Avignon 2019

Ayant vu plus d'une centaine de spectacles (entre le Festival d'Avignon, le Off et même celui qu'on appelle le If) il n'était pas possible de dédier un billet à chacun, ou sinon, pendant plus de trois mois, il n'aurait plus été question d'autre chose sur le blog.
Impossible par exemple d'attendre le 1er octobre pour publier des chroniques sur la rentrée littéraire !
J'ai décidé de rassembler tout ce qui concerne Avignon sur le mois de Juillet. Etant plus approfondis que ce que j'ai écrit régulièrement cet été sur la page Facebook A bride abattue ces articles sont très longs à écrire. Je m'aperçois en ce début de septembre, alors que je viens de mettre en ligne celui qui est daté du 14 juillet, que je prends trop de retard sur d'autres sujets dont il est important de ne pas différer davantage la parution. C'est pourquoi les chroniques avignonnaises, qui ont en quelque sorte valeur d'archive, vont désormais s'insérer rétroactivement.
Je vous invite donc à scroller régulièrement pour les lire ou à utiliser la catégorie "Avignon" pour les faire apparaître. Ou encore, et ce serait le plus efficace, à entrer votre adresse mail dans le rectangle blanc "Pour recevoir par mail ... etc".

mercredi 3 juillet 2019

Les ailes du Désir dans la mise en scène de Gérard Vantaggioli au Chien qui Fume et autres spectacles dans ce théâtre

On se souvient des Ailes du désir, écrit par Wim Wenders avec Peter Handke et Richard Reitinger. Le film avait fait sensation en 1987. Il est devenu culte deux ans plus tard, après la chute du mur de Berlin.

La ville allemande y joue un rôle fondamental et Gérard Vantaggioli, metteur en scène et directeur de deux théâtres très importants sur Avignon (Le Chien qui Fume et Le Petit Chien qui sont administrés par Danielle Vantaggioli), a eu l'idée de transposer le scénario dans la capitale du plus grand festival de théâtre au monde, qu'il connait parfaitement, depuis son enfance.

Il en avait fait une première adaptation pour la scène il y a trois ans. Il a repris le projet cette saison, toujours avec Eric Breton (pour la musique), Franck Michallet (pour les lumières) et Jérémy Meysen (pour la vidéo, mais avec de nouvelles images). Par contre la distribution a totalement changé. Vanessa Aiffe, Jean-Marc Catella, Kristof Lorion et Thomas Rousselot succèdent à Stéphanie Lanier, Philippe Risler, Sacha Petronijevic et Nicolas Geny.

Je n'avais pas vu la première version mais j'ai été enchantée par la seconde. C'est un spectacle auquel j'aurais aimé pouvoir assister plusieurs fois parce qu'on ne peut pas faire d'arrêt sur image au théâtre ... mais je m'estime chanceuse d'avoir été acceptée ce soir du 3 juillet et d'avoir vécu ce moment dans l’intimité de la dernière répétition.
Tout en se déroulant à notre époque (donc trente ans plus tard) le propos n'a pas du tout "vieilli". Le monde est plus que jamais agité et les anges - que l'on croit ou non à leur existence- n'ont pas davantage la possibilité d'interférer sur les humains. On aime néanmoins penser qu'il existe toujours un Damiel et un Cassiel (Thomas Rousselot) pour veiller sur nous et tenter de nous comprendre.

