vendredi 31 août 2018

La femme de Dieu de Judith Sibony

Ce premier roman de Judith Sibony m'est arrivé, non pas par le circuit des 68 premières fois mais directement, peut-être parce qu'étant chroniqueuse théâtre j'étais une probable lectrice type.

Julie, la fille de Robert, le metteur en scène qui pourrait être le personnage central de toute l'histoire, informe d'emblée le lecteur que son père a peur de passer à côté de la vie, et de fait Judith Sibony lui fait jouer le rôle de l'arlésienne en ne lui donnant guère la parole.

Le roman est très construit autour de la question de la vérité. Le théâtre est-il la vie ? Inversement, la vie est-elle (aussi) un théâtre ? Donner vie à un projet est-il comparable à donner la vie à un enfant ? Il fouille aussi le thème de la pérennité. Comme le dit Robert à sa femme, non sans humour et ironie : ma chérie, être insomniaque ne te rendra pas impérissable.

Les thèmes se croisent dans un mouvement perpétuel de remises en cause et de jeux de cache-cache infinis. Doit-on davantage fidélité à ses principes ou aux personnes avec lesquelles on "joue" comme semble le penser Albert, partenaire immuable de Natacha depuis leurs années de formation au Conservatoire ?

Celui de la célébrité de l'artiste comparativement à l'anonymat d'un donneur dont le principe est parfaitement justifié (p. 52) se profilera aussi en filigrane.

Judith Sibony interroge sur le désir de maternité autant que sur le refus de paternité. A l'instar de Je, tu, elle d'Adeline Fleury, elle secoue les préjugés en adoptant le point de vue de chacun des personnages principaux. On s'interrogera jusqu'au bout pour déterminer qui est La femme de Dieu entre Élisabeth, l'actrice épouse de Robert, Natacha, sa maitresse, nouvelle jeune "première", confondante de naturel, voire même Marie Waltz, la mère de Natacha, qui est une biologiste spécialisée dans la procréation médicale assistée. A moins que ce ne soit Luce, la grand-mère, dont le prénom est quasi synonyme de vie.

Tout dépend de la réponse à la question de savoir qui est Dieu, au ciel ou sur la terre. 

En outre cette comédie dramatique se révèle plutôt pertinente sur le monde du théâtre, et pour cause puisque l'auteure le connait bien. Elle collabore à la revue Théâtre(s) et tient depuis 2010 un des blogs invités du monde.fr : "Coup de théâtre". Il faut lire avec attention les pages 78 et suivantes à propos du rendez-vous que nous donne le théâtre avec l'intelligence.

La femme de Dieu de Judith Sibony, chez Stock, en librairie depuis le 22 août 2018

jeudi 30 août 2018

Tendresse à quai de Henri Courseaux

Un morceau de chaise, une demie table, les éléments de décor sont très succincts mais ils suffisent à évoquer d'emblée un de ces bistrots impersonnels où l'on attend son train. 

Stéphane Cottin a imaginé une scénographie qui fonctionne admirablement sur la petite scène du Studio Hébertot. Les panneaux pivotent et créent des espaces différents. Le cyclo de fond de scène est essentiel pour recevoir la projection de ciels adaptés à chaque moment.

Acteur, créateur lumière, créateur sonore, vidéaste, il a créé Tendresse à Quai en résidence au théâtre de Saint Malo en mars 2016. On avait apprécié déjà au Studio Hébertot ce qu'il avait conçu pour Cantate pour Lou. Et par exemple aussi Le lauréat  dont il avait imaginé le décor et assuré la mise en scène au Théâtre Montparnasse. Je pourrais en citer plusieurs autres ... c'est un touche à tout de génie.

Tout sépare Madeleine et Léon, l'âge, la condition sociale, les idées ... et pourtant nous allons voyager en leur compagnie depuis leur rencontre improbable ... sur un hypothétique quai de gare vaguement situé à Austerlitz. Nous repartirons du théâtre persuadés que la vie est un conte.

Léon Brémont (Henri Courseaux) est un vieil écrivain sans doute talentueux (il a reçu un prix Goncourt) mais désormais en mal d’inspiration. Madeleine (Marie Frémont) est une cadre commerciale trentenaire, sans doute performante mais qui va être licenciée. Pour le moment elle est absorbée dans une lecture un peu ardue dont le spectateur découvre le texte en surtitre.

mercredi 29 août 2018

J'ai testé l'esprit Dubble

Les "Healthy/Salad Bar", comme on les appelle,  sont de plus en plus nombreux et il commence à être difficile de se repérer. Le magazine spécialisé France Snacking a publié un classement où Dubble est premier du podium.

Cette annonce m'a motivée à découvrir le seul établissement accessible aux parisiens, qui est celui de Neuilly-sur-Seine sachant qu'une ouverture se profile dans la capitale, sans doute dans le XVII° arrondissement.

L’esprit Dubble n'est cependant pas nouveau. Il existe depuis 2006. Il consiste à proposer un déjeuner frais, sain, équilibré mais néanmoins gourmand, préparé, sur place, dans chaque restaurant de la marque, avec des produits frais et souvent des super-aliments, donc excellents pour la santé.

Certains clients choisissent la formule à emporter (ou se font livrer, s'ils travaillent ou habitent dans les abords de chaque restaurant) mais on peut aussi manger sur place comme je l'ai fait à Neuilly.
Première étape, choisir. Et ce n'est pas une mince affaire parce que Marta prépare, avec ses deux employées, dans la matinée la plupart des plats inscrits à la carte et qui change 4 fois par an, autant que de saison. La prochaine est annoncée pour le 24 septembre.

On remarque une grande variété de bowl qui sont une variante de la salade composée. La manière de disposer les aliments non assaisonnés est astucieuse pour garantir la meilleure fraicheur au moment de consommation.

Je reste attachée à la structure d'un repas en trois temps : entrée, plat et dessert même si ce type d'établissement renverse les codes puisqu'au final "tout" est salade.

mardi 28 août 2018

La dérobée de Sophie de Baere

Comme ce premier roman mérite sa place dans la sélection des 68 premières fois !

Sophie de Baere donne vie à des personnages dont la vie semble à priori banale mais qui ont une force de caractère exceptionnelle et elle leur permet d'exprimer ce qu'ils ressentent avec des mots d'une richesse peu habituelle.

La dérobée est un livre qui se lit facilement, et qui offre de grands plaisirs. Au tout début, quand Claire parle d'Antoine, elle dit  (p. 22) savoir peu de choses à son propos mais que penser à lui mettait de la dentelle arc-en-ciel sur le gris de ses habits (...) pour la première fois depuis la mort de mon frère je sentais germer une simplicité pourvoyeuse d'harmonie et de force. Mon ciel s'agrandissait.

Antoine a été son grand amour de jeunesse. Quand elle se sentait un caillou parmi d'autres cailloux (p. 26) il représente son oasis de légèreté (p. 34). Depuis qu'il a quitté son univers, Claire, responsable de caisse sur une aire de l’autoroute A8, mène une existence morne mais tranquille avec son mari. Sa seule distraction semble être sa petite fille Léonie et elle donne l'impression d'voir rangé ses rêves de grand amour quand elle retombe sur lui, par hasard, à moins qu'elle ne soit victime d'une machination.

Il est maintenant un photographe reconnu et marié à Paola, une fille de diplomate, alcoolique et dépressive, éloignée de sa fille sans comprendre pourquoi, mais que le lecteur saura deviner. Elle est deviendra (p. 132) un squelette diaphane auréolé d'une élégance qui semble collée à l'éponge de son peignoir.

