dimanche 15 janvier 2012

Léna de Virginie Deloffre

(billet mis à jour 17 mars 2012)
C’est une jolie histoire agréable à lire, mais c’est aussi une manière d’éclairer un pan de l’histoire de l’Union soviétique et de nous expliquer la Perestroika sous l’angle d’un conte.

Lena est une jeune femme dont l’âme est russe au-delà de ce qui nous est montré dans les romans de Tolstoï. Elle est pure comme le pays d’où elle vient. Elle porte le nom d’un fleuve de Sibérie. Elle est née dans le grand nord, et elle est habitée par l’immensité blanche et interminable, de ce que peuvent être ces paysages de banquise quand la mer s’arrête parce qu’elle est figée par l’hiver ...

Assise sur sa chaise, la jeune femme attend les retours de mission de son pilote de mari, Vassia. Elle écrit à ses parents nourriciers, restés dans le grand nord sibérien en revivant le monde de son enfance, à tel point que sa nourrice Varia, finit par se demander si ce n’est pas l’absence qu’elle préfère à la présence. Mais en fait non.

Le roman commence en 1988 pour s’achever 4 ans plus tard. L’utopie communiste avait fait long feu. Le système n’a pas marché mais on avait eu le mérite d’essayer (p. 213). L’époque fut porteuse d’espoir. Perestroïka signifie reconstruction, comme si on pouvait bricoler une réparation de fortune dans un état aussi vaste. La métaphore architecturale est filée à l’extrême (p. 99) quand un fourbi est mal fichu et qu’il tient debout quand même y’a drôlement intérêt à pas y toucher.

Le pays traverse une crise profonde. L’effondrement du monde soviétique est en toile de fond du roman. Ces personnages, tous assez différents, vont vivre l’écroulement du monde qu’ils ont construit, pour les plus vieux, Varia et Dimitri, du monde dans lequel ils ont grandi pour le jeune couple, Lena et Vassia. Le terrible écroulement d’un des pays les plus puissants du monde en quelques mois, faisant plusieurs millions de morts, économiques mais réels.

Virginie Deloffre combine la dimension philosophique à l’aspect politique, tout en respectant la trame historique. Sorti l’année dernière, alors que le système libéral et la mondialisation font autant de dégâts qu’autrefois le communisme … son livre prend une autre résonance.

Comme tous les russes, les héros de cette histoire raccrochent à un rêve, soit celui de vivre dans son monde interne, soit celui de partir là haut voir d’autres images. Dans les deux cas il s’agira de trouver une place tout de même dans ce monde qui s’effondre. Ils y parviendront parce que ce sont des gens dignes, nous offrant ainsi un message finalement optimiste.

Une autre épopée est narrée parallèlement, bien réelle au demeurant, à partir de la page 146, en remontant il y a quatre millions d’années pour justifier le désir de l’homme à vouloir conquérir l’espace. Seront bien entendu évoqués le Spoutnik (compagnon en russe), premier satellite artificiel en octobre 1957, suivi un mois plus tard par le lancement de Spoutnik 2 emportant la petite chienne, Laïka, premier être vivant à voler dans l’espace, précédent Youri Gagarine et son légendaire sourire, le premier homme à avoir volé.

Une aventure « incroyable » retransmise par les télévisions du monde entier, gagnée par un peuple de rêveurs et de fous comme le nôtre, dira Vassia (p.153) pour guérir d’une certaine manière le pays de la défaite de la guerre froide remportée par l’ennemi de toujours, l’Amérique. C’était à celui qui le premier ferait la conquête de l’espace. Parce qu’on croyait alors que la vie y serait possible et ouvrirait vers d’immenses développements économiques.

Léna est une jeune femme sensible qui supporte mal les changements, disant qu’elle ne sait rien faire en l’absence de Vassia, sauf les files d’attente devant les magasins et regarder l’orme de la cour (p.68). Le bonheur est-il comme la pâte dont on fait le pain, qui se lève, puis bientôt se rassit ? (p.13) La première ligne du roman annonçait le conte, la dimension philosophique du récit, le mouvement au rythme des allers-retours de son mari, supportables somme toute tant qu’ils sont aléatoires. Léna a peur de perdre son âme, son mari, son espace terrestre. Écrire à ceux qu’elle désigne sous le nom de mes tendres et chers vieux mes amours est nécessaire pour mettre à distance les sentiments qui l’effraient.

Il ne faut pas quitter la terre pensent les vieux comme Mitia, le père adoptif de Léna. Tous deux font partie de ceux qui croient que l’espace intersidéral est et doit rester du domaine du mystère. De quoi craindre les foudres, en quelque sorte divines, pour qui oserait braver l’interdit. Alors quand Léna comprend que son époux va intégrer l’élite de la Cité des Étoiles elle s’effondre … à l’image de la chute du monde soviétique.

Le récit est alternativement épistolaire pour nous placer du point de vue de la jeune femme, longtemps empêchée de tracer sa route, puis de celui de ses parents adoptifs, lesquels n’ont d’ailleurs pas la même façon d’analyser les choses, tantôt enfin du coté de la stricte narration des faits.

La paix semble s’installer à la fin du roman, avec l’instauration d’un nouvel équilibre. Les deux époux sont devenus très proches. Léna sera institutrice dans un village perdu au bout de la Russie. Il assure le gardiennage d’une station. La vie continue …

Encore un premier roman, pour lequel les bibliothécaires du Plessis ont eu raison d’avoir un coup de cœur, parce qu’on aurait pu passer à coté de cette jolie histoire. Le livre a été couronné en mars 2012 du Prix des Libraires en obtenant 142 voix, devant Opium Poppy, d'Hubert Haddad (Editions Zulma), 132 voix et Eléctrico W, de Hervé Le Tellier (Editions JC Lattès), qui en a totalisé 92.

Léna de Virginie Deloffre, chez Albin Michel, 2011
Livre chroniqué dans le cadre du Prix robinsonnais.

samedi 14 janvier 2012

Dominator, tableautins et Roundballer au Micro Onde


(billet mis à jour le 22 avril 2012)

Le Micro Onde accueille depuis ce soir une terrible machine, baptisée Dominator. On dirait un nom inventé pour l’occasion mais c’était bien la dénomination réelle d’une moissonneuse batteuse, construite dans les années 80 avec, pour la première fois, une barre de coupe adaptée aux petites exploitations. Pascal Rivet en a réalisé une copie à l’échelle 1, donc en taille réelle, qui investit majestueusement l’espace d’exposition, tel un bijou serti dans un écrin, ou comme s’il s’agissait d’une salle des ventes souhaitant décider le plus grand nombre de personnes à l’étudier dans l’espoir d’en convaincre une d’acheter.

