vendredi 26 février 2010

Je vous raconterai d'Alain Monnier

article mis à jour le 3 mars 2010
Heureusement qu'il y a une vie (de lectrice) en dehors du Prix littéraire de ELLE. Non contente d'avoir découvert Marie-Hélène Lafon c'est aujourd'hui le livre d'Alain Monnier que j'apprécie et à coté duquel je serais passée sans les précieux conseils des bibliothécaires du Plessis-Robinson. MH Lafon a décidément bien raison de dire que ce sont des inventeurs de lecteurs.

Je vous raconterai est un de ces livres qui vous accrochent les yeux et vous font oublier l'heure. Une chance pour moi : je l'ai ouvert un dimanche et non pas au petit matin comme j'ai l'habitude de le faire (à tous ceux qui me demandent comment je fais pour lire autant je confie mon secret : je lis entre 6 et 7 heures ... du matin, tout en petit-déjeunant, bien avant que la fatigue de la journée n'ait raison de ma bonne volonté).

Alain Monnier est Docteur-Ingénieur en Énergie Solaire. Il a enseigné à l’Université de Rabat, avant de travailler dans diverses structures institutionnelles en faveur de la promotion des technologies innovantes.

Son premier roman, Signé Parpot, est publié en 1994. Il est aussitôt remarqué par la critique. A ce jour ce sont sept ouvrages qui sont parus chez Climats et deux romans, Givrée (2006) et Notre seconde vie (2007), déjà chez Flammarion. Avec son troisième, Je vous raconterai, il poursuit une œuvre originale qui, au travers de formes et de thèmes très variés, propose une critique de notre modernité.

Je vous raconterai a été peu chroniqué. Tous ceux qui ont apprécié La Route de Cormac Mc Carthy retrouveront là une comparable atmosphère de fin de monde, ou en tout cas d'une société en déclin. C'est l'histoire d'un homme qui perd le peu d'humain qui reste en lui à force de misère et de détresse. Il est au bord du suicide quand il est repéré par l'homme de main d'un groupe de mafieux qui se livre à d'étranges paris.

Le pire était enfin là et plus rien ne pouvait m'arriver (p.14). Il accepte donc assez facilement de jouer sa vie à la roulette russe contre une importante somme d'argent. Une balle dans le barillet qui pourrait en contenir six, donc une "chance" sur six de mourir. Il en réchappe et sort grisé de l'expérience, un peu comme s'il émergeait d'une EMI. Les quelques personnes à se réveiller d'un coma profond évoquent tous la traversée d'un lumineux tunnel, état qu'on désigne sous le nom d'Expérience de Mort Imminente.

Au commencement il ne mesure pas le risque et il manque de certitude. Nos désirs les plus forts ont toujours des instants de vacillement (p.45). Puis l'homme prend plaisir à flirter avec la mort pour distraire de très riches parieurs. Il va toujours plus loin dans le défi, poussé par l'idée que l'instant de la mort est la dernière aubaine de l'homme (p.38).

Certaines de ses affirmations laissent sans voix. Les phrases sont intelligemment courtes. Les points offrent des temps de respiration. A force d'interpeller le lecteur en l'invectivant de "vous, vous, vous" on finit par s'identifier, non pas au personnage puisqu'il nous met à distance mais à l'auteur, au conteur, dont on croit intuitivement qu'il en sortira indemne. On sent qu'il sait où il va, qu'il maitrise sa trajectoire.

On s'interroge surtout sur le devenir de notre société, véritable temple voué corps et âme à l'argent. L'incertitude économique sur l'emploi est une menace sociale et familiale. Le cinéma nous le jette à la figure depuis Une époque formidable de Gérard Jugnot (1991). Et quand l'homme plaide coupable : je n'ai pas d'excuses. J'ai juste ma lâcheté et ma médiocrité (p.126) c'est plutôt notre faiblesse à faire changer le monde qu'il pointe. Y compris notre négligence à nous comporter dignement à l'égard de nos proches, repoussant au lendemain des visites ou des conversations qu'un jour il est trop tard d'entreprendre.

Certains lieux sont inventés. D'autres pas, comme le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois (p.129), un endroit hors du temps, quasi magique. On est ainsi balloté entre fiction et réalité, sans avoir le temps de s'attendrir. Nos lieux de passage en sont pas des mausolées (p.124).

Le secret de l'icône est l'inversion (...) L'icône est une passerelle entre le terrestre et le céleste (p. 136). Alain Monnier entretient habilement le suspense et le roman est une réflexion puissante sur le sens qu'il faut donner à sa vie. On a besoin de grandeur pour vivre. Il faut se tenir, il faut se comporter, toujours, en toutes circonstances (p.126).

En lectrice pointilleuse je lui ferai tout de même deux reproches : une erreur lexicale pour commencer (P.39) car il ne faut pas m'en laisser conter, et non pas "compter" comme il l'écrit, commettant peut-être un lapsus annonçant la seconde erreur. Celle-ci est plus grave pour cet homme qui est scientifique de formation car c'est une erreur mathématique (p.148) qui me retient d'avoir envie de lui confier ma destinée.

Quand il y a quatre balles dans le barillet l’homme a 2 chances sur 6 de rester indemne, donc effectivement une chance sur trois comme l'écrit Alain Monnier. Il lui est interdit ensuite de faire tourner le barillet. Il reste donc alors seulement 5 possibilités dont 4 mortelles pour le tir suivant. La femme (on remarquera au passage que la faire passer en second n'est guère galant) a donc alors seulement 1 chance sur 5 de demeurer en vie.

Il n'y a donc pas une chance sur six pour qu'ils soient tous les deux épargnés. La probabilité que les deux s’en sortent est de 1/3 que multiplie 1/5 soit 1 chance sur 15. C'est tout de même beaucoup moins favorable. Mais c'est un roman et je ne vous raconterai pas ce qu'il va advenir ...

Je vous raconterai n'a pas été retenu pour le prix des Lectrices de ELLE mais il est en lice pour le Prix Robinsonnais, en compétition avec l'Annonce, l'Année brouillard, Celui qui sait ... qui ont chacun fait l'objet d'un billet sur le blog. Alain Monnier sera invité le samedi 5 juin à 11 heures par les bibliothécaires du Plessis-Robinson.

Bibliothèque du Plessis-Robinson - 2, rue André-Le Nôtre 92350 LE PLESSIS-ROBINSON
Tél. : 01.46.01.44.70

mercredi 24 février 2010

Extra-muros en périmètre urbain

L'adverbe signifie hors de la ville, ce qui est à la fois vrai et faux en ce qui concerne l'exposition qui vient d'être présentée au public par la Maison des arts d'Antony (92).

Les deux artistes invitent à regarder de l'extérieur des paysages ruraux ou urbain, vides de toute population. Deux registres radicalement différents qui incitent à la promenade et qui font réfléchir.

Photographier de telles œuvres est forcément réducteur mais il faut bien donner un aperçu de l'émotion que vous pourrez vivre en allant sur place.

Ce sont les bâtiments industriels de Christophe Dugied qui investissent l'étage. Le recours à l'impression digitale sur un support en plexiglass fait claquer les couleurs à l'instar de peintures surréalistes. Il faut avancer de biais pour contrer les reflets discordants.





La série Extérieur nuit a été recensé sur ce site où vous pourrez voir la majeure partie des clichés (comme ce Ciel vert, 2002, 80 x 100 cm) qui ont été sélectionnés pour Antony. Mais rien ne vaut de les voir grandeur nature car leurs dimensions sont impressionnantes.

Il y a un esprit documentaire sans souci de documentation. La narration est fuyante, à la frontière d'un reportage d'anticipation sur ce que sera demain : un monde vidé de son industrie.

Les bâtiments industriels, les banlieues, les ports nous sont montrés embellis par une lumière artificielle qui les transforme en décor de théâtre.





Le Stock 105 (2004, 137 x 110 cm - à droite) ou le Pont (2002, ci contre) auraient pu être choisis par des metteurs en scène comme André Engel ou Michel Didym pour placer les spectateurs dans l'ambiance qui convient à leur travail. Ou encore par des réalisateurs de cinéma comme Jean-Jacques Beinex ou Luc Besson pour un tournage à la limite de la science fiction ou du polar.

Christophe Dugied saisit des ciels bleus électrique, verts ou roses, où jaillissent des lampadaires étoilés. Les murs suintent une sourde interrogation qui n'est pas encore oppressante mais qui pourrait le devenir s'il y avait un promeneur. L'année dernière exposé dans une galerie parisienne branchée, la banlieue sud peut être satisfaite de voir si vite arriver jusqu'à elle cet artiste contemporain.

Andoche Praudel est en apparence aux antipodes avec ses photographies du monde rural.
Cet homme aux multiples talents est philosophe de formation et également céramiste. Il est toujours exposé au grenier de Villâtre qui est la superbe Galerie Capazza de Nançay (Loir-et-Cher).