Antoine et Claire n'ont apparemment plus grand chose en commun si ce n'est la subsistance d'une passion ancienne. L'homme va user de multiples stratagèmes pour rétablir la relation. Il persuade son ancienne petite amie qu'elle parviendra à se "débrouiller" pour le voir à l'insu de sa famille. En fait (p. 130) il est aux commandes et il connait son pouvoir.

Le mari, François, est en "excès de confiance". Claire a beau se sentir "monstrueuse" elle veut "exister, pas survivre". Alors peu importe ce qu'il va advenir, elle fonce.

L'originalité du roman est d'avoir opté pour une vision exclusivement centrée sur cette femme qui est la narratrice du récit alors que la "mode" serait plutôt aux écritures chorales.  Elle a néanmoins l'art de montrer qu'aucune opinion n'est définitive. Ainsi le silence est celui de l'absence chez les parents de Claire. C'est celui du calme et du confort chez ceux d'Antoine (p. 65)

De ce fait le lecteur oscille entre la compassion et l'envie de secouer Claire que l'on croit se fourvoyer à vouloir ressusciter le feu d'une ancienne passion et dans l'obsession de faire éclater la vérité à propos de drames enkystés depuis des années.

On dévore littéralement les chapitres tant on est happé par l'histoire, qui se révèle d'une grande complexité et qui offre de multiples rebondissements. Je ne vais pas tous les dire, mais tout de même indiquer qu'on peut établir un parallèle entre plusieurs souffrances consécutives à la perte d'un être cher.

La vérité n'éclatera qu'à la toute fin, plus accablante que la plus terrible de mes certitudes et le roman s'achèvera de manière inattendue. Il est évident qu'il faut transformer cet "essai" en film. 

La dérobée de Sophie de Baere, éditions Anne Carrière, en librairie depuis le 13 avril 2018

lundi 27 août 2018

Noce de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Pierre Notte

Encore un spectacle vu en Avignon et dont je n'avais pas eu l'opportunité de parler jusqu'à présent.

Il donne l'opportunité d'entendre une chanson peu connue de Nicole Croisille, écrite par Luc Plamandon en 1980, Mon arc-en-ciel. Je ne dirai pas que c'est une surprise puisque le metteur en scène Pierre Notte connait bien la chanteuse à qui il a même donné un rôle dans sa pièce Night in white Satie l'année dernière.

Ce choix musical illustre bien le propos de cette Noce, présentée comme la farce cruelle des laissés pour compte qui font tout pour s'imposer à la cérémonie à laquelle ils prétendent avoir été invités.

On ne saura jamais qui ils sont et quel lien éventuel il y aurait entre eux si ce n'est qu'ils sont cinq en comptant la narratrice (peut-être est-ce pour cela qu'elle est équipée d'un micro HF qui aura dérangé plus d'un spectateur dans cette salle minuscule).

Avec elle, ou menés par elle on reconnait l’Enfant, le Monsieur, l’Homme, la Femme et la Dame. Ils veulent tous assister à cette noce à laquelle aucun n'est invité. Ils usent et abusent de subterfuges pour s'infiltrer parmi les invités, des centaines à ce qu'il parait. Leur progression a souvent des allures de radeau de la méduse qui leur permet de passer les barrages, les policiers, les domestiques qui finissent par avoir des failles.

Ils prétendent avoir été invités et enfin ils y seront. Relégués au fin fond d’une enfilade de salles de réceptions plus majestueuses les unes que les autres, ils sont finalement installés tout au bout, bien loin des mariés et de leurs familles. Mais qu’importe, il fallait être là, même loin, même tout petits.

La soirée se déroulera d’abord selon le rituel : on fait connaissance, on attend les plats, on invente des bons mots, des discours avortent en riant… Puis tout prend un tour surréaliste ; l’amertume, l’envie, la naïveté aussi vont amener ces personnes aux actes les plus fous. Mus par le besoin irraisonné de voir, de savoir, de connaître, ils vont se livrer au pillage.

Le message est terrible. Même une fois admis dans le sacro saint fantasmé personne ne s'y reconnait suffisamment pour le respecter et chacun se comportera comme il est désigné, ... une bête sociale. Rien ne subsistera de ce monde qui n’est pas le leur et où il n'ont aucune place possible.

Pierre Notte décrypte l'oeuvre de la manière suivante : "Jean-Luc Lagarce écrit Noce comme Buñuel filme Viridiana. Sans concession, sans merci, sans tomber dans aucun piège de la dénonciation moralisatrice, le bien du côté des exclus, le mal du côté des nantis, et on compatit, merci pour tout et à bientôt. Il écrit Noce comme Les Prétendants, fables politiques, satires ou contes, sans pitié pour personne. Le mal, l’ordure, c’est le système, qui pourrit tout, et tout le monde. C’est une fête macabre, où l’humanité vire au carnage quand elle comprend son erreur, piégée par le système".

L'absence de décor est fort judicieuse puisque ce choix permet de tout imaginer en fonction de découpes de lumières très suggestives. La grande table qui est l'accessoire essentiel est tour à tour le symbole du banquet, mais aussi de la trahison (on pense à la Cène) et le dernier rempart. Les comédiens portent le spectacle comme une offrande. c'est magistral.

Parmi eux Grégory Barco qui est l'auteur de Louise, joué au festival à l'Arrache-coeur avec son camarade Bertrand Degrémont (et Nicole Calfan mais qui elle, ne participe pas à la fête de ce soir) ... témoignant qu'Avignon est bien petit. Quant à la présence de Pierre Notte au festival elle est multiple.
Noce de Jean-Luc Largarce au Théâtre du Roi René
Mise en scène de Pierre Notte
Lumières de Aron Olah
Avec Grégory Barco, Bertrand Degrémont, Amandine Stroussi, Eve Herszfeld et Paola Valentin
Du 6 au 29 juillet 2018 à 20 h 05
Au Théâtre du Roi René • 4bis, rue Grivolas • 84000 Avignon • Tél : 04 90 82 24 35

dimanche 26 août 2018

Je tu, elle d'Adeline Fleury

Je, tu, elle est un livre qui se déploie en trois parties. J'avais totalement épousé le point de vue de la femme à la fin de la première et je ne comprenais pas que le livre se poursuive. Selon moi, tout avait été dit. Quelle naïveté !

Je découvre alors avec stupéfaction le point de vue de l'homme et en particulier qu'il n'est pas sourd aux émotions de celle avec qui il partage d'intenses moments. Je n'avais pas songé non plus jusque là qu'on pouvait considérer la frigidité au masculin (p. 182).

Est-ce qu'on pourrait aimer "trop" ? Se ravager d'amour (p. 186) serait-il envisageable ?

Le roman est le récit d'une passion dévorante à la folie, à la vie, à l'amor et à la mort qui se conjugue en trois temps. Je pensais qu'après Annie Ernaux tout avait écrit sur la passion mais non. Adeline Fleury renouvelle le sujet avec puissance.

Elle décortique le processus sur tous les fronts, y compris en quoi sexe, tendresse et inspiration peuvent s'auto-alimenter. Elle a recours à des comparaisons très fortes (p. 37) : Il y a les bébés secoués, dont les preuves de maltraitance ne sont pas détectables sur l'instant, mais dont les séquelles laissent des traces pendant des années, parfois jusqu'à l'âge adulte, et puis il y a les amoureuses secouées. Je suis une amoureuse secouée.