Les passants sont ainsi visuellement interpelés depuis l’esplanade par un surgissement théâtralisé.
Ceux qui s’étonneront d’un tel geste artistique devront comprendre que la fragilité de l’objet fait écho au titre frissonnant donné à la machine par la marque allemande Claas et qui fut bien le nom réel de l'engin comme on peut le voir sur la photo ci-dessous prise avec le matériel en pleine action.
L’œuvre d’art interroge le réel et la valeur des choses. C’est un paradoxe extrême car dans la réalité ce matériel a posé beaucoup de problèmes et sa solidité n’a pas été, à ce qu’on m’a dit, à la hauteur de la promesse. Enfin le siège social de la marque se trouve à Vélizy. Des invitations ont été lancées mais personne n’a pu curieusement se déplacer pour le vernissage.

L’artiste n’a pas voulu saturer l’espace avec d’autres objets. Dominator est juste confronté à un minuscule contrepoint, Kervaër 2010. C’est une pyrogravure sur une simple plaque de contreplaqué d’okoumé au format d’une feuille de papier.
Le sujet frappe par sa sobriété autant que par la délicatesse de l’exécution. Le poinçon du fer à souder est si léger que l’on pense d’abord à l’emploi de ciseaux à bois de précision. Les tracés se distinguent à peine des veines du bois. C’est à un tatoueur que Pascal Rivet s’est adressé pour obtenir un tel résultat.

Il présente aussi, et cette fois en série, des tableautins au point compté qui sont exposés sur des lutrins mettant en valeur le rembourrage.

La tapisserie se révèle de près alors que l’on dirait réellement des photos lorsqu’on se place à distance. A telle enseigne qu’on pourrait considérer qu’il s’agit de peinture à l’aiguille (une technique qui emploie des points de longueurs différentes).

Les œuvres sont réalisées par une femme passionnée qui parvient à traiter une image par mois, des visuels récoltés sur Internet en suivant l’occurrence du tracteur accidenté, puis imprimés sur toile. La brodeuse n’a plus qu’à reproduire la pixellisation d’origine en respectant les couleurs.

Loin d’offrir le statut d’un show-room la rue mettant en valeur des machines triomphant des éléments, la rue Traversante témoigne de l’échec de la technologie. Une terre lourde, de la neige, une fausse manœuvre et l’engin est vite sur le flanc, renversé dans le paysage.

Pascal Rivet vit dans une contrée rurale, dans les environs de Brest. Il traite depuis une dizaine d’années toute une typologie autour du monde agricole, capable de se rendre aux Comices pour en revenir avec une série de portraits d’agriculteurs. Mais le cœur de son travail est abordé sous l’angle du déplacement.

Il avait commencé en 2001 avec un tracteur Massey Ferguson, montré dans une ferme. Il enchaina avec des véhicules utilitaires liés à une fonction manuelle ou un métier. Ce fut un utilitaire Darty pour le FRAC de Bretagne, le camion de la boucherie Meneur, reconstitué avec la cochonnaille et les couteaux, installé face à son modèle sur les marchés en 2004.

Dominator a été conçu en 2009 pour le FRAC Languedoc Roussillon pour être présenté dans l’abbatiale de Villeneuve-lez-Avignon. Il faut une semaine pour monter la machine qui voyage bien entendu en 200 « petits » morceaux, tous en bois.

En 2010, à Chamarande (Loiret) avec Procession, il avait exposé en file indienne trois tracteurs de marque différente qu’il avait choisi délibérément de ne pas peindre. Aucun n’était « reconnaissable », témoignant de l’importance de la couleur pour distinguer une marque d’une autre, alors que dans le secteur automobile la forme d’une calandre ou de la ligne est plus représentative.
De la même façon je n’avais pas remarqué la mention John Deere affichée sur le mur et coupée en trois morceaux. Le logo épuré, dépouillé en quelque sorte javellisé, pourrait être considéré comme le nom d’un acteur ou d’un coureur … comme le suggère le casque placé au pied du mur. La référence à la course automobile est amusante quand on sait la vitesse des machines agricoles et la situation de concurrence que se livraient les fabricants. Egalement quand on connaît son slogan « Nothing runs like a deere » ce que l’on peut traduire par « rien ne court comme un Deere », en conservant le jeu de mots entre deer (daim) et le nom de la marque, qui est aussi celui de son fondateur, né il y a 200 ans et qui a commencé comme apprenti forgeron. Le premier outil qu’il fabriqua sous son nom fut bien sur une charrue.

John Deere est une des plus vieilles entreprises américaines. Elle était et reste le leader mondial de la machine agricole et des travaux publics, avec toujours une longueur d’avance en appliquant le principe que si ses ingénieurs n’améliorent pas eux-mêmes les produits de la marque d’autres le feront à leur place. Après avoir travaillé en Allemagne à la conception de nouveaux tracteurs mon père a été responsable de la formation continue des concessionnaires au Centre de ressources humaines d’Ormes (Loiret). Autant dire que les couleurs jaune et verte me sont familières.

Pascal Rivet a invité un jeune artiste breton lui aussi, Martin Brune, à montrer dans l’espace la Boite, une vidéo montrant la rencontre, qualifiée d’inattendue, entre un ballot de paille et un radeau de jerrican en plastique. Martin est élève à l’EESAB, l’Ecole Européenne supérieure d’Arts de la Bretagne. Par un geste poétique il a voulu témoigner d’une possible échappée du monde rural sur le territoire maritime. Et qu’importe si la fuite est illusoire.Micro Onde – centre d’art contemporain de l’Onde 8 bis, avenue Louis Bréguet 78140 Vélizy-Villacoublay Tél : 01 34 58 19 92 du mardi au vendredi de 13h à 19h - le samedi de 10h à 16h et les dimanches de 15h à 18h
Pascal Rivet, Dominator et Tableautins du 14 janvier au 17 mars 2012
Martin Brune, Roundballer, jusqu'au 3 mars

vendredi 13 janvier 2012

On est tous portés sur la question au Théâtre Mélo d'Amélie

Un seul thème, la sexualité, un seul metteur en scène, Rodolphe Sand, 5 auteurs, 4 comédiens. Secouez le tout sur la scène d’un minuscule théâtre et voici … un succès qui se dessine déjà, dans la veine de Mission Florimont et/ou du Tour du monde en 80 jours.

On est tous portés sur la question est un exercice de style savoureux sur le plan de l’écriture et réjouissant sur le plan de l’interprétation.

Un couple en décrue de libido cherche conseil auprès de deux coachs qui n’ont qu’un remède à décliner sur tous les tons : Parlons cru pour réveiller la bête qui s’est endormi au bout d’une décennie de mariage. On frôle la vulgarité. On flirte avec la provocation mais on rit franchement.

Changement de décor et de rôles. Tout est dans le jeu … de mots. Chapeau bas aux comédiens qui ont du étouffer bien des fou rires en répétition avant d’arriver à ce niveau de fluidité dans l’art des actes manqués, enfin des Lape-suces comme ils disent. Avec une mention spéciale pour Elisa Sergent, confondante de naturel en bourgeoise coincée et gaffeuse.

