samedi 26 avril 2014

Adam et Thomas, premier roman pour la jeunesse d'Aharon Appelfeld


(mise à jour 29 novembre 2014)

Aharon Appelfeld a l'âme d'un enfant, l'expérience d'un homme et la sagesse d'un philosophe. Alors, forcément, quand il se décide (enfin !) à écrire pour la jeunesse il nous tend un livre qui a la valeur universelle des contes et la limpidité d'un récit initiatique, au-delà de la folie guerrière et de l'antisémitisme.

Il est probable que la traduction de Valérie Zénatti qui le connait très bien (et qui est elle aussi auteur aussi bien pour la jeunesse que pour les adultes) n'est pas fortuite dans la facilité de lecture. Quant aux illustrations de Philippe Dumas, elles sont d'une justesse bouleversante.

Adam et Thomas est bien davantage qu'un livre de littérature jeunesse. C'est un passeport pour un large public à partir de 8 ans, peut-être même un peu en deçà, pourvu qu'un adulte soit médiateur. Et bien entendu largement au-delà des 12 ans préconisés par l'éditeur.

Ce n'est pas un hasard si ce livre a été élu meilleur livre jeunesse de l’année par le magazine LIRE.

Une rencontre est organisée par l'Ecole des loisirs le lundi 26 mai 2014 à 19 h30 au Musée d’art et d’histoire du judaïsme qui affiche déjà complet (lire le compte-rendu ici). L'annonce d'une conversation entre l’auteur et la traductrice avec des lectures par Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, a immédiatement suscité l'enthousiasme. J'ignore si c'est pour l'auteur ou pour le comédien (qui lui aussi est romancier) et je me demande si les inscrits auront lu le livre mais ce succès est mérité.

Aharon Appelfeld s'est inspiré de sa propre histoire. Lorsqu'il s'est enfui à l'âge de 8 ans d'un camp de concentration, il a survécu plusieurs mois en se cachant dans les bois. Mais c'est surtout pour la portée universelle de la narration que le livre m'a touchée.
Quand la mère d’Adam le conduit dans la forêt, elle promet de venir le chercher le soir même. " Aie confiance, tu connais la forêt et tout ce qu’elle contient ", lui dit-elle. Mais comment avoir confiance alors que la guerre se déchaîne, que les rafles se succèdent dans le ghetto et que les enfants juifs sont pourchassés ?

La journée passe. Adam retrouve Thomas, un garçon de sa classe que sa mère est également venue cacher là. Les deux gamins sont différents et complémentaires : Adam sait grimper aux arbres et se repère dans la forêt comme s’il y était né. Thomas est réfléchi et craintif. À la nuit tombée, les mères ne sont pas revenues. Les enfants s’organisent et construisent un nid dans un arbre. Ils ignorent encore qu’ils passeront de longs mois ainsi, affrontant la faim, la pluie, la neige et le vent, sans oublier les questions essentielles : qu’est-ce que le courage ? Comment parlent les animaux ?

D’où vient la haine ? À quoi sert l’amour ?
La vérité historique n'est pas l'objectif principal. On apprend que les faits se déroulent juste après la victoire de Stalingrad. L'armée allemande bat en retraite (p. 101). Cela permet d'espérer la fin de la guerre bien que la barbarie continue de régner.  Le lecteur reste cependant tenu en haleine, surtout nous, adultes, qui avons gardé en mémoire le Journal d'Anne Frank : on sait bien que beaucoup décédèrent encore juste avant la Libération.

J'ai pensé aussi au tout petit (en nombre de pages) livre d'Elzbieta sur la bêtise des hommes dressant une haie d'épines entre deux enfants qui s'aiment dans l'album Flonflon et Musette. Quand on sait que ce livre a été vilipendé à sa sortie pour son pessimisme parce que Elzbieta y écrit en substance que la guerre ne meurt jamais tout à fait, et qu'il faut rester vigilant pour que la violence ne reprenne pas le dessus ! L'album a reçu plusieurs prix et a fort heureusement été intégré dans la sélection au programme de l'Education nationale.

Pour revenir à Adam et Thomas, je regrette qu'Aharon Appelfeld n'ait pas intitulé Adam, Thomas et Mina car la petite fille y joue un rôle déterminant. A travers ce personnage, l'auteur démontre que les actes sont plus importants que les paroles. La petite fille ne parle pas mais elle agit. Sans son courage les deux garçons seraient morts de faim. Inversement elle leur devra la vie et c'est seulement lorsqu'elle est sauvée qu'elle ouvre la bouche.

Tout en étant un cadre réel, la forêt apparait très vite comme le substitut du ventre maternel. La manière dont les deux enfants s'y prennent pour rester en vie n'est pas le plus important. C'est leur simplicité à formuler des interrogations philosophiques auxquelles les adultes ont (trop souvent) renoncé qui donne toute sa force au récit et une dimension mythologique.

Par exemple, à travers des questions formulées par Thomas comme celle-ci : un homme croyant est-il différent d'un homme ordinaire ? (p. 37) Adam lui répond qu'il ne le croit pas. Son grand-père lui a dit que tous les hommes ont été créés à l'image de Dieu. (...) Et s'il est interdit de voir Dieu, il faut faire ce qui est bon à ses yeux.

Thomas est un petit garçon qui souffre que les sentiments pèsent parfois. Il a toujours une formule pour expliquer la complexité. Ainsi il définit l'égoïsme comme étant l'amour de soi-même. Un amour trop grand (p. 38)
Adam a une relation très forte avec sa mère. Il reste persuadé que les mamans font tout ce qu'elles peuvent. Il est toujours confiant, estimant que dans la forêt il y a tout ce qu'il faut (...) Hier nous avons fait le premier pas, le plus important, nous nous sommes construit un nid.

Les enfants ne souffriront pas de la soif. Ils découvrent vite de l'eau (et comment se procurer du lait). Par contre la faim leur donne le vertige, leur faisant perdre la raison. Les nuits deviennent trop froides mais allumer un feu leur ferait courir un danger encore plus grand.

Malgré tout chaque découverte est source de bonheur. Les heureuses surprises se succèdent, même toutes simples comme avec des grenouilles. Ils observent que les écureuils ont des gestes qui ressemblent à ceux des humains. (p. 57)

Les enfants vivent dans la clandestinité et sont presque sans protection mais ils n'oublient jamais les valeurs qu'ils tiennent de leurs familles et sont toujours prêts à aider un homme en détresse. Les difficultés ne sont pas occultées. Cependant Aharon Appelfeld a tenu à terminer sur une fin heureuse.
Rares sont les pages présentant uniquement du texte. Illustrations et mots se répondent avec délicatesse. Les images de Philippe Dumas apportent un souffle de légèreté et de tendresse. On retrouve sa manière très personnelle de dessiner des fruits rouges. Il avait illustré la chanson du Temps des cerises il y a presque 25 ans.
Le nid où se réfugie les enfants apparait à coté d'une très jolie mésange charbonnière (p. 33). Et la cuisine du début du livre est très évocatrice du bonheur familial. Il n'hésite pas à faire aussi des dessins angoissants pour exprimer des sentiments très forts, surtout en ce qui concerne Mina.

Voilà donc un livre que je recommande, à tous les âges, à l'instar, pour les adolescents et les adultes, d'un autre livre, écrit par Valérie Zenatti, Une bouteille dans la mer de Gaza.

Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, l'Ecole des loisirs, mars 2014

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71, rue du Temple – 75003 Paris

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