Elle décrit parfaitement l'état de manque amoureux (p. 74), très proche de celui d'un crackeux en manque, sauf qu'il n'existe pas de méthadone pour se sevrer de l'amour passionnel, on ne décroche pas comme ça d'une vraie rencontre. Plus loin (p. 94) : Tout comme il existe des chirurgiens esthétiques pour se faire gonfler la poitrine ou se refaire le nez, il devrait exister des chirurgiens affectifs pour réparer les blessures du coeur, une façon de réparer les vivants.

La femme meurtrie ne songe qu'à fuir et tentera de se restaurer au bord de la mer, convaincue que se "mettre sur la grève" pouvait suspendre les effets de la passion.

Plusieurs moments m'ont fugitivement évoqué des états amoureux proches de ceux d'une héroïne de Catherine Locandro et je n'ai pas été surprise d'apprendre qu'elle ait pu être une des premières lectrices.

Je ne veux pas en dire davantage parce que la découverte de ce roman exige qu'elle se fasse dans la chronologie imposée par l'auteure qui, non seulement aborde le sujet selon des angles différents mais accorde aussi la voix à chacun de ses personnages en concevant le récit de manière chorale, se réservant en quelque sorte l'emploi de l'italique pour exprimer son point de vue.

Adeline Fleury est journaliste, romancière et essayiste. Auteure d’un premier roman, Rien que des mots (François Bourin, 2016), elle se fait ensuite reporter de l’intime pour explorer la féminité et le désir dans le Petit Éloge de la jouissance féminine (François Bourin, 2015 ; rééd. poche La Musardine, 2018) et Femme absolument (J.-C. Lattès, 2017 ; rééd. poche Marabout, 2018).

Je tu, elle d'Adeline Fleury, éditions François Bourin, en librairie le 30 août 2018

samedi 25 août 2018

Suite française

Ce fut un des spectacles qui ont compté cet été en Avignon et on espère qu'il sera programmé bientôt dans une salle parisienne.

Virginie Lemoine connait bien l'oeuvre d’Irène Némirovsky dont elle avait déjà adapté (et co-mis en scène) Le bal que l'on a vu la saison dernière au Théâtre Rive Gauche.

Des images d'archives situent l'action en 1941 alors que l'Allemagne envahit la France. Nous sommes dans un petit village bourguignon. Madame Angellier, dont le fils unique est prisonnier de guerre, se voit contrainte d’accueillir chez elle un officier de la Wehrmacht, le séduisant Bruno von Falk. La vie s'organise et chacun fait de son mieux pour vivre selon ses convictions.

La maitresse de maison (Béatrice Agenin) restera longtemps inflexible, murée dans la mémoire de son héros de fils. L'officier (Samuel Glaumé) respecte autant que faire se peut les convictions de ses hôtesses tout en exprimant ses sentiments le plus délicatement possible envers Lucile (Florence Pernel), vite torturée entre son désir et son devoir de fidélité à un mari qu’elle n’a pourtant jamais aimé.

Des personnages hauts en couleur apportent une note d'humour. En particulier la bonne (Emmanuelle Bougerol) qui s'exprime avec une franchise désarmante, où la bourgeoise patronnesse (Christiane Millet) odieuse dans sa manière de chercher à tout prix l'arrangement qui lui conviendra. N'oublions pas le bon sens paysan incarné par Cédric Revollon.

C'est incroyable ce que les maisons françaises sont vides ? fera remarquer l'officier en découvrant son nouveau logement dont on sait que tous les objets de valeur ont soigneusement été camouflés. Plus tard Lucile comprendra qu'une interdiction n'est pas une impossibilité.... On suit les joutes oratoires et la valse des sentiments en se posant l'inévitable question : qu'aurions-nous fait à leur place ?

Virginie Lemoine s'est s'attachée, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, à restituer fidèlement les mots de l'auteure, en n'inventant aucun dialogue, ce qui les rend encore plus précieux. On sait aussi ce que l'on doit à sa fille Denise, qui a sauvé et retranscrit le texte de sa mère. Irène Némirovsky est morte à Auschwitz en août 1942 alors qu'elle n'avait que 39 ans. Denise n'avait que 13 ans.

Dans Suite française, chacun révèle sa force ou sa faiblesse de caractère, en s'arrangeant de son mieux avec les contradictions auxquelles il est soumis. La mesquinerie côtoie le courage. Ce n'est pas nouveau mais c'est mis en scène avec beaucoup de justesse et interprété par d’excellents comédiens.

Le décor imaginé Grégoire Lemoine sert la dimension dramatique en permettant de jouer quelques scènes en transparence renforcées par un éclairage en demi-teintes travaillé par Denis Koransky pour restituer l'atmosphère étouffante et provinciale de cette période difficile où, malgré tout, des sentiments pouvaient éclore.
Suite Française d’après le roman d’Irène Némirovsky – Prix Renaudot – Editions Denoël
Adaptation : Virginie Lemoine et Stéphane Laporte
Mise en scène : Virginie Lemoine
Avec Béatrice Agenin, Emmanuelle Bougerol, Samuel Glaumé, Christiane Millet, Florence Pernel et Cédric Revollon
Lumières : Denis Koransky
Décor : Grégoire Lemoine
Son : Sébastien Angel
Musique : Stéphane Corbin
Costumes : Christine Chauvey
Coiffures : Christophe Nicolas-Biot
Du 6 au 28 juillet 2018 à 19h, Relâche les 10, 17 et 24 juillet
Au Théâtre du Balcon • 38, rue Guillaume Puy • 84000 Avignon • Tél : 04 90 85 00 80

vendredi 24 août 2018

Un homme aborde une femme de Fabienne Jacob, chez Buchet-Chastel

Le roman commence dans les rayons d'un supermarché. Des yeux se croisent et Fabienne Jacob raconte d'autres rencontres. Elle les analyse avec une pointe de mélancolie puisque depuis quelques années déjà on ne regarde plus, ni dans la rue, ni dans les transports en commun, ni ailleurs, celui ou celle qui pourrait devenir un(e) probable amant(e). On sélectionne sur annonces, libellées souvent comme des offres d'emploi.

C'est qu'il n'y a pas d'universalité géographique dans la manière dont Un homme aborde une femme et l'auteure s'empare courageusement de ce que les médias considèrent comme un fait de société (p. 55) à savoir la solitude des femmes, en osant analyser la pratique des sites de rencontre.

Les mots conduisent au corps. Fabienne Jacob connait bien le sujet auquel elle a consacré un livre en 2010 et la narratrice exprime sans détour ce qu'elle ressent face à la nudité.

La narratrice s'est fait plaquée par une phrase très crue mais elle a vécu des instants drôles, d'autres tragiques et elle raconte tout, dans le désordre. Il y aura des mots brutaux comme des cailloux, des injonctions avilissantes, de la poésie aussi. Tous ces mots bout à bout entrent en résonance avec ceux qu'on reçu d'autres femmes,  voisines, camarades d'université ou amies, composant un roman original qui résonne comme une musique.

Un homme aborde une femme de Fabienne Jacob, chez Buchet-Chastel, en librairie le 23 août 2018

jeudi 23 août 2018

Don Juane adapté et mis en scène par Emmanuelle Erambert

Don Juane au féminin donc, ... beaucoup m'ont dit être agacés par la tournure. Ils ont grandement tort ! le travail d'adaptation et de mise en scène d'Emmanuelle Erambert est re-mar-qua-ble. J'espère que je serai entendue là-dessus. Mais comme rien ne vaut sans preuve j'ai ajouté à la fin de cet article la bande-annonce du spectacle qui en donne une idée assez juste.

