samedi 13 avril 2013

Quand Brigitte Giraud confie sa manière d'écrire ...


(mise à jour 28 août 2013)

Toutes les biographies de Brigitte Giraud se résument à cette unique phrase : elle est née en Algérie et vit à Lyon. On ajoute parfois qu'elle est conseiller littéraire du Festival de Bron depuis plusieurs années. Ou qu'elle dirige la collection de littérature « La Forêt » aux éditions Stock.

Une chose est certaine, la question de l'identité est au coeur de son oeuvre et autant dire que la rencontrer lèvera un peu du voile qui entoure l'auteure, et (peut-être) la femme. Elle était aujourd'hui invitée par la Médiathèque d'Antony (92).

C'est à Sidi-Bel-Abbès qu'elle a vu le jour mais elle est y restée trop peu pour en avoir des souvenirs marquants. Et pourtant la guerre d'Algérie est une question qui la traverse. Ce sera un jour le sujet d'un livre.

Elle a publié La Chambre des parents chez Fayard en 1997 avant d'enchainer sept livres aux éditions Stock :
Nico en août 1999
A présent, en 2001
Marée noire en 2004
J'apprends en 2005
L’Amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007
Une année étrangère en 2009
Avec les garçons, suivi de Le Garçon paraitra en J'ai lu en 2010
Pas d’inquiétude est son dernier roman, sorti chez Stock en 2011.

Il est en cours d’adaptation par France Télévision. Elle a débuté en écriture en visant modestement la "nouvelle". La Chambre des parents était destinée à ce genre et puis, passé le premier chapitre, la plume de l'auteure a continué de courir sur les pages. Ecrit au masculin, c'est l'histoire d'un homme qui parle au moment où il sort de prison pour avoir tué son père. Le retour sera-t-il possible ?

Chacun des livres de Brigitte Giraud est le monologue d'une personne qui écrit au présent en disant "je", pour décliner sa relation à une situation qu'il est en train de vivre. L'auteur avance au même rythme que son personnage, scrutant ce qui génère une rupture, une absence, une transition ....

Même si le roman est l'art de la distorsion et du contournement de sensations que l'écrivain a traversées, écrire "je" peut faire craindre que le lecteur projette cette parole comme étant autobiographique. Prendre la voix d'un homme a rassuré Brigitte Giraud. Elle ne risquait pas d'être confondue avec le personnage. Elle a tracé un cadre artificiel pour s'éloigner d'elle-même et pouvoir remettre en jeu des émotions liées à son propre questionnement sur l'existence.

Un écrivain écrit avec ses obsessions. Pour elle on peut penser au rapport au masculin, à l'idée de la virilité, la fragilité, la relation dominant-dominé (dans la famille, le couple, au travail), à l'identité, la question de la place si difficile à trouver puisqu'elle ne cesse de bouger tout au cours d'une existence, différente pendant l'enfance et l'adolescence.

Ce temps est une période charnière, à la fois un arrachement à l'enfance, à la famille et aux parents, et puis aussi une propulsion par une force vive qui fait aller vers l'ailleurs et l'inconnu. Le mouvement est double, combinant le deuil et l'espoir.

Avec J'apprends, Brigitte Giraud aborde l'apprentissage de la lecture, toujours en employant le "je" mais en parvenant à convoquer le "nous". Son écriture peut néanmoins déranger et bousculer, ce qui est le signe d'une certaine utilité. Le livre retrace le parcours d'une jeune fille entre 6 et 16 ans qui va découvrir comment elle pourra se passer des adultes. Brigitte Giraud y parle de quoi on est construit. L'école est l'apprentissage de la fiction. C'est l'endroit où on apprend à composer avec le collectif. La danse autorise la jeune fille à s'abstraire de ses pensées et soucis.

Porté par l'excellent accueil de l'Amour est très surestimé, Une année étrangère a été un grand succès. Encore une fois écrit sous forme de nouvelles, ce livre demeure néanmoins lisible comme un roman. Dans le dernier chapitre elle emprunte de nouveau la voix d'un homme.

Le livre raconte la fuite de Laura, une jeune fille de 17 ans qui décide de partir en Allemagne. Le deuil est souvent un point de départ dans les romans de Brigitte Giraud. Cette fois c'est l'accident de mobylette d'un petit frère. Elle devient jeune fille au pair dans une famille qui vit à Lübeck, sur les rives de la Baltique.

La question était de vérifier si on est différent quand on ne s'exprime pas dans sa langue maternelle. Le manque de lexique provoque une forme d'étrangeté à soi-même dès lors qu'on se rend compte qu'on ne peut utiliser qu'un petit nombre de mots.

Elle s'est appuyée sur sa propre expérience et ce qu'elle écrit à propose de Thomas Mann, qui vécut à Lübeck, n'a pas été inventé. Elle s'était assignée cette mission d'aller à la bibliothèque municipale pour essayer de lire La montagne magique de Thomas Mann dans le texte.

