurs de France Télévision ont décerné une pépite à Marie-Aude Murail au Salon de la Littérature Jeunesse de Montreuil. On peut dire qu’ils ont eu du nez.

Sauveur Saint-Yves est un colosse au prénom prédestiné pour lui donner envie de sauver, si ce n’est le monde entier, en tout cas les patients qui s’adressent à lui, et principalement des enfants qui sont presque tous en recherche d’identité et de modèle. Il est donc devenu psychologue clinicien par vocation et si l’auteure nous rappelle au fil des épisodes quelles sont les règles déontologiques de la profession on s’aperçoit que cet homme en enfreint plusieurs et qu’il a surtout beaucoup de mal à régler ses propres problèmes. Bref, il est humain et c’est (aussi) ce qui nous le rend si sympathique.

Il y a toujours un hamster en couverture, dans une posture positive. Si cette fois celui-ci navigue sur un bateau de papier le nom de Redoutable est de bonne augure. C’était a priori un étrange choix que de donner un tel animal comme compagnon pour les enfants qui vivent au 12 rue des Murlins. Sa durée de vie excédant rarement deux ans, il s’avère judicieux car il offre la possibilité d’évoquer régulièrement l’indispensable travail de deuil que nous devons tous faire à propos de personnes disparues ou de projets échoués. Marie-Aude aurait cependant pu retenir le chat car on s’aperçoit dans cette saison 6 qu’elle en connaît un rayon sur le sujet (page 235).

On apprend toujours beaucoup de choses en lisant chaque épisode, la plupart du temps complété en fin d’ouvrage par plusieurs pages de précisons sur le vocabulaire employé. Avec celui-ci j’en sais plus sur la PNL (p. 39, la folie et le déni (p. 284) et surtout sur la caractérologie (p. 74). J’ai d’ailleurs interrompu ma lecture pour faire moi-même le test du MBTI, et bien m’en a pris. Je me connais mieux, ce qui me fait désormais apprécier l’injonction de Socrate, Connais-toi toi-même.

Ce livre est conçu pour se lire indépendamment des précédents mais il me semble que le lecteur en tirera un bénéfice moins important. On s’attache aux personnages et on est pressé de connaître leur évolution, d’autant que leurs soucis sont très caractéristiques de ceux qui animent les adolescents et dont jusqu’à présent on parlait peu comme l’homosexualité ou la transition de genre, deux sujets qui tiennent particulièrement à coeur à l’auteure qui est tout autant soucieuse de laisser la réalité sociale pénétrer ses ouvrages. Ainsi les Gilets jaunes ne sont pas absents de ce numéro.

Elle a depuis toujours une capacité d’écoute et de recyclage hors du commun des confidences qu’elle glane lors de ses rencontres avec des jeunes. On peut la suivre lorsqu’elle donne des conseils pour lutter contre la dépression engendrée par notre époque (p. 256). Et quand je lis son effarement à propos de l'addiction des enfants aux réseaux sociaux je crois l’entendre s’exprimer à haute voix. La série n’est pas née seulement de son imagination mais surtout du recueil de témoignages.

Je suis bien curieuse de savoir comment les Saint-Yves vont traverser l’année suivante. Quel sera le sexe de l’enfant dont Louise accouchera ? Comment sera le bébé de Frédérique ? Qu’adviendra-t-il de la romance entre Gabin et Alice ? Comment évoluera la santé de la grand-mère de Grégoire et celle de Koslo  ? La saga a beau naviguer entre la pure fiction et le vraisemblable on se surprend à y croire et à se sentir un peu de la famille, surtout à l’approche des fêtes de fin d’année puisque le roman se termine à cette période, ... en 2018 tout de même.

Je suis aussi très impatiente de savoir si Jovo sera épargné par le virus. Et si la crise sanitaire affectera le travail du praticien au point de l’amener à exercer en téléconsultation ? J’ai peur qu’il nous faille patienter jusqu’à la saison 8 pour apprendre en quoi la Covid aura bouleversé leur vie.

