mardi 31 juillet 2018

LoDka, du théâtre clownesque russe

Les spectacles se suivent et ne se ressemblent pas. C'est ce qui fait le charme d'Avignon. Il y en a pour tous les goûts à toute heure. LoDka est une sorte d'ovni théâtral, un peu à l'instar de la Familie Flöz dont je suis une fan absolue.

Chacun a son registre comique bien particulier, même si les deux troupes se situent dans l'univers du mime, ce qui fait qu'elles ont en commun de pouvoir être accessibles par un public international sans nécessiter le moindre surtitrage.

Leur langage est universel, c’est la force de l’image et du mouvement, des dérapages, des cascades et des enchainements de situation comiques, avec juste ce qu'il faut de poésie pour apporter de la légèreté.

LoDka signifie petite barque en russe et c'est une façon de préserver la couleur de leur langue. On pourrait le deviner dès la première scène, du canotage sur une mer artificielle, une fois dissipée la fumée qui filtrait déjà sous le rideau de scène pendant l'installation du public.
Tout ira de guingois, tout le temps, avec des enchainements désopilants, plus rocambolesques les uns que les autres. Parce qu'on aura vite compris que le bateau en question est la métaphore du travail théâtral dans lequel ils sont tous les cinq embarqués. Et nous avec. Un vent de folie fera capoter leurs projets mais rien ne les arrêtera malgré tout, même pas l'effondrement des décors. Parce qu'ils maitrisent le secret de la longévité : faire équipe pour ne pas échouer.

LoDka parle donc de la vie, du bonheur, de l’amour, du chagrin, des sentiments, des souffrances et questionne la place de l’individu parmi les autres. Avec énergie et poésie aussi.

Les fêtards qui ne seraient pas encore complètement réveillés à l'heure matinale à laquelle Lodka est programmé (10 heures) seront vite secoués de rire comme tout le monde.

Les visages ont nécessairement peints en blanc, dans la plus pure de la tradition clownesque qu'ils revendiquent, passant par Charly Chaplin et naturellement James Thierrée.
Ces artistes originaires de Saint-Pétersbourg ont été formés à l’art du clown par les artistes du Teatr Licedei. Ils ont fondé en 2002 une troupe qui avait présenté un premier spectacle en 2005, devenu vite culte, dans ce même théâtre du Chêne noir, reprenant le nom de la troupe, La Famille Semianyki (qui fut joué longtemps joué à Paris au Rond-Point). Olga Eliseeva, Alexander Gusarov, Yulia Sergeeva et Marina Makhaeva sont de la nouvelle aventure, avec cette fois Natalia Parashkina.

lundi 30 juillet 2018

La Magie lente

La Magie lente commence comme une conférence. On va nous raconter la petite histoire de Monsieur Louvier qui, après avoir été diagnostiqué schizophrène par un psychiatre, découvrira une toute autre vérité à la faveur d'un changement de praticien.

Benoît Giros est bouleversant. Il incarne tous les personnages (sans utiliser le moindre accessoire) avec autant de naturel.

On ne perd pas une bribe des conversations. On le croit parce que le texte de Denis Lachaud est implacable mais on se demande pour quelle raison  une telle aberration est possible.

Certaines répliques tracent leur chemin longtemps dans notre esprit : nous ne sommes pas ce que nous semblons être. Personne.

Le dernier mot, merci, fait multiple sens. C'est celui du patient qui gratifie le thérapeute, celui du conférencier qui salue son auditoire mais aussi celui du comédien qui salue le public.

Comment on peut rester dix ans à ne pas dire ce qu'il faudrait entendre...

dimanche 29 juillet 2018

Le jour où j'ai appris que j'étais juif de et avec Jean-François Derec

Le jour où j'ai appris que j'étais juif était annoncé comme une pure création du festival off d'Avignon 2018. Qui plus est avec un comédien extraordinaire, Jean-François Derec, dont l'entrée en scène a été ponctuée immédiatement par des applaudissements nourris.

Il est dirigé par un de ces metteurs en scène qui ont fait les riches heures du festival, le in s'il vous plait, Georges Lavaudant. Et dans un de ces théâtres qui comptent dans la ville à longueur d'année, le Chêne noir.

Un tel générique inspire le respect mais impose aussi le succès qui, hélas n'est pas de mon point de vue au rendez-vous. Impossible de le cacher.  Je suis sortie très déçue par ce spectacle.

Le texte est plutôt bien écrit. Je ne remets pas en cause l'adaptation et je pense que la lecture des confidences du comédien, publiées en 2007 chez Denoël doit se lire avec plaisir.

Ce que je n'ai pas compris c'est pourquoi il était presque toujours statique au centre de la scène, devant quelques objets (dont on devine qu'ils ont un rapport avec la religion juive) qui sont de mon point de vue sous-utilisés. Je n'ai pas vu le travail de mise en scène et les lumières (signées aussi par Georges Lavaudant) ne m'ont pas subjuguées.

Il dit avoir essayé, avec son accord, de sortir Jean-François Derec de son personnage de one-man-show, de suivre son désir, de l’emmener ailleurs.  Peut-être sommes nous "trop" habitués à son jeu et le décalage a été trop fort. Le registre m'a semblé sombre, voire tragique alors qu'il n'y avait pas matière à être triste.

samedi 28 juillet 2018

Joueurs, le premier film (très réussi) de Marie Monge, avec Stacy Martin et Tahar Rahim

Joueurs est une très belle surprise de l'été. C'est le premier film de Marie Monge qui a été inspirée de confier le rôle principal de Ella à Stacy Martin qui était déjà remarquable de naturel dans la peau d'Anne Wiazemsky, la muse du célèbre réalisateur Jean-Luc Godard dans le biopic Le Redoutable réalisé par Michel Hazanavicius.

Son partenaire de jeu, dans tous les sens du terme, c'est Tahar Rahim, qui était le personnage principal du film culte de Jacques Audiard, Un Prophète, le délinquant Malik El Djebena, qui lui valut le César du Meilleur Espoir Masculin et celui du Meilleur Acteur, un doublon jamais vu dans l'histoire du cinéma.

Son père est Bruno Wolkowitch, un acteur bien connu des films policiers. On retrouve aussi Karim Leklou qui, après un petit rôle dans le Prophète, a enchainé avec La Source des femmes de Radu Mihaileanu aux côtés de Leila Bekhti et Hafsia Herzi et a été remarqué pour son interprétation d'Angel dans Les géants de Bouli Lanners.

Il est ici un très touchant amoureux platonique. On pourra le voir dans un registre plus comique dans le prochain film de Romain Gavras, Le monde est à toi. Il y sera François, un petit dealer qui a de grands rêves.

On le voit, Marie Monge a fait un casting de rêve et rien d'étonnant à ce qu'il ait été salué à Cannes par la Quinzaine des réalisateurs. Je ne lui reprocherais que l'affiche dont les couleurs ne correspondent pas à l'atmosphère du film. Ou alors juste aux couleurs ocres du générique et aux premières scènes, avant que la vie d'Ella ne bascule avec sa rencontre avec Abel.