Il est présent à Antony en tant que photographe et ses panoramiques sont accrochés sur les murs des salles du rez-de-chaussée. Il emploie un papier absorbant japonais d'Awagami Factory qui sublime ses photos comme si elles étaient des aquarelles.

Il nous jette au visage des paysages magnifiques qui furent autrefois des champs de bataille et qui n'ont rien gardé des traces des horreurs passées. On pourrait dire que le paysage a la mémoire courte même si le moulin est toujours là à Valmy pour nous interroger.

Les formats gigantesques (souvent deux mètres de largeur) confèrent une poésie intense. Là encore la difficulté de rendre palpable la beauté de l'œuvre m'a amenée à procéder autrement. Comme vous faire entrer dans le paysage par un gros plan de celui-ci intitulé Les Vikings remontent la seine jusqu'à Rouen (2007).

Ou Waterloo, de jour (prise elle aussi en 2007)
On se surprend à scruter pour tenter de comprendre l'Histoire, son effacement, à la recherche d'un indice, d'une sentinelle ... car les champs de bataille sont des champs repris par l'agriculture, laquelle va elle-même disparaître, ce dont Andoche Praudel cherche à nous faire prendre conscience dans la seconde partie de l'exposition, que je n'ai pas photographiée.

Extra-muros, scènes de paysages, jusqu'au 25 avril 2010 à la Maison des Arts, 20 rue Velpeau à Antony, 01 40 96 31 50. Ouverte les mardi, jeudi et vendredi de 12 h à 19 h, le mercredi de 10h à 19 h, le samedi de 11h à 19 h et le dimanche de 14h à 19 h. Elle est fermée le lundi.

Les franciliens pourront s'y rendre par le RER B, station Antony. Ils n'auront qu'à traverser la rue pour accéder ensuite à l'exposition.

mardi 23 février 2010

La délicatesse de David Foenkinos

Changement de registre par rapport à hier. Voici qu'un souffle de légèreté apporte de l'oxygène au blog avec ce livre que bien des lecteurs ont trouvé charmant.

Il a manqué le Goncourt de peu. Il n'a pas franchi le barrage du jury des lectrices de ELLE du mois de février (qui lui a préféré le Testament caché ... c'est à n'y rien comprendre ...) et même si David Foenfinos prend les choses avec humour, se moquant de lui-même comme étant le Poulidor de la littérature, ce n'est tout de même pas par hasard s'il s'est tant de fois positionné dans la liste des derniers en lice pour un Prix, n'en déplaise à ceux qui estiment qu'il manque de profondeur.

C'est d'ailleurs pour cela qu'on l'aime. Sa lecture est joyeuse et rares sont les livres qui peuvent prétendre à distraire tout en ayant un niveau élevé de culture. Ceux qui l'aiment apprécieront aussi Assez parlé d'amour d'Hervé le Tellier ou, dans un autre registre, les derniers albums de Claude Ponti. Voilà des auteurs qui se préoccupent de leur lectorat qui le leur rend bien. Quand nous avions discuté de son succès à Nancy, en septembre, au Livre sur la Place, David Foenkinos avait évoqué le Club des Nathalie (c'est le prénom de l'héroïne de l'histoire) de son mur Facebook. Il compte près d'une centaine de membres.

L'auteur commence très habilement par pointer le manque de délicatesse, faisant observer combien l'adjectif "délicat" est à double tranchant. Il ne craint pas de faire les demandes et les réponses, comme cette interrogation sur l'invention de la moquette par Nathalie (p.71) et sa réponse sous forme de pirouette deux pages plus loin : on ne sait pas, ce qui justifie le caractère minable de son existence.

On relève l'incongru dès la première page. Ce seront des remarques entre parenthèses (la discrétion est une sorte de féminité suisse), des notes de bas de page (il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie p.100), l'enchainement des 117 chapitres sans saut de page ... David Foenkinos convoque tout l'arsenal du possible aussi bien en terme de narration que de ponctuation.

Il multiplie les digressions qui explosent comme des bulles de champagne : il nous révèle (p.16) les trois livres préférés de Nathalie, dans un ordre codé. Il tricote des éléments du réel (comme p.91 les allusions au second tour de l'élection du premier secrétaire du PS en novembre 2008) avec de la pure fiction (p.42 la discographie de John Lennon s'il n'était pas mort en 1980), instaurant ainsi à la fois une complicité intellectuelle tout en maintenant la distance nécessaire au genre romanesque.

Il donne ma recette du risotto aux asperges, celle-là même que j'ai réalisée dans un concours de cuisine il y a un an ... (mais comment a-t-il su puisque je n'avais pas publié la formule ??? ) enfin pas tout à fait : il ne livre que les ingrédients. Je comprends que le lecteur soit conquis ou déconcerté.

Il y a pourtant plein de choses à apprendre, comme la boisson idéale à commander avant de tomber amoureux(se), un jus d'abricot, ou encore les meilleurs mots pour composer un texto de remerciement après une belle soirée, et surtout pour remercier du remerciement (p.105).

Le livre n'est certes pas parfait. Il vieillira ... Qui comprendra dans 20 ans, à l'exception des Muriel, la subtilité de cette phrase (p.119) qui est jetée sur le papier sans la moindre astérisque explicative : en véritable concierge, sans la moindre élégance du hérisson ... ?

Qui peut savoir que le titre de la pièce à laquelle il est fait allusion page 93 est (probablement) En attendant Godot, montée par Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête à Vincennes en 1992 ?

Personnellement c'est une autre inférence que j'ai attendue tout le long, celle à 1964, l'année du titre phare du répertoire de Gilbert Bécaud et qui atteint en quelques mois des scores de ventes exceptionnels. Les nostalgiques regarderont avec tendresse cette vidéo désuète par rapport à ce qui se fait aujourd'hui dans le domaine du clip.

Mais il serait réducteur de conclure que la force de David Foenkinos est dans la maitrise du style et de ses artifices. Elle est dans les idées et le décryptage de ce qui fonde aujourd'hui famille, société et tradition. Nathalie n'a pas la bosse du commerce, son fiancé François n'a pas celle de la finance. C'est dit sans détour, suggérant le poids de la dictature du concret qui contrarie en permanence les vocations (p.17). Les contraintes sociétales sont bien pesantes. Pas étonnant que son bonheur puisse, oui, faire peur, à l'ensemble du premier cercle de la pression sociale.

Après François, dont je ne dirai pas comment il sort de sa vie, place à Charles qui, lui, manque cruellement de délicatesse (p.39). Et puis Markus, aussi discret qu'un point-virgule dans un roman de huit cents pages (p. 83) et dont le surgissement a du réjouir Erik Orsenna.

David Foenkinos a de l'imagination mais également le sens des réalités et l'art de piocher sur la toile ce qui peut nourrir son roman, comme (p.178) les rencontres du Cercle des Paradoxes qui force les DRH à se pencher sur les contradictions qui secouent le cœur des entreprises. Il existe bel et bien. J'ai vérifié. Et si vous me suspectez d'allégeance allez-y voir vous-mêmes ici.

L'auteur a un humour qui passe ... ou pas (p. 95) :
- On va pas en faire un roman tout de même ?
- Pourquoi pas, moi je serais pas contre l'idée de lire une telle histoire.

La délicatesse de David Foenkinos, 201 pages, Gallimard, 2009, 16 euros

lundi 22 février 2010

Bruno Tessarech présente Les sentinelles

C'est d'abord l'auteur que j'ai découvert, à l'occasion d'une de ces rencontres que les bibliothèques ont l'intelligence d'organiser en assumant pleinement leur fonction de médiation culturelle. C'était à Antony (92) il y a quelques semaines. Je n'avais pas encore lu son dernier livre, ce qui est désormais chose faite.

Bruno Tessarech est un homme de passion qui sait parfaitement maitriser la colère qu'il ressent face à la lâcheté dont la très grande majorité des dirigeants a fait preuve au XX° siècle.

Un mystère incroyable à l'origine du livre

Bruno Tessarech explique que l'idée lui est venue il y a deux ans alors qu'il rédigeait un essai sur un écrivain italien, qui s’appelle Malaparte, qui a écrit des livres terribles sur la seconde guerre mondiale, en particulier Kaputt, et qui suivait les armées allemandes comme correspondant de guerre. Cet homme dénonce les massacres de juifs, un peu façon Les Bienveillantes, avec une immense liberté d'expression. Constatant qu'à aucun moment Malaparte ne cite les camps d’extermination ... Bruno Tessarech en conclut qu'il n'en avait pas eu connaissance, ce qui rétrospectivement est stupéfiant.

Il se replonge alors dans les témoignages de juifs arrêtés, déportés, qui jusqu’à leur arrivée à Auschwitz, ne soupçonnaient absolument pas le sort qui les attendait. Relisons pour preuve les mémoires de Simone Weil qui arrive au camp en avril 1944 !