Sujet délicat de celui de la Première fois qui apporte une pause avant le feu d’artifices que représente Musicalix. Ce serait dommage de vous révéler les choix de costumes faits par Laure Becquignon. D'ailleurs le cliché qui illustre ce billet sont des photos de répétition qui préservent la surprise. Oser à ce point c’est du jamais vu et on applaudit.

Une comédie joyeuse qui vous fait passer une soirée légère mais de qualité comme on aimerait en trouver davantage dans les programmations. Les auteurs préconisent 15 ans et trois mois révolus pour goûter un tel niveau d’humour et de dérision. Soit ! N’attendez pas de vieillir pour en profiter.

On est tous portés sur la question, quatre pièces en un acte, mises en scène par Rodolphe Sand
Au Théâtre Mélo d’Amélie, 4 rue Marie Stuart, 75002 Paris, tel 01 40 26 11 11
Plus de renseignements sur le site du théâtre ou de la compagnie
© photo Lot

jeudi 12 janvier 2012

Au pays des kangourous de Gilles Paris

Je ne suis pas sure que le titre évoque parfaitement le sujet mais passons outre. Une fois installé dans l’histoire (il faut comprendre que c’est le point de vue d’un enfant de neuf ans que l’auteur adopte) on éprouve une vive empathie pour les personnages à qui l’on pardonne vite leurs excentricités. Le père Paul, écrivain à domicile et papa poule, la mère Carole, directrice marketing en Australie les trois quarts du temps, la grand-mère Lola et sa bande de copines … et d’autres tous hauts en couleurs.

Les droits, les interdits et les habitudes diffèrent dans chaque famille, chacune se trouvant d’ailleurs parfaitement « normale ». Peu importe alors que cette histoire ne soit pas très réaliste, ce qui l’est bel et bien c’est la tenaille de la dépression qui nous est racontée au masculin.

C’est peut-être parce qu’il fait parler des enfants que Gilles Paris parvient à expliquer le phénomène en mots simples : C’est un peu comme si quelqu’un entrait en toi et te faisait faire des choses dont tu n’as pas l’habitude. (…) Tu te réveilles un matin et tu n’es plus comme avant. Celui qui est entré en toi saute par la fenêtre, ou avale trop de médicaments, et tu ne peux rien faire pour l’en empêcher. (…) C’est comme un poison qui se répand partout en toi. (p.72)

Il aide à comprendre aussi pourquoi les adultes réagissent mal face à un dépressif. C’est un miroir devant lequel personne n’a envie de s’arrêter. (p. 102)

Le livre se déroule au rythme (lent) convenant à ce type de situation, dans une atmosphère très contemporaine où le jeu de Milles Bornes, les Petits chevaux et le Monopoly ont laissé place à The Recruit sur Nintendo DS. Mais les petits garçons craignent toujours autant le noir en ayant la frousse des monstres cachés sous les lits et dans les placards.

Les grandes personnes sont faites de tas de petits morceaux que Lily, la petite fille autiste, n’arrive pas à relier les uns aux autres (p.128). C’est pourtant elle qui aidera Simon à surmonter les non dits, l’implicite et les secrets de famille. Petit à petit, aidé par Lily ou par son ange gardien, le lecteur croira ce qu’il voudra, le petit garçon élaborera une pensée de plus en plus structurée, directement ou par la voie du rêve éveillé. Il démêlera l’écheveau familial passé et présent pour entrevoir comment l’avenir va pouvoir se construire.

Au pays des kangourous de Gilles Paris, Don Quichotte Éditions, 2012

mercredi 11 janvier 2012

Le bourgeois gentilhomme de la Compagnie Marcel Maréchal au Théâtre 14

J’avais réagi avec humeur : encore Molière, encore le Bourgeois Gentilhomme … comme s’il n’y avait que cela à monter. Et j’avoue y être allée pour voir Marcel Maréchal plus que pour le texte. Quelle belle surprise. Ce n’est pas un Bourgeois comme les autres.

Le décor de Thierry Good est simple. Mais on aurait tort encore une fois de se fier à l’apparence. Les murs portent le chiffre du propriétaire ainsi que la toile qui recouvre son fauteuil. Le J de Jourdain est net.

Les costumes de Bruno Fatalot sont somptueux. Mais pas seulement. La robe de chambre de Monsieur Jourdain est rembourrée au niveau des hanches. Elle bat les mollets. Conçue dans un tissu bleu nuit parsemé de broderies de plumes de paon qui brillent comme des étoiles elle fait penser au costume d’un clown.

Étymologiquement le clown est un rustre, un balourd … comme l’est notre bourgeois comparativement aux courtisans de la cour royale. Il ne s’agit pas de l’Auguste au nez rouge et aux chaussures trop grandes, mais plutôt d’une sorte de clown blanc, à l’instar de celui qui se tient toujours au bord de la piste et qui annonce les numéros.

C’est que tout bien considéré le théâtre de Molière est un vrai cirque. Maitres à danser, d’armes, de philosophie, de musique exécutent leur scène comme des artistes circassiens. Monsieur Jourdain est tour à tour debout tel Monsieur Loyal surveillant le déroulement des exhibitions et assis sur son fauteuil comme s’il en était (aussi) le spectateur. Il faut alors le voir sourire aux anges comme un enfant.

La soubrette en talons hauts (Flore Grimaud) danse avec plus de modernisme que Lully. La fille de monsieur Jourdain, Lucile (Laetitia Godès) porte une robe de petite fille modèle. Dorante (Michel Demiautte) semble avoir été habillé par Karl Lagerfeld et Madame Jourdain (formidable Agnès Host) n’est pas engoncée dans une tenue entravante. Elle évolue avec énergie, tenant un discours qu’on découvre féministe : ce sont mes droits que je défends et j’aurai pour moi toutes les femmes.

Je croyais connaitre la pièce et n'avoir rien à découvrir. Quelle surprise donc d’entendre du nouveau dans un texte dont on connaît par cœur des tirades entières. Quel bonheur d’assister à un spectacle aussi plaisant. Quel régal de les voir tous vivre le théâtre en dégageant tant de joie de vivre. Je sais qu’il y a en ce moment l’embarras du choix en matière de Bourgeois gentilhomme. Je n’ai pas vu celui de Catherine Hiégel mais celui –ci est de nature à combler tous les publics. Vous pouvez sans crainte d’ennui entrainer votre progéniture comme vos ascendants à voir celui-ci. Chacun y trouvera son compte.

Le Bourgeois gentilhomme de Molière, du 10 janvier au 25 février 2012
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
contact@theatre14.fr
Mise en scène Marcel Maréchal
collaboration artistique Michel Demiautte
dramaturgie François Bourgeat
musique François Fayt
décor Thierry Good
costumes Bruno Fatalot
lumières Jean-Luc Chanonat
Chorégraphie Patricia Delon
assistant à la mise en scène Antony Cochin

Avec Marcel Maréchal, Jacques Angéniol, Bertrand Sinan, Antony Cochin, Michel Demiautte, Philippe Escande, Flore Grimaud, Liana Fulga, Laetitia Godès, Agnès Host, Antou Prégnan-Martinez, Henry Valette.