La lumière est fondamentale dans ce film qui se déroule majoritairement la nuit. La réalisatrice a su rendre toutes les gammes de bleu, depuis le jour pointant au petit matin jusqu'au bleu indigo d'un crépuscule angoissant. Si bien que ce film noir est au fond très lumineux.

Abel surprend Ella à la fin du coup de feu alors qu'elle est épuisée. Il bluffe comme à son habitude. Il n'a pas de CV mais réussit à décrocher un essai dans le restaurant où tout le monde est débordé. On pourrait croire à un gentil garçon mais il n'est là que pour se "refaire", quitte à piquer dans la caisse.
Il sera dit que quelque chose d'important va se jouer entre les deux jeunes gens. Abel va initier Ella aux jeux d'argent comme on le ferait avec la drogue. Alors qu'il vient de la voler il renverse les rôles, prétend qu'il va lui faire confiance mais que c'est important qu'elle y croit (que gagner est dans ses cordes). On la voit basculer, sourire, se prendre au jeu, comme le dit l'expression.

vendredi 27 juillet 2018

Le C.V de Dieu de Jean-Louis Fournier, au théâtre actuel puis à la Pépinière

Ce fut une des heureuses surprises avignonnaises et je suis heureuse que le CV de Dieu soit accessible au public parisien pour éclairer une rentrée qui n'est jamais facile à supporter.

Ce spectacle est une franche comédie, autant intelligemment écrite que bien jouée. J'espère que le duo Bénureau/Balmer n'aura rien perdu de sa fraicheur, de sa connivence et de sa capacité à surprendre (je suis sûre que l'un comme l'autre pimentent chaque représentation avec juste ce qu'il faut d'improvisation pour maintenir l'attention de son partenaire).

L'évocation de Dieu commence sur le rideau de scène. On apprend d'emblée que lorsque furent finis le ciel, la terre, les animaux et l’homme, Dieu pensa qu’il était fini aussi, et sombra dans une profonde mélancolie.

Il ne savait à quoi se mettre. Il fit un peu de poterie, pétrit une boule de terre, mais le cœur n’y était plus. Il n’avait plus confiance en lui, il avait perdu la foi. Dieu ne croyait plus en Dieu. Il lui fallait d’urgence de l’activité, de nouveaux projets, de gros chantiers. Il décida alors de chercher du travail, et, comme tout un chacun, il rédigea son curriculum vitae, et une lettre de motivation qui devait être excellente puisqu'elle lui vaut d'être convoqué sur terre pour une semaine de tests et d'entretiens dans un grand groupe.

La confrontation entre Dieu (Jean-François Balmer) et le DRH (Didier Bénureau) peut commencer. Tout est évidemment surréaliste, oscillant entre le vraisemblable et le paralogique. Comme souvent dans l'écriture de Jean-Louis Fournier.
L'effet comique est renforcé par une multitude de détails, dits ou non-dits, comme le nom de Dieu mentionné sur le "diable" (c'est bien comme cela qu'on appelle ce chariot qui lui permet de trimbaler un CV très conséquent ...), la surcharge d'un costume immaculé rehaussé d'une écharpe de soie violette inspirée d'un signe de dignitaire ecclésiastique et alourdie de passementerie, ou encore la croix obtenue par la juxtaposition de deux outils scripteurs ... avec lesquels tout quidam pourrait écrire son CV.
On rit beaucoup et de bon coeur. Dieu s'exprime sans tabou, avouant s'emmerder là-haut depuis qu'il laisse les passions à son fils... unique, comme on le sait. Et jurer Nom de moi !

jeudi 26 juillet 2018

La Résidence de Refugee Food Festival à Ground Control

J'ai publié hier deux recettes très populaires en Afrique de l'Ouest le Gnamakoudji et l'Akpessi que j'ai appris à cuisiner au cours d'un atelier mené par la cheffe Afousatou Soro à la Résidence de Refugee Food Festival.

Cette résidence est située dans un espace immense qui s'appelle Ground Control sur lequel j'avais  promis de m'attarder car il en vaut vraiment la peine.

C'est un lieu de vie pluridisciplinaire et indépendant où l'on peut se restaurer mais aussi se cultiver. Il a pour objectif de promouvoir les initiatives citoyennes, écologiques et solidaires.

Je vous invite à en suivre ici la programmation. Beaucoup d'activités y sont gratuites.

Les éléments de décoration sont largement puisés dans l'univers de la récupération avec souvent un humour fou.
Tout en étant du point de vue décoratif proche d'un concept de friche industrielle (comme on en voit fleurir en plusieurs endroits dans la capitale) on est aux antipodes d'un endroit comme le plus grand restaurant européen de Station F.
C'est donc en toute légitimité que la Résidence prend racine dans ce lieu d’expérimentation et de découverte. C'est le premier restaurant et lieu de formation dédié aux chefs réfugiés, à Paris, en accueillant tous les deux mois un nouveau chef réfugié en France. Il/Elle prend les rênes du restaurant pour faire découvrir au grand public les saveurs originaires de son pays, et parfaire sa formation sous le parrainage des chefs Stéphane Jego et Mohammad Elkhaldy.

Après Nabil Attar, chef syrien c'est Magda Gegeneva dont on peut déguster en ce moment les spécialités géorgiennes, sans qu'il soit nécessaire de réserver, tant l'espace est vaste et convivial. Mais je vous conseille vivement d'arriver tôt.

mercredi 25 juillet 2018

Gnamakoudji et Akpessi,deux recettes ivoiriennes d'Afousatou Soro

Connaissez-vous Ground Control ? Je vous en dirai plus sur cet endroit réellement surprenant demain. Pour le moment je vais vous rendre compte d'un atelier de cuisine ivoirienne que j'ai suivi avec la cheffe Afousatou Soro à la Résidence de Refugee Food Festival qui se trouve au sein de cet immense espace.

La jeune femme est originaire d'un village qui a pour spécialité les beignets de mil. Ce soir elle nous a initiés à deux recettes très populaires en Afrique de l'Ouest le Gnamakoudji et l'Akpessi.

Vous connaissez probablement la première puisqu'il s'agit de jus de gingembre. Reste à vérifier s'il égale celui qui est servi tous les soir de représentation au Théâtre de la Tempête (dans la Cartoucherie de Vincennes) dont je suis une habituée.

Afousatou a commencé à cuisiner à l'âge de six ans, comme on le fait dans son pays, dès que l'on est capable d'observer, de mémoriser l'usage des principaux épices et de commencer à travailler comme commis.

Interrogée sur la différence entre les hommes et les femmes elle nous explique que les hommes font une cuisine simple, sans garniture, mais qui a beaucoup de goût.

