mercredi 11 février 2009

Deux heures avec Claudie Gallay

Invitée par la Médiathèque d’Antony (92), l’écrivain a rencontré les lecteurs de l’Office des vivants (2001), Mon amour, ma vie (2002), Les années Cerises (2003), Seule Venise (2004), Dans l’or du temps (2006), les Déferlantes (2008) …

Elle a répondu à toutes les questions avec l’honnêteté et le courage dont les timides peuvent être capables. Sans précipitation, avec franchise et pudeur.

Un auteur enraciné
Claudie Gallay a grandi en Isère, dans la campagne dauphinoise, au contact des bêtes, au rythme des labours. Quand d’autres se nourrissent de descriptions littéraires la petite fille est en prise directe avec la nature, enregistre les odeurs, les bruits et les couleurs. Mille et une petites choses devenues presque invisibles aujourd’hui aux yeux des citadins.

Son écriture se nourrit directement de ce terreau. Des images surgissent, belles et brèves, un peu à l’instar de ces fichiers Power Point que les internautes transfèrent en boucle à leur carnet d’adresses. Sauf que ses phrases à elle ne parlent jamais pour ne rien dire. Si elle s’attarde sur le ventre d’une grenouille où palpitent encore quelques lucioles, c’est pour mieux nous faire toucher l’or du temps.

Chaque livre surgit d’un territoire
C'est une exposition de poupées Kachina au Pavillon des Arts en 1996 qui fut à l’origine de L’or du temps. Il y avait un camp de gitans en bordure de la route qu’elle prenait pour aller travailler. Un soir elle s’est arrêtée et a passé 2-3 heures avec eux, le temps de s’imprégner d’une atmosphère, même si alors elle n’avait pas directement projeté d’écrire Mon amour, ma vie.

Elle a séjourné plusieurs fois à Venise, dans cette même maison d’hôte où elle situe l’action. Le patron ne s’appelait pas Luigi. C’est un autre vénitien qui en a été le modèle. Et pendant plus d’un an elle est allée à la Hague : Je peux situer le début du travail au jour où j’ai commencé à regarder le phare autrement. A partir de cet instant je n’étais plus en promenade sur les sentiers. J’ai marché sur la terre où mes personnages allaient avancer. Théo est né d’une silhouette entre aperçue un soir de brume.

Elle a forcément vu quelque part les gestes de Lily, le blouson de Lambert. Mais elle prétend que ses personnages sont complètement imaginaires. Ce qui sous-entend que ses romans ne doivent pas être compris comme autobiographiques. Pourtant le réel se glisse subrepticement dans ses ouvrages. C’est André Breton et une kyrielle de surréalistes dans l’Or du temps. C’est Jacques Prévert dans les Déferlantes.

Claudie Gallay n’a pas eu de livres dans son enfance. Elle s’est rattrapée plus tard. Elle dit avoir été bouleversée par Un barrage contre le pacifique de Marguerite Duras, un tout petit livre d’Albert Cossery (chaque phrase va à l’essentiel, comment écrire après …), l’Enfant méduse de Sylvie Germain, Isabelle Bruges de Christian Bobin, le Journal de Charles Juliet, un auteur terriblement marqué par la solitude ,qui va gratter très loin dans les silences, touchant l’universel de nos douleurs, le fabuleux poème de Prévert, le Gardien de phare aime trop les oiseaux.

La mer, partout la mer
C’est un fait. L’eau est presque un des personnages principaux de tous ses livres. Avec les tourbillons qui alimentent le gouffre (l’Office des vivants). Les vagues marines qui dévorent une falaise (Etretat dans l’Or du temps, la Hague dans les Déferlantes). Un père ou un animal peut s’y noyer, une maison s’y effondrer (les Années cerises). C’est aussi un élément du décor de Seule Venise.
Claudie adolescente a tant rêvé d’aller passer une journée au bord d’un océan qu’elle y emmène tous ses héros (Dan, le jeune rom, Pierre-Jean, dit l’Anéanti, Marc le fils aîné …) et même leur progéniture (les jumelles du narrateur de l’Or du temps). Elle qualifie le lien avec la mer d’apaisant. C’est le bruit et le silence. Alors forcément ses personnages y vont et reviennent, ramassent des galets. Si j’étais psy … je trouverais cela tout à fait normal.