Les moyens dont on dispose au théâtre sont sans commune mesure avec ceux du cinéma. Gérard Vantaggioli a recentré le synopsis sur les quatre rôles principaux en conservant le coeur de l'histoire qui demeure d'un romantisme absolu : qu'un ange puisse aimer une femme, et accepter de vivre ses sentiments au prix de sa vie puisqu'il lui faudra perdre sa condition d'éternité pour devenir humain ... et donc mortel. Telle est la destinée que choisira Damiel (Kristof Lorion), fasciné par la grâce de Marion (Vanessa Aiffe), surprise en pleine répétition avec son metteur en scène (Jean-Marc Catella).
En transposant dans l'univers théâtral, Gérard Vantaggioli modifie évidemment l'angle de vue. Si Wim Wenders était inspiré par la situation politique de Berlin, coupé en deux après le désastre de la guerre, le metteur en scène avignonnais a sans doute voulu témoigner de la scission entre le théâtre et la vie réelle, également peut-être de l'opposition (surtout entretenue par les médias, mais économiquement véridique) entre le public et le privé. Le premier est symbolisé par les murailles de l'immense Palais des Papes où fut créé le festival, que l'on a surnommé un peu abusivement "in". Le second par son propre théâtre, qui est depuis 1982 une des scènes emblématiques du off, qui apparait aussi dans les images qui illustrent la pièce et où se déroule l'action. Le présent bouscule le passé de la même manière que les anges côtoient les humains.
Il a profité de la configuration particulière du Chien qui Fume, avec son escalier et sa mezzanine (ce qui fait qu'en terme de reprise à Paris il n'y a pas beaucoup de lieux comparables, hormis le Studio Hébertot, quoique son plateau soit moins vaste) pour représenter le ciel et la terre en un même lieu et au même moment. A l'instar du réalisateur, il joue du contraste entre des plans tournés en noir et blanc et d'autres en couleur. Même sur la scène, et grâce au talent de Franck Michallet, le spectateur peut avoir l'illusion de voir en noir et blanc, notamment les interventions des deux anges (on les devine sur la photo ci-dessous) lorsqu'ils conversent en haut de la mezzanine, avec leurs voix si particulières, et il faut saluer cette fois le travail effectué sur le son.
Même si l'intérêt du spectacle ne réside pas du tout dans les comparaisons architecturales que l'on peut être tenté de faire, on aurait tout de même envie de prolonger avec une balade dans la ville que l'on découvre sous des angles peu habituels avec le Jacquemart de l'hôtel de ville (qui en quelque sorte équivaut à la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, l'Église du Souvenir choisie par le réalisateur allemand) ou le Pont d'Avignon (qui évoque le pont Langenscheidt où a été tournée la scène de l'accident) et bien entendu le Théâtre d’André Benedetto de la Place des Carmes (fondateur du off), ou encore une rame de TGV (puisqu'il n'y a pas en Avignon de ruines comparables à celles de la gare d'Anhalt).

Il ne faut pas davantage confronter les images mais peut-on voir un hasard dans la couleur rouge de la robe de la comédienne, identique à celle que portait Solveig Dommartin dans le bar où elle rencontre Damiel (Bruno Ganz) ? Il faut beaucoup d'audace pour reprendre les rôles de tels acteurs mais ce qui aurait été quasi impossible à l'écran devient plus concret sur une scène parce que le théâtre est le lieu magique de l'incarnation tout autant que l'endroit où le langage prend toute sa force.
Gérard Vantaggioli décrit l’intérieur de l’espace scénique (qu'il a tendu de toiles et de voiles) comme autant d’écrans pour recevoir l’image vidéo ; ville la nuit, recoins, rues, où grouillent ses âmes passantes qui l’habitent. Images saisies de visages furtifs, inquiets, pressés, enjoués, indifférents, passionnés. Pétris par la vie. Voix intérieures captées, murmures, souffles, respirations, rires. Coeurs ouverts que les anges Damiel et Cassiel perçoivent, écoutent, comprennent, mais sans jamais pouvoir intervenir. Anges, invisibles des humains. Ainsi cohabite l’image vidéo, projetée en plusieurs points de l’espace scénique, avec les comédiens présents sur le plateau.

On le reconnait furtivement dans le chauffeur du taxi qui conduit le personnage du metteur en scène jusqu'au théâtre (et on remarque la façade du Chien qui Fume) pour la dernière répétition de la pièce d’un auteur contemporain. La mise en abîme est parfaite.