Elle est en France depuis dix ans déjà, toujours attachée à sa culture, mais parfaitement intégrée parce que les français sont curieux de découvrir toutes les cuisines du monde.

On apprend que "mon/ma chérie" est réservé aux inconnus(es). Voilà pourquoi ce soir elle suggère qu'on s'appelle, comme au pays, frère-soeur, la famille quoi. 

Sous le nom de Cheffe Afood, elle est devenue traiteur, chef à domicile et anime des ateliers de cuisine. Elle a des projets de festival en novembre pour mieux faire connaitre la cuisine et l'artisanat de son pays d'origine. Ce serait une jolie occasion de faire un nouveau voyage à ses cotés.

Elle partage avec nous ce soir deux recettes, une boisson typique du sud de la Cote d'Ivoire, et un plat traditionnel de la région d'Abidjan qui est accompagné de pâte, comme on dit là-bas (caviar d'aubergine en français).
Nous commencerons en enfilant un tablier et une coiffe réalisées en wax (le tissus traditionnel africain) dont on apercevra le graphisme sur quelques photos.

mardi 24 juillet 2018

Dieu est mort de Régis Vlachos

Dieu fait recette en Avignon. Outre son CV (une comédie très réussie, créée au Théâtre actuel et dont je rendrai compte prochainement) voilà que Régis Vlachos nous rappelle à l'instar de Nieztsche que Dieu est mort et qu'accessoirement il ne se sent pas très bien non plus, paraphrasant ainsi une citation de Woody Allen.

Ce spectacle là ne date pas d'hier. Le texte écrit en hommage à Charlie Hebdo a été primé au Concours Léopold Bellan en Avril 2015 au théâtre Tristan Bernard à Paris. D’abord en solo, le spectacle est recréé en duo en juin 2016 aux Feux de la Rampe et a été un des succès du Festival Off Avignon 2016. Il s'est ensuite posé à Essaion, à la Contrescarpe et au Point Virgule. Il est pour la troisième année en Avignon. Seulement voilà, je ne l'avais pas encore vu.

Régis Vlachos est agrégé de philosophie. Autant dire qu'il en connait un rayon sur la dialectique ... sur les croyances et les fondements des religions, toutes !

Sous couvert de faire rire, il nous fait réfléchir à propos de l’idée de Dieu. A commencer par le déroulé d'une pensée absurde : à quoi pouvait-il s'occuper avant de créer la terre ? Jouait-il avec le vide ? Il faut voir le comédien mimer le vieillard ...

Plus sérieusement il nous raconte comment il s'y prend pour assurer l'enseignement de toutes les religions dans son établissement du 93. Le pari est difficile tant auprès des élèves, que face au proviseur qui ne partage pas la même vision de la fameuse liberté pédagogique. Bon prince, notre homme se plie au gage du pari perdu et portera un nez de clown.
Le duo qu'il a construit avec sa partenaire, Charlotte Zotto, est ponctué de beaux intermèdes musicaux qui insufflent de la poésie entre deux moments débordants d'énergie. L'idée de choisir de gratter une guitare électrique comme une acoustique est particulièrement réussie. Elle a une très jolie voix, et on a envie de chanter avec elle Comme on se lasse faire !

Les attentats sont en toile de fond quand l'artiste invoque tous les morts au nom de Dieu en haranguant une peluche censée le représenter, selon lui un pingouin, mais j'y ai vu un manchot, et un jeu de mots signifiant combien l'oeuvre n'est pas accomplie.

lundi 23 juillet 2018

Froid de Lars Norén

Le festival d'Avignon est une occasion de découvrir des spectacles qui enchantent. Il en est certains qui dérangent. Froid est de ceux-là. Lars Norén vient d'entrer au répertoire de la Comédie française et est en passe de devenir un "classique".

J'en suis sortie sonnée. Il aurait fallu me prévenir du niveau de violence que j'allais devoir absorber. J'aurais, je ne peux pas dire "apprécié", mais du moins accepté la forme qui est au service du fond.

J'ai appris, depuis, qu'en Suède on dit "déprimant comme du Lars Noren". C'est clair.

Ceci étant, la performance des comédiens est immense, même si je leur reproche quand même de n'avoir pas l'âge de leurs personnages, et cela se voit quand on est au second rang.

Ils ont choisi le parti-pris d'un jeu ultra réaliste qui, conjugué à une écriture sans concession, fait forcément mouche. Le collectif,  créé en 2014 entre onze camarades du Cours Florent, porte bien son nom de la Fièvre.

A peine est-on entré dans le théâtre que l'on craint qu'il y aura du grabuge. Trois jeunes baraqués sont assis devant le rideau de scène, face au public, le regard dans le vide. Ils n'ont pas l'air de "jouer" et on se demande si ce sont des spectateurs égarés ...

dimanche 22 juillet 2018

Ich bin Charlotte, interprété par Thierry Lopez en Avignon et bientôt au Poche Montparnasse

Ich bin Charlotte, le titre est en allemand, une évidence pour présenter la vie "incroyable" (mais vraie) de Charlotte von Mahlsdorf, (1928-2002), que retrace Doug Wright après une longue et minutieuse enquête.

Thierry Lopez est Charlotte, mais aussi une trentaine de personnages à qui il donne vie sans changer une seule fois de costume, démontrant son immense talent de comédien.

Il était très drôle dans la reprise de Nuit d'ivresse et j'avais hâte de le voir dans un registre qui ne serait pas comique. Il est juste époustouflant et le public parisien est bien chanceux que le spectacle soit déjà annoncé pour la rentrée au Poche Montparnasse.

J'ai placé une petite vidéo à la fin de l'article pour convaincre les sceptiques de ne pas le manquer. Parce que c'est peu descriptible. Décor, costume, musique, tout est pensé intelligemment pour rendre l'atmosphère d'un XX° siècle berlinois marqué par deux régimes très répressifs, les nazis comme les communistes, où néanmoins un personnage hors normes a pu rester soi-même, enfin on veut y croire malgré quelques doutes sur ses relations à la Stasi.

Il/Elle ... on ne sait quel pronom utiliser. Disons Charlotte puisque tel est le prénom qui l'a fait connaitre. Charlotte est, nous dit-on, une femme piégée dans un corps d’homme. Piégée sans doute, mais libre. C'est ce qui fascinait en son temps, et qui encore aujourd'hui demeure extraordinaire.

samedi 21 juillet 2018

Cent mètres papillon, prodigieusement interprété par Maxime Taffanel

J'ai terminé le marathon avignonnais de cet été avec Cent mètres papillon et je suis ressortie de la Manufacture avec des gouttes d'eau dans les yeux.

Je suis loin de sacraliser le sport, pour toutes les raisons qui sont d'ailleurs perceptibles dans le spectacle écrit par Maxime Taffanel. On inflige trop de violence, en premier lieu à soi-même, au cours des entrainements inhumains (de mon point de vue) pour que je cautionne que le sport soit excellent pour la santé.

