mardi 20 février 2018

Le lauréat

Je sais parfaitement que tout le monde ne l'aime pas mais j'ai a-do-ré le Lauréat. Ce n'est pas une question de nostalgie envers le film avant-gardiste (mythique je sais, très choquant il y a 50 ans), ou la musique de Simon & Garfunkel (on aime toujours autant Mrs Robinson qu'on entend aussi dans le Livre de ma mère à l'Atelier) ou celle de Lou Reed (dont Perfect day fait un carton dans les théâtres) ni d'admiration pour la carrière d'Anne Parillaud.

Pas davantage pour les ramages orangés d'une des robes portées par Françoise Lépine (à l'instar de Marie-Lise Fayet dans Papa va bientôt rentrer ou Mélanie Doutey dans Douce-amère). Tout le monde semble avoir les mêmes idées au même moment. Il faut dire que les années 60-70 inspirent les metteurs en scène.

Ce qui m'enthousiasme dans le travail dirigé par Stéphane Cottin c'est la cohérence entre l'adaptation, la scénographie, la direction d'acteurs (quelle bonne idée de faire jouer des rôles trsè différents à plusieurs d'entre eux), la bande son, et le recours (intelligent, et ce n'est pas toujours le cas) à la vidéo qui nous offre ce qui est annoncé : une comédie de mœurs sur l’Amérique des années 60 aussi drôle que touchante. Car on rit beaucoup.

J'ai entendu beaucoup de critiques sur le jeu d'Anne Parillaud. Elle campe une Mrs Robinson à la diction mécanique, d'une maigreur inquiétante, et c'est ce qui rend touchant son personnage de mante religieuse alcoolique, désabusée et manipulatrice.

Benjamin ... est magistralement interprété par Arthur Fenwick, qui réussit à faire oublier Dustin Hoffman, qui fut le créateur du rôle au cinéma.
Brillant élève tout juste diplômé, Benjamin Braddock rentre en Californie pour fêter son succès en famille. A 21 ans, il a tout pour envisager un avenir radieux et pourtant quelque chose cloche… Lors de la party organisée par ses parents en son honneur, Mrs Robinson, une amie de la famille, alcoolique notoire et ayant plus de deux fois son âge, s’offre à lui avec autant de soudaineté que de désinvolture. S’ouvre alors devant lui une porte dont il ne sait s’il s’agit d’une issue de secours ou d’une voie sans issue.
La photo de Ben en "lauréat" est en surimpression sur le mur de la maison familiale qui coulisse au début de la pièce, révélant le jeune homme, assis sur son lit, en combinaison et masque de plongée. Son père (Marc Fayet) lui demande gentiment et avec une patience incroyable de bien vouloir descendre mais le garçon refuse catégoriquement : Je n'ai pas envie de voir Mrs Robinson (il prononce son nom à l'américaine), ni personne.

Le père énumère ses résultats. Le ton est légèrement surjoué, en décalage avec la nonchalance de Benjamin qui soudain bondit et précise, agacé, qu'il n'est pas major de sa promotion, mais ex-aequo.  Le paternel encaisse, décontenancé (comme je le fus avant de me faire rembarrer par mon fils qui ne voulait pas qu'on le pense major, donc le meilleur, puisqu'il n'était "que" ex-aequo. La ressemblance s'arrête là. Il n'y a pas de Mrs Robinson dans notre entourage).

Ces bourgeois américains sont tous grotesques, et c'est bien rendu. Ben qui est malgré tout un "bon" fils accepte de mot fétiche suggéré par son paternel : polypropylène qu'il emploiera plus tard.

Arrive la femme du meilleur ami de son père qui demande en minaudant s'il y a un cendrier dans cette chambre. On lui répond que non, ce qui ne l'empêche pas d'écraser sa cigarette sur le lit ... Qu'est-ce que tu penses de moi ? Tu savais que j'étais alcoolique ?

Benjamin a des interrogations plus métaphysiques : Je quitte la maison, je vais voir le monde. Je veux des gens simples, courageux ... normaux, vrais.

Il est sur-diplômé. Elle est dotée d'une intelligence difficile à assumer pur une femme dans l'Amérique puritaine des années 60. Ils sont tous deux différemment désabusés. Les mots font écho pour l'un comme pour l'autre aux paroles de la chanson de Lou Reed.

Just a perfect day (Rien qu'une journée idéale)
You make me forget myself (Avec toi je m'oublie)
I thought I was someone else (Je pense être quelqu'un d'autre)
Someone good (Quelqu'un de bien)

Sauf que cela ne se passe pas comme ça. On entend les premières accords de guitare de la chanson si célèbre que Simon & Garfunkel avaient écrite pour le film, Mrs Robinson. C'est très bien ainsi mais ceux qui en connaissent les paroles (We'd like to help you learn to help yourselfNous aimerions vous aider à apprendre à vous débrouiller toute seule) peuvent davantage savourer le sens caché.

