Avignon 2019

Ayant vu plus d'une centaine de spectacles (entre le Festival d'Avignon, le Off et même celui qu'on appelle le If) il n'était pas possible de dédier un billet à chacun, ou sinon, pendant plus de trois mois, il n'aurait plus été question d'autre chose sur le blog.
Impossible par exemple d'attendre le 1er octobre pour publier des chroniques sur la rentrée littéraire !
J'ai décidé de rassembler tout ce qui concerne Avignon sur le mois de Juillet. Etant plus approfondis que ce que j'ai écrit régulièrement cet été sur la page Facebook A bride abattue ces articles sont très longs à écrire. Je m'aperçois en ce début de septembre, alors que je viens de mettre en ligne celui qui est daté du 14 juillet, que je prends trop de retard sur d'autres sujets dont il est important de ne pas différer davantage la parution. C'est pourquoi les chroniques avignonnaises, qui ont en quelque sorte valeur d'archive, vont désormais s'insérer rétroactivement.
Je vous invite donc à scroller régulièrement pour les lire ou à utiliser la catégorie "Avignon" pour les faire apparaître. Ou encore, et ce serait le plus efficace, à entrer votre adresse mail dans le rectangle blanc "Pour recevoir par mail ... etc".

lundi 15 juillet 2019

Le transformiste de et mis en scène par Gilles Granouillet ... à l'Artéphile

Je ne m'intéresse pas "qu'aux" spectacles défendus par les attachés de presse que je connais. Je programme certains au hasard et puis j’écoute aussi les recommandations d’amis bloggeurs.

C’est ainsi que je suis allée voir Le Transformiste à l'Artéphile​.

Gilles Granouillet a écrit et mis en scène un texte qui puise ses ressorts dramatiques dans la science-fiction et la psychose avant de basculer dans une forme de réalité qui cueille le spectateur.

Les deux comédiens sont prodigieux, avant Xavier Béja dans la peau du patient que  François Font dans celle du praticien ... font rire avec intelligence. Ils mériteraient d'être sur les routes pour ravir le public régional.

Voilà l'histoire : Frédéric Camard est vendeur de voitures. Il se plaint de ballonnements auprès de son médecin de famille, celui qui a accompagné son père jusqu’à la mort, et en qui il a toute confiance. Son ventre continuera de gonfler, et un jour, une échographie lui révèlera qu’il est enceinte. Comment expliquer ce phénomène ?

Le spectateur doute que le médecin donne la réponse. Restera-t-il infiniment un menhir imperméable ... au questionnement de son interlocuteur ? Il reste, dit le metteur en scène aux cotés du malade en adhérant à sa vision du monde, avant de trouver sa nouvelle identité.

Le texte est très riche d'inférences portant sur cette question de l'identité et je me propose de revenir  ici sur celles qui me paraissent les plus signifiantes.

dimanche 14 juillet 2019

Quelques grands seul(e)s en scène avec Eva Rami, Eric Métayer, Raphaëlle Saudinos, Marc Pistolesi...

La performance d'un acteur me touche particulièrement quand il est seul en scène. Dans la forêt des propositions, plusieurs m'ont séduites. Quand je dis ici "seul en scène" je pense à ces spectacles où un comédien endosse successivement plusieurs rôles, donnant au spectateur l'impression de voir double.

J'ajouterai quelques autres où la transformation est peut-être moins soudaine mais si nette que je voulais pointer cette capacité si particulière qu'ont les grands comédiens à pratiquer la rupture de ton.

A ces spectacles en tout cas dont la reprise par un autre comédien serait inenvisageable. Voilà pourquoi je ne parlerai pas dans ce billet du Syndrome du banc de touche ni d'Un coeur simple alors que si je devais leur attribuer une note je mettrai au moins 9 sur 10 à Léa Girardet comme à Isabelle Andréani.

Pareillement pour Esteban Perroy dans Une histoire vraie ou Grégori Baquet dans le K et auxquels j'ai consacré un billet dans cette série sur le festival d'Avignon. Il me semble que leur rôle pourrait être interprété par quelqu'un d'autre. Ce fut d'ailleurs le cas pour un autre excellent spectacle, Venise n'est pas en Italie.

Les performances de Eva Rami, Eric Métayer, Raphaëlle Saudinos, Marc Pistolesi, Elise Noiraud, Omar Porras ou Olivier Denizet appartiennent à une autre catégorie.
J'avais vu Olivier Denizet en avant-première à la Huchette, et je l'ai parfaitement reconnu à La Luna cet été, où il jouait à 19 h 05.
Eva Rami fut un de mes énormes coups de coeur. Je l’avais remarquée dans Et le coeur fume encore au 11 Gilgamesh Belleville (en robe rouge ci-dessus) et j’ai bouleversé mon emploi du temps pour y caser T'es toi ! à la Condition des Soies à 11 h 15. Bien m’en a pris. Cette jeune femme est plus qu’un Stradivarius, c’est un orchestre. Elle passe d’un emploi à l’autre en moins d’une seconde. C’est toujours juste, drôle bien sûr, mais aussi tendre et incisif (oui c’est possible). La vingtaine de personnages offre un panorama truculent, aussi amusant qu'attachant.

Comme personne ne m'en avait parlé j'ai cru assister à une création, alors qu'Eva était déjà à l’affiche l'année dernière en Avignon. Il faut plusieurs mois avant que le bouche à oreille ne produise un grand effet (ce fut un peu pareil pour Elise Noiraud dont Le champ des possibles a affiché complet au bout de quelques jours au Transversal. Il s'agit tout de même du troisième volet de son autofiction.

Bien qu'il soit difficile d'obtenir une place (ou un coussin) pour Tes toi ! j'ai malgré tout recommandé à beaucoup de personnes de tenter le coup. Les parisiens auront la chance, à partir de janvier 2020, de suivre ses péripéties de la petite araignée quand elle sera à l’affiche du Théâtre de la Huchette.

Eva démontre que quand on veut on peut et que quand on peut on doit. Enfant, elle disait qu’elle voulait, une fois grande, faire "Elie Kakou" comme métier. Je dirai qu’elle fait celui là mais aussi "Philippe Caubère" ... Je dis ça ... je dis rien... Et ses parents ont bien raison d'être fiers de la "petite".

Elle avait écrit un premier seul en scène Vole ! qui retraçait le passage difficile de l’adolescence vers l’âge adulte. Comment ai-je pu ignorer ce spectacle ? 

Ce second opus a été également programmé à la Condition des Soies, mais cette fois dans la rotonde, dite salle Molière, devenue emblématique du festival depuis que l’immense Philippe Caubère y avait créé La danse du diable en 1981. La Condition des Soies était alors une salle du festival in.... 
Eva y a rendez-vous avec son avatar, Elsa Ravi, pour aborder cette fois la difficulté de s’imposer dans sa vie d’adulte, tant sur le plan familial que professionnel. Et le contrat est rempli puisque le public a, le jour de ma venue, interrompu plusieurs fois la comédienne pour l’applaudir sans attendre la fin. On m'a dit que c'était comme ça tous les jours et vous remarquerez la puissance (et la fréquence) des rires dans le court extrait de 2 minutes qui donne bien le ton et que je vous invite à ouvrir ...

samedi 13 juillet 2019

Une histoire vraie à la Luna

Esteban Perroy avait entendu cette histoire, racontée au festival d'Avignon durant l'été 2018. Un de ces récits extraordinaires qui s'impriment à jamais dans la mémoire.