La couleur d'un tissu ne suffirait pas sans le talent. Vanessa Aiffe diffuse une sensibilité électrique alors que, suspendue à la corde, elle tourne autour de Jean-Marc Catella et reprend sans cesse les mêmes phrases de son texte. Son évolution évoque parfaitement l'art de la trapéziste de Wenders sans la copier. L'énergie exigeante, quasi tyrannique, de son partenaire, incessamment insatisfait, la pousse à boutLa détresse de la jeune femme devient palpable. Damiel la suit de la scène aux coulisses, dans sa loge, dans la ville, s’approche toujours plus près. Sa fascination devient la nôtre.
Cette mise en scène est une véritable ode à l'amour (pour lequel on quitte tout) et un immense hommage au théâtre, avec des allers retours contants entre fiction et réalité. Sans renier la version cinématographique (les deux affiches sont d'ailleurs très proches) cette version est sans nul doute très fidèle à ce que le réalisateur allemand voulait exprimer dans son film dont le titre originel Der Himmel über Berlin, signifiait littéralement Le ciel au-dessus de Berlin.
Gérard Vantaggioli nous fait voyager au-delà du théâtre avec quatre comédiens dont l'interprétation est remarquable. On ne pense plus à Solveig Dommartin, Peter Falk, Bruno Ganz et Otto Sander.  On se demande malgré tout en quittant la salle quels anges veillent sur le théâtre ... dont on sait combien il se porte mal ... comme la société toute entière ... et notre planète aussi. Quelle âme aurait aujourd'hui la beauté et le pouvoir de peser sur les ailes d'un ange pour le faire descendre auprès de nous ? La métaphore est vertigineuse si l'on songe que le jacquemart n'a pas pour seule fonction de rythmer les heures mais aussi de sonner en cas d'alerte.
J'ai eu envie de relire le poème de Peter Handke qui traverse toute l'oeuvre et qui est merveilleusement servi par Cassiel (Thomas Rousselot).

Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?
Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?

Et pour ceux qui doutent encore ... et dans la perspective d'une reprise voici la bande-annonce du spectacle :

Les ailes du Désir
Avignon Off 2019 - Théâtre du Chien qui Fume - 17H30 - Relâche(s) : 10, 17 et 24 Juillet

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J'ai aussi vu au Théâtre du Chien qui Fume, au 75 rue des Teinturiers :
A 12 h 20 : Reggiani par Eric Laugerias, un récital qui est un brillant hommage à Serge Reggiani qui, s'il n'a quasiment pas écrit ni composé de chansons était un interprète hors normes. Il avait tant raconté sa vie à ses paroliers que ceux-ci n'ont pas eu de mal à se glisser dans sa peau pour lui faire du sur-mesure. Si c'était à recommencer en est un exemple frappant.
Le chanteur était obnubilé par la question de l'interprétation, comme un acteur peut l'être de son texte. Alors forcément quand c'est un comédien qui se saisit de son répertoire le résultat est exceptionnel, à l'instar des frissons que Philippe Léotard provoquait dans ses tours de chant. Surtout en étant accompagné au piano, ou à l'accordéon, par Simon Fache.
Le comédien n'imite pas. Il évoque et souvent, comme lui, il "dit" le texte, comme avec Il ne faudra jamais, écrit par Bernard Dimey (dont la fille
Il ne faudra jamais dire
Qu'on était heureux
Qu'on avait du talent
Qu'on était magnifiques
Que d'un exploit d'huissier
On savait faire du feu
Et que du mal d'amour
On faisait des musiques
Eric Laugérias a puisé parmi les 300 chansons qu'il a enregistrée pour composer une heure
mais comme l'exercice lui a semblé surhumain il a décidé de faire deux opus. Il était donc conseillé de venir un jour pair et un jour impair pour tout entendre.
Les plus grands succès sont ainsi répartis entre les deux tours de chant. Comme par exemple Les loups sont entrés dans Paris qui fut écrite par Albert Vidalie, sur une musique de Louis Bessières en 1967 et qui rendra le chanteur populaire auprès de la jeunesse l'année suivante. Eric Laugerias a évidemment lancé un cri de loup retentissant.
Il a aussi accordé une belle place à des titres moins connus. Le jour de ma venue j'ai entendu Gaspard, qui reprend les vers de Paul Verlaine (Je suis venu calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles,  ...). La musique originale avait été composée par Georges Moustaki en 1969 mais c'est un arrangement aux accents rock que le comédien nous a offert avant de tomber la veste.
Il a enchainé avec les paroles d'un autre poème, le Dormeur du Val (d'Arthur Rimbaud) que Serge Reggiani disait le plus souvent avant de chanter le Déserteur. Plus tard ce sera le Pater Noster de Jacques Prévert.
Nous avons écouté avec plaisir des chansons d'une grande tendresse comme Les mensonges d'un père à son fils (Paroles et musique : Jean-Loup Dabadie en 1972):
(...) Les amis ne meurent pas  / Les enfants ne vous quittent pas  / Les enfants ne vous quittent pas  / Les femmes ne s'en vont pas  (...) Souviens-toi que ton père avait  / Une sainte horreur du mensonge.


