jeudi 5 janvier 2012

Eloge du poil, créé et interprété par Jeanne Mordoj à La Piscine de Chatenay-Malabry (92)

Quand le public s'installe Jeanne Mordoj est déjà sur scène ... de dos, si bien qu'on aura une belle surprise quand elle se retournera.

Le dispositif en U a des allures de théâtre élisabéthain. Tout au long du spectacle nous serons à portée de main, au poil près, frémissant des audaces de l'artiste et savourant son penchant pour les arts forains et s'affirmant comme le poil à gratter du cirque.

Cela commence comme une séance de cinéma muet avec une levée, non pas de bouclier, mais d'une pancarte récapitulant les interdits habituels (pas de téléphone, pas de prise de vue ...) sous forme de pictogrammes.

Jeanne se redresse lentement, un bouquet de brochettes à la main, scrutant avec malice chaque spectateur qui se sent une cible potentielle. On devine un sourire de défi derrière la voilette qui masque le bas de son visage. Elle avance, langoureuse comme une danseuse orientale, riant probablement sous cape et ... dans sa barbe.

Pan, la main droite ou la gauche font mouche à chaque fois dans la cible. C'est que Jeanne a de drôles de manières pour faire la cuisine. Idem pour la musique qu'elle entreprend avec une bassine et des coquilles de bulots. Aussi habile avec les mains qu'avec les pieds pour faire résonner des sons harmonieux.

Le plateau se transforme en cabinet de curiosités pour donner une scène d'opéra très particulière où un blairau donne la réplique à un bélier, plagiant les sœurs jumelles de Demy dans un numéro de dinosaures de Rochefort avant d'enchainer les comptines revues et (très) corrigées, souris verte, poule sur un mur et compagnie ... Jeanne nous balade allègrement dans son imaginaire, nous entrainant sur l'air de la chanson de Joe Dassin où tu voudras, quand tu voudras.

Elle chante, elle crie aussi, elle vocifère : comment vous faites les femmes pour vivre sans barbe ? Vous les cachez-ou ? Quoi ? Mais les poils bien sur ! Jeanne très vite se radoucit : je fais pas tout çà pour vous faire peur.

De fait, la voilà qui brasse des coquillages à bras le corps en recréant le bruit des vagues. Si l'on ferme les yeux nous voilà en bord de mer. Puis sur la berge d'un étang à regarder passer des grues. Entre temps on l'aura vu danser avec des œufs dans une scène de jonglage très particulière.

Le dialogue n'est jamais rompu avec le public. Même à la toute fin, quand elle glisse sous terre, rappelant Madeleine Barrault dans Oh les beaux jours. Il se dégage à la réflexion une atmosphère becketienne dans la façon que Jeanne a de concevoir son solo. C'est ce nom qu'elle emploie pour désigner la forme de ses spectacles mais le terme de trio serait plus approprié. Elle n'est jamais réellement seule en scène. Il y a elle, des objets qui prennent vie, et puis les spectateurs.

Le public a jugé son travail très original mais il a adhéré sans réserve. Depuis 4 ans la surprise cueille systématiquement des spectateurs qui ressortent ravis, au sens propre comme au sens figuré. Ce soir la troupe fêtait la 200ème représentation sans cacher sa joie et son émotion. Éloge du poil va continuer à tourner. Son succès a encore un bel avenir. Pourtant Jeanne a déjà conçu un nouveau spectacle, depuis novembre 2010, intitulé Adieu poupée, qui est lui aussi montré dans un cadre intimiste.

Cette fois le travail est davantage axé sur le texte que sur la théâtralité bien que l'univers plastique soit encore très coloré. Jeanne joue avec des dizaines de poupées qu'elle a fabriquées elle-même. Il parait qu'elle se trouve d'abord dans une forme de solitude autistique dont elle s'extirpe au fur et à mesure que la soirée avance. Le parallèle est tentant avec l'enterrement auquel nous venons d'assister.

Les prochaines escales de la tournée du spectacle sont prévues les 15 et 16 mars à Libertés de Séjour - Calais
www.lechannel.fr

les 29 et 30 mars aux Treize Arches - Brive-la-Gaillarde
www.lestreizearches.com

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