vendredi 2 février 2018

Mémoire d'un tricheur

J’avais apprécié Olivier Lejeune, dans ce même théâtre Rive Gauche il y a deux ans, alors qu’il jouait dans Une folie, une pièce que j'avais beaucoup appréciée.

Sa carrière est prodigieusement remplie aussi bien au théâtre qu’au cinéma, et même à la télévision, en tant qu’auteur ou comédien. C’est un boulimique de travail, qui a collectionné les premiers prix.

J’ai eu la chance d’approcher cet acteur après le spectacle. Il revenait de Prague où il avait tourné une scène d'Edmond, film de Michalik dont la sortie est annoncée pour Novembre 2018.

La pression n’entame jamais sa bonne humeur. Cet homme peut tout faire sans tricher. Il est douée d'une mémoire exceptionnelle qui le dispense d'avoir besoin d'un prompteur. Il écrit des pièces de théâtre depuis l'âge de 6 ans …  et j’ai manqué de répartie. J’aurais dû lui demander à quand vos mémoires ?

De fait j'espère qu'il nous les livrera pour nous faire comprendre comment cet homme qui aurait pu être musicien ou devenir chef d'orchestre a pu vivre plusieurs vies de front. 

À dix ans, Alex perd sa famille, intoxiquée par un plat de champignons. Il est le seul à survivre, car il avait été privé de repas pour avoir volé deux francs dans la caisse du magasin paternel. Son larcin l’a sauvé de la mort tandis que l’honnêteté a tué les siens ! Si seul le crime paie, pas étonnant qu’il ait une étrange conception du monde, et se convertisse à la tricherie, en amour comme au Casino… Parvenu à la maturité de sa vie il nous en raconte le déroulement rocambolesque, déroulant au fil des chapitres les lieux qui l'ont vu devenir ce tricheur patenté, … et professionnel.

Eric-Emmanuel Schmitt a eu l’idée de faire jouer le rôle par deux personnes. Olivier Lejeune campe Alex en tant que récitant, de manière à lui conférer une certaine distance par rapport aux évènements qu’il rapporte. Par moments il joue d'autres rôles comme celui du médecin.
Sylvain Katan l’interprète à certains moments clés de sa vie, ce qui permet de nous offrir de jolis moments d’introspection puisqu’il leur arrive de dialoguer. Ce comédien se glisse aussi très habilement dans la douzaine de rôles secondaires surgis du passé, femmes ou hommes, et déterminants dans sa vie, un petit garçon, un militaire, un espion russe, une vieille comtesse, la femme de sa vie …

Mémoires d’un tricheur est l’unique roman de Sacha Guitry dont l’humour est une valeur sure. Eric-Emmanuel Schmitt, dont on connait le talent, a voulu en faire une adaptation pour le théâtre. Il ne faut pas nécessairement chercher une morale à cette histoire. Le texte est avant tout assurément prétexte à un beau jeu d’acteurs. Il est une partition dont Olivier Lejeune tire les meilleures notes.

Le metteur en scène écrit en note d’intention que l’auteur casse les conventions. Cependant il a choisi un décor très classique, et très évocateur de l’époque (le roman a été publié en 1935 chez Gallimard) sans chercher à moderniser la pièce qui, parfois, prend quasiment une allure historique. D’autant que le spectacle commence avec la projection d’une scène d’archives, en noir et blanc, tirée de l’adaptation au cinéma faite par l'auteur lui-même.
Trois cartes à jouer géantes caractérisent les lieux en se déplaçant ou en se retournant. On aurait aimé confronter la pensée de Guitry à la tricherie des temps modernes. Il aurait pour cela peut-être fallu inventer un troisième larron, qui aurait pu représenter l’homme d’aujourd’hui.

Malgré tout certaines formules restent efficaces. Notamment à propos de la richesse : Être riche ce n’est pas avoir de l’argent, c’est le dépenser. La catégorisation de Guitry est encore d’actualité :
Il y a cent façons de tricher, mais il n’y a guère que trois sortes de tricheurs.
Tout d’abord, il y a le joueur qui triche - qui ne triche que parce qu’il joue. Qui le fait sans méthode, sans préméditation, d’une manière presque inconsciente, involontaire, et dont on sent très bien qu’il est parfaitement honnête en dehors du jeu.
Il y a l’homme qui joue incorrectement parce qu’il est incorrect d’un bout à l’autre de sa vie - et qui doit penser que ce n’est pas vraiment le moment de changer.
Enfin, il y a le tricheur de profession, conscient et organisé.