Comment se fait-il qu’on peut exterminer 6 millions de personnes sans que des gens qui sont aux premières loges, comme Malaparte, ou qui en sont eux-mêmes victimes, ignorent tout de leur sort? Cette double constatation l’a amené à faire des recherches historiques.

Un roman qui est quasiment un roman d'aventure

Bien que ce soit sa formation d’être historien, il choisit l'angle romanesque, pour rendre les choses à la fois plus supportables et pour être paradoxalement mieux entendu ... que les sentinelles qui jalonnent l'ouvrage.

La sentinelle c'est la vigie, le soldat qui fait le guet, théoriquement, pour donner l’alerte. Ce sont ici les très rares personnes, la plupart réelles, et qui ont eu connaissance, non pas évidemment de l’antisémitisme de Hitler, non pas des mesures anti-juives parce que tout le monde le savait, mais vraiment de la décision de la solution finale et de l’extermination d’un peuple tout entier. Sans doute 4-5 personnes qui ont tenté de faire passer le message aux Alliés, aux anglais, aux américains les informations sur ce qui se déroulait réellement mais qui n’ont pas été crues.
C’est un roman et non pas un ouvrage théorique ou historique, parce que je pense que ces ouvrages existent. Ils dorment dans des bibliothèques. Ce sont des thèses de doctorat extrêmement sérieuses, auxquelles finalement très peu de personnes ont accès. La forme romanesque permet de s’adresser à un large public. C’est aussi choisir dans le réel ce dont on veut parler et ce que l'on choisit de taire.
Tout commence par la Conférence d'Evian du 6 au 16 juillet 1938

Dix jours pour décider ... de ne rien décider. Il n'est donc pas étonnant que ce sommet n'ai laissé aucun souvenir, éclipsé totalement par celle qui aboutit le 18 mars 1962 par la signature de l'indépendance de l'Algérie.

C'est le chapitre qui donne la ligne directrice au livre et qui a été le plus éprouvant à écrire. Parce qu'on attendrait autre chose d'une France encore gouvernée par la Chambre du Front populaire ! Parce qu'on est effrayé de la lâcheté de la Grande-Bretagne qui a tout de même "inventé" les Droits de l'Homme ! Bruno Tessarech dit en avoir perdu le sommeil. A chacun aujourd'hui de s'arranger avec sa propre conscience. Il y a des citations terribles du sénateur Henry Bérenger : Il ne faut pas que l'honneur devienne péril (p.29). N'oubliez jamais que la diplomatie fonctionne avec l'esprit et non avec le cœur (p.30). Et surtout celle-ci : la France (qui estime avoir fait beacoup pour les républicains espagnols) n'a pas vocation à recevoir les déchets de l'humanité (p.27).

La conférence s'acheva sur une seule décision : la mise en place d'un Comité international aux réfugiés qui siégerait à Londres et approcherait les gouvernements des pays d'accueil en vue de développer les opportunités d'installation définitive (p.31). Un seul accord est signé en janvier 1940 permettant l'implantation de 500 familles à Saint-Domingue.

Une seule tentative forte pour sauver des familles : l'épopée du Saint-Louis

Le nom de son Capitaine, Gustav Schröder, a été oublié. C'est un des rares à avoir sauvé près d'un millier de personnes, embarqués sur son bateau pour fuir l'Allemagne. C'est lui qui mena des négociations avec différents gouvernements jusqu'à arracher un asile à Anvers ... malheureusement provisoirement car l'ironie de l'histoire en a conduit ultérieurement beaucoup vers les chambres à gaz.

Un roman de la banalité du mal derrière des écrans

Banalité du mal pour ceux qui sont à l’origine de ce mal ... Tout le monde ou presque se laisse prendre au jeu des apparences. Après la débâcle polonaise il est commode de croire qu'Hitler va poursuivre la marche vers l'Est, alors que le 10 mai 1940 il envahit Belgique, Pays-Bas et France. Le bruit commence à courir que le Ministère de l'Intérieur regrouperait les réfugiés juifs au prétexte qu'ils sont allemands, donc ennemis (p.121). Mais on préfère se rassurer en pensant que le ministre de l'Intérieur, Georges Mandel, lui-même juif, ne laisserait pas cela se faire.

Bruno Tessarech pose la bonne question : Qu’est ce qui fait qu’on se met entre la réalité et nous-mêmes une sorte d’écran qui nous empêche de voir la réalité ? Mandel, qui avait lu et compris Mein Kampf, a failli lui-même se rendre à la proposition de Churchill de partir pour Londres mais n'osa finalement pas.

Les paradoxes se superposent. Le mot "juif" est peu employé en respect de la laïcité. Roosevelt ne veut pas négocier avec un régime nazi, ce qui aura pour conséquence de ne pas discuter la liberté des juifs polonais. La police française obéit aux autorités allemandes au-delà de ce qui lui est demandé. L'Europe est alors couverte de camps. Le respect de l'autorité gèle la liberté de penser. L'inimaginable permet de se cacher l'impensable et donc l'insoutenable.

Et la culpabilité achève de glacer la réalité. Les déportés qui sont revenus se taisaient parce qu'ils se sentaient mal par rapport à ceux qui étaient restés.

Des statistiques truquées et des situations d'exception

On ne comptabilise que les décès qui ont lieu après les tris faits par les SS (p.252). les Prix Nobels juifs allemands et les personnalités du spectacle parviennent à se faire accueillir : Arnold Schönberg, Stephen Zweig, Darius Milhaud, Sigmund Freud ... Jean-Pierre Aumont, Ray Ventura (p.53). Et après la guerre l'indulgence touche certaines figures, comme Wernher Von Braun.

Cet homme, officier SS, met au point les armes les plus abominables, les V2, avec lesquelles les allemands auraient pu gagner la guerre si elle avait duré quelques mois de plus. Il a fait "travailler" les prisonniers juifs. Il devient ensuite le grand homme de la science américaine. Au nom d’une réalité supérieure qui serait la science. Car son rêve depuis l'âge de 10 ans est d'envoyer des fusées sur la lune. C’est lui qui est à l’origine du programme Apollo (1931-1975) et de la marche de l’homme sur la lune en 1969.

Des personnages réels et un héros fictionnel

Bruno Tessarech a imaginé des personnages de fiction, qui servent un peu de lien entre tous les évènements. Ainsi Patrice Orvieto, stagiaire auprès du sénateur Bérenger, auquel il fait rencontrer beaucoup de protagonistes-sentinelles, dans lequel le lecteur peut se projeter. Comme Jan Karski, personnage historique incontournable et majeure, qui a réussi à entrer et sortir deux fois du ghetto de Varsovie et d'un camp. Sa position de romancier lui permet de se placer dans la tête de tous pour nourrir la fiction. La correspondance à la fin du roman est totalement inventée et le chapitre concernant Roosevelt est une fiction.

La délicate question de la culpabilité

Si personne n'est coupable, tout le monde est innocent. Le débat philosophique est ouvert mais sans Bruno Tessarech qui préfère rester neutre, ce que son statut de romancier lui permet. L'interroger sur les Bienveillantes réactive sa colère : je ne crois pas au type qui est un salaud sans l'avoir voulu. Je suis sartrien : on choisit son destin. Que le bourreau pleure en lisant Goethe ne m'intéresse pas !

Le poids des mots face à l'absence d'images

Il y a un point qui semble essentiel dans ce livre. Au-delà du devoir de mémoire et du souci de repentance, parfaitement légitime par ailleurs, le livre ce sont des mots. Or le peuple juif est le peuple du Livre. D’une certaine manière une des raisons pour lesquelles le massacre est passé inaperçu, n’a pas voulu être vu c’est que précisément il n’y avait pas d’images. Ce livre en tant qu’ensemble de mots essaie de rendre hommage à ce peuple du Livre dont la volonté de destruction n’a pas été prise en compte parce que il n’y avait pas de photographies, donc pas de preuves indubitables.

Un livre dont on ne ressort pas indemne

Bruno Tessarech confie les difficultés qu'il a rencontrées, le refus du manuscrit par son éditeur (Buchet-Chastel) avant l'acceptation par Grasset. Il raconte aussi en souriant l'agressivité de quelques journalistes "spécialistes de la Shoah" qui ne supportent pas qu'il présente cette vérité là, surtout par l'angle romanesque, et d'autant plus qu'il n'est pas juif lui-même (ce qui par contre donne encore plus de force à l'écrit). On ne touche pas impunément aux chasses gardées, ce qui explique peut-être en partie pourquoi le roman n'a pas fait plus de bruit dans le vacarme de la rentrée littéraire.
Il reste marqué par son travail : on traverse les flammes quand on écrit cela tout de même. Le travail de documentation l'a véritablement éprouvé. Et depuis, il lui est difficile de démarrer un autre livre.