Le public applaudit chaque scène comme s'il s'agissait d'une pièce de boulevard. C'est assez sympathique, mais dérangeant. Benjamin reviendra lessivé, dit-il. Ses mésaventures en tant que pompier à Kalua‘aha ne sont pas glorieuses et sa mère le voit en plein déficit d'illusions.

Les parents ainsi que le mari de Mrs Robinson vont jouer plusieurs rôles secondaires qui les révèlent dans des registres très différents. La mère (Françoise Lépine) fera plus tard un numéro de Pole Dance (une spécialité apparue dans les années 50) plutôt étonnant et très réussi, enchainant spin et drop.

On verra aussi Benjamin à nouveau en surimpression sur le mur, à l'oeuvre en plongée ... preuve qu'il utilise finalement la fameuse combinaison.

On entendra l'émouvante chanson Nights in White Satin, non pas dans la version iitiatle des Moody Blues mais dans celle de Bashung.

La rencontre a finalement lieu entre Mrs Robinson et son jeune amant. Ils se déshabillent dans la pénombre avant de tirer pudiquement les rideaux dans un cadrage qui évoque un tableau de Hopper. Ce qui est autorisé pour les hommes ne l'est pas encore tout à fait pour les femmes et le film fut jugé sulfureux. Toujours est-il que si la femme l'initie à la transgression l'élève dépassera la maitresse.

La chanson d'Herman's Hermits, No Milk Today (1966) malgré son air entrainant est sans doute prémonitoire :
No milk today, my love has gone away (pas de lait ce matin, mon amour est parti)
The end of my hopes, the end of all my dreams (La fin de mes espoirs, la fin de tous mes rêves)

Sound of silence (présente elle aussi sur la BO du film) est une autre évidence.

Le personnage de Mrs Robinson est très complexe. Vous remarquerez qu'elle n'a pas de prénom, ce qui instaure une distance. Le mari existe peu. Il travaille toute la journée, il rentre tard, il prend deux temestas et c'est le matin.

Le film la montrant à coté de Benjamin dans l'Alfa Romeo Spider rouge vif est plutôt touchant, sauf qu'on a du mal à croire qu'elle a le double de son âge tant elle parait jeune (pour le film le problème était un peu différent, c'est Dustin Hoffman qui était trop vieux pour le rôle). La courbe de l'écran apporte quelque chose de singulier aux images. La chanson Sugar, Sugar (écrite par Jeff Barry et Andy Kim, attribuée à tort aux Archies) s'accorde avec la langueur avec laquelle la femme se fait désirer :
Honey, Oh, Sugar, Sugar.
You are my candy girl, and you got me wanting you.

I just can't believe the loveliness of loving you.
(I just can't believe it's true).
Arrive alors ce plan où Benjamin est assis sur le lit, avec son bouquet de fleurs, dans la posture immortalisée par Bill Murray dans Lost in translation. Les deux amants se provoquent.

La mère autorise sa fille à sortir avec n'importe quel garçon ... sauf Benjamin. De nouveau la voix grave de Bashung résonne, pour chanter cette fois Michelle ma belle ...

On voit Benjamin rouler vers Berkeley où bien sûr il séduira la fille, provoquant une colère sans fond chez la mère qui menace de mots orduriers : pourriture, déchet, merde.

Benjamin est trainé chez un psy où toute la famille est assise sur les fameux tabourets transformables orange Tam Tam, dessinés par Henry Massonnet et moulés ... en polypropylène (puisque le mot est magique).

Mon Dieu, tout est de ma faute, pleure la mère de Benjamin qui reprend la route, à tombeau ouvert pour tenter de stopper le mariage d'Elaine.

Le décor a changé une ultime fois, laissant apparaitre un autel, des cierges, une croix, alors que les orgues jouent le morceau rituel pour l'occasion.

Très amère, Mrs Robinson condamnera Benjamin : Tu n'avais pas la moindre chance.

On sort du théâtre avec plein d'images et de chansons en tête. Et la forte envie de les réécouter en boucle. Alors on mettra sur la platine On reconnait le tube de 1966 (écrit par Lou Reed) Sunday Morning pour The Velvet Underground :
Sunday morning, praise the dawning
Dimanche matin, rend grâce à l'aube
(...)
It's just the wasted years so close behind
C'est juste les années gaspillées tout juste derrière

Le lauréat, d'après le roman de Charles Webb

Adaptation Terry Johnson
Version française Christopher Thompson
Mise en scène Stéphane Cottin
Avec Anne Parillaud, Arthur Fenwick, Marc Fayet, Françoise Lépine, Jean-Michel Lahmi, Adèle Bernier
Décor Catherine Bluwal et Stéphane Cottin
Costumes Chouchane Abello-Tcherpachian
Lumières Marie-Hélène Pinon
Vidéo Léonard
Au Théâtre Montparnasse
31 Rue de la Gaîté - 75014 Paris
01.43.22.77.74
Du mardi au samedi à 20h30, matinée le dimanche à 15h30

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