J'ai été enchantée de le découvrir en Avignon. Il est programmé deux soirs (pour le moment) sur Paris en septembre et il ne faut pas le manquer. Un calendrier additionnel est en préparation avec la tournée en banlieue et province.

On sait bien que Molière est quasiment intemporel. Ce qu'il a écrit pour un homme est tout à fait déclinable pour une femme. Le moeurs ont évolué et la séduction n'est pas ou plus un tabou.

Mozart a choisi ce thème pour composer un opéra. Emmanuelle Erambert conjugue en quelque sorte les deux arts en proposant une version qui demeure du théâtre, mais qui comprend aussi des morceaux chantés, superbement d'ailleurs en particulier par Garance Dupuy qui a une très jolie voix. C'est elle qui endosse le rôle titre. Elle semble fragile et mutine mais elle a un coeur d'acier et plus d'un(e) vont en faire les frais.

mercredi 22 août 2018

La vraie vie d'Adeline Dieudonné, chez l'Iconoclaste

(mise à jour 22 septembre 2018)
Je n'ai pas pour habitude de parler d'un livre avant sa date de sortie en librairie mais je fais exception pour La vraie vie parce que ce premier roman est un énorme coup de coeur et je constate que je ne suis pas la seule en apprenant qu'il est déjà sélectionné pour plusieurs prix littéraires (depuis que j'ai écrit ces lignes le roman a reçu le Prix du roman Fnac, le Prix Première plume et le Prix Filigranes 2018, on se réjouit de ces récompenses!). Ce n'est peut-être pas fini.

Le roman s'annonçait initiatique, drôle et acide. Le résumé le décrit comme le manuel de survie d'une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre en quelque sorte.

Invitée à la présentation des romans de la rentrée par l'Iconoclaste, j'avais eu la chance d'entendre Adeline Dieudonné nous promettre une littérature qui capterait le lecteur, qui ne le lâcherait pas. Je confirme !

La romancière belge nous a comblés. Elle situe l'action de ce premier roman dans un lotissement où chacun vit sa prostration solitaire, devant sa télé, cultivant, au choix, dépression, aigreur, misanthropie, apathie ou diabète (p. 122).

La famille habite un pavillon qui pourrait à première vue être ordinaire, si la quatrième des chambres n'était pas si épouvantable.

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Le premier chapitre donne tout de suite le ton, cinglant, d'un humour que l'on espère longtemps être du second degré. Il ne pourra rien arriver de léger et de joyeux à la narratrice (dont on ignore le prénom) dans cet endroit évoquant la maison hantée d'un film d'horreur ou celle d'un ogre.

mardi 21 août 2018

ToizéMoi dans Parents Modèles

Parents modèles est une comédie qui se joue dans un joli petit théâtre, tout de velours rouge, qui se laisse à peine deviner, au 25 de la rue Caumartin.

J'ai vu le spectacle le soir de sa reprise parisienne après son succès avignonnais (où je n'avais pas eu la possibilité de le programmer).

La soirée commence doucement sur un air de guitare manouche. On découvre une cuisine derrière une vitre bleutée Un couple de bobos aisés visite un appartement, au 3ème étage d'un 14 rue Alsace Lorraine (facile à mémoriser pour moi qui ai habité au 15) qui très vite va leur taper dans l'oeil et qu'ils vont obtenir pour une bouchée de pain suite à une erreur de l'agent immobilier. Une telle aubaine ne se laisse pas filer.

L'endroit étant vaste il pourra accueillir leurs trois enfants, les grands-parents, la proche famille et le voisinage, ... une quinzaine de personnages au total qui seront tous interprétés par le duo Toizémoi, alias Alain Chapuis et Marie Blanche, accueillis pour la troisième fois dans ce théâtre dirigé par Denise Petitdidier. Les péripéties peuvent commencer dans un dispositif de réalité augmentée fort bien conçu.

lundi 20 août 2018

Juste un peu de temps de Caroline Boudet

J'ai lu Juste un peu de temps avant qu'il n'apparaisse dans la sélection des 68 premières fois, qui désormais s'élargit à quelques seconds romans.

Le thème annoncé, la charge mentale, est un sujet d'actualité. Tout le monde semble découvrir que malgré les tentatives d'égalité des tâches entre hommes et femmes celles-ci continuent de subir une pression très importante à devoir assumer leur travail, la gestion du foyer, les enfants etc ... tout en jouant le rôle de la "femme parfaite" dont on pensait qu'on pourrait s'affranchir en prétendant qu'on n'est pas une Wonder Woman. Sauf qu'on agit comme si...

Alors forcément, un jour ça craque. Caroline Boudet en a fait le point de départ d'un livre, j'allais dire charmant, parce qu'il est plein de bonnes intentions. Sans être dans l'atmosphère du conte de fées moderne ça y ressemble souvent. Les ingrédients y sont et on frôle la comédie romantique. C'est une lecture-plaisir, de celles qu'on classe dans les livres "feel-good", même si l'auteure va plus loin que les clichés.

Sophie, trentenaire, 3 enfants (adorables), un mari (bardé de qualités), un bon job, une vie qui roule, mais mille et une (petites) choses à faire qui surtout ne laissent jamais un instant de liberté. Il y a longtemps que le mot solitude est sorti de son quotidien.

dimanche 19 août 2018

Le petit Déjeuner mis en scène par Charlie Windelschmidt

Il est probable que ce Petit déjeuner n'ait pas la même saveur selon la météo et l'humeur (voire l'humour) des convives avec qui on le partage.

Personnellement j'ai adoré le concept tout autant que sa mise en oeuvre. J'ai passé un délicieux moment littéraire en la compagnie des deux comédiennes et ce n'est pas si fréquent en Avignon de goûter le calme de cette manière.

Rien n'est conventionnel mais tout fonctionne. Les serveuses ne portent pas le tablier blanc à bavette d'un salon de thé bon chic bon genre. Leurs toques ont l'allure d'un haut-de-forme qui aurait été dessiné pour un ecclésiastique. Le bar est en planches de bois brut (l'idée est géniale, je la verrais bien au salon Maison et Objets). La vaisselle, dépareillée, a été chinée. Les lampes d'architecte sont de cuivre rose rutilant. Nous sommes en extérieur, dans la cour du musée Angladon, sous un dais de voiles bleu ciel.

Mais attention, le jus de fruit provient d'oranges pressées à la minute. Les boissons chaudes sont à bonne température. Les viennoiseries sont croustillantes. La confiture ni trop ni pas assez sucrée. Bref, c'est un vrai petit-déjeuner servi avec grand sourire et bienveillance.

L'accueil se fait avec naturel pendant que la collation s'organise et pourtant le phrasé n'est pas habituel. Entre deux questions d'ordre pratique concernant nos préférences gustatives, madame A et madame V (c'est comme cela qu'elles s'interpellent, mais je peux vous dire que le A désigne la blonde Anaïs Cloarec, et le V la brune Véronique Héliès) nous font la conversation à la manière du grand siècle et se répondent en usant d'extraits empruntés à des auteurs, très connus, ou moins.

samedi 18 août 2018

Histoires plastiques d'Isabelle Sarfati chez Stock

Histoires plastiques m'a prodigieusement épatée. Parce que l'auteure y parle vrai de vrai et n'élude rien des succès comme des loupés de la chirurgie esthétique.

