mardi 15 avril 2014

George Sand, ma vie, son oeuvre, de et avec Caroline Loeb


(mise à jour 22 avril 2014)

Qui ne connait pas George Sand ? Tout le monde, et personne.  Parce qu'en dehors de ses pantalons, de sa Petite Fadette (dont la lecture remonte pour moi à l'enfance), de ses amours avec Musset et Chopin vous seriez bien en peine de dire autre chose, pas vrai ?

Même Google l'a oubliée puisque je constate que la requête "la Mare au diable" aboutit sur un restaurant.

Quand Caroline Loeb, que j'ai croisée le soir de l'inauguration du dernier Salon du livre, m'a prévenue qu'elle reprenait le spectacle créé au   Festival d'Avignon 2013 (sous le titre George Sand et moi), j'ai aussitôt noté la date pour venir la voir.

Je ne la connaissais que comme chanteuse avant de découvrir sa manière de lire des extraits du journal de Shirley Goldfarb à la Galerie Guillaune en juin dernier. Elle m'avait ce soir là vraiment convaincue de ses talents de comédienne. Cette actrice, animatrice de radio, metteuse en scène, parolière française et chanteuse (si je vous dis "C'est la ouate" vous allez vous exclamer que oui vous connaissez ce tube de 1983, dont elle a écrit les paroles avec Pierre Grillet).

Après avoir été joué au Grand Point Virgule, George Sand, ma vie, son oeuvre ! s'est posé sur la scène du Petit Gymnase dans une joyeuse association de théâtre et de musique, toujours dans la mise en scène d'Alex Lutz. Accompagnée par Patrick Laviosa au piano et à la guitare et Gérald Elliott à l'accordéon, elle propose une vision bourrée d'énergie, de fantaisie et de chansons pour remettre en lumière le rôle que George Sand a occupé au centre de la vie culturelle du XXème siècle.
Caroline Loeb nous reçoit comme chez elle, parmi des piles de bouquins. Il faut dire qu'Aurore Amantine Dudevant, alias George, a écrit pas moins de 70 romans, 31 pièces de théâtre, des dizaines d'articles, des milliers de lettres ... à  la plume d'oie qu'elle taillait elle-même (nous dit Caroline en le notant sur son ordinateur portable) et à la lumière d'une bougie.

La comédienne nous met dans la confidence du journal où elle consigne les difficultés de créer le spectacle que lui a commandé son producteur. Elle ne peut pas se satisfaire de résumer ses oeuvres et il est en effet complexe de rendre compte de tout ce qu'à entreprit ce personnage exceptionnel, tour à tour écrivaine, femme engagée, amoureuse, muse de la révolution de 1848, et surtout passionnée de tout.

Ce parti-pris autorise les apartés et les digressions sur la propre vie de Caroline, ma foi aussi riche que celle de son personnage. Et on savoure ce qu'elle veut bien nous dire des amours tardifs de sa mère (qu'elle adore) avec un amant qui a pile la moitié de son âge, des envolées nerveuses de son adolescente de fille (qu'elle aime tout autant), des confusions de son entourage entre la Tournée Age tendre et celle de Stars 80. Ou encore plus tard de sa recette de confiture de mirabelles, avec force cannelle, poivre, girofle et écorce d'orange confite.

On ne lui donne pas raison quand elle prétend qu'elle aurait préféré s'attaquer à Flaubert ou à Proust. La personnalité de George Sand lui va bien et elle est passionnante. On apprend qu'elle était insomniaque et qu'elle fut une des premières femmes à avoir pu vivre de son art, traçant la voie à Virginia Woolf, Marguerite Duras ... même si, et c'est un comble, son acte de décès mentionne "sans profession".

Son Histoire de ma vie, qui est un recueil épistolaire sous forme autobiographique publié en 1855, est en quelque sorte la première autofiction féminine. C'est elle qui eut l'idée de Lorenzaccio, beau cadeau pour Musset qui développa ce drame. Et aussi cette citation que l'on a tendance à attribuer à son amant mais qu'elle lui a offerte : J'ai souffert souvent. Je me suis trompée quelquefois mais j'ai vécu.

J'ai retenu quelques petites phrases dont la philosophie m'a plu : 




  • Le désir est beaucoup, la possession peu de choses.
  • Ecrire me donne des ailes.
  • Ce que j'écris vient des tripes.
  • La vie est une longue blessure qui s'endort rarement.
  • Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que l'on devrait être.