Mais ne débattons pas de cela, et je respecte immensément l'ancien champion (ancien est un terme odieux, car il l'est toujours à mes yeux - champion). La pièce est un seul en scène où le comédien occupe tout l'espace.

Maxime Taffanel connait très bien le sujet puisqu'il a été pendant toute sa scolarité, nageur de haut niveau. Quand on est dans une telle position l'entrainement est quotidien, matin et soir. Chaque week-end était évidemment consacré aux compétitions. Si les sacrifices sont immenses ils sont acceptés dans l'espoir de remporter l'objectif que l'on s'est fixé et il est facile d'imaginer les déceptions de beaucoup de jeunes athlètes lorsque les marches des podium sont inaccessibles.

J'espère que le public parisien aura vite l'occasion d'admirer la performance ... qui mérite un Molière ! Nous sommes nombreux à l'avoir loupée à Vanves en mai dernier. La tournée passe par Jouy-le-Moutier (95) le vendredi 14 septembre 2018 mais c'est tout de même un peu éloigné de la capitale.
L'artiste a eu lui-même l'idée de ce spectacle dont il a écrit le texte et qu'il interprète.

Pour raconter l’histoire de Larie, jeune nageur, passionné par sa discipline. Il nage et questionne "la glisse". Il suit le courant en quête de sensations, d’intensité et de vertige. Au rythme de rudes entraînements, et de compétitions éprouvantes, il rêve d’être un grand champion. Son récit témoigne de ses joies et de ses doutes, "au fil de l’eau".

En devenant comédien il a décidé que son expérience du nageur de haut niveau nourrirait le texte. Avant de le voir je n'aurais pas cru possible qu'on m'explique de manière aussi onirique et néanmoins exacte ce que pouvait être apprentissage de la "culbute", la découverte de la glisse, son rapport avec l’eau, l’entraînement et ses violences, la compétition et l’étrangeté de ses rituels, les courses, les défaites, les remises en question, le chant des sirènes...

vendredi 20 juillet 2018

Vous reprendrez bien un peu de Brassens? Avec Mardjane Cheminari et René Brion

Le festival Off d'Avignon est bien entendu essentiellement théâtral mais il permet aussi de découvrir des artistes musiciens et d'avoir de jolis coups de coeur.

J'étais un peu dubitative d'aller à un récital de Brassens, l'après-midi, dans un lieu un peu excentré ... mais l'idée que ce serait une femme qui en était l'interprète en étant accompagnée au piano et non pas à la sempiternelle guitare, laissait augurer une redécouverte du répertoire du chanteur sétois.

Je peux vous dire que la réponse est oui à la question Vous reprendrez bien un peu de Brassens ?

Ce ne sont pas moins d'une vingtaine de chansons, certaines très connues, d'autres moins, dont Mardjane Cheminari nous a régalés.  A peine dix pour cent de l'immensité du répertoire mais quel régal !

Elle commença avec un classique, Brave Margot (1953), suivi de Jeanne (1962), qui nous rappellent combien Georges Brassens a aimé les femmes.

jeudi 19 juillet 2018

Les années d'Annie Ernaux dans la mise en scène de Jeanne Champagne

Autant il m'arrive de voir et revoir un film, autant je déteste aller deux fois de suite au théâtre. Sans doute parce que le spectacle vivant ne peut pas se répéter à l'identique et produire une seconde fois une émotion comparable à la première.

Il y a des exceptions et Les années en est une, magistrale. Je l'avais découvert en novembre 2016 au Théâtre 71 de Malakoff et je suis revenue en courant (arriver en retard au festival d'Avignon, cela ne pardonne pas) pour le revoir ce matin au Petit Louvre.

Il était annoncé comme une Première ici, alors que la création ne date pas d'hier mais c'est au final une bonne idée de pointer ces spectacles aux festivaliers habitués.

Il a été applaudi longuement avec une ovation debout amplement méritée, tant pour l'idée originale d'Annie Ernaux que pour le formidable travail d'adaptation et de mise en scène de Jeanne Champagne qui entrecroise textes, chansons, chorégraphies et images, que l'interprétation si juste d'Agathe Molière et de Denis Léger Milhau.

On nous oubliera, prévenait Tchekov dans les Trois soeurs. Annie Ernaux le cite en épigraphe de son livre mais Jeanne Champagne, tout en reprenant la formule, démontre tout le contraire avec ce spectacle qui est un hommage très féministe à la condition humaine.

L'écriture d'Annie Ernaux est énumérative, descriptive d'une multitude de détails qui isolément seraient désuets mais qui, bout à bout, sont tout à fait représentatifs d'une époque. Elle raconte des souvenirs personnels dans lesquels on se retrouve tous, ... si on a vécu ces mêmes années.

Le spectacle est facile à suivre alors que parallèlement à ce qui se déroule (comme on déviderait une bobine) sur scène notre cerveau mouline des souvenirs personnels, vécus ou racontés par nos parents. Si bien qu'on se reconnait dans le quotidien qui est reconstitué avec un naturel confondant, sans mélancolie, avec un naturalisme joyeux.

On est surpris que cela s'arrête, en 1971, sur les images d'archives d'une manifestation du MLF autour des 343 femmes ayant signé un manifeste réclamant la libéralisation de l'avortement. On écoute avec attention les paroles (magnifiques) de cet Hymne qui sont sur le fond cruellement toujours d'actualité.

J'ai vu plusieurs larmes essuyées furtivement dans le public à ce moment là alors que sur la scène notre regard se perd sur les objets accumulés pendant toutes ces années. On ne souhaite alors qu'une chose, faire mentir ces paroles assassines : Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n'avons pas d'histoire ...

Jeanne Champagne a bien raison de nous encourager à questionner le passé et le présent pour envisager l'avenir quand pointe à l'horizon le retour d'une grande rigidité morale et d'une pensée réactionnaire.

mercredi 18 juillet 2018

Good night de Romain Poli

La création a eu lieu à Paris au Funambule (du 5 mars au 1er mai 2018) et je ne comprends pas que j'ai pu louper pareil bijou. C'est le miracle avignonnais de permettre des séances de rattrapage qu'en temps normal on ne parvient pas à caser dans un emploi du temps où le théâtre entre en concurrence avec tant d'autres urgences.

Tout est bon dans Good night, le texte, les comédiens, la mise en scène, le décor ... c'est 10 sur 10 sur toute la ligne et on en ressort tellement heureux d'avoir assisté à un moment de "vrai" théâtre que l'on est dopé pour poursuivre le marathon avignonnais.

J'entends par vrai le fait que le spectateur oublie qu'il est sur un fauteuil et pense qu'il assiste incognito à une scène qui se déroule sous ses yeux entre deux personnes qui ne jouent pas la comédie. L'action est captivante du début à la fin, sans qu'on en perde un souffle.

mardi 17 juillet 2018

Est-ce que j’ai une Gueule d’Arletty ? de Eric Bu & Elodie Menant

Alors que la chanson populaire veut que ce soit sur le Pont d'Avignon qu'on y chante et qu'on y danse c'est au Théâtre du Roi René que j'ai découvert une pépite comme on peut en débusquer dans cette ville qui est pour presque tout le mois de juillet la capitale mondiale de toutes les formes de théâtre.

