jeudi 11 février 2010

Hamlet, la fête païenne de la troupe Kolyada

Nicolas Kolyada renverse l'adage qui voudrait que tout se termine par des chansons. Avec lui c'est le contraire. Comme précédemment dans le Revizor dont je vous ai parlé le 4 février, il nous donne de la musique avant toute chose, et il nous la servira à plusieurs reprises. Cette fois c'est un morceau familier aux oreilles françaises, composé en 1998 par Yann Tiersen pour l'album Phare, sous le Label nancéen Ici D'Ailleurs, bien avant le succès qu'il connaitra avec le film le Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Il s'agit de l'Arrivée sur l'ile, que vous connaissez, forcément :


L'ile de Yann Tiersen, c'est Ouessant, dont la sagesse populaire prévient qui voit Ouessant, voit son sang, tant ses rivages sont dangereux. La musique semble pourtant légère. Le choix de Nicolas Kolyada n'est pas anodin. Ceux qui aiment les oxymores se régaleront.

Le spectacle commence donc par une danse frénétique et des effets plutôt comiques s'installent progressivement, laissant au spectateur le temps de comprendre qu'on cherche vraiment à le faire rire. Rions donc, avant de pleurer.

"Je n'invente pas les spectacles sur un canapé à la maison, dit le metteur en scène. Et je n'essaye pas d'utiliser de nouvelles technologies. Pour faire du théâtre, on n'a pas besoin de décors, de costumes spéciaux ni d'effets de lumière. On pousse la porte, on entre sur le plateau et on joue."

Nikolaï Kolyada se situe en marge des circuits officiels. Auteur, acteur, écrivain, professeur, il ne vit que pour et par le théâtre. Il exige de ses acteurs qu'ils connaissent leur texte par cœur dès la première répétition. Il a fallu six mois de travail acharné pour trouver le juste ton d'Hamlet. La métaphore du troupeau de chiens traverse la pièce. Ils halètent, la langue pendante. Ils roulent des yeux globuleux. Ils aboient, discrètement d'abord avant de hurler à la mort. Ils ploient sous la contrainte des tyrans. Ils se déchirent, avec une violence qui a de quoi effrayer. J'ai eu plusieurs fois peur pour les cervicales des acteurs en les voyant "valdinguer" au bout de leur laisse. Ils vivent en meute. Ils ont pillé les poubelles.

On est loin des représentations "magnifiquement classiques". Pourtant il y a un sens du rituel, un esthétisme, une belle élégance ... malgré ou à cause d'accessoires détournés de leur fonction première : les colliers de chien et autres objets canins, les boites d'aliments pour chats posés en chamboule-tout, la vaste baignoire de plastique noire tour à tour tombeau, lit nuptial ou poubelle, es os de boeuf blanchis qu'Hamlet place en croix sous le regard énigmatique de dizaines de Joconde, et ces milliers de bouchons qui sautent des seaux ... expriment à la fois la vitalité et la sauvagerie shakespearienne, abrupte et décodable. La poésie est aussi présente avec par exemple les scènes du départ et du retour d'exil d'Hamlet en bateau, ramant avec la cuillère démesurée du Peer Gynt récupéré d'un autre théâtre.

On travaille avec ce qu'on trouve. Tous les matins dans la rue on voit des crottes de chien, des journaux maculés de restes de bouffe, des bouteilles vides. Si c'est nabokov qui regarde cela, il peut en dire la beauté. C'est ce que j'essaie de faire. Dire la beauté des poubelles.

Les mots sont pauvres pour exprimer ce qu'est ce théâtre, parce qu'il s'adresse à nos sentiments et pas à notre raison. Son emblème est une étoile filante. Ceux qui ont vu un ciel d'été zébré par les traces de ces astres ne parviennent pas à restituer ce qu'ils ressentent. (lire le billet d'août dernier). C'est pareil pour ce théâtre. Il faut aller le voir pour le comprendre.

Le texte a subi quelques coupes (heureuses). On l'entend en russe (comme le Revizor) avec un surtitrage qui mériterait d'être exhaustif même si on connait l'histoire de cet enfant gâté et si mal aimé cependant.

Si nous pouvons voir cette année le travail de la troupe Kolyada avec Hamlet, Le Révizor ou encore Le roi Lear dans 13 théâtres c'est parce qu'il y a deux ans Alain Mollot, le directeur du Théâtre Romain Roland de Villejuif (94) est parti jusqu’en Sibérie pour découvrir les mises en scène de cet auteur dramatique russe. La révélation théâtrale fut si forte qu’il est revenu avec la volonté de faire venir ses spectacles en France.

C'est dans le bel Espace culturel de l'Onde, 8 bis av Louis Breguet, 78140 VELIZY VILLACOUBLAY, Tél.: 01.34.58.03.35, www.londe.fr, que j'ai vu Hamlet, comme précédemment Fragments du désir.

Bientôt l'Espace accueillera les 25-26 mars l'Augmentation, un spectacle dont j'ai fait l'éloge l'an dernier, et puis le 17 avril Emily Loizeau ... pour ne citer que ce que je connais et que je peux recommander haut et fort.
Photos Eric Didym.

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