A croire Isabelle Sarfati, la chirurgie esthétique est une forme de maintenance, un recours à la liberté contre la génétique, le temps qui passe.

Elle va plus loin : en énumérant toutes les interventions qu'elle a subi (le mot n'est pas trop fort) elle avoue une dépendance à l'égard de cette pratique qui est devenue son hygiène de vie, dit-elle.

Car vivre ce que traversent ses patientes c'est bien, se l'infliger c'est autre chose... Cette femme semble répéter à l'envi, tout en craignant -avec sagesse- l'opération qui serait de trop.

Isabelle Sarfati est chirurgienne plastique. Elle opère des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des moches et des beaux. Se succèdent dans son cabinet une nudiste furieuse de sa reconstruction mammaire, un joueur de poker professionnel qui a choisi d’avoir quatre testicules pour lui porter chance, une femme qui ne veut plus de seins, une autre qui en veut davantage et plus de fesses aussi pendant qu’on y est… À chacun, la professionnelle tente de répondre, pas forcément avec un bistouri. Elle n’élude rien des ratages, douleurs, outrances de son sulfureux métier mais relate surtout des histoires de transformation, de réparation, de réconciliation personnelle, drôles, tragiques, humaines.

Elle raconte tout, les espoirs, les peurs, les dangers, avec une sincérité intense et un humour confondant. Et on peut penser au film de Duras la Douleur, tant la manière de se confier (j'allais écrire "confesser") est semblable : J'ai maltraité mon corps pour mon plaisir, je vais le payer, écrit-elle en craignant le pire et en témoignant qu'il y a derrière cet acte, et même pour elle, la crainte d'une transgression, avec une franchise incroyable et des tournures qui sont parfois plutôt "cash" quand elle aborde les phases de "postop".

vendredi 17 août 2018

Illusions Nocturnes, mise en scène par Juliette Moltes

Illusions nocturnes a fait partie des excellentes pièces programmées au festival d'Avignon. Il me semble qu'on n'en a insuffisamment fait l'éloge ...

Paris, 1939. Claude Hermon (Yoann Berger), artiste visionnaire revenu de Broadway rachète une ancienne imprimerie montmartroise pour y créer le cabaret du siècle et monter un show à l'américaine, et pouvoir dire "hello to the success".

L'homme est pétri d’ambitions, sans ressources financières mais il a beaucoup d'idées et de détermination, pratiquant l'art de la récupération, notamment des anciens costumes de sa mère. Il a un moral d'acier et une devise qu'on devrait adopter : si les temps sont durs c'est qu'ils seront doux ensuite.

Et surtout il s’entoure de talents, dont certains n'avaient pas a priori les compétences pour devenir artiste de cabaret. Il y aura une serveuse ancienne prostituée (Lucile Bodin), un éclairagiste poète (Pascal Lacoste), un peintre révolutionnaire  (Benjamin Thomas) et une jeune polonaise chanteuse de métro (Mélodie Molinaro), hélas pour elle malmenée par son "jules", Rémi l'Apache (Iliès Bella), dont l'évocation m'a donné envie de rouvrir la BD de Alex W. Inker.

Ils vont tous se reconnaitre dans l'esprit de troupe que Claude Hermon réussit à créer et se mettre au service de leur quête commune, la création et l’Art. Ils ont rêvé que le spectacle soit grandiose. le spectateur y croit avec eux. Mais l’ombre de la guerre imminente plane sur Paris, sur le Mandragore et sur les destins de ces artistes restent incertains…

Juliette Moltes a fait une mise en scène dynamique et fonctionnelle, très agréablement musicale (les voix ont juste ce qu'il faut de gouaille pour qu'on soit plongé dans ce passé pas si ancien), parfaitement chorégraphié, en quelque sorte dans l'esprit du projet du personnage principal, et de cette époque si particulière qui annonce la Seconde guerre mondiale.

J'ai le sentiment que le genre théâtre musical prend un coup de jeune en ce moment, avec des spectacles comme celui-ci ou Est-ce que j'ai une gueule d'Arletty ?

Pascal Lacoste (également comédien) a écrit une pièce touchante et convaincante dont on ressort contaminé par une belle énergie. Les illusions ne doivent pas mourir !
Illusions nocturnes de Pascal Lacoste
Mise en scène de Juliette Moltes
Assistante à la mise en scène Romane Jolly
Avec Iliès Bella, Yoann Berger, Lucile Bodin, Pascal Lacoste, Mélodie Molinaro, Benjamin Thomas
Chansons originales de Julien Goetz  et Niccolas Laustriat
Du 6 au 29 juillet 2018 à 14h 05
Tous les jours sauf le jeudi
Au Théâtre Pixel • 18, rue Guillaume Puy • 84000 Avignon • Tél : 07 82 04 88 01

jeudi 16 août 2018

K.O. de Hector Mathis, chez Buchet-Chastel

K.O. va surprendre plus d'un lecteur. Hector Mathis nous livre ici un premier roman très singulier, repéré bien avant sa sortie par de nombreux jurys littéraires. Et ce n'est qu'un début.

Le récit ne suit pas l'ordre chronologique. Voilà pourquoi je suis entrée péniblement dans l'ouvrage avant de me faire happer par le style. Alors je n'ai plus lâché.

L'auteur écrit la misère avec une poésie infinie pour nous faire sentir combien Sitam avait du cauchemar plein les semelles (p. 127). Comme lui il n'a pas l'adjectif malhonnête (...) et les mots dont il use sont des communs mais ils font pas semblant (p. 122).

On s'habitue vite à sa rhétorique et on l'apprécie. Comme lui, faut pas m'échafauder des phrases trop prudentes, j'y trouve(rais) des certitudes (p. 128).

Hector Mathis nous raconte une histoire d'amour, celle de Sitam, jeune homme fou de jazz et de littérature, qui tombe amoureux de la môme Capu. Elle a un toit temporaire, prêté par un ami d’ami. Lui est fauché comme les blés. Ils vivent quelques premiers jours merveilleux mais un soir de novembre 2015, sirènes, explosions, coups de feu, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante...

Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir et montent in extremis dans le dernier train de nuit en partance. Direction la zone - "la grisâtre", le pays natal de Sitam. C’est le début de leur odyssée. Ensemble ils vont traverser la banlieue, l’Europe, Amsterdam, une ville où on ne choisit pas où l'on va, c'est la ville qui décide (p. 83) et la précarité... parmi des garçons de café, des musiciens sans abris et un imprimeur oulipien.

Hector Mathis connait la musique. Avant de s'atteler au roman il écrivait des chansons. Cela imprime un rythme et nourrit son écriture de poésie. Peu importe que les faits soient réels, ou inspirés d'évènements ayant réellement eu lieu, ses mots nous percutent avec l'énergie du désespoir. Et pourtant oui, il y a de la légèreté dans l'air, c'est sans doute ce qui est le plus bouleversant.

En relisant les premières pages après avoir terminé une première lecture l'effet de miroir entre Sitam et Hector m'a paru évident. Dans tout ce dégueulasse et cette beauté y avait de la matière à mettre en gamme. Je la tenais ma raison d'être au milieu. J'allais droit vers la littérature, depuis le départ. Je traquais mon roman, ma musique. Fallait que j'écrive (p. 75).

Tout fait sens. Comme Sitam il est entré en littérature par la musique (p. 96). Et il nous offre des charades à tiroirs particulièrement inventives (p. 116 et svtes). On frémit à l'annonce du diagnostic (p. 130) de la maladie du jeune homme en se disant que pourvu qu'il ne soit pas complètement son alter ego.