© photo Lot sauf mention A bride abattue

lundi 9 janvier 2012

Les morues de Titiou Lecoq

Non, ce n'est pas une nouvelle recette intrigante. C'est le titre d'un roman dans lequel je me suis laissée glissée avec un délice comparable à un bain moussant après une journée harassante.

On est dans la veine du feuilleton. Le temps de faire connaissance avec les personnages et on n’a plus envie de les lâcher. Qu'ils appartiennent ou pas au club des morues (une poignée de copines à la vie à la mort et un mec, parce qu'elles sont tout sauf sectaires ces filles là). Le ton est actuel. Les sujets abordés sont ceux dont on pourrait discuter avec nos propres collègues, voisins ou amis : le boulot, les amours, les emmerdes ... pardonnez l'expression mais il va falloir vous y faire, le style de l'auteur est plutôt "nature". Contrairement à ce que la couverture suggère la demoiselle ne fait pas dans la dentelle.

A défaut de nous livrer une analyse très fouillée sur les réalités économiques et sociologiques que nous subissons (et qui aurait été illisible par la néophyte que je suis), Titiou Lecoq aborde tout de même des questions qui sont très actuelles comme cette révision générale des politiques publiques. Cette RGPP n'est hélas pas une invention littéraire mais une stricte réalité préoccupante, préfigurant le désengagement de l'État dans bien des domaines, tous annoncés sur le site officiel de la réforme. Comme quoi on peut écrire un roman alerte et sérieux à la fois.

Les puristes critiqueront l'auteur pour son mélange des genres. Il est vrai que le politique l'emporte, puis le policier, puis le romanesque, et que çà recommence mais très vite cette catégorisation n'a aucune importance parce que c’est très agréable à lire. Malgré la sourde angoisse de s'interroger sur la nature de la sauce, forcément piquante, dans laquelle cette RGPP va nous faire mariner.

Je ne raconterai pas l'intrigue, fort bien menée, pour vous laisser le plaisir intact de la découvrir. J'ai trouvé ce livre un peu dans la veine du Diable s'habille en Prada. Et quand on apprend que c'est un premier roman on a encore davantage envie de faire savoir combien on l'a aimé.

A noter que Titiou Lecoq anime le blog Girls and Geeks, dont l'intitulé annonce le programme.

Les morues, de Titiou Lecoq, Éditions Au Diable Vauvert, 2011
Livre chroniqué dans le cadre du partenariat avec Babelio.

dimanche 8 janvier 2012

Sans attendre les beaux jours ... une maison d'hôtes à Soissons

C’est dans la veine du développement durable et du souhait de vivre confortablement et plus humainement. Les maisons d’hôtes ont leur public, et celle-ci est régulièrement réservée par une clientèle qui n’est pas que familiale.

Beaucoup de chefs d’entreprises préfèrent s’y reposer entre deux séances de congrès plutôt que de réserver dans un hôtel classique. Il n’y a que 4 chambres (dont une très vaste et accessible aux fauteuils roulants en rez-de-chaussée), c’est l’assurance du calme dont l’adresse constituait déjà un avant-goût, rue du Paradis …Une fois franchi le portail et son véhicule garé sur les gravillons du parking intérieur on se croirait en pleine campagne alors qu’on se trouve toujours en bordure du centre ville. On se sent vite comme chez soi, je dirais même « mieux » puisqu’on sera délivré de tous les soucis quotidiens.

La maison est un ancien relai de poste. Le bâtiment existait avant la révolution française comme l'attestent les bas-reliefs à couronne et fleurs de lys encore visibles sur le montant de la porte.

Le bâtiment a été incendié et la propriétaire l'a relevé avec le gout de l'authentique. Elle habite elle-même dans les anciens communs, eux aussi rénovés.Le jardin est sobre mais encore fleuri malgré la saison. La décoration intérieure est soignée et personnelle, avec nombre d’objets chinés dans les brocantes. La cuisine reconstituée avec des objets d'époque donne envie de s'y attarder ...
Le petit déjeuner continental sera copieux et savoureux, dressé de manière à ouvrir l’appétit.Tranquillité assurée, la maitresse de maison étant d’une discrétion absolue. Qui donne envie de s'installer durablement dans le salon.

Une adresse à conserver car des endroits aussi agréables en pleine ville sont plutôt rares.

Le relai du paradis :

Elisabeth Janodet
60 rue du paradis
02200 Soissons
+33(0)609472604
aurelaisduparadis@gmail.com

On peut réserver aussi sur le site.

samedi 7 janvier 2012

Norma Jean adapté et mis en scène par John Arnold au Théâtre des Quartiers d'Ivry

Si je vous dis blonde, célèbre, pin up … que je précise que son nom commence par M …vous allez inévitablement penser à Marilyn Monroe, peut-être plus vite qu’en lisant le titre du spectacle, Norma Jean qui est pourtant sa véritable identité. Précisément Norma Jean Baker.

Le roman que Joyce Carol Oates lui a consacré a provoqué chez John Arnold l’irrépressible désir d’en faire une adaptation pour le théâtre et d’en assurer lui-même la mise en scène tout en intégrant des éléments provenant d’interviews et d’entretiens que la star avait donnés.

Il en résulte une vision assez nouvelle sur la Cendrillon américaine du XX° siècle qui nous est montrée sous un angle un peu différent, celui que John Arnold aurait aimé voir en tant que spectateur.

Le bébé est beau mais on comprend tout de suite que la mère n’a pas la fibre et que l’enfant n’échappera pas à la névrose. Pléthore de personnages, débit rapide, le plateau est un jeu de cartes où la partie sera difficile. Quand on nous donne à entendre l’hymne américain il résonne comme une comptine aigrelette.

La société de consommation engloutira la star et ses rêves. Surtout celui de la maternité. Ce ne sont pas Di Maggio, Kennedy ou Zanuck qui ont l’étoffe d’un père potentiel. Arthur Miller aurait pu le devenir. Sauf que le mariage n’est pas un tour de manège ; c’est un stand de tir … et la musique d’évoquer alors une ambiance de corrida.

Le metteur en scène qualifie lui-même la pièce de conte carnivore. La férocité est récurrente mais elle n’exclue fort heureusement pas la cocasserie renforcée par un jeu d’acteurs extrêmement enlevé.Marion Malenfant est successivement l’enfant, la jeune fille, la femme, l’actrice, la star. Toujours juste. Simplement magnifique ! Et on rêve pour elle que la cérémonie des Molières ait bien lieu cette année pour qu'elle puisse recevoir un trophée.

Norma Jean d'après Blonde de Joyce Carol Oates
Adaptation et mise en scène John Arnold
Au Théâtre des Quartiers d’Ivry du 3 au 29 janvier 2012
Un cycle Marilyn Monroe est proposé parallèlement au cinéma Luxy d'Ivry
Tournée le 3 février à La Piscine de Chatenay-Malabry (92) , le 9 mars au Centre culturel Jean Arp de Clamart, le 13 sur la Scène nationale d'Alençon à Mortagne au Perche, le 1er avril au Théâtre Jean Vilar de Suresnes et les 5 et 6 avril au Théâtre national de Toulouse.