Nous-mêmes pouvont continuer à interroger le monde. Il y a deux manières de ne pas savoir : le manque total d'information comme ce fut le cas dans cette moitié du XX°siècle, et puis le trop plein d'informations comme nous le subissons actuellement. L'assistance nombreuse qui a écouté et dialogué avec l'auteur semblait convaincue que la vigilance était une urgence. Espérons que le message ne s'effacera pas.

Récemment des journalistes (sérieux!) de Canal + et de TF1 ont cru révéler une information capitale en annonçant que des soldats roumains avaient débarqué à Tahiti au lieu d'Haiti. Non seulement ils n'ont pas craint de ridiculiser une armée mais ils n'ont pas songé à vérifier leurs sources (en l'occurrence un site Internet de désinformation). Condamnés par le CSA à lire un démenti à l'antenne aucune des chaines coupables n'a encore daigné appliquer la peine.

Les sentinelles de Bruno Tessarech, Grasset, 2009

dimanche 21 février 2010

Le sens de la famille de A.M. Homes

J'avais aimé l'humour fou de Ce livre va vous sauver la vie, dont j'avais recommandé la lecture l'an dernier. La conversation entre le personnage principal en proie à une crise cardiaque et la secrétaire de l'équivalent du SAMU américain m'avait fait rire aux larmes malgré le sérieux de la situation. Le livre perdait en force dans la seconde partie mais il demeure dans la liste des ouvrages dont je plébiscite encore la lecture.

Ce ne sera pas le cas du Sens de la famille que j'ai ouvert avec confiance et refermé le jour-même . Un dimanche après-midi pour résumer une vie c’est court et long à la fois. Malgré une lecture attentive et exhaustive je ne suis absolument pas convaincue qu'il ait un quelconque intérêt hormis pour l'auteur ... et sa maison d'édition qui nous a pourtant habitués à des œuvres plus puissantes.

J’ai tout de même apprécié la première partie, très vivante, où l’auteur, à moins que ce ne soit la traductrice, s’emberlificote entre sa maman et sa mère. Les quelques images troublantes comme le tristement fameux pull en cachemire marron ou leur manie commune de mettre leur argent dans la poche de leur jean. Encore que si on lançait l'enquête on découvrirait que des milliers de personnes font cela sans avoir une quelconque parenté ... Admettons au bénéfice du doute que cette subtilité indescriptible de la biologie puisse effarer, comme elle l'écrit page 109. Le dernier chapitre relance astucieusement le débat entre l’inné et l’acquis en nous démontrant que sa fille biologique ressemble à sa grand-mère adoptive.

Entre les deux j’ai eu le sentiment d’être huissier d’un déballage qui ne me regarde pas, et qui plus est ne me concerne pas. Si elle n’avait pas été écrivain elle ne nous aurait pas livré cette part de l’intime qui à mon sens doit le rester. Il me semble logique qu’il y ait toujours une part d’autobiographie dans un roman puisque la réalité nourrit la fiction. J'admets aussi que l'annonce prise de plein fouet à plus de 30 ans ait été un cataclysme. A.M. Homes se décrit comme une amnésique qu’on réveille, à la recherche de son hardware (page 37). L'expression est jolie, l'écriture est chirurgicale mais la logorrhée est fatigante.

Toutes les recherches électroniques m’ont lassée. Les arcanes généalogiques sont connues et l'importance de Salt Lake City n'est pas un scoop. Quand bien même on n'en fera rien puisque A.M. Homes ne fournit même pas leur adresse.

Je crois qu'il faut revenir à la question basique : qu'est ce qu'un "bon" livre ? Si l'écrire a fait du bien à son rédacteur, tant mieux, surtout s'il lui a évité une couteuse psychanalyse. Mais la finalité doit être de convenir au lecteur. Et je suis désolée de vous dire que ce livre ne m'a rien apporté, à la mince exception des quelques pages de fiction sur les conversations imaginaires entre les parents qu'elle vient de se découvrir. Mais ce serait plus intéressant encore en pur roman. Pourquoi avoir cherché à signer une forme autobiographique ? Par quel souci de vérité ? Chacun son histoire et ce n'est pas parce qu'on est écrivain qu'on doit tout écrire.

D'autres jurés, comme Sandra, en font une critique quasi élogieuse. Si des contradicteurs veulent me prouver que j'ai eu tort je ne m'en offusquerai pas. Et j’attends son prochain roman, que je voudrais traversé par l’humour fulgurant du précédent.

Trêve de plaisanterie il y a dans la catégorie Document du Prix des lectrices de ELLE un autre livre autrement mieux écrit sur un sujet comparable avec l'Homme qui m'aimait tout bas d'Eric Fottorino. La marée de la rentrée littéraire l'a peut-être un peu repoussé mais il mérite qu'on tende le bras vers lui.

Le sens de la famille de A.M. Homes chez Actes Sud

samedi 20 février 2010

La Mordorée voit la vie en rose

Le premier article du blog était une recette, ce qui était alors ma façon de dire "je". Depuis je me suis enhardie à donner mon avis sur des spectacles, des livres, des manifestations.

La rubrique "bon petit plat" demeure malgré tout la plus alimentée en billets. Ne voulant pas rivaliser avec les blogs strictement culinaires je présente surtout des recettes qui m'ont été inspirées par des produits (ou des ustensiles) pour lesquels j'ai eu un coup de cœur. Je compose des petites séries, comme celle des recettes de pains. Je fais le portrait de créateurs et d'artisans. Je creuse l'insolite.

La création du blog était un défi. La participation à quelques concours de cuisine en fut d'autres que j'ai eu beaucoup d'émotion et de plaisir à relever. Ce qui semble banal aujourd'hui avec la multiplication des émissions télévisées sur le sujet était encore assez inhabituel il y a deux ans.

Je pensais avoir un peu épuisé mon intérêt, surtout après l'expérience du tournage avec Julie Andrieu, quand j'ai appris le lancement d'un concours inédit de création culinaire, faisant appel à l'imagination organisé par Le Domaine de La Mordorée. Le nom du domaine m'a trotté dans la tête un moment, le temps de recouvrer les souvenirs. La mordorée est une bécasse. Il n'est pas rare que dans le midi de la France le nom d'un oiseau inspire celui d'une marque. Le nimois Jean Bousquet avait choisi le cacharel camarguais pour signer ses parfums et ses collections de prêt-à-porter.

Une des spécialités de la Mordorée étant le Rosé de Tavel les propriétaires suggèrent d'oser le rose, ce qui est une belle formule. Les jeux de mots autour de cette couleur sont particulièrement d'actualité, même dans l'Est, puisque un département lorrain lance une campagne exhortant à voir la Vie en Vosges sur l'air de la célèbre chanson écrite (mais oui) et interprétée par Edith Piaf à partir de 1947 sur une musique que l'on doit à Louiguy.

J'ai une nette idée de ce que je vais essayer de concevoir. Une association qui en premier lieu me fait envie à réaliser, à présenter et à déguster. Le résultat en vaudra-t-il la peine ?

Votre cerveau se mettrait-il lui aussi en ébullition si je vous disais que l'exercice sera réussi si le rosé de Tavel de la Mordorée exalte les saveurs de la nourriture et parait lui-même meilleur après chaque bouchée ?

Les inscriptions sont à faire sur le site www.mordoree-en-cuisine.com jusqu’au 31 mars 2010.

Le public votera jusqu’au 10 avril pour déterminer les pré-sélections. Les finalistes seront ensuite convoqués pour venir préparer le 24 avril leur recette devant un jury de 6 personnes présidé par Christophe DELORME, propriétaire récoltant du Domaine de la Mordorée parmi lesquels il y aura ( sauf empêchement majeur) Gontran Cherrier, animateur TV et auteur de livres de cuisine.

Des nuitées en hostellerie de luxe, des repas dans des restaurants étoilés ainsi que bien entendu des bouteilles de vin du domaine récompenseront les lauréats de ce challenge qui vise l'excellence. Plutôt motivant, non ?

N'oubliez pas néanmoins que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, et que tout breuvage, même rosé, reste à consommer avec modération.

mardi 16 février 2010

CIRCENSES du Circus Ronaldo

Je vous annonçais leur venue en région parisienne dès le début de ce mois et le petit film que j'avais mis en ligne est totalement fidèle au spectacle que j'ai vu ce soir. Pour faire simple, efficace et éviter de vous renvoyer sur le précédent billet je le recopie ici :

Il y a néanmoins une différence de taille. Luk d'Eu (en photo ci contre à gauche), qui est l'artiste qui interprète le garçon de piste, a été remplacé pour raison de santé "au pied levé" par Karel Creemers (ci contre à droite), que nous avions pu applaudir dans Fili et qui fut présenté à Antony en 2003. Si Karel a réussi à se glisser si vite dans le costume léopard de Luk c'est parce qu'il a du talent et qu'il a travaillé avec les Ronaldo pendant au moins une dizaine d'années. Il est quasiment de la famille ...