Nombreux sont ceux qui vont comparer ce roman à Voyage au bout de la nuit mais plutôt que Céline, c'est sans doute Bernard Lazare qu'il conviendrait de pointer, comme l'auteur le fait lui-même en recommandant la lecture des Porteurs de torches, publié en 1897, réédité en 2016 chez hachette (p. 91).

Un écrivain est né. Il parait qu'Hector Mathis a déjà terminé son second roman. On s'en réjouit. 

K.O. de Hector Mathis, chez Buchet-Chastel, en librairie le 16 août 2018

mercredi 15 août 2018

Kamikazes de Stéphane Guérin

Je suis allée voir Kamikazes en premier lieu pour les comédiennes, Raphaëline Goupilleau, Julie Cavanna, et Salomé Villiers.

La distribution regroupe plusieurs comédiens(nes) nominés aux derniers Molières et/ou reconnus pour leur talent.

J'avais apprécié notamment la première dans La médiation, la seconde dans Le misanthrope vs politique et la troisième dans Le jeu de l'amour et du hasard. Quant à la metteuse en scène, Anne Bouvier, je ne compte plus le nombre de pièces que j'ai vues signées par elle, par exemple Darius (qui reprend bientôt).

Le sepctacle se déroule le temps d'un dîner qui, comme souvent dans les familles un peu compliquées, sera le théâtre de conflits et de prises de bec. Tous les spectateurs n'adhèreront peut-être pas au propos qui peut être ... déroutant et placer le public en position de voyeur.

J'ai aimé parce que tout ce qui est un peu surréaliste me touche. Néanmoins je n'ai compris le (faible) intérêt d'inonder le plateau ... et la salle d'une épaisse fumée qu'à la réflexion, pour signifier qu'on n'est pas complètement du coté des vivants.

Hélène (Raphaëline Goupilleau) revient sur terre ... pardon ... à la maison : il n'y a pas trente-six façons de rentrer chez soi, on pousse la porte (...) je vais faire un grand dîner. L'épisode se répètera plusieurs fois au cours de la soirée tandis que la comédienne est inondée à cour par une douche de lumière.

Le repas se met en place dans une chorégraphie sautillante et très élégante ... Chaque comédien participe pour installer table, chaises, nappe, et disposer la vaisselle, les couverts et même les fleurs.

Sont rassemblé l'ex-conjoint, la fille et son ami, et trois intimes. Le festin aura vite un goût amer de soupe à la grimace ponctué de répliques acides : est-ce qu'on peut continuer à aimer quelqu'un malgré ses opinions ?
Les comportements sont déroutants, parfois drôles. On peut se parler et ne rien entendre. La direction d'acteurs est musclée, exacerbant un texte piquant avec, en contrepoint, les interventions nuancées du personnage d'Hélène, donnant à Kamikazes un goût sucré salé.

Les joutes seront explosives jusqu'à ce qu'Hélène révèle le secret qui la ronge. A la fin ne reste que la table effondrée évoquant un cercueil et son linceul reposant parmi les fleurs.
Kamikazes de Stéphane Guérin
Mise en scène de Anne Bouvier
Avec Raphaëline Goupilleau, David Brécourt, Valentin de Carbonnières, Julie Cavanna, Pascal Gautier, Pierre Hélie, Salomé Villiers
Au Théâtre Buffon • 18, rue Buffon • 84000 Avignon • Tél : 04 90 27 36 89
Du 6 au 29 juillet 2018 à 21 h 35
Relâche les 10, 17 et 24 juillet

mardi 14 août 2018

Paris à l'infini, avec Caryn Trinca et Sébastien Debard

Le spectacle musical me semble avoir le vent en poupe en ce moment. En voici un nouveau, fort réussi, qui est un hymne à Paris à l'infini, avec Caryn Trinca au chant, et Sébastien Debard à l'accordéon qui adressent une immense déclaration d'amour à la capitale ... et au public.

Il est articulé autour d'une série de tableaux qui composent une histoire d'amour entre un homme et une femme mais aussi entre un couple et la ville lumière.

La chanson de Brassens ne figure pas dans leur répertoire mais Tout est bon chez eux, il n'y a rien à jeter ... si ce n'est le moment du rappel, mais c'est un avis personnel.

Chapeau pour la chorégraphie, les lumières, les arrangements et le travail vocal ... Ce spectacle en forme d'hymne est un bijou.

Tout commence dans le noir d'une caverne en nous racontant la légende de la marque de l'ange (le sillon sous-nasal serait l'empreinte d'un doigt imposant le secret sur les origines) qui justifie qu'on se situe dans le territoire de la mémoire.

Les enchainements d'extraits de chansons (plus ou moins connus, mais toujours reconnaissables) se suivent avec un a-propos émouvant. On commence en toute logique par lTourbillon de la vie immortalisé par Jeanne Moreau et chanté dos au public :

On s'est connu, on s'est reconnu
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu d'vue
On s'est retrouvé, on s'est réchauffé
Puis on s'est séparé
Chacun pour soi est reparti
Dans l'tourbillon de la vie
On s'est toujours ratés dit-elle en se retournant. L'emploi de micro HF nuit à l'intimité, instaurant une distance, mais j'ai compris plus tard que la sonorisation est indispensable en raison de la puissance de l'accordéon. On s'y habitue d'ailleurs, au bout de quelques minutes.

L'action se situe, en 1995, à Paris, évidemment ... Caryn enchaine avec un titre immortalisé la même année par Marie-Paule Belle :

lundi 13 août 2018

Hypo, interprété par Lucas Andrieu

Hypo ... comme hypocondriaque, un terme plutôt fréquent en ce moment depuis la parution du dernier livre de Michel Cymes.

Nous le sommes tous un peu. L'inquiétude fait partie de notre quotidien. Mais Lucas Andrieu interprète un champion toutes catégories.

Lucas Andrieu se donne complètement dans son rôle qu'il présente aux spectateurs à la sortie de la salle alors qu'on le penserait en loge en train de se préparer. On se croirait au festival d'Avignon, dans cette ambiance débordante d'énergie.

Une fois sur scène son premier geste sera de se frotter les mains avec une solution hydroalcoolique ... Il est bien dans la peau du personnage, surnommé Hypo par sa famille.

Il joue sans décor mais avec deux grosses malles qui contiennent un bazar comme tous les coffres à jouets qu'il se met à ordonner (car il est maniaque, cela va de pair avec son obsession), nous expliquant l'origine étymologique du mot, signifiant "sous le cartilage des côtes", un endroit qui longtemps n'a pas pu être palpé par les médecins. Leurs douleurs restaient inexpliquées alors qu'i s'agissait sans doute de coliques vésiculaires ou de calculs biliaires. Les symptômes étaient donc bien réels mais les malades n'étaient pas pris au sérieux.
Une telle nouvelle angoisse notre jeune homme bientôt calmé par une grosse bouffée de Ventoline, qui est sans doute le médicament le plus consommé par les hypocondriaques. Il a peur de s'étouffer avec une gélule (il n'est pas le seul je pense) et nous sort sa collection de sirops qu'il dispose devant un poster de son héros, dont il ne nous donne pas l'identité mais on reconnait le Docteur House. Il parait que la diffusion des épisodes de la série (comme Urgences) provoque toujours une affluence de patients dans les hôpitaux.
Chaque objet correspond à un souvenir. Il commence par une naissance (pardon, une sortie de la caverne) pas désirée (par lui) et les figurines voltigent dans un grand délire.

dimanche 12 août 2018

Fluides d'Esteban Perroy

Fluides n'est pas une création mais son auteur, Esteban Perroy, la fait évoluer régulièrement et il a demandé à William Mesguisch d'en assurer la mise en scène pour la reprise en Avignon. Elle mérite donc d'être vu ... et revue. D'autant qu'il y a aussi un changement de distribution.