Un écrivain de la rencontre
Les nouvelles technologies sont peu prégnantes même si on entend çà et là la sonnerie d’un portable. L’amour du couple décline au quotidien. La nature sauvage est exaltée. Claudie Gallay ne décrit pas les mondanités mais offre de belles rencontres. Cette façon de schématiser son œuvre surprend l’écrivain qui ne l’avait jamais analysée comme cela mais qui ne s’en défend pas : je n’ai pas de message à transmettre contre la société. Juste le besoin d’écrire sur ces gens qui dans la vie ordinaire n’ont pas cette capacité à échanger par la parole. Sur ceux qui privilégient les gestes et les regards.

On entend beaucoup de silence dans ses livres. Ce qui permet d’écouter les non-dits. Claudie Gallay compare avec la vie courante où il faut vraiment être bien avec quelqu’un pour pouvoir se taire avec lui. Je cherche à montrer l’envers d’un tissu, ce qui s’est perdu mais que l’on porte encore en nous. Nous sommes faits de rencontres, avec des personnes, des musiques, des peintures, qui font dévier légèrement nos vies. J’aime toucher à cela. A ce que dans la vraie vie on rate parfois faute de temps ou par excès de soucis.

A qui invoque positivement la spontanéité du langage elle répond d’un souffle qu’elle l’épuise. Que la parole orale est bien compliquée. Que malgré sa très grande vitesse il faut qu’elle soit vraie, au plus juste. Alors que l’écriture, à l’inverse, autorise toutes les corrections. Que ce soir, dans sa chambre d’hôtel, elle va regretter de ne pas avoir dit plus.

La belle place aux personnes âgées
Elles sont dépositaires d’un secret de leur histoire qu’elles offrent en provoquant chez le confident la révélation de son moi profond. Le dialogue est réel et non à sens unique. Souvent entre une personne âgée et un quarantenaire (la narratrice et le prince russe Vladimir Pofkovitchine dans Seule Venise, Alice et le narrateur de l’Or du temps …). Claudie Gallay rend hommage à sa façon à son grand-père menuisier, toujours curieux d’apprendre, qui lui a transmis l’amour des livres sans avoir été lui-même à l’école. Décédé deux ans avant la parution de son premier livre tout en sachant qu’il était en cours.

Des romans durs et pourtant paisibles
La cruauté des hommes est plus dure que toutes les autres. La nature et les animaux peuvent apporter cette force qui permet de survivre. Le petit gitan de Mon amour, ma vie parviendra à sortir de l’enfance grâce à l’amour de Tamya, sa guenon, sans doute plus humaine que bien des hommes. Claudie Gallay en profite pour rassurer les lecteurs : non l’enfant ne meurt pas à la fin de l’histoire (soulagement de l’auditoire). Il accompagne l’animal, c’est tout. Zaza, sa petite amie difforme à cause de la poliomyélite, est elle aussi un beau personnage, inspiré sans doute par un des enfants dont elle a été proche dans sa vie professionnelle.

On sent l’attachement de Claudie Gallay à ses personnages, même à ceux qu’on penserait secondaires. Elle confie avoir été très inquiète pour Max (les Déferlantes) et même pour le rat. Derrière l’encre il y a comme de vraies personnes. Et nous la croyons quand elle dit que si le prince russe rentrait dans la salle elle le reconnaîtrait.

On note aussi la tentation de prendre du recul. La solitude n'est magnifique que si elle est choisie. Née à proximité du monastère de la Grande Chartreuse, Claudie Gallay peut placer un couvent dans Seule Venise, décrire l’art sacré dans l’or du temps.