Il avait quitté Avignon en jurant qu'il se mettait immédiatement à en écrire la transposition pour le théâtre. On avait cru à une promesse de fin de soirée.

Début septembre, il téléphona à celui qui lui avait confié la vie de son grand-père, l'invitant à une lecture. L'homme, stupéfait, accepta l'entrevue. Il sera bouleversé. Une histoire vraie avait pris corps. Le texte était aussitôt publié aux Editions Les Cygnes et une coproduction enclenchée avec le Théâtre de Poche Graslin de Nantes.

Les idées de mise en scène ne manquaient pas à l'auteur. Mais il préféra renouveler la collaboration avec William Mesguich, avec qui il avait travaillé sur Fluides (repris à 20 h 15 au Coin de la Lune). Le duo ne perdit pas de temps et choisit une forme immersive, avec mapping, un éclairage en ombres et lumières, et la présence sur scène d'un musicien. Une présence constante mais souvent discrète, se laissant à peine deviner derrière un rideau de perles.
Pour seul accessoire une chaise haute, qui est celle du conteur. Et pour décor, une suite d'images splendides, aux couleurs fortes, qui font donne au voyage une intensité particulière.

Esteban Perroy entre en scène et pose la main sur le livre qui prend une dimension sacrée. Il prévient le spectateur : Je vais te raconter un destin hors du commun, une aventure extraordinaire, un combat épique entre les ténèbres et la lumière. La véritable histoire d’un enfant dont l’ardeur de vivre se fracasse contre la monstruosité des hommes attisée par le chaos d’une époque. Tu seras révolté, horrifié, tu perdras pied. Peut-être espéreras-tu un miracle et ne t’accrocheras-tu qu’à des chimères ensorcelantes. Peut-être pleureras-tu. Mais je te promets que toujours ton cœur cognera dans ta poitrine, que la flamme de l’espoir se mêlera à tes larmes et qu’à la fin du récit ton envie de vivre sera décuplée.

Nous sommes en Arménie en 1915 et nous allons partager l'enfance heureuse de Vahram, un petit garçon de 5 ans, enthousiaste, toujours prêt à jouer avec son frère, âgé de de deux ans de plus que lui. Le père de Vahram et un notable. La cellule familiale est soudée autour du grand-père qui cultive le pavot. Chacun prend plaisir à partager les pâtisseries exquises que sa mère confectionne en suivant des recettes qui resteront secrètes. Ils vivent dans la plus parfaite quiétude dans ce pays où leurs ancêtres ont créé le premier pays chrétien de l'histoire.

Surgit une horde de Tchétés, des mercenaires Kurdes pour être exact. La soeur de l'enfant aura la garde tranchée. La maison est incendiée. Le grand frère entraine et protège le petit, qui retient ses sanglots et ses supplications. La mort est-elle joueuse ? Fallait-il des témoins pour raconter cette histoire ... ils auront pour le moment la vie sauve. Les yeux émeraude du bourreau hanteront à jamais les nuits de Vahram.

Le récit se poursuit, décrivant une horreur absolue, que soulignent les plaintes du violon. Leur fuite est semé d'embuches. Le grand frère a eu le doigt arraché et il est probablement gagné par la septicémie. Le petit fait tout ce qu'il peut. Sa vie est devenue un enfer : je ne suis pas mort mais je ne me sens plus vivant.
Il sera capturé, endoctriné, mais l'épopée sera ponctuée de plusieurs autres épisodes, tenant le spectateur en haleine, qui vivra avec l'enfant le voyage qui le mènera de Silvas à Alexandrette, des steppes de l’Anatolie aux rives de la Méditerranée au terme de six terribles années.

Vahram connaitra la paix suite à un épisode étonnant que je ne vais pas révéler. Mais si la fin est d'une certaine manière heureuse rien ne lui fait oublier son peuple décimé.

Esteban Perroy pointe avec justesse combien notre monde est un théâtre mis à feu et à sang en de multiples endroits du globe alors que Vahram fait serment de ne plus tuer en engageant aussi la parole de son fils. Cette scène de fin est aussi bouleversante que ce qui a précédé. Et d'autant plus qu'elle est, comme il nous le rappelle, une histoire vraie, celle d'un homme, celle de tout un peuple et ... de toute la planète qui mérite mal son surnom d'orange bleue alors qu'elle est striée de rivières de sang.
Une histoire vraie est un récit puissant qui réveille la conscience. Il était indispensable qu'elle soit écrite. Cette épopée contemporaine a (hélas) une portée universelle. Tout est juste. Les images choisies pour illustrer les instants les plus forts sans trop les souligner. La musique interprétée en live au violon. Le texte, superbe, ciselé comme un long poème, interprété par l’auteur.

On est bouleversé par tant d’horreur mais on en sort ébloui parce que les valeurs humaines finissent par triompher, nous invitant à partager autour de nous le message positif que ce spectacle véhicule admirablement, prouvant que l’on peut honorer la mémoire d’un peuple sans rien concéder à la beauté.
Une histoire vraie d'Esteban Perroy
Mise en scène et direction d'acteur : William Mesguich
Avec Esteban Perroy, Kordian Heretynski (violon)
Musique originale : Erwan Le Guen
Création sonore immersive : Maxime Richelme
Création visuelle originale et mapping : Thierry Vergnes
Ombres et lumière : Stéphane Baquet
Théâtre de La Luna à 11 h 20
1 rue Séverine, 84000 Avignon
A signaler la reprise parisienne de Colors, à la Pépinière Théâtre, 7 rue Louis le Grand – 75002 Paris / 01 42 61 44 16. Le spectacle culte sera jouée tous les dimanches à 21h à partir du 15 septembre, avec des comédiens et des musiciens parmi lesquels figure Kordian Hérétynski au violon, que l'on retrouvera avec plaisir.

Esteban Perroy en signe la mise en scène et Antho Floyd les lumières. Il annonce ce spectacle, culte depuis une douzaine d'années, comme étant une explosion de couleurs, de rire et de musique avec l'objectif de pulvériser le blues du dimanche soir, avec à chaque fois un nouveau guest comédien, humoriste, musicien ou une personnalité médiatique qui devient Miss ou Mister White avant de s'aventurer avec audace (ou inconscience) à l'art de l'improvisation, chaleureusement entouré par les Colors ...

vendredi 12 juillet 2019

La journée de la jupe et autres spectacles au Théâtre du Balcon

On m’en avait dit le plus grand bien et on avait raison. La Journée de la jupe au Théâtre du Balcon fait partie des meilleurs spectacles du moment.

D’abord parce que l’adaptation théâtrale a été faite par le même Jean-Paul Lilienfeld qui avait écrit le scénario du film passé sur ARTE en 2008. Elle est forcément très juste.

Ensuite parce que la mise en scène de Frédéric Fage permet à chaque comédien d’exister. Il a réussi à installer une atmosphère de huis-clos tout en suggérant ce qui se passe (ou se trame) à l’extérieur. Ensuite pour le jeu parfait de tous les comédiens qu’il faudrait citer sans exception.

On comprendra que je commence par mettre en lumière Gaëlle Billaut Danno qui succède ardemment à Isabelle Adjani, dont l'interprétation avait été couronnée d'Etoile d’Or du cinéma français catégorie du Premier Rôle Féminin français (2009) et Globe de Cristal (2010).