Alors qu'hier je publiais un billet sur Aspirine, l'héroïne vampire imaginée par Joann Sfar, il est amusant de constater que Fluides nous promet une comédie mortellement drôle dans un univers qui se situerait entre Tim Burton et Michel Audiard, sans parler de La nuit d'Eliott Fall qui se joue au Théâtre du Roi René.

Le surnaturel reste une valeur sûre.

La scène du Coin de la lune est vraiment petite. Et pourtant on a réussi à imaginer un décor qui évoque un bel appartement parisien, dans un "bon" quartier, offrant une jolie vue sur les toits et un horizon plutôt romantique. La nuit vient de tomber. L'action se passe peut-être l'été, par une chaleur caniculaire ... Jean Eudes Bregnac (Esteban Perroy) directeur des éditions de l'Emeraude, 40 ans, rentre d'un vernissage après une journée dense. 

Un orage déchire le ciel. La tentation d'aller jeter un oeil sur le balcon est forte mais peu raisonnable.  L'homme y est sans doute électrocuté. Il titube et s'effondre sur son canapé. Pourra-til demain se lever à l'aube pour aller chercher sa mère à l'aéroport ?

On sonne à la porte. L'intrusion soudaine d'un hôte indésirable (Guano) bouleversera l'ordre établi. Il faut se rendre à l'évidence, personne ne lui joue une farce de type caméra cachée. Le visiteur n'est pas un être humain, mais la Mort en personne.

samedi 11 août 2018

Aspirine de Joann Sfar, éditions Rue de Sèvres

Après le Chat du Rabbin (dont l'adaptation en dessin animé a été récompensée par un César), j'avais déjà, l'an dernier, redécouvert le Petit Vampire, qui a éternellement 10 ans.

Cet été Joann Sfar s'adresse à ses lecteurs avec une nouvelle bande dessinée, toujours publiée aux éditions Rue de Sèvres, mettant en cases une vampire adolescente qui a 17 ans depuis 300 ans et dont la BD porte le nom, Aspirine.

Cela faisait 27 ans qu'il s’amusait à la dessiner en train de se donner des coups de couteau avec sa sœur. Il était temps de lui consacrer un ouvrage  ...

La "jeune" fille fait des études de philosophie à la Sorbonne et le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'est pas ... philosophe. Elle revit constamment les mêmes épisodes d'une vie qu'elle estime pourrie et ça nourrit une rage intérieure qui déborde souvent. Elle essaie néanmoins d'échafauder une pensée mais en pure perte.

On ne peut que compatir et même l'approuver quand elle se plaint que le monde est plein de faux prophètes et de charlatans (p. 73).

vendredi 10 août 2018

Louise de Grégory Barco

Nicole Calfan était assise sur un lit, en nuisette d'un noir profond, tournant le dos aux spectateurs pendant leur entrée dans la salle. Elle se retourne, se lève, s'approche de la table de maquillage. Tu mettrais pas un peu de musique ? J'aime quand ça claque.

Sa voix est grave. Les paroles résonnent : J'ai tant de choses à dire.

Serge Reggiani semble lui donner la réplique : La femme qui est dans mon lit n’a plus 20 ans depuis longtemps… Cette superbe chanson mise en musique par Georges Moustaki a inspiré le spectacle à Grégory Barco qui écrit là sa troisième pièce. Il y parle des femmes de sa vie à travers ce personnage de Louise .. qui -elle- parle des hommes de la sienne.

La femme raconte le souvenir d’un père gendarme français, très autoritaire, et contraint de participer à la rafle du Vél d’hiv. Elle connait le coup de foudre, furtivement, et se confie aussi sur la mort de son seul enfant, un fils qu’elle a beaucoup aimé. Sa mère nymphomane sera son modèle et elle glissera dans la prostitution. Les souvenirs avaient commencé avec légèreté en interpelant le public mais ça bascule assez vite. Tout y passe, ses amis, ses amours ... le bon comme le mauvais.

La comédienne rêvait de "faire" Avignon dans une forme de romantisme, en référence aux grandes figures du théâtre qui ont marqué le festival. Jouer dans le off, dans une salle comme celle de l'Arrache-coeur, doit la combler par la proximité avec le public.

Elle installe son personnage à la frontière entre le jeu et l'improvisation, dans un jeu toujours juste qui laisserait presque entendre qu'elle est elle-même cette Louise. Une femme d'une soixantaine d'années, toujours magnifique, qui se livrera sans tabou mais avec pudeur, y compris quand elle raconte son métier d'étoile de mer...

jeudi 9 août 2018

Paris Story, de nouvelles images de Yann Arthus Bertrand depuis quelques mois

Je connaissais Paris Story. J'en avais déjà relaté l'expérience dans un article inclus dans une série consacrée aux Grands boulevards.

J'y suis retournée et ai apprécié ce moment encore bien plus. Le nouveau film (de 50 minutes) est de toute beauté ... on comprend pourquoi puisqu'il a été tourné par Laurent Menec, producteur de Secrets d’Histoire. Les images de Paris vue du ciel sont inédites et réalisées par Yann Arthus Bertrand. Les commentaires, en français, sont dits par Jean Reno, dont la voix semble faite pour cet exercice.

Les touristes choisissent le canal d'un boitier pour entendre une version dans la langue de leur choix (anglais, allemand, espagnol, néerlandais, et chinois car vous le savez sans doute le quartier est très visité par cette population). L'histoire est également accessible aux russes et aux japonais lorsqu'ils viennent en groupe.
Seuls le nom et l'esprit ont été conservés. Ainsi que le joli salon d'accueil de marbre blanc, avec ses sièges de cuir rouge ou noir. La salle de projection est toujours aussi confortable.

Le montage est très réussi, dans une modernité qui néanmoins demeure classique avec des enchainements d'images sur trois écrans pour retracer 2000 ans d’histoire de Paris. Ce film ne se démodera pas car on voit très peu d'êtres humains dont la tenue vestimentaire date en général très vite le moment du tournage. Les vues aériennes sont magnifiques. Je n'avais jamais vu la coupole des Invalides sous l'angle qui a été retenu et qui met en avant sa dorure (pas moins de 12 kilos de feuille d'or furent nécessaires). 

La promesse d'une histoire secrète est tenue. Le récit est ponctué d'anecdotes réellement passionnantes et j'ai appris (ou révisé) beaucoup de points historiques. C'est une bonne idée de faire figurer les dates en gros caractères sur chacun des écrans latéraux.

mercredi 8 août 2018

Dîner de famille de Pascal Rocher et Joseph Gallet

J'aurais pu voir ce Diner de famille au Palace, pendant le festival d'Avignon mais un emploi du temps plein à craquer m'a décidée à le réserver pour une soirée estivale puisqu'il était à l'affiche du Théâtre d'Edgar. Et il va longtemps y demeurer parce que la pièce confirme son succès.

Avoir résisté à la Coupe du monde de football et à la canicule est un indice de qualité. Les bonnes comédies sont suffisamment rares pour qu'on leur accorde un intérêt particulier.