Dans la famille Ronaldo il y a le grand-père, Johnny, le vieux cow-boy qui flingue à tout va sans risquer les ruades de son cheval ... de bois. Il y a la grand-mère, Maria, qui ne craint pas la lame des sabres. Il y a les fils, David en pseudo directeur de cirque, et Danny et pseudo clown. C'est Danny qui a mis en scène le déroulé du spectacle et qui y joue un clown-acrobate subtil et sensible. Il y a les petits fils Nanosh, jongleur, et Pepjin, le plus jeune mais non le moins talentueux.

Nous n'avons pas tous vu le même spectacle. Je me suis trouvée avec les uns coté coulisses, alors que les autres étaient coté piste ... et nous avons échangé nos places à l'entr'acte. J'ai apprécié cet ordre qui était le fruit du hasard. Commencer par l'envers du décor m'a permis de douter des prouesses techniques que j'ai appréciées à leur juste prix en seconde partie.

Karel nous accueille le plumeau à la main, promettant "chinquoué minouté" d'une attente qui se prolonge. L'orchestre répète bruyamment. La troupe sait jouer de la dérision et on finit par se laisser prendre à leur manège, directement inspiré de la commedia dell'arte. On s'étonne qu'on ose fumer entre deux numéros, juste sous le panneau d'interdiction jusqu'à ce qu'un coup de fouet cinglant ne coupe la cigarette.
Les numéros sont écrits à la craie au-dessus du rideau et sont effacés au fur et à mesure des catastrophes qui se produisent en série sans que les autres spectateurs ne se doutent de ce qui se trame. Pili pili ne veut pas sortir de sa cage et s'effondre, foudroyé. Il sera remplacé par l'Umo electrico tandis que Pepinj rend un dernier hommage chrétien au volatile, avant de faire le mariole avec les accessoires du prestidigitateur. Le numéro de Magia sera éternellement reporté.

On entend monter des vocalises qui sont applaudies sans que l'on songe à battre des mains. On respire les vapeurs d'alcool à brûler. On voit monter des flammes. Les couteaux sont affutés. Le serpent géant est déroulé (mais je n'en dirai pas plus sur son espèce). Cà se bouscule, çà s'apostrophe. La complicité se construit avec le public.

Le clown devient acrobate dans le lustre de cristal qui aurait pu être oublié par les Rasposo qui nous ont fait rêver avec le Chant du dindon en septembre dernier. Cette fois tous les spectateurs peuvent gouter la performance avant de se disperser le temps d'un entr'acte.

De retour sous le chapiteau on perçoit mieux ses caractéristiques du siècle dernier. On est surpris de se trouver face à une vraie piste, au sol de sciure, cernée de lourds rideaux rouges, ornés de franges dorés et de glands pesants. L'espace étonne aussi par ses dimensions. Mais les erreurs se reproduisent, la mise en place s'éternise et le directeur promet les mêmes "chinquoué minouté" alors que des bruits parasites s'échappent des coulisses.

On a compris qu'ils vont refaire les mêmes numéros et que cette fois nous verrons l'endroit de l'envers du décor. Nathalie Kuik est cette fois ultra-sérieuse dans ses lancers de couteaux et de haches. Le duo musical entre Danny le père et Pepijn le fils est touchant. Progressivement le spectacle prend une autre voie et à la fin c'est le décor qui vole en éclats.Circenses est encore donné à l'Espace Cirque, rue Georges Suant - 92160 Antony, jusqu'au 20 février à 20 heures (dimanche 16 heures, mercredi 15 heures). Navette gratuite depuis la gare RER d'Antony et le Théâtre La Piscine. Pour tout savoir des spectacles de la Scène conventionnée d'Antony-Châtenay-Malabry : 01 41 87 20 84 et www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr
La tournée française se poursuivra du 20 au 22 mai 2010 à la Maison des Arts de Thonon-les-Bains, et du 27 au 30 mai 2010 à l'Equinoxe de Chateauroux. Pour la suite voir www.fransbrood.com
Les deux photos du spectacle sont © Christophe Raynaud de Lage

lundi 15 février 2010

Les étoiles d'or du cinéma

Les cartons d'invitation m'étaient arrivés le jour de mon anniversaire, exhaussant un des mes souhaits : j'allais assister à une cérémonie de remise de prix, la 11° édition des Etoiles d'or du cinéma français que les professionnels de la presse française cinéma devaient décerner ce soir.

Je n'ai pas eu le temps de savourer ma joie que j'apprenais que la soirée était annulée, réglant d'un coup net le dilemme du choix non pas de la jupe mais de la robe de cocktail et surtout la réponse à la question : qui pourrait bien me prêter une robe de cocktail ...

On ne me verra donc pas ce soir au Palace, haut-lieu des soirées parisiennes, ouvert en 1978 par le légendaire Fabrice Emaer, dans une salle de théâtre abandonnée du Faubourg Montmartre, sorte de jumeau du "Studio 54" de New-York. Au sous-sol, "Le Privilège" a constitué une sorte d'annexe privée dès 1980, où les célébrités se sentaient à l'abri des regards et des mouvements de foule. Le jeune Thierry Mugler avait dessiné les costumes des serveurs, et j'ai appris il y a peu de temps que Garouste avait contribué à sa décoration (cf l'Intranquille, que j'ai chroniqué en septembre). Le Palace a connu des moments mythiques comme la métamorphose de Grace Jones. La mort subite de Fabrice Emaer a stoppé net la folie de ces soirées très parisiennes même si le palace est demeuré une référence.

Je me souviens que la crainte des gens branchés de l'époque était de se voir refouler à l'entrée car ses cerbères jugeaient arbitrairement sur la mine. Je n'avais donc jamais osé tenter l'aventure et ce soir ce n'est pas mon beau carton bleu marine et or qui me sera un quelconque sésame.

Selon le communiqué de presse : Pour des raisons de forces majeures techniques sans rapport avec le théâtre le Palace, les organisateurs des Etoiles d'or du Cinéma sont contraints d'annuler la 11ème cérémonie de remises des Etoiles d'Or aux Lauréats de la production cinématographique française. Les trophées seront remis ultérieurement aux Lauréats en comité restreint. Les Lauréats désignés par le vote des journalistes de cinéma et par les membres de l'Académie de la presse de cinéma sont : (voir plus loin)
Les organisateurs présentent leurs excuses aux Lauréats , aux journalistes de cinéma participants , aux invités à la cérémonie et aux dirigeants du théâtre le Palace qui ont tous soutenu cette manifestation en l'honneur de la création cinématographique Français. Jean-Luc Favriau Fondateur des Etoiles d'Or du cinéma depuis 1998.

Comme je ne suis pas rancunière au sponsor qui a fait faux bond au dernier moment (je ne suis pas langue de bois, moi ...) je vais tout de même vous donner la liste des finalistes, avec les gagnants typographiés en bleu. C'est surtout que je me réjouis de savoir Isabelle Adjani étoile d'or pour sa formidable prestation dans la Journée de la jupe, un film que j'avais découvert à la télévision et que je m'étais sincèrement promis de chroniquer ... avant que le temps ne me fasse défaut.

Etoile d’Or du Film français 2009
Les Herbes Folles de Alain Resnais
Un Prophète de Jacques Audiard
Welcome de Philippe Lioret

Etoile d’Or du Réalisateur français 2009

Jacques AUDIARD pour Un Prophète
Alain RESNAIS pour Les Herbes Folles
Bertrand TAVERNIER pour Dans la Brume Electrique

Etoile d’Or du Scénario français 2009

A l’Origine de Xavier Giannoli
Un Prophète de Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit
Welcome de Philippe Lioret

Etoile d’Or du Premier Film français 2009

Les Beaux Gosses de Riad Sattouf
Espions de Nicolas Saada
Qu’un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner

Etoile d’Or du Documentaire français 2009

L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea
La Vida Loca de Christian Poveda
Ne me libérez pas, je m’en charge! de Fabienne Godet

Etoile d’Or du Premier Rôle Féminin français 2009

Isabelle ADJANI dans La Journée de la Jupe
Charlotte GAINSBOURG dans Antichrist
Sandrine KIBERLAIN dans Mademoiselle Chambon

Etoile d’Or du Premier Rôle Masculin français 2009

Yvan ATTAL dans Rapt
François CLUZET dans A l’Origine
Vincent LINDON dans Welcome

Etoile d’Or de la Révélation Féminine française 2009

Pauline ETIENNE dans Qu’un seul tienne et les autres suivront
Julie SOLOWSKI dans Hadewijch
Christa THERET dans LOL

Etoile d’Or de la Révélation Masculine française 2009

Reda KATEB dans Un Prophète et Qu’un seul tienne et les autres suivront
Tahar RAHIM dans Un Prophète
Vincent ROTTIERS dans A l’Origine et Qu’un seul tienne et les autres suivront

Etoile d’Or du Compositeur de Musique Originale de film français 2009

Armand AMAR pour Le Concert
Marco BELTRAMI pour Dans la brume éléctrique
Alexandre DESPLAT pour Un Prophète, L’armée du crime, Et Après, Coco avant Chanel, Chéri

Etoile d’Or du Producteur de films français 2009

Why Not Production
Nord Ouest Films
Les Productions du Trésor

Etoile d’Or du Distributeur de films français 2009

Mars Distribution
Wild Bunch Distribution
Rezo Films Distribution

La soirée devait commencer par un concert en hommage à Francis Lay. Je ne résiste pas à vous donner à voir ou certainement à revoir la célèbre scène de Un homme et une femme et de son non moins mémorable accompagnement musical.

samedi 13 février 2010

Deux ans et plus dedans

Nouvel anniversaire pour le blog. L'aventure se poursuit et comme je le disais tout à l'heure à des lecteurs : tenir un blog, c'est pas de la blague !