Photos © Bellamy

vendredi 6 janvier 2012

Grandir de Sophie Fontanel

L'actualité de Sophie Fontanel, la chroniqueuse malicieuse de ELLE, signant sous le pseudonyme de Fonelle, c’est l’Envie, un excellent livre au demeurant, dans lequel elle tord le cou à un travers de notre époque qui voudrait que la solitude amoureuse soit au pire une tare, au mieux une catastrophe. Comme si celui qui n’est pas en état d'appétit permanent est un anormal.

Je regrette de ne pas l'avoir remarqué à la rentrée de l'année 2010, mais c’est sur Grandir, qui est un autre ouvrage de ce même auteur qu’il me semble plus important de se précipiter, même si le sujet est moins plaisant à évoquer au cours d’un dîner. Sophie y déballe la dégringolade d’une fin de vie, en comptant les pas d’une danse macabre et en appelant un chat un chat. Mais elle le fait avec amour, poésie et respect.

Elle nous décrit un parc aux arbres aux fleurs crémeuses où elle installe sa mère comme dans une paisible dragée (p.126). Un autre jour c’est la tête de coucou émergeant des couvertures.

On est loin de l’écriture puissante et imprégnée de pathos d’Annie Ernaux ou de la réflexion introspective de Delphine de Vigan. Les chapitres sont courts, n’excédant pas trois pages, d’une écriture économe de mots mais abondante d’images, où sont doucement déposés les mots qui pèsent. Sophie Fontanel nous transporte, nous secoue, sans faire d’inutiles effets de style, ce qui est une grande qualité pour une journaliste. Elle fait preuve d’un peu de compassion mais jamais de complaisance. Et curieusement cela fait du bien.

On est dans la veine du Scaphandre et du papillon, d’Intouchables … On se situe en fin de vie mais on reste dans la vie et dans le désir dont elle parle sans fausse pudeur.

Elle a le chic de mettre du baume au cœur avec ses réflexions. Par exemple à propos des pertes de mémoire de sa maman, elle souligne qu’elle gagne en lucidité. Maintenant qu’elle oublie tant de choses, elle peut savourer les joies de l’improviste. Je dis que je viens, et puis je viens, mais elle, elle avait oublié que je venais, et pour un peu elle m’applaudirait. (…) Elle m’a fait ce cadeau quand j’étais enfant, de me délivrer du poids du quotidien (…) Elle a fait de mon enfance une vraie enfance. Je peux bien rendre, à présent. (p.35).

Elle s’amuse de ses incroyables bévues, et multiplie les anecdotes, plus vraies que vraies, comme le jour où elle cherche à se souvenir ce que les huitres lui inspirent. Ensemble elles imaginent une infinité de choses … jusqu’à ce qu’en fin de journée enfin la réponse lui revienne : manger une tranche de foie gras.

Elle cite à l’occasion la pensée d’un philosophe, comme Jankélévitch qui, à propos de la vieillesse et de la mort, les voyait comme « la suppression d’un insuppressible ». Elle nous déculpabilise en nous avouant qu’elle se sent inapte face à la vieillesse. Comme elle le dit simplement : on n’est pas préparé à élever ses parents.

Elle décrit une rencontre avec un homme très âgé, toujours roc indestructible au charme incandescent. Mais elle ne cache pas les ravages de la maladie, les faux-semblants et la collusion entre le dérisoire de son quotidien (comme lorsqu’elle revient d’un défilé de mode) avec la réalité hospitalière.

Sans voir la vie en rose, elle éclaire le quotidien en demi-teintes : assister calmement au monde est son nouveau privilège (p.127), tolère les caprices de la vielle dame, refusant d’y voir du chantage, mais simplement de l’âge (p. 138).

Elle demeure toujours journaliste, par exemple en nous rappelant le suicide du créateur Alexander Mc Queen la veille de l’enterrement de sa mère, ce qui bien entendu l’effraie d’avance. Elle est lucide sur ses propres atermoiements, confessant avoir donné ce qu’elle voudrait recevoir (p.139).

Grandir est bien le titre qui convient. Cette épreuve a permis à Sophie de quitter le stade de l’agacement facile pour entrer dans celui de la paix. Jusqu’à la non fin magnifique dans un jardin métaphorique dans un tutoiement polysémique qui s’adresse à ses deux neveux … renvoyant sans doute aux deux prénoms de la dédicace. Et surtout éclairant une des premières phrases du livre : aider quelqu’un c’est avoir aussitôt soi-même besoin de secours.

Décidément, oui , grandir, c’est bien après la croissance, on dirait.(p.20)

Sophie FONTANEL, Grandir, Robert Laffont, 2010

jeudi 5 janvier 2012

Eloge du poil, créé et interprété par Jeanne Mordoj à La Piscine de Chatenay-Malabry (92)

Quand le public s'installe Jeanne Mordoj est déjà sur scène ... de dos, si bien qu'on aura une belle surprise quand elle se retournera.

Le dispositif en U a des allures de théâtre élisabéthain. Tout au long du spectacle nous serons à portée de main, au poil près, frémissant des audaces de l'artiste et savourant son penchant pour les arts forains et s'affirmant comme le poil à gratter du cirque.

Cela commence comme une séance de cinéma muet avec une levée, non pas de bouclier, mais d'une pancarte récapitulant les interdits habituels (pas de téléphone, pas de prise de vue ...) sous forme de pictogrammes.

Jeanne se redresse lentement, un bouquet de brochettes à la main, scrutant avec malice chaque spectateur qui se sent une cible potentielle. On devine un sourire de défi derrière la voilette qui masque le bas de son visage. Elle avance, langoureuse comme une danseuse orientale, riant probablement sous cape et ... dans sa barbe.

Pan, la main droite ou la gauche font mouche à chaque fois dans la cible. C'est que Jeanne a de drôles de manières pour faire la cuisine. Idem pour la musique qu'elle entreprend avec une bassine et des coquilles de bulots. Aussi habile avec les mains qu'avec les pieds pour faire résonner des sons harmonieux.

Le plateau se transforme en cabinet de curiosités pour donner une scène d'opéra très particulière où un blairau donne la réplique à un bélier, plagiant les sœurs jumelles de Demy dans un numéro de dinosaures de Rochefort avant d'enchainer les comptines revues et (très) corrigées, souris verte, poule sur un mur et compagnie ... Jeanne nous balade allègrement dans son imaginaire, nous entrainant sur l'air de la chanson de Joe Dassin où tu voudras, quand tu voudras.

Elle chante, elle crie aussi, elle vocifère : comment vous faites les femmes pour vivre sans barbe ? Vous les cachez-ou ? Quoi ? Mais les poils bien sur ! Jeanne très vite se radoucit : je fais pas tout çà pour vous faire peur.