La représentation commence avec la découpe de la silhouette de Sonia Bergerac nimbée d'une lumière de pleine lune qui installe la tragédie. La jeune femme est professeure auprès d'adolescents qui s'amusent à la pousser à bout.

La crainte majeure de l'enseignant est de manquer d'autorité et elle tente de faire face avec dignité. Un incident va alors tourner à la prise d'otages. Si ce type de situation est toujours plausible, dix ans après le tournage du film, il n'empêche qu'il est aussi le support d'une critique de la domination masculine opprimante, que ce soit parmi les élèves, dans les rapports hiérarchiques qui écrasent les profs, ou encore dans la condescendance manipulatrice finement suggérée du négociateur.

Il est terrible de constater que pour avoir "le droit" de se faire entendre il faille être armé d'un pistolet. Et chacun à tour de rôle, exprimera (enfin) son opinion.

N’allez pas croire que l’auteur a exagéré la nature des relations entre profs et élèves dans ce type d’établissement. J’ai connu semblable contexte quand j’ai travaillé dans un collège classé PEP 4 Violence. Je n'y suis restée qu'une année mais je garde le souvenir intact de nombre de conflits. J’ai vécu plus de moments cauchemardesques en l'espace de dix mois que bien des gens n'en connaitront dans toute leur vie.

Plusieurs me sont revenus en mémoire depuis cet été alors que je croyais avoir réussi à tirer le rideau. Le théâtre à ce devoir d’alerter. Oui, il ne faut pas, et ce n'est qu'un exemple, confondre les mots injure et opinion.

Les retournements de situation sont captivants. L'auteur dénonce aussi ce qu'il appelle le réflexe de culpabilité post-coloniale, consistant à assigner malgré eux les immigrés et leurs enfants à une irresponsabilité collective, ce qui lui semble être le summum du néocolonialisme, écrit-il dans une note d'intention.

Cette Journée de la jupe s'inscrit parmi les pièces essentielles. A de nombreux titres. On y viendra pour se distraire, apprécier le théâtre, admettre que l'école est un modèle réduit de la société, s’interroger ... et considérer ensuite (malgré tout) combien la vie est belle.

La Journée de la jupe, de Jean-Paul Lilienfeld
Mise en scène par Frédéric Face
Avec Gaëlle Billaut-Danno, Julien Jacob, Sissoko Abdulah, Hugo Benhamou-Pépin, Lancelot Cherer, Amélia Ewu et Sylvia Gnahoua
Lumières d' Olivier Oudiou
Musique de Dayan Korolic
Vidéo de La cabane aux fées
Je voudrais signaler que vous pouvez aussi voir Gaëlle Billaut-Danno dans Trahisons au Théâtre Buffon à 19h 40 (pièce chroniquée à sa création sur le blog) et Lancelot Cherer dans Don Juane à 18 h 40 à l'Espace Alya (pièce chroniquée l'an dernier à sa création au festival, au théâtre Notre Dame).

Fréderic Fage a également mis en scène Lettres à Anne, qui se joue à 19 h au Sham's. J'en avais vu une lecture très prometteuse avant le festival. Le spectacle a beaucoup gagné depuis avec des modifications dramaturgiques faisant intervenir la parole de la principale protagoniste.

Enfin, le Théâtre du Balcon programme aussi pour la seconde année Suite française à 20 h45 mise en scène de Virginie Lemoine, avec entre autres Béatrice Agenin et Florence Pernel, que l'on peut respectivement applaudir dans  Marie des Poules à 18 h au Buffon et Comment ça va ? à 16 h 10 à la Luna (spectacle chroniqué à sa présentation en avant-première à Paris).

Egalement à 22 h30 Déglutis, ça ira mieux, auquel je consacrerai un billet spécifique, en lien avec le sujet traité.

jeudi 11 juillet 2019

Le Dernier Ogre de Marien Tillet et Vilain! d'Alexis Armengol


Il y a quelques jours je présentais des spectacles pour enfants. En voici deux autres, que j'ai vus au 11 Gilgamesh Belleville (11 boulevard Raspail - 84000 Avignon) qui s'adressent à un public au moins adolescent.

J'avais manqué Le Dernier Ogre au Festival Le Grand Dire de Chevilly-Larue mais il y a des rendez-vous qui se rattrapent ici pendant le festival d'Avignon.

Ensuite je vous parlerai de Vilain!, auquel je n'avais pas prévu d'assister et où je suis entrée suite à une erreur d'orientation. J'ai été bluffée par la performance. Je ne peux pas l'occulter même si je suis désolée d'avoir manqué un autre spectacle que je n'ai jamais pu reprogrammer dans mon agenda.
Le Dernier Ogre est la dernière création du conteur et metteur en scène Marien Tillet (compagnie Le Cri de l’armoire) et est programmé à 14 h 45. Lauréat en 2000 du Prix du public dans le cadre du Grand Prix des conteurs de Chevilly-Larue, cet artiste a participé ensuite au Labo de La Maison du conte pendant une dizaine d’années et également animé son atelier de formation. La compagnie est maintenant associée au Théâtre des Sources de Fontenay-aux-Roses.

C'est donc en toute légitimité qu'il avait présenté le 29 mars dernier au Théâtre André Malraux de Chevilly-Larue un spectacle qui combine le jeu (sous forme de conte ou de récit), les arts plastiques et la musique, les trois arts étant interprétés sur scène parallèlement et en direct, dans un mélange des genres pour le moins original. Sa proposition est contemporaine, intelligente, poétique, mais elle peut être perçue comme violente.

C'est d'abord aux paroles de Marien Tillet que le spectateur est sensible même si le guitariste est d'emblée impressionnant. L'histoire commence par un coup de foudre pour une maison, perdue au milieu d'un champ d'orge. Notre esprit en alerte a envie de tiquer et d'entendre les mots chant et ogre mais notre conscience nous interdit d'aller si loin alors que le comédien continue de semer ses petites graines : il y a mille bonnes raisons pour faire tel ou tel choix mais c'est toujours le motif irrationnel qui fait pencher la balance. Il peut suffire d'un rayon d'un soleil ...

Alors que l'homme explique sa décision, a priori rationnelle, de quitter la ville pour la campagne et tenter un changement radical de mode de vie un ogre va raconter, en alexandrins, l'irruption de sept garçons dans sa maison et ses efforts pour en protéger ses filles.

La très longue toile qui occupe le fond de scène s'anime au fur et à mesure. Ça commence imperceptiblement et notre esprit (décidément toujours à l'affut) croit discerner une maison perdue dans un vaste paysage. J'apprendrai plus tard que le scénographe et dessinateur Samuel Poncet (également concepteur des lumières) a recours à des projections liquides pour faire surgir un décor qui sera (hélas ?) éphémère.
Le geste artistique a quelque chose de magique puisque le résultat est en constante évolution -d'où son nom de live painting- et quelque chose de musical car il progresse au rythme de la musique sur une toile où les taches s'inscrivent comme des notes sur les lignes d'une portée en reliant le destin de l'homme à celui de l'ogre.

Le musicien et guitariste Mathias Castagné compose un univers sonore enveloppant, un peu angoissant mais tout à fait supportable sans doute parce qu'on le voit en chair est en os.