Une travailleuse patiente et méthodique
A force d’avoir perdu des idées dont elle croyait pouvoir se souvenir sans aide, Claudie Gallay ne se sépare plus de plusieurs carnets où elle note tout, au fur et à mesure. Le temps, le lieu, les personnages, comme des acteurs. Qui vont avoir leur caractère, leurs habitudes. Certains seront éliminés. Seuls les plus forts resteront.
De chaque livre, elle écrit 7 ou 8 versions, reprenant sans cesse son travail comme un sculpteur modèle la terre, par ajouts et retraits successifs. Le chapitrage n’est pas échafaudé dès le début. C’est à la fin que Claudie entreprend le découpage, ce qui explique sans doute que les chapitres se succèdent avec densité et pertinence. L’écrivain coupe au-delà de ce qu’il est imaginable, jusqu’au moment où l’imprimeur déclenche la machine. Phrases courtes. Enchaînements simples. Claudie Gallay en révèle le secret : le manuscrit est lu à haute voix dans son bureau. Et comme elle-même ne sait pas bien respirer, la sentence tombe impitoyable au moindre alourdissement de la syntaxe. On comprend mieux pourquoi ses livres sont physiquement « faciles » à lire. (Il faudrait bien que j’en prenne de la graine)
Le titre est donné tout à la fin. Ce n’est pas la chose la plus simple, trop réductrice.

Un succès qui fait du bien
Elle assume facilement la célébrité consécutive aux Déferlantes parce qu’elle vit loin de Paris. La pression des attentes des lecteurs est vite oubliée dès qu’elle retrouve la bergerie où elle écrit. Ne reste que l’apaisement de la reconnaissance après des années qui n’ont pas été faciles. Le soulagement aussi d’avoir pu régler les soucis financiers. Claudie Gallay demeure prudente, consciente que ce succès est d’abord un cadeau de la vie qui n’exonère pas l’avenir de l’effort. Elle apprécie. Et va pouvoir consacrer tout son temps à l’écriture. Jusque juin elle enseignera à mi-temps dans une classe de CE1 du Vaucluse. Pour des élèves qui lisent et écrivent beaucoup. Elle a ce don d’être la médiatrice qui facilite l’acquisition de leurs propres savoirs. Inversement, l’exercice de ce métier difficile la maintenait dans la réalité la plus à vif.

Ensuite, et au moins deux années durant, elle vivra sans regarder la montre, affranchie du calendrier scolaire, ce qui représente une merveilleuse liberté et l’autorisera à écrire et à vivre à sa propre vitesse. Nous attendons avec patience le prochain livre comme la promesse d’un rêve abouti. A moins que le projet d’écrire pour le théâtre ne se faufile entre temps.
Les Déferlantes vont être traduites à l’étranger. Le livre sera prochainement adapté pour le cinéma. François Dupeyron avait été annoncé mais on sait que la production recherche quelqu’un d’autre. (Personnellement je verrais bien Nicole Garcia ou Martin Provost). Claudie Gallay fait confiance. Elle a un droit de regard sur le scénario mais ne veut pas s’engager davantage. Le risque serait trop grand de se disperser et c’est un autre métier.

Claudie Gallay sera présente au Salon du Livre à Paris, Porte de Versailles, les 13, 14 et 15 mars, sur le stand des éditions du Rouergue.

Elle a publié l'Amour est une île en 2010, chez Actes sud.

13 commentaires:

Nicolas a dit…

Merci pour ce portrait qui donne, oui, très envie de rencontrer cette auteure, cet écrivain

A propos de livres a dit…

Très intéressant cet article sur Claudie Gallay que j'ai découverte avec "les déferlantes" et que j'ai eu la chance de rencontrer lors du Salon du Livre de Paris.

marie-claire a dit…

Moi, c'est votre blog que je découvre avec intérêt. J'y vois que vous avez une longueur d'avance sur moi par rapport à Claudie car Mon amour, ma vie est le seul que je n'ai pas (encore) lu.

