vendredi 5 juillet 2019

Architecture de Pascal Rambert ouvre le Festival d'Avignon dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Comment le public parvient-il à s'y retrouver entre celui qui est le seul à avoir légalement le droit de s'appeler Festival d'Avignon et qui commence ce soir à 21h 30 avec Architecture dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes ... et le deuxième qui ouvre avec 12 heures de décalage, demain matin, à 9 h 30 avec A petits pas dans les bois, spectacle (merveilleux) pour enfants que j'ai prévu de chroniquer après-demain ? Sans parler du troisième dont il sera question dans quelques jours.
 
Le premier s'achève le 23 juillet et l'autre le 28. J'ai compté 39 spectacles dans l'un, 1592 dans l'autre. Est-ce l'influence du titre choisi par Pascal Rambert pour sa création, Architecture ? Est-ce une imprégnation de l'univers de Lewis Carroll exploité par Macha Makeïeff, toujours est-il que l'image d'un château de cartes danse devant mes yeux quand je tente de composer un programme qui tienne compte de toutes les tendances, espérant que le théâtre en sortira vainqueur comme l'amour du spectacle jeune public d'Olivier Py.
Si j'ose assez facilement jongler avec les horaires et les lieux, et naviguer avec bonheur dans les deux univers je vois parfois des spectateurs arqueboutés sur le in ou sur le off, ne voulant pas faire un pas pour traverser la rue, et cela m'attriste.

Mon premier Avignon remonte à 1981 ... Le Festival commençait alors le 7 juillet et se clôturait le 2 Août, avec une palette (plus large qu'aujourd'hui) de 73 spectacles. J'ignore ce qu'il en était alors du off, mais j'imagine qu'il devait comporter une cinquantaine de propositions. Le premier programme ne sera publié que l'année suivante. Le rapport de forces s'est totalement inversé en terme de quantité.

Sans être nostalgique il faut se souvenir que cette année là la chorégraphe allemande du Tanztheater Wuppertal présentait à l'Opéra-théâtre d'Avignon, Place de l’Horloge, 1980 - Ein Stück von Pina Bausch. Que Daniel Mesguich, mettait en scène Le Roi Lear, traduction Michel Vittoz, dans la Cour d'Honneur (Olivier Py en fera une autre création en 2015). Philippe Caubère enthousiasmait le public avec une succession de sketchs d'une drôlerie et d'une audace insensée dans la rotonde de la Condition des Soies.

La Maison de la culture de la Rochelle coproduisait un Alice (déjà!) à la Condtion des Soies (encore elle) avec de grands comédiens comme Roland Amstutz, Bruno Boeglin, Jean-Claude Jay et Henri Virlojeux (liste non exhaustive). 
Bernard Faivre d’Arcier démarrait un long mandat avec la volonté (je le cite) que la 35 ème édition du festival reste focalisée sur le théâtre, la création, le populaire mais il le voulait aussi hardi, assez fort, très contemporain, et plus international que jusque là. Une enquête, réalisée sur plus de 5000 personnes, indiquait qu'un tiers des festivaliers séjournait de 1 à 4 jours, autant de 5 à 8 et le dernier tiers de 9 à 15 jours, les 10% restant demeuraient au-delà de 16 jours.

Un rapport du Ministère de la culture concluait que in et off étaient complémentaires, indispensables et antagonistes, le off étant considéré comme la pépinière du in. Le festival a le double d'années derrière lui et je ne sais pas si on pourrait poser la même conclusion aujourd'hui. Toujours est-il que si Olivier Py est passé du off au in, Daniel Mesguisch a effectué le mouvement inverse et la Condition des Soies est devenu un théâtre du off.
Avignon demeure le lieu d’une grande boulimie de spectacles mais, comme l'estimait Bernard Faivre d'Acier à l'époque il est (et reste) un modèle d’école du spectateur. C'est dans cet état d'esprit que j'ai découvert Architecture, avec émotion et enthousiasme, bien que la sonorisation soit imparfaite, ou que la représentation soit trop longue en se poursuivant bien au-delà de minuit.

mercredi 3 juillet 2019

Les ailes du Désir dans la mise en scène de Gérard Vantaggioli au Chien qui Fume et autres spectacles dans ce théâtre

On se souvient des Ailes du désir, écrit par Wim Wenders avec Peter Handke et Richard Reitinger. Le film avait fait sensation en 1987. Il est devenu culte deux ans plus tard, après la chute du mur de Berlin.