C'est même un vrai boulot que je mène avec des exigences que j'aurais si j'étais journaliste sauf que en la circonstance je ne suis pas rémunérée.

Je suis animée de la volonté de vous apporter de vraies informations le plus souvent puisées à la source et toujours vérifiées. Si je parle d'un spectacle, c'est parce que je l'ai vu. Si c'est un livre, je l'ai lu. Si c'est une recette, je l'ai goutée.

J'essaie d'être honnête avec les artistes, ce qui signifie que si je formule des critiques elles se veulent respectueuses du travail fourni. Je tiens aussi à captiver le lecteur en lui faisant découvrir autre chose que ce dont on parle partout. Alors si je suis l'actualité ce n'est jamais dans l'esprit de participer à la "promo" comme on l'entend constamment dire dans les émissions de télévision.

Le lectorat s'élargit sans cesse : vous aurez été près de 30 000 nouveaux lecteurs au cours des 12 derniers mois. Un "succès" que je n'aurais pas pu prévoir et qui donne aussi des contraintes. Les commentaires ne sont pas plus nombreux cette année mais je reçois toujours beaucoup de mails directement sur abrideabattue@orange.fr et je réponds volontiers aux questions.

On me demande souvent quels sont les articles les plus lus. Les sujets sont très variés et font chacun l'objet chaque mois d'une centaine de connexions. A titre d'exemples le portrait de Claudie Gallay, les billets sur le film et sur les tableaux de Séraphine de Senlis, mais aussi sur la boutique bordelaise de l'Armoire bleue. Ceci pour dire qu'on se trompe quand on pense qu'un article sur un blog est fugace.

Vous habitez en France, en Lorraine, à Paris et en Ile-de-France surtout dans le sud de la banlieue parisienne (dont je parle très régulièrement, ceci expliquant sans doute cela) mais vous êtes nombreux à me lire depuis le Canada et je ne cesse d'être étonnée de la tache d'huile du lectorat.

Pour le reste le bilan que je faisais l'an dernier est encore d'actualité. Ceux qui ne l'auraient pas lu le trouveront ici. Certains de mes vœux se sont réalisés mais il en reste à accomplir.

Merci du fond du cœur pour votre fidélité. J'espère continuer longtemps à ne pas vous décevoir.

jeudi 11 février 2010

Hamlet, la fête païenne de la troupe Kolyada

Nicolas Kolyada renverse l'adage qui voudrait que tout se termine par des chansons. Avec lui c'est le contraire. Comme précédemment dans le Revizor dont je vous ai parlé le 4 février, il nous donne de la musique avant toute chose, et il nous la servira à plusieurs reprises. Cette fois c'est un morceau familier aux oreilles françaises, composé en 1998 par Yann Tiersen pour l'album Phare, sous le Label nancéen Ici D'Ailleurs, bien avant le succès qu'il connaitra avec le film le Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Il s'agit de l'Arrivée sur l'ile, que vous connaissez, forcément :


L'ile de Yann Tiersen, c'est Ouessant, dont la sagesse populaire prévient qui voit Ouessant, voit son sang, tant ses rivages sont dangereux. La musique semble pourtant légère. Le choix de Nicolas Kolyada n'est pas anodin. Ceux qui aiment les oxymores se régaleront.

Le spectacle commence donc par une danse frénétique et des effets plutôt comiques s'installent progressivement, laissant au spectateur le temps de comprendre qu'on cherche vraiment à le faire rire. Rions donc, avant de pleurer.

"Je n'invente pas les spectacles sur un canapé à la maison, dit le metteur en scène. Et je n'essaye pas d'utiliser de nouvelles technologies. Pour faire du théâtre, on n'a pas besoin de décors, de costumes spéciaux ni d'effets de lumière. On pousse la porte, on entre sur le plateau et on joue."

Nikolaï Kolyada se situe en marge des circuits officiels. Auteur, acteur, écrivain, professeur, il ne vit que pour et par le théâtre. Il exige de ses acteurs qu'ils connaissent leur texte par cœur dès la première répétition. Il a fallu six mois de travail acharné pour trouver le juste ton d'Hamlet. La métaphore du troupeau de chiens traverse la pièce. Ils halètent, la langue pendante. Ils roulent des yeux globuleux. Ils aboient, discrètement d'abord avant de hurler à la mort. Ils ploient sous la contrainte des tyrans. Ils se déchirent, avec une violence qui a de quoi effrayer. J'ai eu plusieurs fois peur pour les cervicales des acteurs en les voyant "valdinguer" au bout de leur laisse. Ils vivent en meute. Ils ont pillé les poubelles.

On est loin des représentations "magnifiquement classiques". Pourtant il y a un sens du rituel, un esthétisme, une belle élégance ... malgré ou à cause d'accessoires détournés de leur fonction première : les colliers de chien et autres objets canins, les boites d'aliments pour chats posés en chamboule-tout, la vaste baignoire de plastique noire tour à tour tombeau, lit nuptial ou poubelle, es os de boeuf blanchis qu'Hamlet place en croix sous le regard énigmatique de dizaines de Joconde, et ces milliers de bouchons qui sautent des seaux ... expriment à la fois la vitalité et la sauvagerie shakespearienne, abrupte et décodable. La poésie est aussi présente avec par exemple les scènes du départ et du retour d'exil d'Hamlet en bateau, ramant avec la cuillère démesurée du Peer Gynt récupéré d'un autre théâtre.

On travaille avec ce qu'on trouve. Tous les matins dans la rue on voit des crottes de chien, des journaux maculés de restes de bouffe, des bouteilles vides. Si c'est nabokov qui regarde cela, il peut en dire la beauté. C'est ce que j'essaie de faire. Dire la beauté des poubelles.

Les mots sont pauvres pour exprimer ce qu'est ce théâtre, parce qu'il s'adresse à nos sentiments et pas à notre raison. Son emblème est une étoile filante. Ceux qui ont vu un ciel d'été zébré par les traces de ces astres ne parviennent pas à restituer ce qu'ils ressentent. (lire le billet d'août dernier). C'est pareil pour ce théâtre. Il faut aller le voir pour le comprendre.

Le texte a subi quelques coupes (heureuses). On l'entend en russe (comme le Revizor) avec un surtitrage qui mériterait d'être exhaustif même si on connait l'histoire de cet enfant gâté et si mal aimé cependant.

Si nous pouvons voir cette année le travail de la troupe Kolyada avec Hamlet, Le Révizor ou encore Le roi Lear dans 13 théâtres c'est parce qu'il y a deux ans Alain Mollot, le directeur du Théâtre Romain Roland de Villejuif (94) est parti jusqu’en Sibérie pour découvrir les mises en scène de cet auteur dramatique russe. La révélation théâtrale fut si forte qu’il est revenu avec la volonté de faire venir ses spectacles en France.

C'est dans le bel Espace culturel de l'Onde, 8 bis av Louis Breguet, 78140 VELIZY VILLACOUBLAY, Tél.: 01.34.58.03.35, www.londe.fr, que j'ai vu Hamlet, comme précédemment Fragments du désir.

Bientôt l'Espace accueillera les 25-26 mars l'Augmentation, un spectacle dont j'ai fait l'éloge l'an dernier, et puis le 17 avril Emily Loizeau ... pour ne citer que ce que je connais et que je peux recommander haut et fort.
Photos Eric Didym.

mardi 9 février 2010

Marie-Hélène Lafon en tournée en banlieue Sud

Son agenda est "overbooked" depuis que l'Annonce a reçu le prix Page des libraires, se déplaçant un peu partout en France pour aller à la rencontre de son public, rendant hommage aux bibliothécaires et aux libraires qui sont à ses yeux des "inventeurs de lecteurs".