Quant au comédien, il alterne des passages chantés et slamés avec des adresses directes au public qui se trouve dérouté en permanence. Il parle seul mais il joue plusieurs personnes à travers des monologues qui ont des allures de dialogues. Textes et paroles sont magnifiques et l'envie de les lire (à tête reposée) est très forte afin d'en savourer toutes les inférences. Ils ont été partiellement publiés. On repère des histoires connues mettant en scène la figure de l'ogre. On hésite à prendre l'homme pour un fou ou un monstre mais on réfléchit inévitablement à notre position d'omnivore, voire de carnivore, en tout cas au rapport qu'on entretient avec la nourriture en général, avec la viande en particulier, sujet ô combien d'actualité.
Il y a tant de manières de cannibaliser ... ou d'être des parents abusifs ...
Dans une autre salle de ce même théâtre on pouvait voir à 10 h15 un autre spectacle combinant lui aussi (est-ce un hasard ?) les trois disciplines.
C'est Nelly Pulicani qui interprète le personnage principal de Vilain! Encore une histoire conçue dans le terrain fertile d'un conte, en l'occurrence Le vilain petit canard, qu'il n'est pas nécessaire de connaitre pour apprécier le moment.

La jeune femme avait fait l'adaptation et la mise en scène de Cent mètres papillon que j'avais vu (et immensément apprécié) l'an dernier en Avignon. Elle m'a autant enthousiasmée comme comédienne.

Alexis Armengol a imaginé là un spectacle d’une rare intelligence pour faire s’envoler les oiseaux et craquer l’écorce des arbres. Il y a de la peinture, là encore en live painting, du slam, du rap, et partout de la poésie. L’utilisation des outils modernes de sonorisation est optimale (c’est si rare). Sampling et beatboxing sont parfaitement exécutés à vue et en direct. 

mercredi 10 juillet 2019

Isadora, Gardiennes et Qui a peur de Virginia Woolf au Théâtre des 3 Soleils

Je connaissais Isabelle Georges comme chanteuse et je l'avais vue danser des claquettes dans un de ses tours de chant. J'avais vu et chroniqué au moins quatre de ses spectacles. C'est une artiste que je sais capable de polyvalence et je n'avais pas de doute sur la qualité du spectacle qu'elle allait créer au festival d'Avignon. 

Je me suis demandé comment l'idée de redonner vie à Isadora Duncan lui était venue. Etait-ce lorsqu'elle se produisit au théâtre des Champs-Élysées en 2018 ? Elle y reviendra d'ailleurs à la fin de cette année pour Oh là là.

En effet, lorsqu'il fut construit en 1913, le portrait d'Isadora a été peint par Maurice Denis sur la fresque murale de l’auditorium représentant les neuf Muses et gravé par Antoine Bourdelle dans les bas-reliefs situés au-dessus de l’entrée, qui reprit des chorégraphies de la danseuse américaine (qu'il avait rencontrée en 1909 au Théâtre du Châtelet) pour réaliser les 75 sculptures.
Il faut dire que cette femme extraordinaire a inspiré de nombreux artistes et auteurs dans leurs créations de sculptures, bijoux, poésies, romans, photographies, aquarelles et peintures...

Isabelle incarne au Théâtre des 3 Soleils cette fascinante Isadora. Celle qui fut raillée à ses débuts pour sa grâce de morceau de chiffon et son refus de devenir une majorette de paillettes fut très vite adulée.

La danseuse aux pieds nus a libéré le corps des femmes. Elle sera considérée comme l’inventrice de la danse moderne et son art lui vaudra d'être ovationnée sur toutes les grandes scènes du monde. Elle  a sidéré le public de la Belle époque par son audace, sa manière de danser, sa soif de liberté et son esprit révolutionnaire : Je ne veux pas être danseuse. Je veux danser. Elle implorera plus tard de la laisser être qui elle est.

mardi 9 juillet 2019

Bye-bye tristesse chanté et raconté par Caroline Loeb, en avant-première de Chiche

J'ai vu le dernier spectacle de Caroline Loeb au Théâtre La Luna pendant le festival d'Avignon 2019 et j’ai beaucoup aimé. On est heureux de la voir revenir à la scène avec la chanson même si elle reste comédienne dans l’âme et qu'elle n'a jamais quitté les planches.

Après avoir exploré la vie de George Sand, elle s'était penchée sur celle de Françoise Sagan, à qui, une fois perruquée elle ressemblait tant que sa propre mère, découvrant l'affiche du spectacle, lui avait dit : la photo est belle mais c'est dommage que ce ne soit pas toi. Quel compliment !

A force d'interpréter Françoise par Sagan elle a fini par mûrir l'idée d'un nouveau spectacle dans lequel elle serait davantage elle-même tout en exploitant le parallèle entre son parcours et celui de Sagan. Son Bye-bye tristesse évoque sa vie ... et la nôtre. Elle y révèle sa personnalité aux multiples facettes, capable d’exubérance comme de retenue, de provocation comme de pudeur.

Quel culot pour commencer dans le noir absolu. Sa voix nous enveloppe immédiatement et les paroles nous cueillent : On ne sait jamais ce que le passé nous réserve (...) retrouver une vieille connaissance ... Assise sur un tabouret de bar, gainée dans une robe fourreau longue, noire, et à traîne, conçue par Irié qui l'habille très souvent, sa posture évoque alors Marlène Dietrich et annonce presque la scène finale, ... que je ne vous raconterai pas, sur une chanson dont les premières notes de musique évoquent Comment te dire adieu ...

Pas davantage que les instantanés de sa vie et les multiples anecdotes (vous apprendrez que ce n'est pas Serge Gainsbourg qui a inventé Je t'aime moi non plus). Elle revient sur quelques rencontres avec des personnes très célèbres et sur l’époque où elle se prenait pour la reine d’Angleterre. Elle ne cache rien de ses folies (passées ?).

Caroline y révèle beaucoup de points communs avec Françoise (elle en avait aussi avec George) :
Sagan aimait la fête et ses nuits blanches, moi aussi
Sagan aimait la vitesse, moi aussi
L'amour sous toutes ses formes, moi aussi
La solitude, moi aussi
Le jeu ... moi non plus !

Elle a eu raison de miser aussi sur le rouge pour créer ce récital autour de chansons écrites par Françoise Sagan (on ignorait que l'écrivaine en avait publié et pourtant elle eu de fameux interprètes), Pascal MaryPierre NotteThierry Illouz ... et quelques titres où Caroline a elle-même mis la main.

Tout est très réussi. A tel point que le public n’a pas besoin qu’on le lui demande pour fredonner avec elle les paroles d'une chanson que quelques minutes auparavant il ne connaissait même pas.

Caroline se dépense sans compter parce que compter est la seule chose qu’elle ne sait pas faire. Par contre aimer, oui ! Et travailler aussi ! Pour preuve, elle a décidé de modifier le spectacle, que vous verrez à Paris dès le 25 octobre au Théâtre de l'Archipel dans une version disons enrichie dont le titre sera Caroline Loeb chante et raconte, Chiche 
Caroline Loeb est une vraie star, qui plus est accessible parce que son humanité est immense. Allez l’entendre. Allez la voir. Sa voix sonne juste, et véhicule toute une pléiade d'émotions. Vous en serez tox, je vous le prédis.
Pascal Mary n'a pas fait "que" d'écrire trois chansons pour Caroline Loeb. Il est lui aussi en concert pendant le festival, à 15h25 à l'Atypik, avec un récital essentiellement composé de ses propres textes qui fait vivre au public des émotions en montagne russe.