Né le 28 avril 1882 à Tortisambert, dans le Calvados, la destinée d’Alex est donc gravée le jour où il réchappe d’une intoxication alimentaire qui décima sa famille : il avait été puni pour avoir volé deux francs dans la caisse de l’épicerie paternelle pour s'acheter des billes. Il est le seul survivant d'une malencontreuse platée de champignons vénéneux cueillis sans discernement par un oncle simplet et dont les onze autres membres de la famille ne purent réchapper. Le voilà vivant mais orphelin, représenté en garçonnet émergeant de dessous le bureau.

J’étais vivant parce que j’avais volé. Il y a effectivement de quoi être conditionné.

On le verra chasseur dans un restaurant à Caen. Il s’y découvrira la vocation de devenir riche. Il sera plus tard groom au grand hôtel de Deauville et pourra se vanter d'avoir servi de modèle à Caran d'Ache. On le retrouve plus tard à l’hôtel Scribe avant de se spécialiser dans l’univers des jeux d’argent. Il sera ainsi croupier au grand hôtel de Monaco et écumera les villes d’eaux sans eaux pour leur casino.

Il enchaine les méfaits comme tricheur, du plus bénin, comme le déclenchement d’une alerte incendie pour gagner un petit moment de tranquillité, jusqu’à  influencer la boule au baccarat, … en passant par l’écriture d’une lettre anonyme ou la réalisation de quelques tours de prestidigitation. Je ne me vante pas, je raconte dit-il avec « honnêteté », à supposer qu’il ne triche pas avec ses souvenirs.

L’émotion se ressent lorsqu’il en vient à l’épisode de la guerre, quand il est mobilisé sur le front. Une minute plus tard, il reçoit un éclat d’obus au genou droit. Il doit cette fois la vie au courage d’un blessé qui le porte sur son dos mais qui par malchance aura le bras coupé. On se demande si notre homme ne porte pas la poisse. Rapatrié vers le poste de secours, il est rapidement opéré, et ne gardera qu’une légère claudication des suites de sa blessure. Il sera le premier réformé de l'armée française, et retournera exercer à Monaco.

Il rencontrera une femme qui a encore plus de chance que lui, l’épousera (par intérêt ?) et perdra tout au jeu. Le voilà cette fois puni en quelque sorte de n’avoir pas triché. Notre homme divorce. Il connaitra plus tard un second épisode de disette quand il retrouve son sauveur militaire et que celui –ci lui fait perdre les quatre millions de francs qu’il a amassés comme tricheur itinérant, professionnel en sept ans. Il finira par vivre modestement des cartes … mais en travaillant chez Grimaud, qui est un fabricant lorrain mondialement connu pour la qualité de sa production de jeux de cartes.

La pièce ouvre ici un débat intéressant sur l’aspect moral de la situation même si on reprochera au héros de s’accommode d’une morale enfantine. Tricher ne serait pas voler si on considère que voler, c’est prendre à des honnêtes gens, ce qu’Alex condamne avec force. Alors que tricher c’est contrecarrer le hasard et les calculateurs.

Elle met aussi en lumière que rien n’est tout blanc ou tout noir et que la chance va et vient come un balancier … celui de la justice sans doute.
Mémoires d'un tricheur de Sacha Guitry
Adaptation et mise en scène Eric-Emmanuel Schmitt
Avec Olivier Lejeune et Sylvain Katan
Depuis le 29 janvier 2018
Les mardi, jeudi, vendredi et samedi à 19h
Matinées les dimanches à 17h30
(Relâche exceptionnelle le jeudi 1er février 2018)
Théâtre Rive Gauche
6 rue de la Gaîté - 75014 Paris

Aucun commentaire:

Articles les plus consultés (au cours des 7 derniers jours)