La rubrique "millefeuille" indexe les billets sur des livres ou des auteurs. Bonne lecture !

BOOP a dit…

J'ai rencontré C Gallay il y a qques jours. J'ai voté pour "les déferlantes" qui a remporté le prix des lecteurs du"Télégramme", quotidien régional. Sa gentillesse, sa discrétion, sa douce réserve m'ont touché quand elle parlait de ses livres dans une librairie importante à Brest. Elle ressemble à ses personnages à qui elle porte une vraie tendresse, elle sait les faire vivre, et nous les faire aimer. Ils sont nous, ils sont moi, avec leur humanité profonde. La sensibilité est un talent. Continuez Claudie, à nous donner ce plaisir inégal de la lecture..Je vous l'ai dit lorsque vous m'avez fait votre dédicace "nous sommes faits de rencontres..."

Jocelyne a dit…

Moi aussi j'ai découvert Claudie Gallay avec "Les déferlantes". Je suis en train de lire "Dans l'or du temps" et je viens d'acheter"Les années cerise". Je complèterais sûrement la collection.
Merci Claudie Gallay

Jocelyne

marie-claire a dit…

Seul le dernier m'a moins touchée, sans doute parce que je connais trop le milieu du théâtre de l'intérieur et ma critique est nuancée :

http://abrideabattue.blogspot.com/2011/02/lamour-est-une-ile-de-claudie-gallay.html

Claudie reste malgré tout une de mes auteurs favorites.

Evelyne a dit…

MAGNIFIQUE, oui MAGNIFIQUE.
J'ai lu votre livre les Déferlantes, 524 pages en une journée. Un régal de lecture. Continuez car votre style est parfait.Merci

Jacques a dit…

J'avais emprunté "Les déferlantes" pour trois semaines à ma bibliothèque municipale. Il ne m'a pas fait trois jours! Les phrases courtes claquent comme le vent et les embruns.
Les Editions du Rouergue ont bien de la chance de pouvoir publier un auteur de ce talent. Et tant pis pour les grandes maisons de la rive gauche.

Paisible a dit…

quel bel article ! superbe ! moi aussi j'ai rencontré Claudie Gallay, j'ai tout lu et suis tombée sous le charme...et quel simplicité...une femme de qualité...et super votre blog !

marie-claire a dit…

Votre message me conforte dans l'écriture d'articles "longs" ... qui on s'en aperçoit, ont encore de l'intérêt même 3 ans plus tard. Quand on dit que Internet est éphémère on se trompe.
Merci de votre commentaire encourageant.

LO a dit…

Merci pour votre minutieux article qui me permet de mieux comprendre cette auteure. J'ai lu "les déferlantes" comme premier ouvrage la concernant et malheureusement je n'ai pas été touchée par la grâce (livre trop long, pesant, personnages trop vides sauf la petite Ila).
Mais persévérante de nature je lis actuellement l'amour est Ile et là je me régale davantage !! Bonne lecture à toutes et tous donc !!

Laurette a dit…

Merci pour votre minutieux article qui me permet de mieux comprendre cette auteure. J'ai lu "les déferlantes" comme premier ouvrage la concernant et malheureusement je n'ai pas été touchée par la grâce (livre trop long, pesant, personnages trop vides sauf la petite Ila).
Mais persévérante de nature je lis actuellement l'amour est Ile et là je me régale davantage !! Bonne lecture à toutes et tous donc !!

Anonyme a dit…

Je viens de terminer à l'instant " les déferlantes "; cette histoire m'a touchée de bout en bout. Comment l'auteure fait-elle pour décrire si justement les choses et les êtres.
Il faut peut-être avoir été une petite fille solitaire et contemplative pour vivre à ce point l'autre quel qu'il soit ( minéral,végétal,animal ou humain ).
Madame, votre coeur fait le reste... Encore! Mireille

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