Est-ce que j’ai une Gueule d’Arletty ? se joue et se chante tous les jours à 13 heures et je vous souhaite de le voir à la rentrée dans une salle parisienne. Ce ne serait que justice.

Le public entre par le plateau où deux comédiens sont déjà en place. Mais pour le moment mon regard croise celui d'une grande dame enturbannée assise au premier qui me dit bonjour. Serait-ce ... ?

Mais oui c'est Arletty elle-même qui est revenue de l'au-delà pour présenter le spectacle : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, soyez les bienvenus, ce soir, je passe ma vie en revue !

Elodie Menant entonne En douce de Mistinguett, avec la voix gouailleuse que l'on a tous dans l'oreille, pour expliquer qu'elle a mené sa vie sans objectif déterminé depuis sa naissance le 15 mai 1898.

Elle nous prévient : j'ai aimé, des hommes et des femmes, entre Dieu et moi il y a eu de l'eau dans le gaz. Alors j'ai coupé l'gaz. On devine qu'il ne faut pas tenter de la juger et qu'il convient d'apprécier pleinement la sincérité avec laquelle sa vie se déroulera sous nos yeux. Mais elle n'oublie pas d'interpeler notre conscience sur les machins (les téléphones portables) susceptibles de déranger le spectacle, et cette diatribe est fort originale. Si elle est la seule à ne jouer que son rôle, les trois autres comédiens en interprètent plusieurs, et avec grand talent.
Le biopic commence en amont de la naissance d'Arletty et nous permet de comprendre dans quel milieu elle a grandi. Céline Esperin, nostalgique à jardin, Cedric Revollon (que l'on peut applaudir à Avignon aussi dans Suite française), pensif à cour, ne sont pas encore intervenus. Ils vont bientôt tomber amoureux et former un couple. Ils se sont installés à Courbevoie où ils seront les premiers à s'éclairer à l'électricité, pour le plus grand bonheur de la petite Léonie qui aura une autre chance, celle de pouvoir aller à l'école.

On sent tout de suite le fort caractère : c'est pas parce que t'as raté ta vie que je dois rater la mienne dira-t-elle bravement à sa mère. La réussite se mesurera pour cet enfant rebelle à l'aune de la liberté.

Laisse personne te raboter ton bien le plus précieux, ta liberté, dira-t-elle plus tard. Liberté de parler, de penser, de s'habiller, de vivre, sans jamais plier sous la critique (tout en l'entendant et en en tenant compte autant que possible) ni céder aux illusions : j'ai bien compris que les contes de fées, ça n'existe pas.

lundi 16 juillet 2018

Léonie et Noélie, de Nathalie Papin, mise en scène de Karelle Prugnaud

Je démarre le marathon avignonnais par Léonie et Noélie, en milieu d'après-midi à la Chapelle des Pénitents blancs. Il se trouve que c'est une création dite du "in", autrement dit du festival officiel alors que je verrai tous les autres spectacles dans le "off" qui abonde en qualité à tel point qu'il est difficile de discerner l'un de l'autre, surtout quand on remarque que son programme recèle des trophées Molière ... et nous en sommes ravis.

Autre hasard, encore que ..., il s'agit d'un texte écrit par une femme, et monté par une femme, ce qui est rarissime dans le in, beaucoup plus fréquent dans le off (je ferai le calcul mais à première vue un dixième dans l'un contre un tiers dans l'autre).

Enfin il est annoncé tout public, à partir de 8 ans tout de même, je dirais même 12, mais on se réjouit que le "jeune" public ne soit pas écarté du théâtre, même si aujourd'hui je n'ai pas vu d'enfants dans la salle.

Autant le dire tout de go, Léonie et Noélie est un spectacle époustouflant, pour son texte, sa scénographie, l'interprétation, marqué positivement par une fabuleuse audace.
C'est au départ un livre de Nathalie Papin, publié en 2015 à L’Ecole des loisirs, qui obtint le Grand Prix de littérature dramatique jeunesse 2016 - Artcena. L'auteure se mit elle-même en quête de quelqu'un qui ait la sensibilité adéquate pour monter le texte et sa rencontre avec Karelle Prugnaud n'est pas fortuite.

Celle-ci est metteure en scène, comédienne, performeuse (elle a débuté comme acrobate et on verra qu'elle n'a rien oublié de cet art). Elle a notamment mis en scène en 2016-17, Ceci n’est pas un nez (pour un jeune public), d’Eugène Durif, sur la Scène Nationale de Dieppe dont elle est artiste associée. C'est cette création qui a motivé Nathalie Papin à la contacter. Elle a l'habitude de conjuguer théâtre, performance et cirque dans les spectacles qu'elle produit avec sa compagnie au nom évocateur, L'envers du décor.

Nathalie connait bien l'univers du théâtre car plusieurs de ses textes ont déjà été montés. Elle dit avoir recherché un double poétique pour sa mise en scène, et l'avoir trouvé en Karelle. Ce qu'elles nous ont montré le prouve amplement.
Léonie et Noélie ont 16 ans. Elles sont jumelles monozygotes. Des toits d’une ville, elles contemplent l’incendie qu’elles ont provoqué et jugent leurs défis presque atteints. Pour l’une, le contrôle parfait des mots. Pour l'autre, la stégophilie, le vide et l’action. Elles sont dans une performance limite où elles dépassent les humiliations de leur enfance.

Léonie et Noélie, texte de Nathalie Papin, est une méditation sur l'autre, son miroir, son tout mais aussi son rien, sa solitude et sa soif de distinction. En proposant à Karelle Prugnaud de se saisir de ce texte sur les pouvoirs et les ambiguïtés de la gémellité, l’auteure a senti un double possible chez la jeune performeuse habituée à l’instantanéité. L’absolu de l’enfance, le vertige de la piste, l’animalité des pulsions sont ici au service d’un public en devenir.
On a envie de décrire ce qui se passe dans cette chapelle parce que l'oeil y est constamment sollicité. L'entrée des spectateurs s'effectue en passant devant un ange, aussi bien coté cour que jardin, qui pellette des gerbes de neige. Trois écrans géants diffusent des images qu'on décode assez vite comme antérieures à l'histoire. On assiste en direct à la division cellulaire qui s'inscrit dans quelque chose de divin.

mercredi 11 juillet 2018

J'ai testé Too good to go, l'application écolo anti-gaspi


(mis à jour le 27 septembre 2018)

J'en ai entendu parler par une émission sur M6 (le dimanche 1er juillet). Le concept m'a immédiatement séduite et vous allez comprendre pourquoi je plébiscite après quatre usages tout à fait différents que je vous raconte en détail.