Sauveur & Fils de Marie-Aude Murail à l'Ecole des loisirs, à partir de 13 ans
Saison 1 parue en avril 2016
Saison 2 parue en novembre 2016
Saison 3 parue en mars 2017
Saison 4, parue en  janvier 2018
Saison 5, parue en septembre 2019
Saison 6, en librairie depuis le 19 août 2020

La photo de Marie-Aude Murail a été prise en avril 2016 à l'occasion de la publication du premier tome.

jeudi 5 novembre 2020

En vol ... premier album de Julia Paris

On l’attendait depuis la fin de l’été. Son premier album a commencé à circuler depuis presque un mois.

Julia Paris est une jeune auteure/compositeur, également interprète, dont j'ai fait connaisssance en juin dernier et à qui j'ai alors consacré un portrait.

Cette jeune femme volontaire poursuit son objectif de faire rêver et voyager son public, mais elle le fait en toute sécurité car en cette période de crise sanitaire on ne saurait circuler autrement qu’en imagination.

Elle est Safety Pilot depuis qu’elle a 18 ans. C'est donc sans grande surprise que j'ai découvert le titre qu'elle a choisi en toute légitimité pour son album, En Vol.

Pas davantage de constater qu'elle avait tourné le clip du premier morceau Il suffisait de rien dans un hangar de l’aérodrome de Reims en évoluant devant un avion d’entraînement militaire L-39 Albatros (même si c'est sur des jets Citation II SP et des King Air 200 qu'elle compte plus de 500 heures de vol).

On la voit évoluer en compagnie de la danseuse Alice Valentin-Kermorvantportant avec distinction un tailleur pantalon noir, furieusement classe et moderne d'Admise Paris.

L'album, qui se compose de cinq nouveaux titres, inclut également, en versions française et italienne, Fugue en Italie que nous avions découvert cet été.

Julia est une femme fidèle. Elle célèbre avec force ses Amis (piste 2). Naturellement, elle a travaillé avec la même équipe, notamment le compositeur Yacine Azeggagh dont les arrangements sont toujours aussi élégants pour exprimer un univers musical qui correspond à la jeunesse de son tempérament empreint de mélancolie.

On pourrait voir une rupture avec l'identité visuelle épurée créée par le photographe Emanuele Scorcelletti pour illustrer le clip, tourné en noir et blanc (un choix dont l’artiste italien a fait sa spécialité et qu'il privilégie ici aussi en passant de l'image à la vidéo) tant il contraste avec les couleurs de Fugue en Italie. Il faut toutefois noter que si Fugue était une chanson estivale, En Vol arrive à la fin de l'automne et méritait totalement une atmosphère dégageant plus de mystère et de pureté.
Julia démontre qu’on peut être jeune et ne pas manquer de souvenirs. Ni de constance puisqu’on retrouve son amour pour les paysages du sud, en particulier de la Provence. Et puis, c'est sans doute un détail, mais elle a conservé le chapeau qui lui va si bien et qui pourrait devenir légendaire.

Elle nous enchante avec son brin de voix léger mais il suffit d'écouter avec attention les paroles pour comprendre qu'elle nous offre une ode à la liberté, et pas uniquement dans Permis d'aimer (piste 5). En toute logique pour la créatrice du label Productions Liberté.

En Vol, interprétation et paroles Julia Paris
Composition et arrangements Yacine Azeggagh
Disponible sur toutes les plateformes de streaming depuis le 9 octobre
Plus d'informations sur le site de l'artiste

Les photos des pochettes sont de Emanuele Scorcelletti et de Caroline Moreau

mardi 3 novembre 2020

Le livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Larher

C'est un des livres que je ne voulais pas lire, pour des raisons ultra-personnelles qui n'ont rien à voir avec l'auteur. J'avais fait la connaissance d'Erwan Lahrer et j'avais éprouvé d'emblée à son égard une sympathie qui relevait de l'évidence.

Cette soirée de l'attentat du Bataclan avait failli me coûter la vie et il est probable que je me suis sentie bêtement coupable d'avoir eu le bon pressentiment, de ne pas aller dans ce quartier ce soir-là, et d'être toujours en vie. Réaction stupide, mais humaine.

