samedi 5 mai 2018

Saltimbanque de Pierre Douglas

Aucun décor dans le studio Hébertot pour accueillir le nouveau spectacle de Pierre Douglas, Saltimbanque, qu'il interprète accompagné par Mathieu Chocat et ses musiciens, Ludwig Bahia à la batterie et le guitariste Pierre Schmitt.

S'il utilise un micro lorsqu'il chante il n'est par contre pas sonorisé quand il raconte son parcours. On sort de la salle avec l'impression d'avoir passé plus d'une heure au coin du feu, en compagnie d'un ami.

Pierre est ce qu'on appelle un show man mais ce moment le montre capable de douceur, voire même de tendresse à l'égard de toutes les personnalités qu'il a imitées depuis 40 ans. Sylvia Roux, la directrice du studio, a eu la formidable idée de lui demander, non pas de faire un récital de plus mais de raconter sa vie. 

Il commence avec la cavalcade entrainante de la bande originale que Michel Polnareff a composée pour le film de Gérard Oury la Folie des grandeurs. C'est que la musique, nous allons l'entendre, joue un rôle déterminant dans la vie de l'humoriste.

C'est à l'âge de 7 ans qu'il a déclaré à ses parents que plus grand il ferait rire. Ses ascendants ne l'ont guère pris au sérieux et ont tenu à lui faire suivre des études malgré des résultats médiocres (c'est lui qui nous le dit) quel que soit le nom (prestigieux ou pas) de l'établissement où ils réussissaient à le caser.

L'option musique qu'il choisit au Bac Technique ne lui permet pas d'obtenir le diplôme malgré un 20 sur 20, lequel ne compensera pas la note catastrophique qui lui est attribuée en physique.

Il entreprend alors malgré tout des études de marketing qu'il achèvera en 1964. La soirée de promotion est dirigée par José Artur qui est déjà le grand animateur que nous avons connu sur France inter. Je veux devenir Tintin lui déclare Pierre.

Il attendra mars 66 pour démarrer dans le journalisme, à Limoges où il fait ses débuts au premier journal télévisé régional de 19 h 40.

Il a rencontré celle qui sera la femme de sa vie, qui pour le moment n'a pas terminé ses études de médecine. Il lui incombe donc de faire bouillir la marmite. Pierre acceptera un poste de représentant (c'était le terme usité à l'époque) chez Primagaz pour se rapprocher de la région parisienne. Il parcourt 200 km par jour en 4 L pour sillonner l'Oise afin de vendre des chauffe-eaux ... y compris à une vielle dame qui n'avait pas l'eau courante (ce n'était pas si fréquent dans ces années là) lui promettant que le jour où ses voisines auront l'eau froide au-dessus de leur évier elle aurait, elle, l'eau chaude.
C'était un bonimenteur né. Son idole est alors ​l'humoriste Maurice Bireau (1922-1982), qui est aussi animateur de radio, sur Europe 1, et acteur. Il interpréta notamment François Jonsac dans Un taxi pour Tobrouk (1961), le drame de Denys de La Patellière avec Lino Ventura (brigadier Théo Dumas) et Charles Aznavour (Samuel Goldmann).

Parodiant le célèbre acteur-chanteur-musicien, Pierre enchaine avec sa version personnelle de J'me voyais déjà (1961) décrivant l'homme politique français traditionnel s'imaginant en tête d'une liste.

La même année l'auteur-compositeur-interprète Georges Brassens chante La Complainte des filles de joie qui figure sur l'album Le temps ne fait rien à l'affaire. Il inspire à Pierre Douglas La complainte de l'ancien ministre.

Plus tard c'est La montagne de Jean Ferrat qu'il revisite pour évoquer ceux qui quittent un à un son pays, sa famille, ses amis pour aller au paradis se faire la belle pour l'éternité.

Un moment de nostalgie traverse les gradins. C'est que Pierre Douglas n'est pas imitateur de ces grands poètes disparus dont il se limite intentionnellement à n'être qu'évocateur. Le spectacle en gagne en intensité d'autant qu'il a une très belle voix.

A force de ténacité, l'homme est parvenu à se faire engager à Europe 1 et court de reportage en reportage chargé d'un Nagra (un magnéto plutôt pesant qui enregistrait sur des bandes magnétiques que l'on voyait tourner à travers une vitre de plexi et que l'on "montait" ensuite en coupant les séquences avec des ciseaux avant de coller les morceaux).

C'est que Pierre nous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre ... sans portable, sans numérique, sans réseau social mais avec carnet d'adresses, et surtout un PAF qui est restreint à 3 chaines de télévision et 4 stations de radio. Il était aisé de faire le buzz devant un audimat captif pourvu qu'on ait une bonne idée.

Des idées il en a, à la pelle. Avec une capacité à se saisir de la moindre opportunité. Il faut l'entendre raconter comment il a décroché une interview exclusive de l'ambassadeur d'Inde au début de la guerre avec le Pakistan. Comment il a gagné la confiance de Jacques Anquetil, nous rappelant les mots du coureur cycliste que j'avais entendu dans cette même salle où se joua le magnifique spectacle Anquetil tout seul il y a deux ans (et qui sera encore donné au festival d'Avignon cet été).