La recherche par géolocalisation est extrêmement pratique. On voit tout de suite quels sont les points de retrait dans un périmètre raisonnable autour de soi ... Les photos sont très alléchantes mais, et c'est le premier constat, il y a beaucoup de points rouges, ce qui signifie que tout a été retenu, ou déjà enlevé.

Cependant on peut configurer l'application pour limiter les propositions aux disponibilités du moment. On peut aussi attribuer un coeur aux commerçants favoris pour les retrouver plus vite au sein de l'offre (grandissante). 

On constate d'ailleurs qu'il n'y a guère que 3 ou 4 paniers possibles par site, ce qui est une source d'étonnement : comment peuvent-ils prévoir leurs invendus ? J'avais imaginé une plus large fourchette. Je me rendrai compte au fils des jours que le nombre d'invendus ne bouge jamais, comme s'il correspondait à un "contrat".

Autre écueil, la fourchette horaire de retrait. Il faut s'y prendre à l'avance. Il est plus de vingt heures, j'ai peu d'opportunité à part Pomme de Pain qui est tout de même à plus d'un kilomètre d'où je me trouve (2 stations de métro mais soyons écolo jusqu'au bout, j'y vais à pied).

Le hasard fait que je passe à l'angle de la rue de la Boétie, où il y a précisément une boulangerie Eric Kayser qui est répertoriée par l'application. Rien n'y est disponible, tout aurait donc été vendu. Pourtant les vitrines regorgent encore de produits et nous sommes à moins de dix minutes de la fermeture. On jettera beaucoup de marchandises ce soir dans ce point de vente ... (je dois préciser que depuis la rédaction de cet article j'ai expérimenté plusieurs fois des paniers Kayser qui longtemps se sont classés parmi les meilleurs jusqu'à ce que j'observe un déclin très net en terme d'accueil, de quantité et même de variété. La vraie consommatrice que je suis en est véritablement choquée et je ne peux donc que vous inciter à faire votre propre expérience).

Un sac m'attend chez Pomme de pain. J'avais lu qu'il était recommandé d'amener son contenant. Je sors mon matériel. Le vendeur n'hésite pas, et met son sac (tout beau, tout neuf) à la poubelle.
Ici aussi les rayonnages sont pleins. Brader quatre paniers n'a pas de sens ... sauf si le véritable objectif est de faire une opération de communication (c'est au fond de la publicité à moindre frais) et de véhiculer une image écologique et respectueuse des ressources (alors que la majorité des produits sont dans des emballages jetables).

En attendant, je bénéficie d'un menu à 12 euros, payé 4. Mais à ce tarif là je devrai me passer de couverts et de serviette. On s'essuiera la bouche d'un revers de main ... en se disant qu'à l'avenir outre le sac (on reste écolo) on prévoira d'avoir sur soi une fourchette, un couteau, une cuillère ... et une serviette en tissu pour se protéger des éclaboussures, même si on n'a pas davantage de sauce pour croquer la salade comme un lapin.

lundi 9 juillet 2018

Guy, écrit, réalisé et interprété par Axel Lutz

Alex Lutz vient de réaliser Guy et c'est la seconde fois qu'il entre dans la peau d'un personnage âgé. En toute logique puisqu'il est taraudé par la question du temps (il est pourtant  encore jeune).

Je l'avais vu en "vieux comédien" au cours de la cérémonie des Molières en 2016 et il était déjà bluffant. Cette fois la performance est encore plus saisissante parce qu'un film est forcément plus "sérieux" qu'un sketch. Il impose d'être crédible sur la longueur.

Guy a été présenté en clôture de la Semaine de la critique à Cannes il y a quelques semaines et il tourne depuis en avant-première dans les cinémas d'art et d'essai qui ont une programmation audacieuse, comme Le Sélect d'Antony (92) où je me trouvais ce soir. Parce qu'il en faut de l'audace pour parier sur un tel point de départ.

Pourtant, une fois que vous l'aurez vu, vous conviendrez que c'est une très grande réussite et il y a fort à parier qu'il connaitra un succès comparable à Intouchables.

Axel avait envie depuis un moment de raconter une belle histoire, et de le faire en musique. Il dédie son film "à nos pères" avec un pluriel qui sous-entend qu'on pourrait en avoir plusieurs. De fait l'écriture du scénario oscille constamment entre gravité et légèreté.

La prestation du comédien est exceptionnelle. On ne soupçonne jamais l'artifice alors qu'on sait pertinemment qu'il y a un énorme travail de maquillage, exigeant d'arriver très tôt au studio. Il y a 16 prothèses à poser (dont certaines, au ras des cils, ce qui ne s'était encore jamais fait) avant de reprendre les taches de vieillesse, une par une.

Il faut dire qu'il est comme un poisson dans l'eau avec ce qu'on appelle le HMC, habillage, maquillage, coiffure. On peut le croire quand il glisse dans le texte de Guy qu'Elnett (qui n'a pas besoin de publicité parce que c'est de notoriété publique) est la meilleure des laquesLe comédien parle avec simplicité de la contrainte, énorme, mais totalement prévue et acceptée de supporter chaque jour cinq heures de maquillage. Le reste n'est que champ libre dit-il avec humour, on n'est pas tributaire d'une grue qui n'arrive pas, de rails de travelling qui ne sont pas posées au bon endroit.

Cet artiste adore le travail de portraitiste et de composition parce qu'il lui permet d'exprimer des choses à travers une incarnation, un peu comme le faisait Noémie Lvovsky, interprète et réalisatrice de Camille redouble.
Il voulait faire une oeuvre hyperréaliste et c'est gagné. On le reconnait sous le masque, parce que c'est vraiment lui ... avec des années en plus et pas un personnage totalement imaginaire, certes âgé mais qui sortirait de nulle part.

C'est un très beau film sur la filiation, tant du point de vue du géniteur que de celui de l'enfant. Le père se trouve être un homme célèbre. Cette spécificité permet paradoxalement de l'approcher, avec le prétexte de réaliser son portrait à travers un film.

dimanche 8 juillet 2018

Dankala d'Isabelle Sivan

J'ai découvert Dankala parmi les livres sélectionnés cette année pour le prix Hors concours. l'écriture est sombre, le propos noir comme la couverture évoquant une rue de ce petit pays, traversé par un couple de chiens que survolent un duo de corneilles.