A 14 h : Papa, Maman Staline et moi, de Mark Rozovsky, spectacle russe surtitre en français. Quand on dit "mémoire" on pense aux grandes guerres qui ont secoué notre pays et que l’on espère ne jamais revoir. Mais pour les Russes, la période stalinienne fut un enfer sans équivalence. Mark Rozovsky a décidé d’écrire (et de mettre en scène) l’histoire de ses parents pour faire réfléchir sur ce que l’histoire collective a eu de terrible, de destructeur, de criminel… Et d’impunité.
Papa, Maman, Staline et moi est interprété par des acteurs russes, en russe, ce qui donne encore plus de force au témoignage. Les émotions percent la barrière linguistique. La traduction française est lisible au fur et à mesure. On la doit à Olga Guerassimova et à Nilda Fernández (disparu prématurément il y a quelques semaines).
Ce spectacle illustre ce que fut le "hachoir à viande" de Staline, monstre incomparable, responsable de 11 millions d’arrestations. Il n’est pas l’unique coupable. Les dénonciateurs étaient des collègues, des camarades, parfois même des amis "très chers". Son père doit sa survie à n’avoir jamais avoué et sa réhabilitation en mai 1954 ne répare rien même si ses deux parents ont réussi à rester humains. Le monstre a inventé un système dans lequel le peuple russe vit encore. Ce spectacle, annoncé comme un drame documentaire, est essentiel.
A 19 h 10 : Une vie de Guy de Maupassant où Clémentine Célarié (admirablement mise en scène par Arnaud Denis) incarne Jeanne, jeune fille amoureuse d’un homme gentil, femme dévastée par la jalousie, mère fanatique d’un ingrat, tour à tour manipulée et manipulatrice, trouvant son réconfort dans le paysage marin d’Etretat, reconnaissant à la fin de sa vie que tout n’est jamais ni si bon ni si mauvais qu’on le croit. Texte universel. Interprétation prodigieuse... comme on s’y attendait devant des salles combles.
Reprise du vendredi 4 octobre 2019 au dimanche 22 décembre 2019, du mardi au samedi à 19h. En matinée le dimanche à 16h30.
Au Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris

A 20 h 50 : Sois un homme mon fils de Bouchta Richard Martin
Et au Théâtre du Petit Chien, au 76 rue Guillaume Puy :
A 15 h 40 : Inquiet moi ? de Jean-Marc Catella
Je me retiens de faire trop de compliments parce qu’on va croire que j’exagère mais j'ai trouvé le comédien prodigieux. Quand un paranoïaque perd toute confiance en lui et se regarde dans la glace ... le public est vite en état second et nage en plein bonheur. On aurait envie d’appuyer sur pause, de rembobiner et de réécouter ce dialogue intérieur que le sexagénaire nous offre généreusement. Il dit qu’il peut tout entendre sur lui, sauf la vérité. J’hésite alors à dire que c’est parfait, la chemise et les chaussures rouges, le texte (pas un mot à changer), l’interprétation... en raison de son talent et/ou peut-être de la mise en scène juste pile poil de Trinidad.
En le voyant ce comédien si différent du rôle qu'il joue dans les Ailes du désir je me suis dit que le fil (rouge bien sûr) de l’émission que j'allais enregistrer sur la radio Raje serait dédiée à ces artistes qui jouent double au festival.
A 20 h 45 : Quand je serai grand, je serai Nana Mouskouri de David Lelait-Helo
A 22 h 30 : Mélodies Chroniques de Patrice Mercier
Pour terminer je voudrais faire un clin d'œil à une immense actrice passée elle aussi par le Chien qui Fume et dont le portrait irradie le hall :

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