La ville allemande y joue un rôle fondamental et Gérard Vantaggioli, metteur en scène et directeur de deux théâtres très importants sur Avignon (Le Chien qui Fume et Le Petit Chien qui sont administrés par Danielle Vantaggioli), a eu l'idée de transposer le scénario dans la capitale du plus grand festival de théâtre au monde, qu'il connait parfaitement, depuis son enfance.

Il en avait fait une première adaptation pour la scène il y a trois ans. Il a repris le projet cette saison, toujours avec Eric Breton (pour la musique), Franck Michallet (pour les lumières) et Jérémy Meysen (pour la vidéo, mais avec de nouvelles images). Par contre la distribution a totalement changé. Vanessa Aiffe, Jean-Marc Catella, Kristof Lorion et Thomas Rousselot succèdent à Stéphanie Lanier, Philippe Risler, Sacha Petronijevic et Nicolas Geny.

Je n'avais pas vu la première version mais j'ai été enchantée par la seconde. C'est un spectacle auquel j'aurais aimé pouvoir assister plusieurs fois parce qu'on ne peut pas faire d'arrêt sur image au théâtre ... mais je m'estime chanceuse d'avoir été acceptée ce soir du 3 juillet et d'avoir vécu ce moment dans l’intimité de la dernière répétition.
Tout en se déroulant à notre époque (donc trente ans plus tard) le propos n'a pas du tout "vieilli". Le monde est plus que jamais agité et les anges - que l'on croit ou non à leur existence- n'ont pas davantage la possibilité d'interférer sur les humains. On aime néanmoins penser qu'il existe toujours un Damiel et un Cassiel (Thomas Rousselot) pour veiller sur nous et tenter de nous comprendre.

Les moyens dont on dispose au théâtre sont sans commune mesure avec ceux du cinéma. Gérard Vantaggioli a recentré le synopsis sur les quatre rôles principaux en conservant le coeur de l'histoire qui demeure d'un romantisme absolu : qu'un ange puisse aimer une femme, et accepter de vivre ses sentiments au prix de sa vie puisqu'il lui faudra perdre sa condition d'éternité pour devenir humain ... et donc mortel. Telle est la destinée que choisira Damiel (Kristof Lorion), fasciné par la grâce de Marion (Vanessa Aiffe), surprise en pleine répétition avec son metteur en scène (Jean-Marc Catella).
En transposant dans l'univers théâtral, Gérard Vantaggioli modifie évidemment l'angle de vue. Si Wim Wenders était inspiré par la situation politique de Berlin, coupé en deux après le désastre de la guerre, le metteur en scène avignonnais a sans doute voulu témoigner de la scission entre le théâtre et la vie réelle, également peut-être de l'opposition (surtout entretenue par les médias, mais économiquement véridique) entre le public et le privé. Le premier est symbolisé par les murailles de l'immense Palais des Papes où fut créé le festival, que l'on a surnommé un peu abusivement "in". Le second par son propre théâtre, qui est depuis 1982 une des scènes emblématiques du off, qui apparait aussi dans les images qui illustrent la pièce et où se déroule l'action. Le présent bouscule le passé de la même manière que les anges côtoient les humains.
Il a profité de la configuration particulière du Chien qui Fume, avec son escalier et sa mezzanine (ce qui fait qu'en terme de reprise à Paris il n'y a pas beaucoup de lieux comparables, hormis le Studio Hébertot, quoique son plateau soit moins vaste) pour représenter le ciel et la terre en un même lieu et au même moment. A l'instar du réalisateur, il joue du contraste entre des plans tournés en noir et blanc et d'autres en couleur. Même sur la scène, et grâce au talent de Franck Michallet, le spectateur peut avoir l'illusion de voir en noir et blanc, notamment les interventions des deux anges (on les devine sur la photo ci-dessous) lorsqu'ils conversent en haut de la mezzanine, avec leurs voix si particulières, et il faut saluer cette fois le travail effectué sur le son.
Même si l'intérêt du spectacle ne réside pas du tout dans les comparaisons architecturales que l'on peut être tenté de faire, on aurait tout de même envie de prolonger avec une balade dans la ville que l'on découvre sous des angles peu habituels avec le Jacquemart de l'hôtel de ville (qui en quelque sorte équivaut à la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, l'Église du Souvenir choisie par le réalisateur allemand) ou le Pont d'Avignon (qui évoque le pont Langenscheidt où a été tournée la scène de l'accident) et bien entendu le Théâtre d’André Benedetto de la Place des Carmes (fondateur du off), ou encore une rame de TGV (puisqu'il n'y a pas en Avignon de ruines comparables à celles de la gare d'Anhalt).