Il s'est trouvée, trois ans après sa sortie, une main amie pour glisser ce livre dans la mienne, de main. J'ai encore résisté quelques semaines. Et puis, alors que la France était englué dans le confinement (depuis le 28 octobre 2020) je ne pouvais plus décemment m'y soustraire.

Dès le début, je fus surprise par la façon dont me "parlent" les références musicales. Le Köln concert me renvoie dans un autre temps, au milieu d'autres souvenirs, mais en tout cas cela instaure une proximité avec l'auteur, ce que, précisément je devais redouter.

Erwan Lahrer passe du "il" au "je" puis au "tu". S'il se met ainsi à toutes les places c'est peut-être qu'il s'interroge sur sa place, en toute logique puisqu'il ne voulait pas écrire ce texte. C'est aussi que soudain il n'existe plus que par un fil. Le "je" est dissous. Il l'écrit clairement (p. 66). Il donne aussi la parole -dans une sorte d'hommage pluriel- à tous les protagonistes possible, jusqu'à la quasi photographie des messages publiés sur son fil Facebook (p. 71) et même jusqu'au dernières lignes qui sont offertes comme une dernière confidence.

Il a l'humour chevillé au corps. Qu'il exerce de diverses manières. Dès la couverture où l'on peut voir un objet étonnant et néanmoins légitime. Il y a des choses auxquelles on tient, nous adultes, et qui remplissent une fonction proche de celle du doudou pour un enfant. Lui, c'était cette paire de santiags qu'il ne va pas accepter avoir perdues (ou pire qu'on la lui ai volée) cette nuit là.

Le texte qui figure sur la quatrième de couverture témoigne de son art de la dérision :
Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, j’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain.
Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi.

Quand on est extraverti comme je suppose qu'il l'est, ce doit être très difficile de résister à l’appel de la page blanche, je ne dirais pas du clavier puisqu’il est de notoriété publique qu’il écrit à la main, d’une écriture pointue et nerveuse, ponctuée de multiples !  .... dont le livre, une fois édité, est plutôt parfaitement nettoyé.

J'ai été surprise de ne pas lire de lien de cause à effet entre ce qu'il désigne sous le mot de "mésaventure" et le titre du roman qu'il venait de publier, Marguerite n'aime pas ses fesses. C'est en effet dans le postérieur que la balle est venue se loger.

La langue dans laquelle il s'exprime est particulière. Et c'est ce qui fait qu'il est un auteur qui compte. Il n'a pas de tabous pour exprimer ses angoisses, surtout celle de ne plus re-bander. Il ne cache pas sa crainte des effets secondaires des médicaments (p. 196). Il n'hésite pas à rouvrir le dossier entre Voltaire et Rousseau et à reprendre les arguments en faveur de chacune de leurs théories et analyse la situation politique et le contexte des attentats d'une manière qui donne à réfléchir (p. 226).

Il réfute la position du survivant et de la culpabilité qui pourrait y être associée (p. 232).

La littérature n'arrête pas les balles. Il le démontre, preuves à l'appui (p. 237). Il n'empêche. Le livre que je ne voulais pas écrire est essentiel. Il est à lire ... et les autres aussi.

Erwan Larher est né à Clermont-Ferrand – hasard d’une affectation militaire paternelle. Un jour, suite à ce qui pourrait ressembler à une crise de la trentaine, il quitte l’industrie musicale dans laquelle il travaille pour se consacrer à l’écriture. Mais continue à écouter du rock avec plein de guitare dedans, écrire des paroles de chansons, des séries TV et jouer au squash. Récemment, il s’est aussi lancé dans la déraisonnable aventure de réhabiliter un ancien logis poitevin du XV° siècle pour en faire une résidence d’écriture.

Après Qu’avez-vous fait de moi ? et Autogénèse (Michalon, 2011, 2012), il a publié L’Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (Plon, 2013 et 2015), puis Marguerite n'aime pas ses fesses (Quidam Editeur, 2016). 

Le livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Larher, Quidam éditeur, août 2017
Prix Millepages 2017

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