vendredi 23 février 2018

Guérisseur mis en scène par Benoît Lavigne

La scène est bordée d'une enfilade de chaises métalliques aux couleurs fanées. On se demande si nous n'allons pas être invités à y prendre place un instant. Mais nous ne sommes pas dans une de ces salles de spectacles miteuses où se produisait Francis Hardy, guérisseur de son état mais avant tout artiste. On s'y croirait pourtant.

Assis de trois quarts, l'homme marmonne, ou parle-t-il une langue étrangère ? Il énumère tous les villages reculés d’Écosse et du Pays de Galles en train de mourir où il se produit comme guérisseur. Leurs noms, nous dit-il, ont un pouvoir hypnotique et apporte l'apaisement de leur incantation.

Lui qui se présentait comme le 7ème fils d'un 7ème fils est en fait l'enfant unique d'un sergent. Les initiales de son nom, FH pourrait signifier franc et hardi. On s'apercevra qu'il ment comme un arracheur de dents. Si la franchise n'est pas son fort, il maitrise par contre la hardiesse.

Il pratique la guérison par l'imposition de ses mains et consent, en mimant les gestes qu'il fait sur des gens en proie au désespoir, que oui, de temps en temps ça a marché. Mais neuf fois sur dix il ne se passe rien. Pourtant, avec sa compagne Grace et son imprésario Teddy, il assure chaque soir le spectacle de ses dons exceptionnels, recourant au whisky pour calmer ses angoisses, entre l'absurde et l'essentiel. De retour en Irlande, dans un pub de Ballybeg, la vie de ces trois saltimbanques va soudainement basculer...

Créée en avril 1979 à New York, la pièce a été montée en 1986 au Lucernaire par Laurent Terzieff et jamais rejouée en France depuis cette date. Guérisseur fait de nouveau entendre la voix de Brian Friel(1929 - 2015), le Tchekhov irlandais dans cette pièce mystérieuse et envoûtante.

Chacun des trois protagonistes viendra nous raconter "sa" version de l'histoire. Le guérisseur, interprété par Xavier Gallais – en alternance avec Thomas Durand, est le premier sur scène. Il m'a parfois fait penser au personnage interprété par Gregory Gadebois, autre grand comédien, dans Mon âme par toi guérie.

On ne sait pas encore si ses paroles sont justes ou déformées. Il semble effondré d'avoir raté la mort de sa mère d'un peu plus d'une heure. Il danse, boit, les chaises se fracassent. Il arrive à l'épisode de l'homme tombé d'un échafaudage et paralysé.

Arrive ensuite sa femme Grace (Bérangère Gallotqui se lance elle aussi dans l'incantation. Elle est bouleversante dans sa détresse. C'est là que le bébé est enterré, loin de tout, point final. On devine que le pardon n'est pas de mise. Quel talent pour faire mal !

Elle s'en va, revient, et donne sa version d'une guérison avant d'en venir elle aussi au moment où l'homme est arrivé dans son fauteuil roulant. Elle a souffert d'un manque de reconnaissance de son compagnon dont elle aurait tant voulu les mains sur elle ...

L'impresario Teddy (Hervé Jouval) apporte sa joie de vivre en dansant à la manière de Fred Astaire. Il a le goût des formules : Une vie entière dans le show biz fait de vous un philosophe. Mais ses paroles ne sont pas plus claires que celles des deux précédents. Il refuse de travailler avec ses amis : faut pas que tu les mélanges (au boulot) même si ça te démange.

Etait-il ami avec Harry et/ou Grace ? On peut légitimement s'interroger sur la question. Quand Harry revient pour un quatrième monologue on se demande s'ils tous les trois vécu la même chose. Certes non. Mais ce dont personne ne doute c'est que ces trois là sont en manque d’amour et désespérés.

Alain Delahaye a entrepris de traduire toute l’œuvre théâtrale de Brian Friel. Douze volumes ont été publiés à ce jour. On lui doit aussi la version française de nombreux films, dont Le Patient Anglais, Billy Elliot, Looking for Richard, ainsi que de la série Game of Thrones. Il a raison de le souligner. Guérisseur n'offre pas de réelle intrigue, pas de dialogues, et pourtant le spectateur a l’impression d’un théâtre extraordinairement vivant, d’une richesse humaine inépuisable. Mais Dans le détail les récits divergent parfois profondément, et il devient vite impossible de connaître l’exacte vérité à propos du pouvoir mystérieux de cet Irlandais.

Pour Benoît Lavigne la métaphore est claire. Le guérisseur c’est l’artiste qui doit tous les soirs envoûter son public, capter son imagination, et lui faire croire à l’impossible. Brian Friel nous livre ainsi une réflexion inquiète (mais souvent pleine d’humour) sur le rôle de l’artiste, sur la solitude et sur la douleur de vivre. En ce sens Guérisseur est une pièce unique en son genre que Benoît Lavigne a mise en scène avec sobriété et intelligence.

Il est par ailleurs le directeur du Lucernaire, qui est bien plus qu’un théâtre. C’est aussi trois salles de cinéma Art et Essai, un restaurant, un bar, une librairie, une école de théâtre et une galerie d’exposition. Il appartient aux éditions de l’Harmattan. Il fonctionne à plus de 95% en recettes propres et est membre de l’Association de Soutien pour le Théâtre Privé.
Guérisseur de Brian Friel
Texte français de Alain Delahaye
Mis en scène par Benoît Lavigne
Avec Xavier Gallais ou Thomas Durand, Bérangère Gallot et Hervé Jouval
Au Théâtre Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
Du 31 janvier au 14 avril 2018
Du mardi au samedi à 19 heures

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