mardi 2 juillet 2019

Festival d'Avignon 2019, bilan au soir du premier jour

Les chiffres donnent le tournis : 1592 spectacles recensés, et uniquement dans ce qu’on appelle le festival off (je rappelais les circonstances de sa création ici) dans 139 lieux différents, soit environ 29 000 représentations.

Il y en a 54 que j’ai déjà vus, soit l’année dernière, soit en avant-première juste avant de partir, c’est beaucoup mais c’est mince. Finalement en quatre semaines je ne pourrai voir (et c’était prévisible) "que"  115 représentations : 108 dans le off dans 40 théâtres différents, 5 dans le in dans 5 lieux différents, 2 dans ce qu’on appelle le if dans 2 lieux différents.

115 spectacles sur 47 lieux, soit en moyenne quatre par jour mais il m’est arrivé les lundis de "monter" jusqu’à 7 ... parce que ce jour-là je ne "travaillais pas" car, pour financer le logement,  j'avais trouvé un contrat de quatre heures par jour dans un bar associatif, ce qui me permettait aussi de vivre le festival en immersion et de pouvoir en rendre compte avec davantage d'authenticité dans une des émissions que je produis sur Needradio.

Avignon exacerbe tout, le climat, les emplois du temps, les tempéraments, les comportements. Tout est démesuré et les réactions également. On se rend vite compte que les enjeux sont énormes pour les grosses productions qui ont investi énormément d’argent comme pour les petites compagnies qui auto-subventionnent leur venue et pour qui la visibilité est un critère déterminant, primant sur le talent parce que celui qui n’est pas vu ne sera pas reconnu et risque de disparaître de la scène culturelle dans un proche avenir, alors que l'équipe s'est endettée sur plusieurs années.
Avignon, c’est d’abord la lutte pour la survie. Il faut le savoir.

Une fois ce constat posé, on pourra dire que ce festival, qui est réellement le plus grand du monde, est aussi le le rendez-vous des passionnés de théâtre et que l’entraide règne entre tout le monde, que le théâtre est une famille formidable où tout le monde s’aime et se respecte... Il n’empêche que l’électricité est immédiatement palpable et chacun déploie son énergie et sa propre technique pour lever le rideau sur son activité. Il y a des théâtres qui organisent des conférences de presse. D’autres misent sur les avant-premières donc trois jours avant l’ouverture officielle.

Certains canalisent leur énergie sur l’affichage en respectant plus ou moins les règles qu’ils ont tous signé. On apprendra en cours de festival que de nombreuses troupes recevront des amendes importantes pour avoir accroché leurs affiches par exemple en haut des descentes de gouttière. La police les repère facilement puisque leurs noms figurent en toutes lettres.