Il reprend aussi Une Sorcière Comme Les Autres, bouleversante chanson d’Anne Sylvestre. Il a lui-même écrit un texte à la mémoire de sa maman qui a décidé de mettre fin à ses jours. Cet auteur-compositeur-interprète est tout autant capable de tendresse que de provocation en égratignant les Noëls en famille. Son impertinence est sincère et il sait trouver les mots pour dire les choses en faisant rire sans rien sacrifier à l’écriture.

Lorsqu’il s’ennuie, en bordure de l’oubli, il nous le chante avec simplicité et lorsqu’il prend (comme on dit) du bon temps il n’enrobe pas les mots de papier de soie. Le public qui le connaît déjà est aux anges, les nouveaux venus sont conquis.

Quant à Stéphane Corbin, il accompagne Caroline Loeb sur scène avant de poursuive avec Nos années parallèles dont j'ai parlé dans le billet de vendredi dernier.

La photo qui n'est pas logotype A bride abattue est de Richard Schroeder.

lundi 8 juillet 2019

Louise au parapluie à Avignon et autres spectacles aux Gémeaux

Le Théâtre des Gémeaux est un des lieux les plus réputés du festival off d'Avignon et l'on se réjouissait des récents travaux de rénovation. La salle du Dôme est un bijou mais je n'ai rencontré personne pour en louer le confort.

Il faut espérer que plusieurs rangées de siège soient retirées d'ici l'an prochain pour permettre à des spectateurs de taille humaine normale (je ne parle pas des obèses ni des femmes enceintes) de pouvoir y passer une heure dans un minimum de confort.

Ceci étant dit il y avait cet été une programmation excellente avec notamment 20 h 45 Chagrin pour soi juste après Le Souper à 19 h 30 pour ne citer que deux spectacles que j'avais déjà vus et chroniqués, et tellement aimés aussi, et où William Mesguich joue deux rôles diamétralement opposés.
Céline Brunelle (ci-dessus) était très touchante et son jeu était très juste dans Mon livre de la jungle à 17h15. Ce n’est qu’une goutte d’eau mais le journal de bord de ce qu’on a désigné sous le nom de jungle et qui raconte le démantèlement du camp de migrants de Calais est un théâtre engagé, qui témoigne d’une parole solidaire en pleine lumière.

Mais c'est une autre comédienne qui a retenu mon attention, Myriam Boyer. Elle était l'hiver dernier l'infirmière psychopathe de Misery au Théâtre Hébertot. Elle change totalement de registre avec le rôle titre de Louise au parapluie en interprétant à 22h30 une maman pleine de bon sens, navrée de passer pour has been aux yeux de son fils convaincu que les réseaux sociaux sauveront l'économie.
Emmanuel Robert-Espalieu a écrit la pièce en pensant à elle et il y a mis toute la douceur dont on la sait capable. Cependant il a astucieusement bâti un personnage qui gagnera à se moderniser un peu et il les place dos à dos au début de la pièce puisque le fils (Guillaume Viry), à la pointe de tout ce qui se fait, est plutôt tourné en dérision. Je ne mens pas, je vends, affirme le garçon pour justifier un enthousiasme surfait à propos des joggings multicolores dans lesquels il s'affiche en selfies.

Antoine se défend comme il peut face aux critiques de sa mère : désolé de n'être pas devenu ce que tu voulais que je sois ! Celle-ci ne lui fait pas de reproche mais ose exprimer sa tristesse et lui fait tout de même remarquer que ses parapluies l'ont protégé de bien des orages depuis des années. Et si elle a passé la moitié de sa vie en cuisine et l'autre en usine elle peut être fière de son travail qu'elle aime toujours autant faire.

L'auteur lui fait dire des choses que nous pensons tous mais que l'on fait semblant d'ignorer : y a un truc qui cloche en faisant de l'argent sur la crédulité des uns et le désespoir des autres. La société va à vau l'eau.

dimanche 7 juillet 2019

Avignon, c'est aussi l'endroit où voir des reprises ... par exemple au Théâtre des Béliers


Bien sûr le festival d'Avignon séduit par ses créations mais il y a une chose que tout le monde apprécie, et je n'échappe pas à la règle, c'est de pouvoir accéder à des reprises qu'on a manqué à leur sortie. Même si quelques metteurs en scène se plaignent que cela distrait le public des dernières nouveautés.

A en juger par l'immensité de la queue des spectateurs se prolongeant loin dans la rue du Portail Magnanen à 22 h 35 le 28 juillet (espérant rentrer au Théâtre des Béliers pour la dernière du Porteur d'histoire) c'est une bonne idée de laisser de grands succès à l'affiche.

Comme cette autre pièce d'Alexis Michalik, que j'avais tant appréciée, à sa création au Théâtre 13, Intra-Muros et qui commence la journée à 10 h 15.

On y proposait ainsi également cette année à 17 h 15 le merveilleux En attendant Bojangles, excellent premier roman d'Olivier Bourdeaut, créé à la Pépinière il y a un peu plus d'un an.

Et pour la quatrième année Venise n'est pas en Italie, elle aussi dans la grande salle de près de 200 places. Et si finalement cette politique donnait, grâce au temps passé dans les files d'attente, une visibilité à des créations qui ne sont pas encore confirmées comme Noces de corail ... qui fut un de mes coups de coeur ? Je consacrerai dans quelques jours un billet spécial à cette pièce.

A 13 h 50, Venise n'est pas en Italie est un spectacle écrit et mis en scène par Ivan Calbérac, qui l'adapta de son propre roman, et qui monta cette année La dégustation au Théâtre de la Renaissance.

L'actualité cinématographique a donné un coup de fouet à cette réalisation et j'ai été surprise de découvrir un seul comédien sur le plateau. J'avais oublié que la pièce fut nominée pour le Molière du seul en scène en 2017, ... mais pour l'interprétation de Thomas Solivérès. Le rôle est repris par Garlan Le Martelot avec un talent fou qui fait oublier tous les autres interprètes, y compris Benoît Poelvoorde qui joue le rôle du père dans le film sorti il y a quelques semaines.
Emile a quinze ans. Il vit à Montargis, entre un père doux-dingue et une mère étrange qui écoute Sheila et Ringo laisser les gondoles à Venise. Quand Pauline, rencontrée au ping pong, et qui lui plaît plus que tout l’invite à Venise pour les vacances, il est fou de joie. Seul problème, ses parents décident de l’accompagner en application due la devise de la famille : impossible n'est pas Chamodot ...

L'adolescent raconte cette aventure avec un stylo Waterman qui bave ... parce que tout fuit un jour. Avec aussi beaucoup de tendresse et d'humour. Il en faut pour supporter que sa mère le teigne en blond depuis sept ans déjà pour optimiser sa beauté discrète, pour dépasser l'humiliation de vivre dans une caravane sur le terrain où la maison tarde à sortir de terre, bref la honte d'avoir honte de sa famille.

