Avignon 2019

Ayant vu plus d'une centaine de spectacles (entre le Festival d'Avignon, le Off et même celui qu'on appelle le If) il n'était pas possible de dédier un billet à chacun, ou sinon, pendant plus de trois mois, il n'aurait plus été question d'autre chose sur le blog.
Impossible par exemple d'attendre le 1er octobre pour publier des chroniques sur la rentrée littéraire !
J'ai décidé de rassembler tout ce qui concerne Avignon sur le mois de Juillet. Etant plus approfondis que ce que j'ai écrit régulièrement cet été sur la page Facebook A bride abattue ces articles sont très longs à écrire. Je m'aperçois en ce début de septembre, alors que je viens de mettre en ligne celui qui est daté du 14 juillet, que je prends trop de retard sur d'autres sujets dont il est important de ne pas différer davantage la parution. C'est pourquoi les chroniques avignonnaises, qui ont en quelque sorte valeur d'archive, vont désormais s'insérer rétroactivement.
Je vous invite donc à scroller régulièrement pour les lire ou à utiliser la catégorie "Avignon" pour les faire apparaître. Ou encore, et ce serait le plus efficace, à entrer votre adresse mail dans le rectangle blanc "Pour recevoir par mail ... etc".

dimanche 19 août 2018

Le petit Déjeuner mis en scène par Charlie Windelschmidt

Il est probable que ce Petit déjeuner n'ait pas la même saveur selon la météo et l'humeur (voire l'humour) des convives avec qui on le partage.

Personnellement j'ai adoré le concept tout autant que sa mise en oeuvre. J'ai passé un délicieux moment littéraire en la compagnie des deux comédiennes et ce n'est pas si fréquent en Avignon de goûter le calme de cette manière.

Rien n'est conventionnel mais tout fonctionne. Les serveuses ne portent pas le tablier blanc à bavette d'un salon de thé bon chic bon genre. Leurs toques ont l'allure d'un haut-de-forme qui aurait été dessiné pour un ecclésiastique. Le bar est en planches de bois brut (l'idée est géniale, je la verrais bien au salon Maison et Objets). La vaisselle, dépareillée, a été chinée. Les lampes d'architecte sont de cuivre rose rutilant. Nous sommes en extérieur, dans la cour du musée Angladon, sous un dais de voiles bleu ciel.

Mais attention, le jus de fruit provient d'oranges pressées à la minute. Les boissons chaudes sont à bonne température. Les viennoiseries sont croustillantes. La confiture ni trop ni pas assez sucrée. Bref, c'est un vrai petit-déjeuner servi avec grand sourire et bienveillance.

L'accueil se fait avec naturel pendant que la collation s'organise et pourtant le phrasé n'est pas habituel. Entre deux questions d'ordre pratique concernant nos préférences gustatives, madame A et madame V (c'est comme cela qu'elles s'interpellent, mais je peux vous dire que le A désigne la blonde Anaïs Cloarec, et le V la brune Véronique Héliès) nous font la conversation à la manière du grand siècle et se répondent en usant d'extraits empruntés à des auteurs, très connus, ou moins.

Où l'on apprend que le thé est dégusté depuis l'an 59 avant notre ère. Que la reine d'Angleterre ne le boit que noir. Que le mot anglais "breakfast" induit en erreur si l'on pense que fast signifie "vite" parce qu'il faut prendre son temps pour "rompre le jeune", ce que les anglais savent fort bien faire.
A propos de temps, Véronique se saisit d'un grand sablier qu'elle retourne en nous prévenant qu'il faudra qu'on lève le dès lors que le dernier petit grain de sable sera tombé. Elle se plaint de ne pas pouvoir gérer les toasts, le café et ... accessoirement son texte dont elle ne veut sans doute pas risquer de perdre le fil, enfin c'est ce qu'on suppose. Deux personnes sont donc assignées à la surveillance du grille-pain. Le public fait le service de bon coeur, en faisant tourner les petits gâteaux.
La question est naturelle en versant du jus de fruits : Pourquoi promet-on à un prisonnier de lui apporter des oranges ? La réponse est poétique puisque tout vient de la nécessité de faire rimer le mot ange.

