jeudi 15 février 2018

Baby mis en scène par Hélène Vincent

Baby est une pièce mise en scène par Hélène Vincent au Théâtre de l'Atelier et il faut courir la voir pour le sujet, les acteurs, la mise en scène. Tout y est parfait.

On est en Louisiane en plein été  ... Le temps est à l'orage et pour moi qui connais la géographie des lieux je peux vous dire que la chaleur y est torride en été. Il y a de quoi vous taper sur le système quand on vit cloitrés dans une caravane comme Wanda et Al. Normal qu'ils s'abreuvent de bière. On ne peut pas le leur reprocher.

On a compris que la jeune femme (Isabelle Carré) attend un bébé, le cinquième en huit ans, et que ce n'est pas complètement un heureux évènement. Elle est pauvre mais jolie, et ne porte pas les marques des grossesses antérieures (ce qui était aussi le cas de la mère d'Hélène Vincent). Les futurs parents sont très amoureux et adorent leurs enfants. Des dessins maladroits décorent les murs. L'espace est encombré de jouets et de peluches. Même les verres posés sur la table évoquent ceux que les petits se disputent parce que leurs héros sont gravés dessus en couleur.

Le téléphone est coupé. Il faut aller "à la cabine" pour passer un coup de fil. Wanda pose une petite annonce sur le frigo pendant qu'elle s'absente quelques minutes. J'ai trouvé ça dans le journal faut vraiment que tu jettes un coup d'oeil.

Chaque mot compte : "Enceinte ? Couple marié, épanoui, cultivé et très à l'aise financièrement veut offrir à un enfant blanc en parfaite santé une vie heureuse. Différentes formes d'aides envisageables. Appeler en PCV".
Le texte gomme les angles d'une réalité un peu glauque. Un mois plus tard le ventre de la jeune femme s’est bien arrondi et la caravane est mieux rangée. Le parfum citronné du spray que Wanda pulvérise dans l'habitacle arrive jusque sur les premiers rangs. On a compris que les deux couples ont conclu affaire. Mais ce sont les femmes qui ont le courage d'assumer la transaction.

Rachel (Camille Japy) débarque angoissée pour vérifier que tout se passe bien. On sent immédiatement son niveau de préoccupation, inquiète que Wanda ne boive pas que de l'eau, et qui plus est minérale. Elle est tendue. Rien de ce qu'on lui propose ne lui convient mais elle acceptera de manger de la jelly au dessert. Après tout, il parait que c'est bon pour les os.

Elle ménage la future maman parce qu'elle ne voudrait pas la braquer et risquer de faire capoter le projet. Elle doit composer aussi avec la personnalité du mari (Vincent Deniard) qui est moins conciliant. Pas question de les vexer en exigeant de savoir pourquoi ils ont épongé leurs dettes plutôt que d'acquérir un climatiseur avec les 500 $ dédiés à cette acquisition.

On sent, et c'est très bien suggéré, que les deux femmes éprouvent de la compassion l'une pour l'autre, même si leurs soucis sont diamétralement opposés. Le couple "adoptant" possède une magnifique maison avec piscine à Los Angeles. Ils ont un métier valorisant dans le cinéma. Riches parmi les riches, ils ont tout pour être heureux. Ils s'aiment, ... mais ne peuvent pas avoir d'enfant. Wanda n'a pas de quoi élever ses enfants mais se dit trop fertile pour la contraception.

Rachel a apporté un cadeau à Wanda qui s'extasie sur le papier d'emballage comme seule une femme-enfant peut le faire. Plus tard elle sera transformée par la robe de soie qu'elle déplie. L'écart social entre les deux familles est éclatant et provoque beaucoup de rires dans le public. Ce qui est très réussi c'est que le spectateur ne peut pas prendre parti pour l'une ou l'autre.

Notre opinion évoluera tout au long de la pièce et on quittera le théâtre sans pouvoir trancher. Personne n'a tort ou raison. A peine est-on agacé du conformisme de Rachel que le manque de tolérance de Wanda nous retourne alors qu'elle n'énerve à propos de la bande des cas sociaux bas de plafond qui font du bruit sur leur terrain. Wanda est raciste alors que Rachel (même si elle souhaite adopter un enfant blanc) est favorable à l'égalité des droits civiques, entre blancs et noirs. Il faut rappeler que l'action se passe en 1989, et que les luttes livrées entre 1945 et 1970 afin de mettre un terme à la ségrégation raciale sont encore à l'esprit, en particulier dans les États du Sud comme la Louisiane.

Rachel donne des conseils qui ont une allure d'injonctions. Wanda est à deux doigts de se vexer : Je sais fabriquer les gosses, je vais pas le foirer votre bébé. Le ton sur lequel elle parle de "votre" bébé marque un renoncement qui est poignant. Il ne fait pas de doute que si le jeune couple en avait les moyens il garderait l'enfant. Savoir qu'il bénéficiera d'une (vraie) piscine alors que Wanda rafraichit sa progéniture en l'arrosant avec un tuyau conforte leur décision : cet "abandon" (le mot n'est pas prononcé) est une sage décision.