De fait, la voilà qui brasse des coquillages à bras le corps en recréant le bruit des vagues. Si l'on ferme les yeux nous voilà en bord de mer. Puis sur la berge d'un étang à regarder passer des grues. Entre temps on l'aura vu danser avec des œufs dans une scène de jonglage très particulière.

Le dialogue n'est jamais rompu avec le public. Même à la toute fin, quand elle glisse sous terre, rappelant Madeleine Barrault dans Oh les beaux jours. Il se dégage à la réflexion une atmosphère becketienne dans la façon que Jeanne a de concevoir son solo. C'est ce nom qu'elle emploie pour désigner la forme de ses spectacles mais le terme de trio serait plus approprié. Elle n'est jamais réellement seule en scène. Il y a elle, des objets qui prennent vie, et puis les spectateurs.

Le public a jugé son travail très original mais il a adhéré sans réserve. Depuis 4 ans la surprise cueille systématiquement des spectateurs qui ressortent ravis, au sens propre comme au sens figuré. Ce soir la troupe fêtait la 200ème représentation sans cacher sa joie et son émotion. Éloge du poil va continuer à tourner. Son succès a encore un bel avenir. Pourtant Jeanne a déjà conçu un nouveau spectacle, depuis novembre 2010, intitulé Adieu poupée, qui est lui aussi montré dans un cadre intimiste.

Cette fois le travail est davantage axé sur le texte que sur la théâtralité bien que l'univers plastique soit encore très coloré. Jeanne joue avec des dizaines de poupées qu'elle a fabriquées elle-même. Il parait qu'elle se trouve d'abord dans une forme de solitude autistique dont elle s'extirpe au fur et à mesure que la soirée avance. Le parallèle est tentant avec l'enterrement auquel nous venons d'assister.

Les prochaines escales de la tournée du spectacle sont prévues les 15 et 16 mars à Libertés de Séjour - Calais
www.lechannel.fr

les 29 et 30 mars aux Treize Arches - Brive-la-Gaillarde
www.lestreizearches.com

mercredi 4 janvier 2012

Galantes scènes de Dirk Opstaele à Wiissous (91)

Celui-ci balaie la scène. Celle-là vocalise. Cet autre accroche les vêtements à un portant à roulettes. Les musiciens s’accordent. Le public prend place et applaudit les facéties de la soubrette Sylvine, pensant que le spectacle a déjà commencé.

De fait, elle pose un parapluie en équilibre sur sa paume ouverte et minaude. Arlequin surenchérit avec brio. Rien d’étonnant c’est un artiste de cirque accompli. On se souvient avoir vu Danny dans le Cirque Ronaldo. Il était le clown de Circenses en février 2010.

Le plateau est animé. Les pitreries continuent. Voilà un soutien-gorge contemporain qui est tiré d’une poche de redingote, complètement anachronique.

la petite ville de Wissous (91) est bien chanceuse de pouvoir accueillir ce soir un très joli opéra-bouffe prévu initialement au théâtre Firmin Gémier d'Antony (92) et déplacé pour cause d'amiante dans le plafond.

Bonsoir. C’est Gordon Wilson (Trivlich) qui s’adresse aux spectateurs pour les rituelles recommandations (comme d’éteindre les portables), assorties cette fois de sanctions saugrenues, coups de bâton ou pire en cas de désobéissance. Les trois coups sont frappés avec un manche à balai. Le ton de la dérision est définitivement donné. Nous voilà doublement prévenus : ce sera une farce, mais qu’on ne s’inquiète pas, tout se terminera pour de bien.

Le texte est une libre adaptation de Arlequin poli par l’amour de Pierre Carlet Chamblain de Marivaux et est accompagné par les musiciens comme des récitatifs d’opéra. Comme au XVIIIe siècle, le drame se joue avec des intermezzi musicaux. Mais les airs et les duos de Pergolesi sont détournés du contexte original pour pimenter les scènes jouées par les comédiens.

Commedia dell’arte, chorégraphie et jonglerie ponctuent les scènes parlées et chantées en alternance, avec des résumés en surtitrage en fond de scène pour permettre d’accélérer la compréhension et renforcer l’humour.
Beaucoup de pirouettes. Une poule fort bonne comédienne se baladera sur la scène. On assistera plusieurs fois à des strip teases plus ou moins déplumés. On se pendra en direct. On parlera la bouche pleine.

La syntaxe sera malmenée pour de bon. Encore jamais vue (de femme) si belle comme toi ! déclarera Arlequin à Sylvine. Le lexique s’enrichira de mots anglais, dans des expressions très aisément compréhensibles et savoureuses. Par exemple Comment you do pour signifier : comment allez-vous ? A la sortie, les jeunes spectateurs riront de la sollicitation des amoureux, réclamant à tout bout de champ « kiss kiss toujours partout beaucoup !»

Les dialogues seront émaillés de citations de chansons très connues. J’ai reconnu le Temps des cerises et son célèbre plaisir d’amour, Paroles, paroles chantées par Alain Delon et Dalida, Tous les garçons et les filles de Françoise Hardy, Je te donne de Goldman, la Vie en rose d’Edith Piaf, N’avoue jamais de Guy Mardel. Nous avons aussi entendu des standards de la musique classique comme la Symphonie des jouets de Haydn. L’accent flamand de la troupe ajoute une dimension colorée qui a été elle aussi très appréciée même si j’aurais du mal à vous la restituer.

Il faut se souvenir que la Belgique est le berceau du surréalisme et la troupe s’est réellement déchainée pour le démontrer. Ce qui n’empêche pas d’interroger avec sérieux : Comment c’est quand on aime quelqu’un ?

Et de conclure avec sagesse : Que seul l’amour vous détermine. Ne consultez que votre cœur !

Le public a visiblement apprécié à en juger par la longueur des rappels.

Galantes scènes , d’après Arlequin poli par l’amour de Pierre de Marivaux et la Serva padrona de Giovanni Battista Pergolesi.Texte et mise en scène: Dirk Opstaele
Chorégraphie: Leah Hausman
Costumes: Véronique Seymat
Musique: Ensemble Stradivaria sous la direction de Daniel Cuiller
Avec: Annelore Stubbe (Sylvine), Danny Ronaldo (Arlekiss), Gordon Wilson (Trivlich) et Mieke Laureys (la Fée)
Musiciens: Anne Chevallerau (violon), Daniel Cullier (violon), Laure Vovard (clavecin), Solenne Guilbert (violon) , Thomas Luks (violoncelle), Chanteurs: Ann De Prest (soprane) et Yu-Hsiang Hsieh (bariton)

mardi 3 janvier 2012

The lady de Luc Besson

On en a beaucoup parlé. Il n'empêche que Luc Besson signe un très beau film, à voir pour différents aspects, historique, politique et humain. Car on peut le regarder aussi et d'abord comme une superbe histoire d'amour.