L'éditeur, Serge Safran, présente ainsi le sujet : Dankala est un petit pays d’Afrique noire écrasé par le soleil, où les ressortissants français, les expatriés, essaient de tuer le temps chacun à leur façon.
Le meurtre isolé d’un soldat français vient soudain perturber cette société blanche et désœuvrée. Et lorsque d’autres crimes aussi sauvages viennent s’ajouter, ils secouent la communauté française de la capitale, les discussions s’enflamment, ragots et rumeurs vont bon train, certains cœurs même s’émoustillent.
Richemont, le consul, dégote de la matière pour le roman dont il rêve, les commerçants profitent du tourisme que l’affaire amène, le colonel Patte avance ses hypothèses sur le tueur, tandis que Marie-Claire Richemont, la femme du consul, se trouve de nouveaux amis pour meubler sa solitude

Isabelle Sivan est née à Marseille, mais elle a passé plusieurs années de son enfance en Afrique. Elle est aujourd’hui avocate en propriété intellectuelle. Elle a signé sous le nom de Lisa Belvent le scénario de la bande dessinée Le Voyage d’Abel (Les Amaranthes, 2014). Dankala est son premier roman.

Elle construit une intrigue qui permet de dénoncer les moeurs d'un groupuscule d'expatriés qui vivent dans le faux-semblant en respectant si bien les codes impartis à chacun que le lecteur en oublie qu'ils évoluent (p. 80) dans un minuscule pays dont personne ne pourrait dire où il se trouve (vous pouvez vérifier : aucun tour opérator ne propose cette destination).

Qu'on appartienne au monde diplomatique, à une société militaire ou qu'on travaille dans l'humanitaire, on se côtoie entre Européens (p. 77), c'est l'expression consacrée. Et c'est au sein de la communauté qu'on tente de chercher à résoudre le mystère des morts. Sont-ils imputables à un tueur ou une tueuse en série ? Sont-ils à visée politique ? La réalité est peut-être plus sordide. Seul Achille le mendiant aurait la capacité de restituer la vérité parce qu'il voit tout, entend tout ... à condition qu'il veuille bien parler ...

En attendant chacun échafaude une hypothèse. Le consul en profite pour y puiser matière à un roman.

La plume d'Isabelle Sivan est magnifique et nous happe. On y succombe comme à la moiteur de ce pays régi par les présages. Je m'attendais à suivre une enquête policière. L'élucidation n'est pas rationnelle mais l'écriture flamboie comme dans les meilleurs romans noirs.

Dankala d'Isabelle Sivan, Éditions Serge Safran, en librairie depuis le 11 janvier 2018

samedi 7 juillet 2018

Woman at war de Benedikt Erlingsson

Woman at War est présenté comme une comédie alors que je verrais plutôt ce film comme une tragédie en raison du sérieux du sujet (même si effectivement le traitement ne manque pas d'humour, loin de là). Il est certes difficile de le classer dans un genre bien spécifique sauf à inventer celui de  thriller écologiste. Il est sûrement un peu de tout ça, finalement.

Il est formidablement interprété, a été tourné au cours de l'été 2017 en Islande (et en Ukraine), dans de magnifiques paysages encore naturels, et s'accompagne d'une bande musicale mélodieuse et envoutante. Il a reçu de nombreuses distinctions, amplement méritées.

Pour résumer : Halla, une femme célibataire de cinquante ans déclare seule la guerre à l’industrie locale de l’aluminium, qui défigure son pays et participe au réchauffement climatique. Elle a recours au sabotage et est prête à prendre tous les risques pour protéger les Hautes Terres vierges d’Islande……Mais la situation pourrait changer avec l’arrivée inattendue d’une petite orpheline ukrainienne dans sa vie.

Benedikt Erlingsson est un réalisateur, auteur et acteur islandais, très connu dans le monde du théâtre. Son premier film, Des chevaux et des hommes, a reçu plus de vingt récompenses internationales.
Avec ce second long métrage il démontre une fois de plus que les droits de la nature doivent être considérés au même niveau que les droits de l'homme et doivent être défendus par des lois nationales, inscrites dans toutes les constitutions, et par des lois internationales. Alors que la France ne se distingue pas suffisamment dans la sauvegarde de l'écologie on peut malgré tout se réjouir que Woman at war soit une coproduction franco islandaise.

jeudi 5 juillet 2018

Où est Jean-Louis ?

Cette pièce est pour vous si vous mourez d'envie de faire vos débuts sur les planches. Elle est tout autant pour vous si vous préférez regarder comment des non-professionnels pourront se dépatouiller sur scène et donner la réplique à de "vrais" comédiens.

Le principe est simple. Un des acteurs (le plus souvent Arnaud Gidoin) circule parmi le public à la recherche de volontaires (qui ne sont pas des copains d'un membre de la troupe) qui accepteraient d'endosser le rôle de Jean-Louis et dont il note le prénom (ou le pseudo) sur un petit carnet.

Chaque soir deux hommes et une femme seront les "heureux" élus.

Une fois sa moisson faite il regagne les coulisses et le spectacle commence. Il interprète lui-même le rôle de Philippe, chargé d'organiser une soirée déterminante pour l’avenir de sa boîte, en la présence de ses plus précieux collaborateurs : Valerie (Karine Dubernet), Éric (Sébastien Pierre) et Ben (Alexandre Texier), chez qui la soirée aura lieu.

En attendant l’arrivé d’un potentiel investisseur, Mr Berlot (Loïc Legendre) et en dégustant les petits fours concoctés par Aurélie (Flavie Péan), la femme de Ben, Philippe explique à son équipe qu’il mise tout pour faire redécoller sa boite sur l’arrivée d’un invité mystère, un certain Jean-Louis qui, vous l'avez deviné, n'arrrive pas spontanément puisqu'il est ... dans la salle.

C'est alors que les rideaux de velours rouge se referment et qu'Arnaud réapparait pour désigner le premier Jean-Louis (sur quel critère, cela restera mystérieux).
La seconde fois c'est le premier Jean-Louis qui donnera le nom du suivant (donc en toute impartialité sauf qu'il s'agira d'une personne du sexe opposé). 

mercredi 4 juillet 2018

Ta vie ou la mienne de Guillaume Para

Ta vie ou la mienne est un roman facile à lire, qui se lit vite et qui est néanmoins très profond. Tout y semble (j'emploie ce verbe parce que c'est une fiction) authentique : les rapports de classe, entre bourgeois et milieu populaire issu de l'immigration (comme il est de bon ton de le dire), le football (et le découvrir alors que le Mondial bat son plein est un contexte amusant) et la prison.

François est un gosse de riches désintéressé et honnête qu'Hamed avait fini par respecter puis admirer (p. 26). Son père est un personnage truculent qui n'est pas tout blanc ni tout noir, riche, à l'embonpoint généreux. C'est un ancien joueur de foot, et il va initier Hamed à ce sport tout en le prévenant, à l'instar du poète uruguayen Eduardo Galeano que "le football est la chose la plus importante des choses sans importance".

Il lui fait prendre conscience que pour exceller dans ce sport, comme dans la vie, il faut avoir plusieurs coups d'avance. La clé c'est anticiper, ne pas se laisser surprendre.