Elle était ce soir au Plessis-Robinson (92), à l'invitation de la médiathèque. Cette personnalité d'exception s'est livrée sans tabou mais avant de lui laisser la parole je vais oser commencer par donner mon avis sur l’Annonce parce que ce sera plus difficile d'intervenir après elle tant son expression est sans appel.

J’ai écrit dans un petit article préalable à sa venue que ce livre était une bourrasque. J’aurais aussi bien pu comparer l’exercice à une randonnée en haute montagne. On se figure que la journée sera ordinaire. On s’est habillé légèrement et puis à mesure que l’on monte on réalise que l’on va manquer de souffle, qu’il va falloir faire des pauses, que les chaussures sont inadéquates et la gourde trop petite. Celui qui s’est déjà demandé à mi-course s’il valait mieux renoncer et redescendre avec le regret éternel de n’avoir pas contemplé la vallée vue d’en haut ou au contraire poursuivre au risque de n’être pas certain d’arriver comprendra le dilemme.

N’exagérons rien, il ne s’agit que de lecture. Et ce n’est pas désagréable de reprendre le cours d’une phrase qui soudain se dérobe. C’est que le style de Marie-Hélène Lafon est exigeant. S’il est essentiel le mot peut remplir la phrase entière : s’arracher (p.77). Mais le ruban pourra s’il le faut se dérouler sur une quinzaine de lignes (p.141).

Et comme l’auteur entretient un rapport particulier avec la ponctuation ne comptez pas sur ces signes pour vous retenir dans les descentes. Vos yeux trébucheront sur les bordées de verbes et buteront sur les adjectifs étrangement positionnés. Ne comptez pas non plus sur les espaces libres entre les chapitres pour laisser votre esprit remplir les blancs. L’écriture est abondante, accumulatrice, mais riche d’une surprise toutes les trois lignes à l’instar de ces rhododendrons qui explosent de couleur et vous consolent de la raideur de l’ascension.

J’ai appris le sens du mot immarcescible (éternel) qu’elle emploie pour définir le magazine que Fr3 offre à ses téléspectateurs rituellement le vendredi soir et que j’essaierai de replacer au détour d’une conversation entre initiés. J’ai retrouvé le mot avunculaire (relatif à un oncle et à une tante) qui me semblait hors d’âge. J’ai apprécié la description de Lola, la chienne accorte, la gueule fendue d’un sourire rose et blanc, saisie d’une irrépressible alacrité. (p. 20) Cette citation aurait fait merveille dans ma toute récente critique de l’Homme qui rit pour décrire son visage.

J’ai savouré la musique d’images d’une densité rare. D’autant que le caractère des personnages se saisit d’emblée. Paul ne veut pas finir seul avec sa sœur, confit en ordinaire insularité. Encore heureux qu’il n’ait pas tourné au sauvage majuscule comme les deux oncles ! (P.41)

Annette doit économiser des riens qui, joints à d’autres riens patients, permettraient de payer le voyage scolaire annuel de son fils qui, plus tard, veut simplement faire heureux. Le bon roi de Pologne Stanislas s’exprimait à l’identique en proclamant que le vrai bonheur consiste à faire des heureux.

Marie-Hélène Lafon cisèle les descriptions des états d’âme : Annette et sa mère n’aimaient pas que les princesses souffrent aussi et pleurent l’œil battu et le cheveu terne, ou se tuent avec des compagnons tapageurs dans des accidents de voiture calamiteux. (p.74)

Elles ont pour tout exotisme des dimanches en Belgique dont elles revenaient sans amertume. Pourtant chez ces gens là on gardait ses envies, on rentrait avec elles, entassés dans la voiture. Les hommes conduisaient sans permis jusqu’à la mer des voitures approximatives bondées de femelles hébétées et d’enfants déjà sauvages. (p.51)

Page 66 le sujet est enfin dévoilé : il s’agissait de faire sa vie là, de commencer de recommencer là.

Là, exactement à Fridières, dans le Cantal, près de Saint-Flour, un endroit qui vient paradoxalement de disparaitre de Google depuis la parution du livre lequel truste toutes les références. Tapez donc Fridières-Cantal et ce n’est que page 10 que vous trouverez la référence d’un gite dont je vous donne d’ailleurs le lien des fois que vous voudriez aller voir in situ les décors naturels des livres de Marie-Hélène Lafon. Vous gagnerez un temps précieux.

Annette avait lu l’annonce de Paul chez le dentiste (…) avait pris la feuille, tant pis, l’avait déchirée, pliée en quatre, ce qu’elle ne faisait d’habitude jamais, jamais. (p.76). Le texte, bref, pourrait échapper au lecteur : doux, quarante-six ans cherche jeune femme aimant la campagne. C’est le mot doux qui a tout déclenché. Annette s’est sentie appelée comme autrefois Marie par un autre Paul (Claudel). Ce n’est pas tant l’histoire d’Annette, de Paul, d’Eric et des autres qui nous est racontée. C’est le début d’un monde nouveau où l’espoir est enfin autorisé, ce qui peut surprendre les lecteurs habitués aux catastrophes qui émaillent les livres précédents.

Le point de vue de l’auteur

Marie-Hélène Lafon pense qu’elle décrit la fin du monde paysan, ce qui est exact également. Mais elle insuffle son énergie pour témoigner qu’on peut apprécier un pays sans y être paysan. Tout se passe au ralenti, sans dialogues ni explications superfétatoires. Et pourtant elle nous place en plein dedans, sans qu’on se trouve pris à partie entre les uns et les autres. Sans avoir rien à juger, ce qui est somme toute assez reposant. Être juste le témoin par lequel passe le relai.

Il y a un avant et un après l’Annonce. Les précédents livres étaient remplis d’enfants qui étouffaient dans les huis-clos familiaux. Les mères broient les fils, les filles aussi. Les couples frères-sœurs ne sont jamais explicitement incestueux mais quand même. Les fils n’ont pas d’épouse et quand bien même une femme apparait sa venue est apocalyptique. Il n’y a pas d’avenir parce qu’il n’y a pas d’enfant. Les fils qui s’échappent reviennent plus tard mourir terriblement entre les bras de leur mère.

Marie-Hélène se dit elle-même complètement effarée de ce qu’elle écrit. La tension culmine selon elle dans Sur la photo et aussi avec les Derniers indiens.

Elle explique que ce sont ses origines qui sont cause de tout. J’ai toujours entendu qu’on était les derniers. J’ai vu rétrécir les villages, se fermer les écoles, je savais que je devrais partir, que les 51 hectares ne suffiraient pas pour nourrir ma sœur, mon frère et moi. J’apprenais bien. C’était donc moi qui partirais …

D’autres estimeraient que la montagne a été défaillante et qu’il était normal de se sauver. Pas elle qui lui demeure viscéralement attachée comme Scarlett à la terre rouge du domaine de Tara. Elle ne se sent pas rejetée par un monde où elle n’a pas sa place, pour d’absurdes considérations matérielles. Elle vit son exode avec la culpabilité de l’abandon. Ceux qui lui reprochent de ne pas aimer son pays pour en parler comme elle le fait n’ont rien compris.

Un ancrage indissoluble

Elle a la qualité (ou le défaut) de ne pas enjoliver les choses. Son regard est juste et sans appel. Avec ce qu’il faut de distance pour écrire avec rudesse et amour. Sans verser dans la nostalgie parce qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or. Le climat et la géographie font les gens. On peut aisément comprendre que la vie a toujours été difficile sur les hauts plateaux cantaliens nous qui sommes démunis par la tombée de 5 centimètres de neige en région parisienne.

Il faut malgré tout imaginer des fermes où vivaient des familles entières. On n’y crevait pas de solitude. La beauté stupéfiante des paysages consolait de l’austérité. Les lieux impriment leur grâce sur les êtres. C’est charnel et mystique. L’odeur de la nuit, je la sais par cœur, pour toujours, c’est définitif. La nature ne joue pas un rôle de figuration dans ses romans. Ce n’est pas un élément du décor. Elle revendique la présence persistante de ce qu’elle nomme « les choses vertes ».

On connait tous de près ou de loin le monde paysan. C’est de là que majoritairement nous venons. Je me souviens de l’immarcescible (mot assez facile à caser au fond) émission de mon enfance, Dimanche Martin. L’animateur avait demandé au public dont la famille vivait de l’agriculture de se lever. C’est presque la salle entière qui s’est mise debout. Pour beaucoup de lecteurs, aujourd’hui ce sont les grands-parents qui vivaient à la campagne. Ce qui est différent dans le parcours de l’écrivain c’est que ses parents et son frère y sont encore paysans aujourd'hui.

