dimanche 26 août 2018

Je tu, elle d'Adeline Fleury

Je, tu, elle est un livre qui se déploie en trois parties. J'avais totalement épousé le point de vue de la femme à la fin de la première et je ne comprenais pas que le livre se poursuive. Selon moi, tout avait été dit. Quelle naïveté !

Je découvre alors avec stupéfaction le point de vue de l'homme et en particulier qu'il n'est pas sourd aux émotions de celle avec qui il partage d'intenses moments. Je n'avais pas songé non plus jusque là qu'on pouvait considérer la frigidité au masculin (p. 182).

Est-ce qu'on pourrait aimer "trop" ? Se ravager d'amour (p. 186) serait-il envisageable ?

Le roman est le récit d'une passion dévorante à la folie, à la vie, à l'amor et à la mort qui se conjugue en trois temps. Je pensais qu'après Annie Ernaux tout avait écrit sur la passion mais non. Adeline Fleury renouvelle le sujet avec puissance.

Elle décortique le processus sur tous les fronts, y compris en quoi sexe, tendresse et inspiration peuvent s'auto-alimenter. Elle a recours à des comparaisons très fortes (p. 37) : Il y a les bébés secoués, dont les preuves de maltraitance ne sont pas détectables sur l'instant, mais dont les séquelles laissent des traces pendant des années, parfois jusqu'à l'âge adulte, et puis il y a les amoureuses secouées. Je suis une amoureuse secouée.

Elle décrit parfaitement l'état de manque amoureux (p. 74), très proche de celui d'un crackeux en manque, sauf qu'il n'existe pas de méthadone pour se sevrer de l'amour passionnel, on ne décroche pas comme ça d'une vraie rencontre. Plus loin (p. 94) : Tout comme il existe des chirurgiens esthétiques pour se faire gonfler la poitrine ou se refaire le nez, il devrait exister des chirurgiens affectifs pour réparer les blessures du coeur, une façon de réparer les vivants.

La femme meurtrie ne songe qu'à fuir et tentera de se restaurer au bord de la mer, convaincue que se "mettre sur la grève" pouvait suspendre les effets de la passion.

Plusieurs moments m'ont fugitivement évoqué des états amoureux proches de ceux d'une héroïne de Catherine Locandro et je n'ai pas été surprise d'apprendre qu'elle ait pu être une des premières lectrices.

Je ne veux pas en dire davantage parce que la découverte de ce roman exige qu'elle se fasse dans la chronologie imposée par l'auteure qui, non seulement aborde le sujet selon des angles différents mais accorde aussi la voix à chacun de ses personnages en concevant le récit de manière chorale, se réservant en quelque sorte l'emploi de l'italique pour exprimer son point de vue.

Adeline Fleury est journaliste, romancière et essayiste. Auteure d’un premier roman, Rien que des mots (François Bourin, 2016), elle se fait ensuite reporter de l’intime pour explorer la féminité et le désir dans le Petit Éloge de la jouissance féminine (François Bourin, 2015 ; rééd. poche La Musardine, 2018) et Femme absolument (J.-C. Lattès, 2017 ; rééd. poche Marabout, 2018).

Je tu, elle d'Adeline Fleury, éditions François Bourin, en librairie le 30 août 2018

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