En 1892 quatre jeunes demoiselles dont Marie-Florentine Roger, dite Sarah Brown, étaient jugées pour avoir été trop dénudées, furent jugées pendant le défilé du bal des Quat'zarts. L'affaire eut un sérieux retentissement at le poète Raoul Pochon composa ces deux vers en attendant la sentence :
"O! Sarah Brown! Si l'on t'emprisonne, pauvre ange,
Le dimanche, j'irai t'apporter des oranges."
La conversation semble s'enchainer à bâtons rompus mais les jolies demoiselles la mènent avec talent et on oublie qu'on est au théâtre. Anaïs raconte des rêves bizarres jusqu'à ce que sonne un réveil ... en fait le minuteur des oeufs coque. Véronique s'emporterait presque en citant Albert Camus exhortant les citoyens à se ré-veil-ler. Les consommateurs de propagande doivent redevenir des lecteurs critiques ... des paroles que l'on ne peut qu'approuver.
Je ne sais pas si on peut ranger Anaïs parmi les "névrosés médiatiques" mais la voici qui se lance maintenant dans le rituel matinal de la lecture du journal, commentant l'horoscope.
Sa complice nous sert le "fameux" texte connu sous le titre de "la madeleine" que l'on s'attendait à entendre dès lors qu'on avait aperçu ces petits gâteaux bosselés. Le sablier est épuisé, l'épisode proustien n'est pas terminé. Il sera poursuivi jusqu'à son terme. On ne peut pas bousculer l'édifice immense du souvenir.

Elle nous offre les très jolies paroles d'un titre très peu connu de Barbara, Ce matin-là (1963) :
J'étais partie ce matin, au bois,
Pour toi, mon amour, pour toi,
Cueillir les premières fraises des bois,
Pour toi, mon amour, pour toi.
Le regard des convives en dit long sur le plaisir partagé à prendre ensemble ce petit-déjeuner, même si, comme on nous le dit, rencontrer des gens ne guérit pas de la solitude.
L'avenir enfonce un couteau dans mon présent mais j'en ressens une bienheureuse blessure parce qu'elle me permet de vivre en sachant que je vais mourir dit Anaïs en joignant le geste à la parole. Elle transperce un citron qui s'en ira flotter dans une coupe tel un poisson dans un aquarium.
Ce petit déjeuner est servi pour la première fois en Avignon. Malheureusement la jauge (40 places) ne permettra pas à tous ceux qui voudront y assister d'avoir une place. Les réservations se font uniquement par téléphone au 06.20.26.28.34

Un spectacle associant théâtre-culture-cuisine ... susceptible de satisfaire autant le corps que l'esprit,  et prouvant que le théâtre ne se donne pas nécessairement toujours dans un lieu clos, je ne pouvais qu'être séduite. Et je ne suis pas la seule à voir les mines réjouies de mes voisins qui s'en vont à regret.

Charlie Windelschmidt est comédien et metteur en scène de la compagnie Dérézo, conventionnée et implantée à Brest. Formé à l’ENSATT, il propose un théâtre qui explore les écritures contemporaines et s’éloigne des formes classiques de représentation, dans l’espace public ou dans les théâtres. Artiste associé à plusieurs institutions françaises, il est lauréat 2015 de la Villa Medicis Hors les Murs.

Le petit Déjeuner
Texte de la Compagnie Dérézo, avec le concours de Ben Schott (Les Miscellanées de Mr Schott, chez Allia), Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles), Marcel Proust (A la recherche du temps perdu), Thierry Bourcy (Petit éloge du petit déjeuner, chez Gallimard), Alexandra Badéa (Mode d’emploi) et Bernard Noël (Onze voies de fait)
Mis en scène par Charlie Windelschmidt
Avec Véronique Héliès et Anaïs Cloarec
Conception lumière Stéphane Leucart
Sous l'égide de la Manufacture • Musée Angladon • 84000 Avignon • Tél : 06 20 26 28 34
Du 6 au 25 juillet 2018 à 9 h et 10 h 30
Relâche les 12 et 19 juillet

Tournée : samedi 1 et dimanche 2 septembre 2018 - Festival Coup de Chauffe - Cognac / France samedi 15 et dimanche 16 septembre 2018 - Service Culturel - Commune de Melgven / France samedi 22 septembre 2018 - Centre Culturel l’intervalle - Noyal-sur-Vilaine / France samedi 6 et dimanche 7 octobre 2018 - Mairie de Hillion / France jeudi 8 vendredi 9 et dimanche 10 novembre 2018 - Lino Ventura - Garges / France samedi 30 mars 2019 - Ville de Larmor-Baden / France dimanche 19 mai 2019 - Centre Cyrano de Bergerac - Sannois / France samedi 25 et dimanche 26 mai 2019 - Epoque Salon Littéraire de Caen / France

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