Le voyage commencera dans un véhicule immatriculé 007 RT 45 et rien ne passera pas comme prévu.  Le spectacle sera à la rentrée au Théâtre Lepic au 1 avenue Junot, dans le 18 ème, et les parisiens qui ne l'ont pas encore vu y auront l'occasion de comprendre l'expression "Voir Venise" ... tout autant que d'apprécier la solidarité entre frères et découvrir la nage de l'huitre.
Restons dans l'univers cinématographique à 15 h 30 avec une pièce adaptée du film éponyme de Jean-Pierre Améris, Les Émotifs Anonymes qui est une fable drôle et tendre sur les failles de chacun de nous... (que Benoît Poelvoorde -encore, même si c'est un hasard- avait interprété avec beaucoup de finesse au cinéma).

J'ai retrouvé intacts l'intrigue et les dialogues du film. Le décor illustre astucieusement l'univers de la confiserie et le plateau prend des airs de boite gourmande. Sa modularité est un exemple du genre.

Jean-René, le patron de la chocolaterie en perte de vitesse, sera sauvé de la faillite par la créativité d'Angélique parce qu'il sait écouter ses suggestions sans a priori en partant du principe qu'il n'y a pas de mauvaises idées, il n'y a que des idées.

Tous les deux sont célibataires, et souffrent de la solitude mais comment la surmonter quand on est émotif à ce point ... c'est le propos du spectacle que je vous conseille de suivre en vous installant dans les premiers rangs si vous en apprenez la reprise (vous me remercierez).

Une seule chose manque cruellement au Théâtre des Béliers : quelques possibilités d'attacher son vélo en sécurité. Voilà un petit challenge à travailler d'ici l'an prochain.

samedi 6 juillet 2019

A petits pas dans les bois, Vent Debout et autres spectacles pour enfants au Festival d'Avignon

Il est vrai que l'essentiel du public du festival d'Avignon se situe dans une tranche d'âge assez élevée mais on rencontre aussi beaucoup de familles avec enfants. A commencer par celles des artistes qui ... dans la journée vont aussi au théâtre. A l'instar de la littérature jeunesse dont il m'arrive très souvent de conseiller la lecture, je pars du principe que les spectacles pour enfants, quand ils sont excellents, sont tout à fait accessibles aux grandes personnes. Voilà pourquoi j'en ai vu plusieurs. Je leur ai même consacré une des mes interventions sur radio Raje car il me semble qu'on en parle trop peu.

Il fallait voir le succès des parades organisées pour la promotion des comédies musicales accessibles aux petits comme La cigale sans la fourmi, plébiscitée quelques semaines plus tôt à Paris en recevant le Trophée de la Comédie Musicale Jeune Public, et qui se jouait à 14 h 15 au Collège de la Salle. Cette fourmi privée de la cigale se sent comme un Noël sans son sapin. Elle va donc la chercher avec le concours de ses compagnons (Lièvre, Renard et Grenouille), convaincus qu'il y a mieux à faire que voler un camembert.

On apprend des mots savants comme hémiptère pour désigner la cigale et on révise des fables moins connues comme Le Lion et le Rat (dans un joli numéro de claquettes) ou Le Lièvre et la Grenouille. On assiste à un concours de spam époustouflant. Les costumes sont inventifs. Et on finit par admettre la règle élémentaire de la chaine alimentaire, voulant qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi.

On pouvait aussi choisir à 10 h 10 Augustin pirate des Indes, au Théâtre des Corps Saints, qui présente une recherche de trésors assez comique mais offrant des émotions olfactives comme la cannelle, la girofle. Un spectacle sympathique que j'avais vu à Paris il y a quelques années.

J’ai été emportée par la forêt de A Petits Pas Dans Les Bois par le Toutito Teatro​ à Présence Pasteur​ à 9 h 30. C’est une adaptation évidente du Petit Chaperon Rouge conçue pour être accessible à partir de 2 ans car elle ne demande qu'une demi heure d'attention. Ce théâtre est gestuel et visuel, rarement parlé ou alors de mots croqués et craquants.

L'idée de départ a surgi d'une poupée représentant à la fois le Petit Chaperon Rouge, la grand-mère et le loup et sa découverte (sur un vide grenier) est merveilleuse. La troupe sait mettre à l'aise les familles en les rassurant : sentez-vous libre de faire ce qu'il faut pour le confort de votre enfant. De fait je n'ai entendu aucun pleur, cri ou chouinement d'aucune sorte.

vendredi 5 juillet 2019

Marie des Poules, Gouvernante chez George Sand de Gérard Savoisien, avec Béatrice Agenin et Arnaud Denis, et quelques autres pièces au Théâtre Buffon

Je suis allée voir Marie des poules au tout début du festival d'Avignon. Personne n'en avait encore parlé (en tout cas je n'avais rien lu, rien entendu). La pièce était notée dans mon agenda depuis plusieurs semaines. Il est dans mon tempérament de ne pas trop réfléchir en amont de manière à conserver un regard neuf.

J'ai été cueillie par la performance de Béatrice Agenin qui, tout en étant une immense comédienne, nominée il y a quelques années pour un Molière, m'a semblé avoir "le" rôle de sa vie (il faudrait en fait l'écrire au pluriel puisqu'elle se démultiplie).

Rien d'étonnant à cette perception : Gérard Savoisien a écrit le texte pour elle et elle y déploie de multiples facettes. Il a ciselé des dialogues comme tout comédien peut en rêver. La statuette de Molière se profile derrière les ombres de Marie et de George.

Au début, on voit Marie âgée, accoudée à une table de bistrot parisien, refusant un verre d'absinthe, souffrant manifestement de la solitude, nous disant apprécier la terrasse du café parce qu'elle y contemple le théâtre de la rue. Elle s'adresse au spectateur comme à un confident et ne tardera pas à lui dire ce qu'elle a sur le coeur.

jeudi 4 juillet 2019

Architecture de Pascal Rambert ouvre le Festival d'Avignon dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes

Comment le public parvient-il à s'y retrouver entre celui qui est le seul à avoir légalement le droit de s'appeler Festival d'Avignon et qui commence ce soir à 21h 30 avec Architecture dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes ... et le deuxième qui ouvre avec 12 heures de décalage, demain matin, à 9 h 30 avec A petits pas dans les bois, spectacle (merveilleux) pour enfants que j'ai prévu de chroniquer après-demain ? Sans parler du troisième dont il sera question dans quelques jours.
 
Le premier s'achève le 23 juillet et l'autre le 28. J'ai compté 39 spectacles dans l'un, 1592 dans l'autre. Est-ce l'influence du titre choisi par Pascal Rambert pour sa création, Architecture ? Est-ce une imprégnation de l'univers de Lewis Carroll exploité par Macha Makeïeff, toujours est-il que l'image d'un château de cartes danse devant mes yeux quand je tente de composer un programme qui tienne compte de toutes les tendances, espérant que le théâtre en sortira vainqueur comme l'amour du spectacle jeune public d'Olivier Py.
Si j'ose assez facilement jongler avec les horaires et les lieux, et naviguer avec bonheur dans les deux univers je vois parfois des spectateurs arqueboutés sur le in ou sur le off, ne voulant pas faire un pas pour traverser la rue, et cela m'attriste.

Mon premier Avignon remonte à 1981 ... Le Festival commençait alors le 7 juillet et se clôturait le 2 Août, avec une palette (plus large qu'aujourd'hui) de 73 spectacles. J'ignore ce qu'il en était alors du off, mais j'imagine qu'il devait comporter une cinquantaine de propositions. Le premier programme ne sera publié que l'année suivante. Le rapport de forces s'est totalement inversé en terme de quantité.

