lundi 26 mai 2014

Rencontre avec Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti, Denis Podalydès et Philippe Dumas à propos de Adam et Thomas


(mise à jour 29 novembre 2014)

Je vous ai parlé il y a très peu de temps de Adam et Thomas, qui est le premier livre de littérature jeunesse de Aharon Appelfeld. Ce soir les auteurs et Denis Podalydès nous ont offerts des extraits et des commentaires qui ont éclairé cette oeuvre.

L'assemblée, réunie au Musée du judaïsme (où se dresse dans la cour la silhouette émouvante du capitaine Dreyfus par le sculpteur Louis Mittelberg, dit Tim), était conquise d'avance mais qu'importe. Nous n'étions venus que pour le plaisir. Et nous avons été servis.

Par la vivacité tranquille d'Aharon Appelfeld qui commença par revisser sa casquette légendaire sur sa tête avant de prendre la parole. Il n'y a pas de répit en terme de "promo" et ce n'est pas son grand âge qui l'empêche de sillonner l'Europe pour présenter son livre. Quitte à s'emmêler un peu entre les langues et à laisser soudainement surgir une phrase en anglais ...

Il n'empêche qu'il est resté concentré toute la soirée, et que nous avons fait de même, suspendus à la traduction de Margit Lipsker, tout à fait bluffante dans sa manière de relater en souriant la pensée de l'auteur en termes choisis avec une grande justesse.

Valérie Zenatti l'interrogea avec pertinence. Ils se connaissent depuis si longtemps qu'elle était la personne idoine même si Geneviève Brisac avait pertinemment lancé la soirée en voyant dans Adam et Thomas l'élixir de l'oeuvre d'Aharon Appelfeld, avec tout de même plus de 43 romans derrière lui.

Trois moments de lecture ont fait office de coupure et c'est Denis Podalydès qui a généreusement accepté de les faire, dans un silence recueilli, alors que la générale de sa nouvelle mise en scène allait démarrer dans moins d'une heure (Lucrèce Borgia sera joué à la Comédie Française jusqu'au 20 juillet).
C'était avec sensibilité que Valérie nous a invités à construire notre petite cabane et s'y mettre à l'abri, comme elle l'a si joliment formulé.

La connivence installée entre les deux auteurs (on me pardonnera d'estimer que Valérie a sa part dans le texte) l'autorisa à l'interroger sur son choix de s'adresser aux enfants alors même que l'enfance est la source de son oeuvre, jusqu'ici destinée aux adultes.
L'artiste a ceci de spécial qu'il a conservé la naïveté de l'enfance
Ce fut la première leçon d'Aharon. Il y a un enfant en chacun de nous qui ne demande qu'à se réveiller. La littérature contemporaine se déplace aujourd'hui parfois trop dans un univers romantique qui pourrait devenir mielleux. Lui, préfère demeurer au plus près des réactions des enfants, spontanées, naturelles, quitte à ce que celles-ci soient qualifiées de naïves.

Adam et Thomas est un livre qui a rapproché leur auteur de l'expérience qu'il a faite à l'âge de ses héros
L'auteur a rappelé que tous ses ouvrages sont fondés sur son expérience même si celle-ci, ayant eu lieu dans la réalité, était forcément différente. La réalité a ceci de particulier qu'elle est anarchique. L'écrivain la transforme en y mettant de l'ordre. Quant à cet épisode là, il a tenu à trouver un chemin qui soit accessible aux enfants, (et à mon avis il y est parvenu sans pour autant éloigner les adultes).

Il a reconnu que dans ce livre là en particulier pointe davantage l'enfant qu'il fut, et dont il perdait la trace à mesure que la rationalité investissait son oeuvre : j'ai voulu re-devenir l'enfant qui a traversé une guerre.

Il a souligné aussi qu'il ne faut pas le chercher dans l'un ou l'autre des personnages. Il est dans chacun de ses personnages.
Tout prenait une dimension existentielle dans la forêt
Si l'écrivain a du faire face seul à l'adversité il a imaginé deux petits garçons qui peuvent s'appuyer l'un sur l'autre. Parce que l'amitié est un concept qui relève de la vie "normale". Dans la forêt tous les mots avaient une autre "température". La citoyenneté, la fidélité, l'amitié étaient quelque chose d'existentiel, comme s'il n'y avait pas de limite entre son corps et celui de l'autre.

S'il fait revenir les parents à la fin de l'histoire ce n'est pas pour satisfaire l'exigence d'une happy end mais pour faire comprendre que c'est parce que les enfants les ont attendus si forts qu'ils finissent par arriver.

La survivance physique n'est rien sans la survivance psychique
Le enfants interrogent en formulant les questions qu'ils se posent. Ce sont souvent des questions philosophiques qui ne peuvent se résoudre par des réponses objectives. l'enfant regarde, s'étonne, exprime sa perplexité sans se censurer. Ce n'est pas à proprement parler une pensée. C'est le miroir d'une forme de naïveté que les adultes ont perdu mais qu'ils pourraient réinvestir.

Quelques-uns en sont capables. Comme Mariana, cette femme, prostituée par nécessité, qui a recueilli Aharon pendant la guerre (cf. La chambre de Mariana) et qui s'interrogeait par moments, se demandant pourquoi elle était ce qu'elle était. Il y a des moments très rares où l'être humain semble sortir de lui-même, qui sont comme des instants de religiosité, et qui témoignent que nous ne sommes pas des miettes dispersées de par le monde.

Les anges ne parlent pas. Ils agissent
Aharon avoue en souriant que les femmes sont sa faiblesse. Dans Adam et Thomas Mina est l'élément féminin, qui se confond presque avec le décor, permettant aux deux enfant de survivre en les nourrissant. L'écrivain justifie l'absence de dialogues en expliquant que Mina est un ange. le concept de miracle, qui arrive comme un cadeau inespéré, lui plait beaucoup.

La conclusion de cette conversation fut très poétique en nous disant que chacun de nous peut devenir l'ange de quelqu'un.
Philippe Dumas, l'illustrateur, n'a pas pris la parole mais il était dans la salle. Il a rejoint Aharon au moment des dédicaces où je fus une des premières puisque j'avais déjà le livre. J'ai eu la chance qu'il me "croque" et Valérie Zenatti ajouta un petit mot personnel.
Adam et Thomas d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, illustré par Philippe Dumas, l'Ecole des loisirs, mars 2014
Elu meilleur livre de l'année par le magazine LIRE

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