Car en Avignon tout est réglementé, les jours de relâche, la période, les conditions et les lieux d’affichage d’affichage, la régularité des rémunérations, et coté estivants le stationnement des véhicules m'a semblé sans pitié. Les policiers se sont investi à cœur joie pour verbaliser.
En ce 2 juillet, "premier" de mon séjour, l'énergie est maximale. Je décide de commencer par des avant-premières, dans un lieu qui n’est pas nouveau mais qui est investi cette année par un théâtre qui fait son premier Avignon, la Croisée des chemins, 25, rue d’Amphoux avec 14 spectacles ou rencontres, répartis dans deux espaces, en intérieur, côté cour dans une salle de 35 places et en extérieur, côté jardin dans un espace en plein air pouvant accueillir jusqu’à 45 personnes, C’est ce qui en a fait un des lieux les plus agréables du festival, même en période de canicule parce que l’espace, abrité de parasols, était arrosé chaque matin avant l'ouverture pour procurer une certaine fraîcheur.

J’ai vu ce mardi les générales de Lalla Aïcha, le chant berbère de l’eau, à 10 h 30, où Khadija El Mahdi installe quelque chose de l’ordre du sacré, avec une voix qui étanche la soif des premiers festivaliers. A 17 h 45 Les petites femmes de chambre. Marguerite Chaigne et Louise Corcelette m’ont embarquée dans leur univers surréaliste et poétique à la lisière de la comédie musicale. A 20 h 15 Sylvain Zarli a déployé une large palette d’émotions dans Journal d’un fou. J’ai terminé cette soirée à 21 h 50 avec le concert de Louise O'sman, ... sorte de Brel au féminin, dont les textes questionnent avec mélancolie et tendresse. J'avais déjà vu à Paris Rapport pour une académie (12 h 15) interprété par Mahmoud Ktari et Discours d'investiture de la Présidente des Etats-Unis, par Claudine Guittet, ce qui m'a permis d'aller à deux conférences de presse pendant ce laps de temps.

J'ai ultérieurement pu assister à quelques autres spectacles programmés à la Croisée des chemins et je vais rendre compte de l'ensemble dans ce billet, en commençant par le coté cour.

lundi 1 juillet 2019

Changer le sens des rivières de Murielle Magellan chez Julliard

L'histoire se passe au Havre et ce cadre n'est sans doute pas anodin. Car la ville, reconstruite après la seconde Guerre Mondiale est une sorte de métaphore de la proposition de Murielle Magellan : Changer le sens des rivières.

De nombreux romans (et films) ont emprunté leur décor à cette ville depuis Quai des Brumes jusqu'au film éponyme de Aki Kaurismäki. Plusieurs romanciers l'ont choisie comme Linda Lê, Julia Deck, Mailys de Kerangal, Françoise Bourdin, Valérie Tong Cuong ... et ce n'est sans doute pas un hasard si Manhattan-sur-Mer (comme l'appelle l'écrivain Christophe Ono-dit-Biot) est à ce point inspirante.

Elle a su renaitre de ses cendres, est désormais inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2005, et surprend par un centre ville totalement refait (et surtout pas à l'identique) et par ses quartiers périphériques ultrachics comme Sainte-Adresse. Murielle Magellan décrit de multiples trajets en voiture sans jouer les guides touristiques mais il suffit de connaitre les lieux pour que notre lecture soit influencée, ne serait-ce qu'inconsciemment. Et cela même si on ignore que Monet y a peint Impression de Soleil levant qui a donné son nom au mouvement pictural ... la culture du lecteur a le droit d'être limitée...

On remarquera que Changer le sens des rivières n'est pas un impératif, comme s'il s'agissait d'une prescription énoncée sans avoir rédigé l'ordonnance. Autrement dit ce sera au lecteur de trouver son propre mode d'emploi s'il a l'intention de suivre le conseil. Car il s'agit bien de cela, on le devine immédiatement : il appartient à chacun de faire trembler le déterminisme, qu'il soit social, culturel ou psychologique.

La quatrième de couverture fait allusion à deux mondes clos qui, sous-entendu se côtoieraient sans se mélanger, mais ce ne sont pas les codes qui les régissent qui érigent les barrières les plus solides. Elles sont au plus profond de nous et c'est donc en nous qu'il faut agir. Ce n'est jamais facile mais c'est possible. Et ce n'est jamais à sens unique parce qu'un changement en entraine une série d'autres.

C'est peut-être la plus forte "leçon" qu'on peut tirer du roman. Un parcours de vie est un puzzle et modifier une pièce impose de faire bouger les autres.

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