Les deux femmes tentent de se trouver des points communs. L'une est protestante, Wanda est luthérienne. Les deux hommes sont davantage éloignés. On commence malgré tout à discuter du prénom.
Un mois plus tard, le public découvre un nouveau décor après un bref entracte. Richard (Bruno Solo) surgit avec une énorme valise. L'avocat du couple (Cyril Couton) l'accompagne pour établir le protocole de l'ordonnance de garde. Il ne peut pas se retenir de raconter des anecdotes sur les dossiers qu'il a récemment conclus. Et chaque mention provoque l'envie de Richard de changer de projet. Il aurait préféré une mère porteuse étudiante en médecine mais sa petite taille de 1, 43 est un point négatif ... sinon je vous l’aurais proposée commente l'avocat d'un ton ultra commercial.

Il lui promet un enfant magnifique parce que Wanda est une personne très maligne. Richard est indécis, semblant avoir envie de revenir sur sa décision. Surtout quand Al réclame une somme supplémentaire. L'affrontement entre les deux hommes est impressionnant. Al est un géant qui pourrait être le fils de Bouli Lanners. Ils sont si différents et tout les oppose. Les échanges sont surréalistes entre celui qui considère qu'il est immoral de négocier un bébé et cet autre qui estime avoir affaire à des sous merdes. Malgré tout il serait trop facile de juger.

Les événements se précipitent. L'avocat est pressé de faire signer le protocole et assiste, médusé, à une négociation colérique. Le public découvre des pratiques qui ne sont pas du tout celles qui sont admises en France. L'histoire d'amour est superbe des deux cotés, quoique très différente. Il est possible que les pauvres essaient de tirer profit de la situation mais rien n'est sûr. Ambiguïté et ambivalence apparaissent des deux cotés.

Rachel est émouvante dans son enthousiasme. Richard recule à aller voir la future accouchée. C'est que c'est un truc violent, hard la naissance ... La fin cloue le spectateur sur son fauteuil. Qu'aurions nous fait à leur place ? Il n'y a pas de (bonne) morale à l'histoire, que des personnes malheureuses et on est retourné par les arguments de chaque personnage.

Il est essentiel de se resituer dans le contexte des années 90. Il peut nous sembler insensé qu'il ait été si "facile" de pratiquer de telles transactions il y a plus de trente ans aux USA. Quand on songe qu'une adoption qui se passe mal peut légitimement aboutir à l'abandon de l'enfant, qui aura une faible probabilité de pouvoir espérer une nouvelle famille, on frémit et on se dit que Jane Anderson aurait pu écrire une pièce encore plus caustique. On croise les doigts pour que cette disposition ne traverse pas l'Atlantique. L'auteure ouvre le débat sur les mères porteuses, en allant plus loin que la question d'oser acheter, et de l'immense amour dont on fait preuve (malgré l'argent) pour donner, pour vendre ou acheter un enfant.

Tout le monde va faire le rapprochement avec le désormais mythique film d'Etienne Chatiliez, La vie est un grand fleuve tranquille, où Hélène Vincent jouait si bien son rôle (pourtant un contre-emploi) qu'une image bourgeoise lui est longtemps restée collée. Déjà une histoire d'adoption entre deux milieux sociaux que tout opposait.

L'adaptation est signée de Camille Japy qui joue avec une large palette d'émotions le rôle de Rachel. On regrette infiniment qu'Hélène Vincent ait décidé de ne plus monter sur les planches. C'est son choix et il faut l'accepter. Pour notre plus grande chance elle ne lâche pas le théâtre puisqu'elle va poursuivre comme metteuse en scène et on salue sa direction d'acteurs tout en finesse.

On n'oublie pas qu'elle a interprété tant de grands rôles. Je pense notamment à la bouleversante Alexandra David-Néel au Théâtre du Petit Montparnasse, dans la mise en scène de Didier Long, l'actuel directeur de l'Atelier. On pourrait citer d'autres multiples liens entre les acteurs. Isabelle Carré avait signé sa première mise en scène dans ce même théâtre il y a juste deux ans. Elle vient de publier son premier roman, Les rêveurs, qui est un de mes coups de coeurs des 68 premières fois.

Le théâtre est une grande famille où l'adoption est aisée.
Baby de Jane Anderson
Adaptation Camille Japy
Mise en scène de Hélène Vincent
Avec Isabelle Carré, Bruno Solo, Camille Japy, Vincent Deniard et Cyril Couton.
Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin 75018 Paris - 01 46 06 49 24
A partir du 19 janvier 2018
Du mardi au samedi à 21h00
Matinée le dimanche à 15h00
N'oubliez pas que qu'au Bistrot du théâtre (à l’étage), Gérard (06 09 05 40 00) vous attend pour un apéro dînatoire avant le spectacle et vous propose une large gamme de boissons et de vins bio (à consommer avec modération) ainsi que ses planches, ses assiettes gourmandes, et des desserts maison.
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est d'Emmanuel Robert

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)