La force des sentiments qui liaient Michael Aris, et Aung San Suu Kyi était hors du commun. Rien ne semblait pouvoir altérer l’amour qui unissait ces deux êtres, pas même la séparation, l’absence ou l’isolement. On dira que "c'est du cinéma" mais le regard que pose l'acteur sur une photo de sa femme alors qu'il vient d'apprendre la gravité de son cancer est révélateur. On est au tout début du film et le sourire qui se dessine sur son visage alors qu'il murmure qu'en 5 ans, ce qui correspond à son espérance de vie la plus haute, il pourra faire encore beaucoup de choses est d'une intensité touchante.

Cette scène annonce le climat de complicité indéfectible qui a soudé le couple, et leurs enfants. Après, un flash-back peut nous reporter à Oxford en 1988, au début du basculement de la vie de cette femme quand elle apprend que sa mère, vivant en Birmanie, vient d'avoir une attaque. Elle part sans hésitation pour une semaine, peut-être deux. Elle ne reviendra jamais.

Rien ne fut prémédité. On constatera que c'est la violence et l’inhumanité de la junte politique birmane qui a fait d'elle un des symboles contemporains de la lutte pour la démocratie.

Le titre du film est emprunté à un article du Times, The Lady is waiting, faisant allusion à la patience dont elle faisait preuve dans la résidence où elle était prisonnière, alors qu'on venait de lui attribuer le Prix Nobel de la paix, que son mari et ses enfants iront chercher en son nom à Stockholm.

Les références à Gandhi, apôtre de la non-violence, sont évidentes et multiples. C'est une grande leçon que de l'entendre répéter : pas de décision hâtive, on se calme avant toute chose. Comme c'en est une autre de la voir si déterminée dans ce qui devient un combat. On comprend qu'au-delà de leur amour il y ait aussi une admiration sans bornes.

Ce qui est beau également c'est aussi l'équilibre qui subsiste toujours dans le couple. Il est invariablement rassurant pour elle et elle sait lui dire aussi combien son soutien n'a pas été vain : sans toi je ne m'en serais pas sortie.

On comprend aussi que les sacrifices ont été rendus possibles du fait qu'ils avaient tous les deux ce rêve en commun pour la Birmanie et qu'ils supportent la séparation alors que ses jours à lui sont comptés parce qu'il est impensable qu'elle puisse avoir fait tout ce chemin pour s'écrouler si près du but. On est heureux malgré tout de la savoir désormais libre depuis le 13 novembre 2010 même si son pays ne vit pas encore une vraie démocratie.

A signaler enfin la qualité de l'interprétation des acteurs, Michelle Yeoh qui réalise là une véritable incarnation, et David Thewlis confondant de naturel. Et le Canon en ré majeur de Johann Pachelbel interprété au piano par Aung San Suu Kyi résonnera longtemps avec une intensité particulière.

lundi 2 janvier 2012

Prix du livre et du disque robinsonnais 2012

(billet mis à jour le 10 juin 2012)
Le lancement du Prix robinsonnais a eu lieu le 10 décembre, après une intéressante rencontre avec Dominique Vittoz, venue parler de son métier de traductrice aux abonnés de la médiathèque du Plessis-Robinson (92).

A l'instar de la façon dont j'ai procédé l'an dernier je vous donne aujourd'hui les titres sélectionnés avec un bref résumé. Au fur et à mesure de mes lectures j'ajouterai la photo de la couverture sur laquelle il suffira de cliquer pour ouvrir le lien conduisant vers le billet dédié. Vous pouvez d'ores et déjà en consulter plusieurs. Les illustrations des pochettes de disques ne seront par contre pas associées à des critiques.

Je rappelle que, pour participer, il suffit d’être inscrit à la médiathèque et de s’engager à lire au moins les 5 ou 6 documents d’une des sélections. Tous les livres et les CD vous seront prêtés.
Date limite de vote : vendredi 8 juin à 19h
Annonce des lauréats : samedi 9 juin à 10h30 (résultats ajoutés en fin de d'article)

Fabienne Serris, la directrice, avait annoncé la sélection de manière originale en installant le suspense. Elle avait bénéficié de la complicité de Gérard Savoisien, le directeur du Théâtre du Coteau, lequel a lu des extraits des livres de la sélection Best sellers, dont bien sur l'assemblée a deviné les auteurs sans grand effort.

· Catégorie Best-sellers (5 livres)

D'acier de Silvia AVALLONE
Traduit de l'italien
L. Levi, 2011
Ce roman social suit deux amies italiennes, Anna et Francesca, 13 et 14 ans, vivant dans des HLM construits en bordure de mer à Piombino en Toscane. Les deux jeunes filles supportent, grâce à leur relation, un contexte social et familial étouffant, marqué par le chômage que provoque le déclin de l'aciérie locale et l'oppression masculine sur les femmes. Prix des lecteurs de L'Express 2011.

Des vies d'oiseaux de Véronique OVALDÉ
Ed. de l'Olivier
Gustavo Izzara constate que sa maison de Villanueva a été cambriolée et décide d'appeler la police. Le lieutenant Taïbo apprend alors que la fille de Gustavo et Ida, Paloma, 18 ans, s'est enfuie avec Adolfo, le jardinier. Sa mère les soupçonne d'être venus habiter la maison en leur absence. Un roman sur les liens conjugaux, familiaux et sociaux qui se croisent et se défont.

Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine DE VIGAN
Lattès, 2011
Au cœur de la mémoire familiale, entre souvenirs lumineux et secrets enfouis, un roman autour de Lucile, la propre mère de Delphine de Vigan.

Le Système Victoria d’Eric REINHARDT
Stock
La vie de David Kolski bascule le jour où il aborde Victoria dans une galerie marchande. Onze mois jour pour jour après leur rencontre, la jeune femme trouve la mort. Aujourd'hui, David vit retiré dans un hôtel de la Creuse, détruit par le rôle qu'il a joué dans ce drame.

Tout, tout de suite de Morgan SPORTÈS
Fayard
En 2006, une bande de délinquants de banlieue enlève un jeune homme et exige une rançon à sa famille. Le montant réclamé est beaucoup trop élevé pour le milieu modeste dont la victime est issue, mais le choix des agresseurs s'est porté sur lui car il est juif et supposé riche. Le récit de 24 jours de séquestration, de brutalités et de guerre psychologique qui conduiront à la mort du garçon.


· Catégorie Coups de cœur des bibliothécaires et des libraires (6 livres)

Léna de Virginie DELOFFRE
Albin Michel
Léna affectionne son Grand Nord sibérien. Quant à son mari Vassia, pilote dans l'armée de l'air, il rêve de poursuivre l'épopée soviétique de l'espace. Mais tous deux voient leur univers s'effondrer et doivent s'acclimater aux difficiles temps de la perestroïka. Premier roman.




Niloufar de Ron LESHEM
Traduit de l'hébreu
Seuil
Kami, jeune provincial iranien venu étudier à Téhéran, loge chez sa tante Zahra. Loin des regards malveillants, Internet lui ouvre des portes sur le monde. A l'université, il rencontre Niloufar, fille de la grande bourgeoisie, qui défie les normes religieuses et qui l'entraîne dans les souterrains de la ville : drogue, alcool, abandon du voile, livres interdits.