Hamed ne retiendra que la première partie de la leçon. Il excellera au football, sera recruté par le célèbre club de l'AJ Auxerre alors dirigé par Guy Roux, l'homme au bonnet, devenu entraineur à 23 ans, seul alsacien que je connaisse à parler avec l'accent bourguignon. (Mon unique reproche à Guillaume Para est d'avoir insuffisamment fait vivre le stade de l'abbé Deschamps où j'ai gagné ma première -et unique- médaille sportive). Mais pour ce qui sera de sa vie, il sera en quelque sorte victime de ses valeurs.

Hamed essaie de préserver Léa, elle aussi une gosse de riches, en la mettant en garde : à kiffer sur des gens trop différents de toi, tu vas morfler (p. 55). Lui il est des Beaudottes, Sevran 9-3, habite place du 18 juin, Léa réside au Parc de Montretout. Elle lui répond en citant François Mauriac : envier des êtres que l'on méprise, il y a dans dans cette honteuse passion de quoi empoisonner toute une vie.

On assiste à un combat, comme un défi, une mise en garde de jeunes coqs. Hamed est de tous celui qui mesure apparemment le plus le poids des codes. Guillaume Para a un style extrêmement prenant, et les dialogues sont criants de vérité. On a envie de citer chacun de ses mots tant ils sont justes. Le manque de confiance d'Hamed est pathétique. On le voit prendre vie au fil des mots et on se dit qu'il y a là matière à un scénario : Écoute. On ne va pas se mentir: ça ne sert à rien d’essayer, tous les deux. Toi aussi tu me plais, t’es la plus jolie fille de ce putain d’endroit, mais ça ne marchera pas. Tu sais pourquoi? Parce que les "jeunes de banlieue", leur vie pue, et tu t’en rendras compte bien assez tôt. Ça pue la merde dans nos cages d’escalier, nos parents puent la sueur quand ils rentrent du boulot, nos salons puent le désodorisant pour chiottes. Moi-même, je pue la défaite. Tu crois qu’être pauvre, c’est quoi? Être pauvre, ça pue, et ça a un goût, celui du sang dans ma bouche quand mon père me tabassait. Je veux pas te faire pleurer, Léa, mais circule, y a rien à voir. Toi et moi, ça pue le malheur.

Le lecteur ne le découvrira que plus tard, mais Léa a de bonnes raisons de se reconnaitre dans la rage du garçon et ses paroles ont l'effet inverse. Elles n'éloignent pas la jeune fille, bien au contraire. Elle le sait bon, Hamed est buté : on ne fuit pas ce que l'on est alors que Léa le voit endoctriné par la fatalité.

Hamed ne supporte pas l'injustice. Il défendra François contre ceux qui l'attaquent parce qu'il est blanc, mais il ne supportera pas davantage qu'on le juge (à tort) comme une kaïra. Et plus tard il se dénoncera à la police pour protéger Léa, mais on n'en est pas encore là.

Ce n'est pas un hasard si la pièce que Léa lui fait découvrir au théâtre est Cyrano de Bergerac (p. 75). J'y ai vu la préfiguration du drame quand, depuis le toit terrasse de l'Odéon (qui théoriquement n'est pas ouvert au public) Hamed se fait la promesse de libérer la jeune fille du mal qui la ronge...

Ce livre magnifique m'aurait presque fait aimer le football. Il faut reconnaitre à l'auteur une compétence particulière pour nous accrocher. Il y a beaucoup de sacrifices dans ce livre, par plusieurs personnages, tous hauts en couleur, et je ne vais pas en spoiler la fin mais on rêve que tout finisse par s'arranger. Il faudrait pour cela pouvoir bénéficier d'une seconde chance. En tout cas il appartient à cette catégorie de romans qu'on a envie de relire plusieurs fois et de recommander largement.

Guillaume Para a 35 ans. Journaliste politique passionné de football, Ta vie ou la mienne est son premier roman et par chance pour nous il est en train d'écrire le second.
Ta vie ou la mienne de Guillaume Para, chez Anne Carrière, en librairie depuis le 9 février 2018

mardi 3 juillet 2018

Voyage en ascenseur de Sophie Forte

Sophie Forte écrit très bien pour le théâtre. Chagrin pour soi fut un triomphe et ce Voyage en ascenseur promet un succès comparable. C'est une auteure qui aime les contrastes et les oxymores.

Ce voyage immobile (l'ascenseur est bloqué) causera de grands bouleversements dans l'âme des deux occupants, bien obligés malgré eux, de cohabiter plusieurs jours. La panne commence en effet la veille du long week-end de l'Ascension ... et que l'on apprécie ou non la symbolique de la date le spectacle commence avec une illusion parfaite grâce au décor hyperréaliste de Jean-Michel Adam d'une fable urbaine.

Juliette, la femme du Patron, angoissée, énergique, drôle, hypocondriaque,  fragile épouse d’un PDG qui la délaissecomplètement citadine et l'homme de ménage Moctawamba, originaire d’une Afrique lointaine, discret, lunaire, poète, père de famille libre et heureuxse retrouvent coincés au deuxième sous-sol de l'entreprise. Ces deux univers que tout oppose vont permettre d'agrandir cet espace de jeu peu à peu, pour s'ouvrir et s'enrichir, tout comme notre regard sur les autres.

La femme est gênée par la promiscuité imposée par les lieux. Sa bonne éducation lui impose d'être polie mais elle n'a pas l'habitude que quelque chose lui résiste. C'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle parle et qu'elle agisse. Voyant que rien ne marche elle se démène de plus belle, quitte à subir une crise d'asthme (comme elle est drôle à inhaler sa Ventoline !).

L'homme est perplexe, mais stoïque. Sa bonne éducation lui impose le silence et il n'a pas pour habitude de se rebeller. Quand il se décide à parler c'est pour formuler un proverbe (africain si on veut bien croire l'auteure) : la normalité commence quand on découvre sa différence.

Juliette n'est pas en état d'apprécier la sagesse de la formule. Elle a le don de catastropher : on est foutu ! Ce qui lui vaut une nouvelle maxime : Tant que tu doutes, n'affirme pas. Mais si tu affirmes, ne doute pas.

lundi 2 juillet 2018

Défilé haute-couture de Patuna Automne hiver 2018-2019

Que retient-on d'un défilé de haute couture ? Au-delà de l'effervescence, de la surprise, de l'excitation légitime à appartenir à un groupe de happy few et de la perception (dans le meilleur des cas) des tendances à venir ... c'est l'opportunité de saisir une atmosphère, et d'approcher un manifeste artistique.

Parce qu'au-delà des considérations (certes très importantes et incontournables) matérielles et des enjeux financiers, un défilé est avant tout un exercice théâtral, la mise en scène d'un talent. Aujourd'hui celui de Patuna qui présente sa collection Automne hiver 2018-2019.

Même si on retrouve souvent les mêmes "filles", elles n'ont jamais la même démarche. Cette fois la nonchalance l'emporte et malgré la musique de percussions, les modèles nude et argent nous transportent dans une atmosphère proustienne modernisée par des trames de tulle noir.

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