La première partie se déroule dans le décor réaliste d’un appartement typiquement masculin. Alex (Joseph Gallet) nous fait la confidence que pour son anniversaire il a décidé d’organiser un diner "tranquille" avec ses deux parents. Apprenant que cela fait dix ans qu’il n’a pas revu son père (Jean Fornerod) on comprend qu’il a dû user d'un gros subterfuge pour le faire rappliquer. La ficelle est énorme, il a prétendu être à l‘article de la mort et il aura du mal à soutenir la conversation sans se couper devant sa mère (Emmanuelle Gracci) qui le croit "simplement" victime d’une entorse.

Tout sépare Franck (le père) et Béatrice (la mère) dans cette famille peu ordinaire. Pourtant le trentenaire continue à croire que fonder une famille n'est pas irréaliste. Il a besoin de rassembler ses parents pour leur annoncer la grande nouvelle : il va se marier et les veut comme témoins.

S'agissant d'une comédie nous aurons droit aux quiproquos et rebondissements de situation en tous genres servis par trois excellents comédiens (mais il parait que la seconde équipe est du même niveau). Les parents vont évidemment se déchirer comme au bon vieux temps. Et surtout régler leurs comptes.
Le père est certes présentateur à la télévision mais le concept de son émission, Vis ma vie, s’est essoufflé et il se trouve désormais sur un siège éjectable. Il a été absent, physiquement, depuis la naissance d'Alex. La mère ne vaut guère mieux. Elle écoute son fils d’une oreille distraite, préoccupée par les enfants qu’elle a eu de son second mariage. Plutôt inconsciente quand elle revient de la cuisine affublée d’un tablier ... Oh, je ne vous le décris pas mais l'effet est terrible.

mardi 7 août 2018

La mort d'Agrippine de Cyrano de Bergerac

La voix profonde et captivante de Daniel Mesguich résonne dans le noir pour présenter le contexte qui justifie le désir de vengeance d'Agrippine. Il annoncera chaque acte comme le ferait un dieu tout-puissant.

Le spectateur sera très vite pris par le charme puissant d'un texte en alexandrins, parfaitement articulés, parfois scandés dans le murmure, et presque toujours audibles en écholalie par le (ou la) partenaire. Cette forme de gémellité hyper sensuelle est renforcée par des similitudes de costumes et par la gestuelle.

Dans une note d'intention, le metteur en scène rappelle que l'adulte qui est en nous sait qu'au théâtre, ce qu'il regarde et écoute n’est pas "vrai" ; que c’est, précisément, "du théâtre". Mais qu'il décide d’accepter, momentanément, ce qui est présenté pour vrai.

Ici, nous annonce-t-il, les personnages sont en même temps que les personnages qu’ils sont, les acteurs de leurs personnages.

Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) n'aura écrit qu'une tragédie mais elle est exemplaire. Il mérite d'être connu pour cette oeuvre alors qu'il l'est presqu'uniquement en tant que personnage héroïque d'Edmond Rostand. On pourrait croire que son existence est le reflet de son art.
Il n'est pas utile de le savoir mais c'est un fait, Daniel Mesguich a su placer sa mise en scène dans le thème du festival d'Avignon, qui interroge cette année la question du genre. Avoir confié le rôle de Tibère, empereur de Rome à une femme (Sterenn Guirriec) est une excellente idée ... parce que le personnage y gagne en finesse de caractère et pourra nous persuader plus tard que tout cela n'est qu'un songe. Inversement, celui de Cornélie, est tenu par un homme (Yan Richard) qui donne plus de puissance à la place de la confidente d'Agrippine.
La scénographie est d'une sobriété absolue puisque le seul élément de "décor" est un trône et laisse toute la place à la richesse des costumes, des coiffures et des maquillages, qui sont totalement au service des personnages qu'on croirait aspergés de sang. L'ajout de plumes et de morceaux de peaux de bêtes comme autant de trophées participent à installer une ambiance de terrain de chasse.

lundi 6 août 2018

J'appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri

Pour voir J'appelle mes frères il fallait prendre une navette mais, très astucieusement, le temps du trajet était inclus dans la durée indiquée pour ce spectacle et le rendez-vous avait lieu en plein Avignon, devant la Manufacture. Autant dire qu'aller à la Patinoire n'était donc pas un problème.

Au tout début ils dansent tous ensemble, au coeur d'une "teuf d'enfer" soudainement interrompue par Amor : J'appelle mes frères et je dis : il s'est passé quelque chose de complètement fou. Préparons-nous.

Une voiture piégée a explosé semant l’inquiétude dans une ville européenne. Sans doute un acte terroriste. Amor, fils d’immigrés, marche dans cette ville, sa ville. Quelle attitude adopter quand on ressemble comme un frère à ceux qui…? Le téléphone sonne, ses proches s’inquiètent eux aussi, ils connaissent ses angoisses, ses colères, ce grondement apeuré au fond de lui. Et Amor marche encore, cours, tremble, erre, doute, sous le regard des passants. Est-il réellement observé, traqué ? Il s’inquiète de la suspicion, il se méfie de la méfiance, il a peur de son ombre.

Toute l’oeuvre de Jonas Hassen Khemiri est axée sur la place de l’étranger dans les sociétés occidentales, les identités multiples, la place du langage, de la langue et la complexité nécessaire de ces questions. La juxtaposition de plusieurs niveaux de langage est nettement repérable. On entend les invectives habituelles des gars des tecis : vas-y, envoie, balance. Mais on remarque aussi des réflexions plus soutenues. J'ai noté :
  • la haine ne cesse pas par la haine.
  • le passé est l'histoire, le futur un mystère, le présent un cadeau.
Toutes les voix se font entendre, y compris celle de la grand-mère qui confluera : rien ne se passe jamais comme on imagine.

La création a eu lieu en janvier 2018 à la Comédie de Béthune avec un choeur de 11 amateurs de tous les âges et de toutes les origines. Ce sont 11 autres personnes qui ont rejoint les quatre acteurs sur le plateau d'Avignon pour les scènes du choeur, tels des Amplificateurs de voix, comme les nomme la metteuse en scène Noémie Rosenblatt, et il en sera de même dans chaque ville où le spectacle est programmé, avec notamment toujours une lycéenne et quelqu'un de plus de 70 ans.

Elle tient beaucoup à ce que ces personnes soient à l'image de la mixité de chaque ville où le spectacle se joue. Ils n'ont pas nécessairement une expérience du théâtre.

Pour situer le contexte on peut dire que tout est parti d'une tribune que l'auteur a écrite dans le quotidien suédois Dagens Nyheter après les attentats qui ont secoué Stockholm en 2010. Il est tout de même important de souligner qu'il n'y eu qu'un mort (le poseur de bombe, un citoyen suédois né en Irak et résidant en Angleterre) et deux blessés légers, mais le choc est énorme parce que l'acte n'est pas banal.

Il va de soi que ces évènements font écho dans nos mémoires à des situations beaucoup plus lourdes, vécues en 2015. Jonas Hassen Khemiri a d'ailleurs réécrit le texte à ce moment là pour Libération, avec le même titre, J'appelle mes frères.
Le personnage principal, Amor (Slimane Yefsah) connait une crise identitaire et traverse la ville dans un état proche de la schizophrénie. C'est la nuit et les très jolis éclairages de Claire Gondrexon donnent l'illusion que les cages de fer qui composent un scénographie très simple, mais efficace, sont autant de gratte-ciels.

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