Sans être nostalgique il faut se souvenir que cette année là la chorégraphe allemande du Tanztheater Wuppertal présentait à l'Opéra-théâtre d'Avignon, Place de l’Horloge, 1980 - Ein Stück von Pina Bausch. Que Daniel Mesguich, mettait en scène Le Roi Lear, traduction Michel Vittoz, dans la Cour d'Honneur (Olivier Py en fera une autre création en 2015). Philippe Caubère enthousiasmait le public avec une succession de sketchs d'une drôlerie et d'une audace insensée dans la rotonde de la Condition des Soies.

La Maison de la culture de la Rochelle coproduisait un Alice (déjà!) à la Condtion des Soies (encore elle) avec de grands comédiens comme Roland Amstutz, Bruno Boeglin, Jean-Claude Jay et Henri Virlojeux (liste non exhaustive). 
Bernard Faivre d’Arcier démarrait un long mandat avec la volonté (je le cite) que la 35 ème édition du festival reste focalisée sur le théâtre, la création, le populaire mais il le voulait aussi hardi, assez fort, très contemporain, et plus international que jusque là. Une enquête, réalisée sur plus de 5000 personnes, indiquait qu'un tiers des festivaliers séjournait de 1 à 4 jours, autant de 5 à 8 et le dernier tiers de 9 à 15 jours, les 10% restant demeuraient au-delà de 16 jours.

Un rapport du Ministère de la culture concluait que in et off étaient complémentaires, indispensables et antagonistes, le off étant considéré comme la pépinière du in. Le festival a le double d'années derrière lui et je ne sais pas si on pourrait poser la même conclusion aujourd'hui. Toujours est-il que si Olivier Py est passé du off au in, Daniel Mesguisch a effectué le mouvement inverse et la Condition des Soies est devenu un théâtre du off.
Avignon demeure le lieu d’une grande boulimie de spectacles mais, comme l'estimait Bernard Faivre d'Acier à l'époque il est (et reste) un modèle d’école du spectateur. C'est dans cet état d'esprit que j'ai découvert Architecture, avec émotion et enthousiasme, bien que la sonorisation soit imparfaite, ou que la représentation soit trop longue en se poursuivant bien au-delà de minuit.

Etre dans les gradins le soir du 4 juillet conjuguait le plaisir et la leçon de théâtre. Je n'ai pas éprouvé l'envie d'analyser très loin, préférant vivre l'instant présent, qui fut plutôt particulier comme en témoigne ce que j'ai alors posté sur la page Facebook A bride abattue et que je vous invite à lire :

mercredi 3 juillet 2019

Les ailes du Désir dans la mise en scène de Gérard Vantaggioli au Chien qui Fume et autres spectacles dans ce théâtre

On se souvient des Ailes du désir, écrit par Wim Wenders avec Peter Handke et Richard Reitinger. Le film avait fait sensation en 1987. Il est devenu culte deux ans plus tard, après la chute du mur de Berlin.

La ville allemande y joue un rôle fondamental et Gérard Vantaggioli, metteur en scène et directeur de deux théâtres très importants sur Avignon (Le Chien qui Fume et Le Petit Chien qui sont administrés par Danielle Vantaggioli), a eu l'idée de transposer le scénario dans la capitale du plus grand festival de théâtre au monde, qu'il connait parfaitement, depuis son enfance.

Il en avait fait une première adaptation pour la scène il y a trois ans. Il a repris le projet cette saison, toujours avec Eric Breton (pour la musique), Franck Michallet (pour les lumières) et Jérémy Meysen (pour la vidéo, mais avec de nouvelles images). Par contre la distribution a totalement changé. Vanessa Aiffe, Jean-Marc Catella, Kristof Lorion et Thomas Rousselot succèdent à Stéphanie Lanier, Philippe Risler, Sacha Petronijevic et Nicolas Geny.

Je n'avais pas vu la première version mais j'ai été enchantée par la seconde. C'est un spectacle auquel j'aurais aimé pouvoir assister plusieurs fois parce qu'on ne peut pas faire d'arrêt sur image au théâtre ... mais je m'estime chanceuse d'avoir été acceptée ce soir du 3 juillet et d'avoir vécu ce moment dans l’intimité de la dernière répétition.
Tout en se déroulant à notre époque (donc trente ans plus tard) le propos n'a pas du tout "vieilli". Le monde est plus que jamais agité et les anges - que l'on croit ou non à leur existence- n'ont pas davantage la possibilité d'interférer sur les humains. On aime néanmoins penser qu'il existe toujours un Damiel et un Cassiel (Thomas Rousselot) pour veiller sur nous et tenter de nous comprendre.

Les moyens dont on dispose au théâtre sont sans commune mesure avec ceux du cinéma. Gérard Vantaggioli a recentré le synopsis sur les quatre rôles principaux en conservant le coeur de l'histoire qui demeure d'un romantisme absolu : qu'un ange puisse aimer une femme, et accepter de vivre ses sentiments au prix de sa vie puisqu'il lui faudra perdre sa condition d'éternité pour devenir humain ... et donc mortel. Telle est la destinée que choisira Damiel (Kristof Lorion), fasciné par la grâce de Marion (Vanessa Aiffe), surprise en pleine répétition avec son metteur en scène (Jean-Marc Catella).
En transposant dans l'univers théâtral, Gérard Vantaggioli modifie évidemment l'angle de vue. Si Wim Wenders était inspiré par la situation politique de Berlin, coupé en deux après le désastre de la guerre, le metteur en scène avignonnais a sans doute voulu témoigner de la scission entre le théâtre et la vie réelle, également peut-être de l'opposition (surtout entretenue par les médias, mais économiquement véridique) entre le public et le privé. Le premier est symbolisé par les murailles de l'immense Palais des Papes où fut créé le festival, que l'on a surnommé un peu abusivement "in". Le second par son propre théâtre, qui est depuis 1982 une des scènes emblématiques du off, qui apparait aussi dans les images qui illustrent la pièce et où se déroule l'action. Le présent bouscule le passé de la même manière que les anges côtoient les humains.
Il a profité de la configuration particulière du Chien qui Fume, avec son escalier et sa mezzanine (ce qui fait qu'en terme de reprise à Paris il n'y a pas beaucoup de lieux comparables, hormis le Studio Hébertot, quoique son plateau soit moins vaste) pour représenter le ciel et la terre en un même lieu et au même moment. A l'instar du réalisateur, il joue du contraste entre des plans tournés en noir et blanc et d'autres en couleur. Même sur la scène, et grâce au talent de Franck Michallet, le spectateur peut avoir l'illusion de voir en noir et blanc, notamment les interventions des deux anges (on les devine sur la photo ci-dessous) lorsqu'ils conversent en haut de la mezzanine, avec leurs voix si particulières, et il faut saluer cette fois le travail effectué sur le son.
Même si l'intérêt du spectacle ne réside pas du tout dans les comparaisons architecturales que l'on peut être tenté de faire, on aurait tout de même envie de prolonger avec une balade dans la ville que l'on découvre sous des angles peu habituels avec le Jacquemart de l'hôtel de ville (qui en quelque sorte équivaut à la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, l'Église du Souvenir choisie par le réalisateur allemand) ou le Pont d'Avignon (qui évoque le pont Langenscheidt où a été tournée la scène de l'accident) et bien entendu le Théâtre d’André Benedetto de la Place des Carmes (fondateur du off), ou encore une rame de TGV (puisqu'il n'y a pas en Avignon de ruines comparables à celles de la gare d'Anhalt).

mardi 2 juillet 2019

Festival d'Avignon 2019, bilan au soir du premier jour

Les chiffres donnent le tournis : 1592 spectacles recensés, et uniquement dans ce qu’on appelle le festival off (je rappelais les circonstances de sa création ici) dans 139 lieux différents, soit environ 29 000 représentations.