Quatre jours en mars de Jens Christian GRONDAHL
Traduit du danois
Gallimard, 2011
Au cours de quatre jours dramatiques, Ingrid Dreyer, architecte et mère divorcée, va être amenée à replonger dans les souvenirs de sa jeunesse solitaire et de son mariage raté, afin de comprendre pourquoi sa vie commence à ressembler à une impasse.

Une Femme fuyant l'annonce de David GROSSMAN
Traduit de l'hébreu
Seuil
Ora décide de quitter Jérusalem et de partir effectuer une randonnée à travers le pays pendant 28 jours. Durant cette période, son fils, Ofer s'est porté volontaire pour une mission dans une ville palestinienne. Ora pense que si elle n'est pas présente pour apprendre la nouvelle de sa mort, son fils vivra. Elle part en compagnie de son amour de jeunesse, Avram.

Grâce leur soit rendue de Lorette NOBÉCOURT
Grasset
Histoire d'une passion unique et brûlante entre deux écrivains, Unica et Roberto. Envoûtante et sensible, Unica a coupé les ponts avec sa famille. Roberto, lui, a fui le Chili sous la dictature de Pinochet. Leurs chemins se sont croisés à Barcelone. C'est l'amour fou suivi de quinze années d'une rare intensité. Unica décide de retourner au Chili mais ne se remet pas de ce voyage et se suicide.

L'Alcool et la nostalgie de Mathias ENARD, aux Editions Inculte
Jeanne téléphone à Mathias pour lui annoncer la mort de son ami Vladimir. Mathias se rend alors à Moscou pour accompagner, seul à bord du Transsibérien, le corps de son ami jusqu'à Vladivostok. Au cours du voyage, il se remémore des épisodes de son passé avec Jeanne et Vladimir, entre amour, drogue et alcool.
L'écriture est certes vivante et intime à la fois mais je n'ai pas eu envie de faire tout le trajet avec Mathias dont j'avais pourtant apprécié le si controversé livre précédent Zone. Il n'y aura pas de chronique associée à ce titre.

· Catégorie Policiers (5 livres)

Miséricorde de Jussi ADLER-OLSEN
Traduit du danois
Albin Michel
L'inspecteur Carl Morck et son assistant Hafez el Assad rouvrent le dossier de la disparition, cinq ans auparavant, de la femme politique qui incarnait l'avenir du Danemark.

Nord de Frederick BUSCH
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Gallimard
Ancien membre de la police militaire, Jack est agent de sécurité dans un centre balnéaire du sud, où il sympathise avec une avocate new-yorkaise, Merle Davidoff. Elle décide de l'employer pour enquêter sur la disparition de son neveu, Tyler Pearl. C'est pour Jack le début d'un long pèlerinage dans l'Etat de New York, non loin de là où il avait vécu avec sa femme Fanny, désormais décédée.

Le Diable dans la ville blanche d’Erik LARSON
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Le Cherche Midi
En 1893, l'Exposition universelle de Chicago est l'occasion pour les Etats-Unis de montrer l'étendue de leur puissance. L'architecte Daniel H. Burnham est chargé de créer à Chicago une cité de rêve, surnommée la Ville blanche. Dans l'ombre, un jeune médecin et serial killer, H. H. Holmes, construit un gigantesque hôtel dévolu au service de ses pulsions meurtrières.

Ce qu'il faut expier d’Olle LÖNNAEUS
Traduit du suédois
L. Levi
Konrad Jonsson, journaliste, revient après trente ans sur les lieux de son enfance qu'il s'était pourtant efforcé d'oublier. Mais la police de Tomelilla, au sud de la Suède, l'a convoqué dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de ses parents adoptifs, Herman et Signe.

Tijuana Straits de Kem NUNN
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Sonatine éditions
Sam Fahey mène une vie solitaire à Tijuana Straits, à la frontière de la Californie et du Mexique, jusqu'au jour où il recueille Magdalena, une jeune femme mexicaine qui a échappé à une tentative d'assassinat. Elle entraîne Sam à la recherche de ses meurtriers au Mexique où règnent la corruption, l'immigration clandestine et les trafiquants de drogue.


Le Prix du Disque est lui aussi scindé en deux catégories, d'une part les Best-sellers (5 CD), d'autre part les Coups de cœur des bibliothécaires et des libraires (5 CD). Le disquaire, Kevin Lesseurre, a fait écouter des extraits des hit-parades actuels, espérant faire découvrir les titres ausi facilement que précédemment pour les livres. Mais ce fut une autre paire de manches. Heureusement que quelques dignes représentants du service jeunes de la ville ont soufflé les bonnes réponses.
Certains airs étaient connus mais difficilement attribuables. Parmi les surprises, l'album de blues Let them talk de Hugh LAURIE, qui n'est autre que le célébrissime Docteur House, et que je vous recommande chaudement de découvrir. Je le trouve si réussi qu'il se pourrait que je déroge à la règle énoncée plus haut en lui consacrant un billet spécial.

Ce n'est pas banal, les abonnés ont pu repartir en fin d'après-midi avec plusieurs livres et CD sélectionnés et il faut saluer la bonne volonté des bibliothécaires pour ce surcroit de travail puisqu'ils n'étaient pas sur leur lieu de travail habituel.
Autre initiative sympathique : une vente, au profit du Téléthon, avait permis auparavant d'acquérir pour un euro symbolique des livres qui furent ainsi sauvés du pilon. Là encore il faut faire preuve de ténacité puisque la vente est très réglementée. Aucune initiative de dernière minute : chaque titre doit être autorisé par arrêté municipal mais c'est une opération qu'il serait malgré tout à multiplier ... surtout dans les municipalités où on se targue de pratiquer le développement durable !

La journée se clôtura par une très intéressante discussion animée par sur le thème de la rencontre entre fiction et réalité à l'intérieur d'un roman, animée par Frédérique Pernin, professeur de philosophie.

Pendant toute la durée du prix des rencontres auront également lieu avec les auteurs de la sélection ainsi que des ateliers de critique littéraire animés par Anne Panvier, professeur de français. Les ateliers auront lieu à l’Orangerie les samedis 21 janvier, 11 février, 24 mars et 2 juin à 10h30.
*
*    *

Le dépouillement des votes pour le Prix du Livre et du Disque robinsonnais a eu lieu le 9 juin dans une ambiance très conviviale.

Pour le Prix du Livre, les lauréats sont :
Catégorie Policiers : Miséricorde de Jussi Adler-Olsen
Catégorie Best-sellers : Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan
Catégorie Coups de cœur : Léna de Virginie Deloffre

Pour le Prix du Disque, les lauréats sont :
Catégorie Best-sellers : Fatou de Fatoumata Diawara
Catégorie Coups de cœur : The Devil’s Walk d’Apparat

Rendez-vous est donné par l'équipe de cette bibliothèque pour de nouvelles et belles lectures l’année prochaine.

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)