La charge de mort qui traverse son œuvre vient en grande partie de ce hasard d’être née au début des années soixante, à une charnière historique et sociologique, au moment où un certain monde n'en finissait pas de se déliter. Elle ne nie pas la dimension sociologique, quasi documentaire des fictions qu’elle extirpe du terreau de ses souvenirs. Sa mémoire phénoménale a enregistré portraits, anecdotes, petites phrases assassines … qu’elle malaxe longuement avant de les recracher sous une forme littéraire.

Forcément il y a aussi quelque chose qui tient de la renaissance. Il faut du temps pour apprivoiser les souvenirs. Il semblerait bien que l’Annonce marque ce possible changement de cap. Et comme Marie-Hélène a un furieux sens de l’humour on peut penser que les prochains livres seront autrement décapants. J'en veux pour preuve le proverbe qu'elle nous donne en guise d'apéritif : Le papier est bon âne. Ce qu'on lui met sur le dos, il le porte.

Elle se défend peu : j’ai un rapport un peu rugueux au monde paysan, avant d’ajouter in petto qu’elle n’est pas très bien en ville non plus. Elle dégage pourtant une sympathie immédiate qui doit beaucoup à son franc-parler.

Elle lit volontiers des extraits de ses livres. J’espère que son éditeur pensera à lui demander d’enregistrer elle-même la version audio pour les malvoyants.

Les derniers indiens campent l’affrontement entre deux familles, les Santoire, qui sont l’archétype des anciens et les Lavigne qui représentent les modernes. Santoire c’est à la fois le nom de la rivière qui bordait le pré familial, un patronyme très répandu et même celui qui a failli être le nom de plume de Marie-Hélène Lafon.

Elle se définit comme une taupe qui creuse depuis 1996. J’ai une piste et je la suis. Je trace un chemin à la machette. J’avance sans savoir. Je ne suis consciente de ce que j’ai écrit qu’à posteriori.

Une conscience aiguë du point de départ

L’Annonce lui a été inspirée par la dernière scène du film de Raymond Depardon, Profils paysans, qu'elle a vu au cinéma Saint-André-des-Arts en mars 2005. J’ai immédiatement senti que c’était un sujet pour moi même si je n’ai écrit le livre que durant l’été 2006.
Mo est né de cinq lignes d’une brève des Carnets de justice de Libération que m’a tendu un ami à l’heure de l’apéritif. Nous étions à l’Ile-sur-la-Sorgue, c’était l’été 2000 et je buvais une mauresque quand il m’a dit : tiens c’est une histoire pour toi. Dans la réalité l’homme ne s’appelait pas Mohammed mais Mustapha. Il avait désossé la Fiat Panda de la femme sur le parking d’un centre commercial en criant Maria je t’aime, Maria je t’aime ! Je me suis dit que j’allais écrire cette histoire, qu’elle finirait très mal, qu’il allait la tuer, sous-entendu elle le mérite.
Ainsi fut fait. Mo a 33 ans. L’histoire commence un jeudi, se termine un vendredi. C’est l’histoire d’une passion qui se déroule sur 14 stations, sans résurrection aucune. J’étais très consciente de ce que je faisais en l’écrivant.
Interrogée sur le prochain elle confie qu’il pourrait être question de la montée à Paris. Elle travaille à la fois sur des nouvelles et sur un roman. Elle emboite les chantiers. C’est une productrice de textes qui ensuite sont laissés à décanter avant d’être repris. Elle laisse affleurer l’hypermémoire de certaines choses qui alimentent l’écriture. Son premier centre d’intérêt concerne le travail de la langue. Elle se défend d’être une raconteuse d’histoires mais c’est probablement un tournant qu’elle prendra naturellement quand elle acceptera de convoquer ses talents de conteuse. On ne peut pas accepter d’entendre qu’elle se juge inapte au dialogue et à la péripétie. Mais laissons lui le temps …

Un livre, un style qui fait travailler le lecteur

Marie-Hélène Lafon est parfaitement consciente aussi du style qu’elle imprime à chacun de ses livres. Si Mo est tendu, rêche, pauvre en adjectifs, à l’inverse l’Annonce en est riche. Le verset claudélien l’obsède complètement et elle compare la phrase à l’ouverture d’un fruit. D’une façon générale elle fuit l’explicite, ne fait pas discourir ses personnages, préférant laisser parler les lieux et les choses.

Elle n’utilise pas les deux points, ni les points de suspension. Les points d’interrogation et d’exclamation sont éliminés parce qu’ils sont trop explicites et typographiquement obscènes. Restent le point, la virgule, le point-virgule et (il fallait oser) l’absence de virgules. Le livre idéal ne comporterait qu’une seule phrase. J’espère qu’Erik Orsenna aura lu et pris plaisir à l’Annonce parce qu’elle y célèbre le point-virgule comme il le prône sans y parvenir dans Et si on dansait ?

Une inspiration volcanique longtemps réfrénée

A l’école le maitre répétait que l’Auvergne était le château d’eau de la France. Cette terre est volcanique et le feu dort encore en dessous. Alors forcément, l’écriture est l’épicentre du séisme vital. Mais le jaillissement ne fut pas naturel. Mes lectures ont longtemps empêché mes livres. Je pensais qu’il ne serait pas possible d’écrire après Homère ou Flaubert.

Et puis elle découvre Richard Millet avec la Gloire des Pythre, les Vies minuscules puis la Grande beune de Pierre Michon, Miette de Pierre Bergounioux. Tous ces auteurs sont originaires du massif central, comme elle. Mais il y a une génération entre eux et le monde paysan. Les lire lui a donné l’impulsion à l’automne 1996, le courage de s’atteler à l’écriture.

Les coups de cœur de Marie-Hélène Lafon

Elle lit beaucoup ses contemporains et trouve que nous vivons à cet égard une période faste. Elle recommande Des Hommes de Laurent Mauvignier, un livre qu’elle aurait aimé avoir écrit, Là-haut tout est calme de Gerbrand Bakker, Elle, par bonheur, et toujours nue de Guy Goffette, sans oublier son Verlaine d'ardoise et de pluie, le premier roman d’une femme suisse, Rapport aux bêtes de Noelle Revaz, Autoportrait en vert ou la Sorcière de Marie N’Diaye, l’Herbe de Claude Simon. Elle cite aussi Hélène Lenoir, Annie Saumont, Jeanne Benameur dont les Demeurées sont le premier roman destiné aux adultes et convient qu’elle a eu le travers de croire « les écrivains morts » alors que de toute évidence il y a des œuvres en train de se construire. La sienne par exemple !

Marie-Hélène Lafon a publié chez Buchet-Chastel Le soir du chien en 2001, Liturgie en 2002, Sur la photo en 2003, Mo en 2005, Organes en 2006, Les derniers indiens en 2008 et L'annonce en 2009. La maison Santoire est paru en 2007 aux éditions le bleu autour.

Elle reviendra en banlieue parisienne le samedi 20 février pour rencontrer cette fois les lecteurs de la médiathèque d'Antony (92) à 10 heures 30.

dimanche 7 février 2010

Les insomniaques de Camille de Villeneuve

Ce n'est pas la longueur de l'ouvrage qui pouvait me rebuter. Ce n'est pas le thème. Ce n'est pas le titre. Ce n'est pas le style. Alors quoi ?

C'est au rythme que l'on reconnait un véritable écrivain. Camille de Villeneuve en est à ses débuts (prometteurs d'ailleurs) et j'ouvrirai volontiers son prochain roman. Mais je referme celui-là avec un soupir.

J'aime pourtant lire. Mais là ... cette saga me fait l'effet d'un égarement en campagne profonde du coté de chez Swann ou de la propriété du Grand Meaulnes. Avec le sentiment d'une erreur de destinataire : on s'adresse à moi comme si j'étais productrice d'une émission de séries télévisées.

Je ne pouvais pas m'empêcher d'en faire constamment une double lecture. Après avoir mentalement établi le casting idéal je coupais par-ci, de là. Je scénarisais les chapitres, ne parvenant pas à rester à ma place de lectrice. Je n'ai donc pas été portée par l'histoire. Peut-être que mon avis aurait été différent si je n'avais pas lu il y a longtemps Au plaisir de Dieu de Jean d'Ormesson. Et sans doute que ce livre conviendra à une forme de lectorat, patient et désireux d'une promenade joliment écrite dans le XX°siècle.

S'il ne m'avait pas été envoyé par ELLE dans la sélection du mois je l'aurais très vite lâché. Il y en a tellement de meilleurs que mon engagement dans ce jury me prive (temporairement) du temps d'ouvrir ! A propos, j'aimerais bien connaitre les titres des deux autres romans en compétition dans la sélection de janvier. On ne nous dit pas tout ... même si ...

Autres lieux, autres mœurs, j'aborde les Enfants de Staline qui, ce mois-ci est le livre de la catégorie Document.
Le plaisir de la lecture arrive intact au rendez-vous. Ouf !

Les insomniaques, de Catherine de Villeneuve
Chez Philippe Rey, 2009

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