  • On apprend que George Sand a aussi créé le mythe de Venise d'où elle a écrit ses plus belles lettres. Caroline estime qu'elle fut la Sagan ou la Madonna de son époque. Baudelaire la haïssait autant que Nietzsche, et Caroline Loeb de conclure à des manifestations de jalousie en s'appuyant sur l'affirmation d'Einstein, regrettant qu'il est plus facile de dissoudre un atome qu'un préjugé.

    Elle a aussi raison de s'attarder sur les tenues de l'écrivain à une époque où la loi interdisait le pantalon aux femmes qui, en le portant, commettait un délit. La jeunesse ne peut pas imaginer combien ce vêtement continuait d'être mal vu il y a encore une quarantaine d'années. Je connais des femmes qui ont perdu leur emploi pour ce motif. Les costumes, conçus par Jean-Paul Gaultier, s'accordent très bien avec le sujet, conjuguant le féminin au masculin.

    Il émane du spectacle beaucoup d'humour (Ah ce moment où résonne la sonnerie téléchargée pour 99 cts d'euro par sa fille et que je vous laisse deviner ... ou celui où elle met fin à une conversation ennuyeuse en prétendant passer sous un tunnel avec un téléphone fixe) et de tendresse également.

    Elle fait vivre aussi la relation que George avait avec sa fille Solange et son fils Maurice. Il avait construit un vrai théâtre avec quelque 200 marionnettes dans leur maison berrichonne de Nohant dans l'Indre (36) que le Tout Paris venait applaudir.

    On entrevoit l'effervescence qui a pu y tourbillonner et qui se répète certains soirs. Je me souviens d'un séjour dans cette maison, à l'occasion d'un festival de musique, et d'une soirée en particulier avec Yvry Gitlis (et son violon) qui est presque un habitué des lieux.

    Des chansons émaillent le spectacle. On saisit parfois quelques accords qui évoquent des airs connus comme par exemple des musiques de film écrites par Francis Lai (Un homme et une femme, Love Story, Itinéraire d'un enfant gâté) sans que ce soit dérangeant le moins du monde.

    Je ne sais pas si on est loin du mythe. Ce qui est certain c'est que Caroline Loeb nous fait aimer son personnage et qu'elle témoigne de la complexité d'être une femme et d'exister en tant qu'artiste à part entière, ce qui est sans doute autant vrai pour George Sand que pour Caroline Loeb. Le bouillonnement créatif de l'artiste est perceptible sur son site.

    Elle transmet sa passion de la littérature de façon  érudite, joyeuse et ludique, témoignant que cet art est bien vivant, faisant mentir Annie Ernaux qui écrivait dans le livre Les années (2008) : Tout s'effacera en une seconde. (...) Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. (...) Dans les conversations autour d'une table de fête on ne sera qu'un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu'à disparaître dans la masse anonyme d'une lointaine génération.

    S'il est difficile de réaliser ce qu'une personnalité comme celle de George Sand pouvait représenter au XIX° siècle, et sous l'intransigeance du code Napoléon (dont on peut s'étonner qu'elle parvint à s'affranchir pour divorcer), cette femme d'exception était bien vivante ce soir et c'est avec l'envie de la lire ou de la relire que l'on quitte le théâtre alors que Caroline note sur son ordinateur une dernière citation avant de le refermer pour signifier la fin du spectacle : Laissez donc le vent courir un peu sur vos cordes.
    George Sand, ma vie, son oeuvre !
    co-écrit et mis en scène par Alex Lutz
    interprété par Caroline Loeb, habillée par jean-paul Gaultier
    accompagnée par Gérard Elliott et Patrick Laviosa
    Les mardis soir à 20 heures au Théâtre du Gymnase
    38, boulevard de Bonne-Nouvelle, 75010 Paris

    3 commentaires:

    marie-claire a dit…

    J'avais confondu Francis Lai avec Michel Legrand. Heureusement qu'un oeil attentif m'a alertée, d'où la mise à jour.

    Fadette en Berry a dit…

    Bonjour et merci pour ce compte-rendu qui donne envie d'aller voir le spectacle. George Sand est une figure passionnante.
    Juste une précision : la maison de Nohant n'est pas "sur Yèvre" et se trouve dans l'Indre, pas dans le Cher. Bonne continuation.

    marie-claire a dit…

    J'ai corrigé ce lapsus avec Mehun-sur-Yèvre.
    Après caroline, voilà une lectrice qui m'alerte.
    Où avais-je la tête quand j'ai rédigé cet article ?
    Merci beaucoup

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