Il récrit le poème de Gérard de Nerval (1808-1855) intitulé Sonnet pour nous délivrer le testament de Mitterand avec un sous-texte ironique faisant allusion au jardin de l'Observatoire.

A force de ténacité et à coup de scoops, Pierre Douglas intègre le service politique de TF1. Pas question de faire le pitre à l'antenne mais la tentation est trop forte lorsqu'il découvre sa capacité à imiter Georges Marchais (1920-1997), secrétaire général du Parti communiste français de 1972 à 1994. Cet immense stature politique avait une manière de parler qui tranchait avec les (bonnes) manières de sphinx de François Mitterand (1916-1996), seul président à avoir enchainé deux mandats présidentiels, à une époque où leur durée était de 7 ans.

Les citoyens seraient bien inspirés de réécouter les enregistrements de l'INA pour éclairer le contexte politique actuel. Georges Marchais ne craignait pas de dire que le Parti Socialiste avait (en 1980) effectué un virage à droite, avec la volonté d'affaiblir le Parti Communiste. Qu'un journaliste cherche à le mener sur un terrain où il ne voulait pas aller et il n'hésitait pas à imposer son point de vue, comme il le fit avec Alain Duhamel : C'était peut-être pas votre question, oui mais c'est ma réponse! Quant à Jean-Pierre Elkabbach il lui intima carrément l'ordre de se taire.

Pierre Douglas se fait remarquer et choisira de réaliser la prédiction qu'il avait faite à ses parents. Il sera le premier imitateur du leader du PC qui avait ce franc parler qui est resté dans les mémoires avec son coup de colère C'est un scandale! Fort habilement Pierre Douglas se dispense de le reproduire cet après-midi, demeurant dans le registre de la confidence.

Il était ami de Cabu. Il défila parmi les 4 millions de français qui manifestèrent après les attentats de Charlie Hebdo. Il ne s'agit pas d'être triste mais de ne pas oublier. Il nous le chante sur une autre chanson de Jean Ferrat, Ma môme (1992) : faites l'humour, pas la guerre ... morts de rire, oui vous vivez !

Ce moment, comme les précédents, mais peut-être davantage encore, provoque les bravos dans la salle et des applaudissements nourris.

Nous rions franchement à l'imitation, car cette fois c'en est une, brillantissime, respectant le débit insensé de parole du grand journaliste commentant l'accouchement de Stéphanie de Monaco en reprenant ses formules les plus récurrentes. Tout le monde peut en rire. Il n'est pas indispensable d'avoir connu Léon Zitrone, ce présentateur tout terrain, autant à l'aise auprès des têtes couronnés qu'au milieu des vachettes d'un jeu télévisé, grand spécialiste des courses hippiques, réputé pour son mauvais caractère et son ego surdimensionné.

Il tient à faire un petit hommage à Carla (Bruni) sur un air d'opéra. Il égratigne par contre son époux, maire de Neuilly, parce qu'il n'a pas tenu sa promesse de lui accorder une salle pour organiser un concert dont la recette aurait été versée à l'Association de Line Renaud en faveur des artistes victimes du SIDA. Le concert aura lieu mais ailleurs.

La chanson de Jacky (1965) de Jacques Brel (1929-1978) devient la chanson de Macron, se terminant par un Joyeux bordel ma foi !

La musique a joué un rôle déterminant dans le parcours de Pierre dont la mère était choriste dans les choeurs de l'ORTF. Il assista de fait à énormément de concerts. Jusqu'à avoir envie de diriger un orchestre. Il suivit très sérieusement l'enseignement de la Schola Cantorum pendant plus de dix ans. Il en sortit avec un premier accessit qui lui permet de diriger depuis plus de trente ans.

C'est un musicien sérieux. Pourtant, il ne s'empêche pas d'user de son talent pour mimer -dos au public- un exercice physique à la limite du supportable pour qui voudrait suivre le tempo de la 5ème Danse hongroise de Brahms surtout si le chef est Bertrand Delanoé, ancien maire de Paris.

Ce sont ainsi 40 ans de scène qu'il fête et parcourt en notre compagnie en alternant chansons et confidences. Journaliste, chansonnier, animateur de radio et de télévision, comédien, et chef d'orchestre, ce saltimbanque work-alcoolic réussit tout ce qu'il entreprend. Il ne faut pas manquer ce spectacle qui est la magnifique  démonstration qu'on peut réaliser son rêve d'enfant, pourvu qu'on soit déterminé.

Saltimbanque de Pierre Douglas
Mise en scène de Olivier Macé
Avec Pierre Douglas, Mathieu Chocat et ses musiciens
Du 28 avril au 23 juin 2018
Le samedi à 17h
Relâche le 19 mai et le 2 juin 2018
Studio Hebertot,
78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Réservations sur place ou au 01.42.93.13.04

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