Il y en a 54 que j’ai déjà vus, soit l’année dernière, soit en avant-première juste avant de partir, c’est beaucoup mais c’est mince. Finalement en quatre semaines je ne pourrai voir (et c’était prévisible) "que"  115 représentations : 108 dans le off dans 40 théâtres différents, 5 dans le in dans 5 lieux différents, 2 dans ce qu’on appelle le if dans 2 lieux différents.

115 spectacles sur 47 lieux, soit en moyenne quatre par jour mais il m’est arrivé les lundis de "monter" jusqu’à 7 ... parce que ce jour-là je ne "travaillais pas" car, pour financer le logement,  j'avais trouvé un contrat de quatre heures par jour dans un bar associatif, ce qui me permettait aussi de vivre le festival en immersion et de pouvoir en rendre compte avec davantage d'authenticité dans une des émissions que je produis sur Needradio.

Avignon exacerbe tout, le climat, les emplois du temps, les tempéraments, les comportements. Tout est démesuré et les réactions également. On se rend vite compte que les enjeux sont énormes pour les grosses productions qui ont investi énormément d’argent comme pour les petites compagnies qui auto-subventionnent leur venue et pour qui la visibilité est un critère déterminant, primant sur le talent parce que celui qui n’est pas vu ne sera pas reconnu et risque de disparaître de la scène culturelle dans un proche avenir, alors que l'équipe s'est endettée sur plusieurs années.
Avignon, c’est d’abord la lutte pour la survie. Il faut le savoir.

Une fois ce constat posé, on pourra dire que ce festival, qui est réellement le plus grand du monde, est aussi le le rendez-vous des passionnés de théâtre et que l’entraide règne entre tout le monde, que le théâtre est une famille formidable où tout le monde s’aime et se respecte... Il n’empêche que l’électricité est immédiatement palpable et chacun déploie son énergie et sa propre technique pour lever le rideau sur son activité. Il y a des théâtres qui organisent des conférences de presse. D’autres misent sur les avant-premières donc trois jours avant l’ouverture officielle.

Certains canalisent leur énergie sur l’affichage en respectant plus ou moins les règles qu’ils ont tous signé. On apprendra en cours de festival que de nombreuses troupes recevront des amendes importantes pour avoir accroché leurs affiches par exemple en haut des descentes de gouttière. La police les repère facilement puisque leurs noms figurent en toutes lettres.

Car en Avignon tout est réglementé, les jours de relâche, la période, les conditions et les lieux d’affichage d’affichage, la régularité des rémunérations, et coté estivants le stationnement des véhicules m'a semblé sans pitié. Les policiers se sont investi à cœur joie pour verbaliser.
En ce 2 juillet, "premier" de mon séjour, l'énergie est maximale. Je décide de commencer par des avant-premières, dans un lieu qui n’est pas nouveau mais qui est investi cette année par un théâtre qui fait son premier Avignon, la Croisée des chemins, 25, rue d’Amphoux avec 14 spectacles ou rencontres, répartis dans deux espaces, en intérieur, côté cour dans une salle de 35 places et en extérieur, côté jardin dans un espace en plein air pouvant accueillir jusqu’à 45 personnes, C’est ce qui en a fait un des lieux les plus agréables du festival, même en période de canicule parce que l’espace, abrité de parasols, était arrosé chaque matin avant l'ouverture pour procurer une certaine fraîcheur.

J’ai vu ce mardi les générales de Lalla Aïcha, le chant berbère de l’eau, à 10 h 30, où Khadija El Mahdi installe quelque chose de l’ordre du sacré, avec une voix qui étanche la soif des premiers festivaliers. A 17 h 45 Les petites femmes de chambre. Marguerite Chaigne et Louise Corcelette m’ont embarquée dans leur univers surréaliste et poétique à la lisière de la comédie musicale. A 20 h 15 Sylvain Zarli a déployé une large palette d’émotions dans Journal d’un fou. J’ai terminé cette soirée à 21 h 50 avec le concert de Louise O'sman, ... sorte de Brel au féminin, dont les textes questionnent avec mélancolie et tendresse. J'avais déjà vu à Paris Rapport pour une académie (12 h 15) interprété par Mahmoud Ktari et Discours d'investiture de la Présidente des Etats-Unis, par Claudine Guittet, ce qui m'a permis d'aller à deux conférences de presse pendant ce laps de temps.

J'ai ultérieurement pu assister à quelques autres spectacles programmés à la Croisée des chemins et je vais rendre compte de l'ensemble dans ce billet, en commençant par le coté cour.

lundi 1 juillet 2019

Changer le sens des rivières de Murielle Magellan chez Julliard

L'histoire se passe au Havre et ce cadre n'est sans doute pas anodin. Car la ville, reconstruite après la seconde Guerre Mondiale est une sorte de métaphore de la proposition de Murielle Magellan : Changer le sens des rivières.

De nombreux romans (et films) ont emprunté leur décor à cette ville depuis Quai des Brumes jusqu'au film éponyme de Aki Kaurismäki. Plusieurs romanciers l'ont choisie comme Linda Lê, Julia Deck, Mailys de Kerangal, Françoise Bourdin, Valérie Tong Cuong ... et ce n'est sans doute pas un hasard si Manhattan-sur-Mer (comme l'appelle l'écrivain Christophe Ono-dit-Biot) est à ce point inspirante.

Elle a su renaitre de ses cendres, est désormais inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2005, et surprend par un centre ville totalement refait (et surtout pas à l'identique) et par ses quartiers périphériques ultrachics comme Sainte-Adresse. Murielle Magellan décrit de multiples trajets en voiture sans jouer les guides touristiques mais il suffit de connaitre les lieux pour que notre lecture soit influencée, ne serait-ce qu'inconsciemment. Et cela même si on ignore que Monet y a peint Impression de Soleil levant qui a donné son nom au mouvement pictural ... la culture du lecteur a le droit d'être limitée...

On remarquera que Changer le sens des rivières n'est pas un impératif, comme s'il s'agissait d'une prescription énoncée sans avoir rédigé l'ordonnance. Autrement dit ce sera au lecteur de trouver son propre mode d'emploi s'il a l'intention de suivre le conseil. Car il s'agit bien de cela, on le devine immédiatement : il appartient à chacun de faire trembler le déterminisme, qu'il soit social, culturel ou psychologique.

La quatrième de couverture fait allusion à deux mondes clos qui, sous-entendu se côtoieraient sans se mélanger, mais ce ne sont pas les codes qui les régissent qui érigent les barrières les plus solides. Elles sont au plus profond de nous et c'est donc en nous qu'il faut agir. Ce n'est jamais facile mais c'est possible. Et ce n'est jamais à sens unique parce qu'un changement en entraine une série d'autres.

C'est peut-être la plus forte "leçon" qu'on peut tirer du roman. Un parcours de vie est un puzzle et modifier une pièce impose de faire bouger les autres.

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