L'intrigue semble mince. L'extraordinaire est totalement intériorisé. Les "convives" du sanatorium de Davos viennent tous de l'étranger, Russie, Italie ... et si l'allemand est leur langue commune elle ne leur est pas naturelle. On pourrait croire qu'il ne se passe rien. Et pourtant la visite quotidienne du médecin est cruciale. S'il apparait que la température excède 38°5 sa vie est menacée, sinon c'est le sursis. La tension est extrême et on sent la montée du nazisme en arrière-plan.

Thomas Mann a reçu le Prix Nobel de littérature en 1929. Il s'exila aux USA où il devint lui-même un étranger mais il refusa de revenir en Allemagne.

Laura s'intéresse à Mein Kampf, parce que le livre se trouvait alors dans toutes les familles. Ecrit la même année que La montagne magique, il était offert en cadeau de mariage par l'Etat. Rien de plus banal donc à ce que la famille Reich, un nom très courant en Allemagne, en possède un exemplaire.

Dire oui est un signe de soumission, parfois un petit mensonge, mais on peut s'en accommoder. Dire non, exige de s'expliquer, d'argumenter, ce qui est d'autant plus ardu quand on ne maitrise pas la langue.

Le livre est l'endroit où peut s'effectue une métamorphose comme celle de parvenir un jour à oser dire non ... au bout de 250 pages.
Brigitte Giraud aime ce qui est simple, direct, concret ... pourvu que se glissent entre les mots des images un peu particulières, auxquelles le lecteur ne s'attend pas. Elle est la première à apprécier de découvrir ce qui surgit sur le chemin de l'écriture. Le décalage ne l'effraie pas, bien au contraire.

Elle travaille souvent avec d'autres artistes. Avec les garçons est né d'une lecture musicale avec le musicien Fabio Viscogliosi. Avec Albin de la Simone elle a conçu Ping-Pong, un spectacle à mi-chemin entre lecture et concert, où les textes de l'écrivain et les chansons du chanteur se répondront de manière surprenante à Toulouse, au Marathon des mots au Théâtre Sorano le 28 juin 2013à 21 heures, après la Maison de la Poésie le 6 juin.

Elle a été danseuse et gymnaste. Avec Béatrice Gaillard, une chorégraphe avec qui elle partage les mêmes initiales, elle a créé une lecture dansée à La Roche sur Yon il y a un an à l'issue d'une résidence, sous le titre "BG/BG - Parce que je suis une fille". Ce spectacle chorégraphique et littéraire pour deux interprètes traitait du fonctionnement du mental conjointement avec le corporel parce que pour Brigitte Giraud l'écriture et le corps c'est la même chose. Rien d'étonnant à ce qu'un livre soit né de cette rencontre.

Intitulé Avoir un corps, il sortira chez Stock en août après deux années d'écriture. Faisant écho à J'apprends, il brosse le parcours d'une femme au cours de cinq périodes de son existence :
- Au début, le corps de la petite fille subit l'injonction du social, du familial, et même du politique pour devenir une fille.
- Ensuite la fille devient adolescente. Elle doit se bagarrer pour exister sous le regard des garçons. Il s'agira d'explorer le rôle du corps dans la situation de séduction.
- On enchaine avec la relation de couple, et voir ce que c'est de vivre à deux dans un même espace.
- La grossesse intervient, avec la conséquence d'abriter un corps (étranger) dans son propre corps. La maternité est magnifique mais complexe, et très perturbante.

Lire la critique du livre ici.

Quand elle écrit Brigitte Giraud reste très perméable aux faits extérieurs. Le naufrage du Prestige intervient pendant qu'elle travaille sur Marée noire.

Pas d'inquiétude fait écho à la solidarité des collègues d'un papa d'un petit garçon gravement malade. Ils lui offrirent 170 jours de repos pour lui permettre de rester plusieurs mois auprès de son fils sans perdre son salaire.

Cet homme d'une quarantaine d'années vivra la maladie de son enfant tout en restant père, conjoint et employé. On comprend au fil des pages comment la maladie est un caillou qui génère une série d'enchainements, menace, met en danger et rend fou. Cette fois c'est l'homme, et non la femme, qui prend un congé pour devenir, malgré lui, homme au foyer. On suivra pendant trois ans sa confrontation à une question sociale et politique : peut-t-on exister sans le regard des autres ?

Brigitte Giraud a rendu hommage à Jean-Marc Roberts, le patron de Stock, disparu il y a quelques jours. Avoir un corps sortira sans bénéficier de son appui et le trouble de l'auteure est palpable.
On imagine qu'avec Internet on pourrait se passer d'un éditeur qui prendra 30% de vos bénéfices. Un "bon" éditeur, c'est "juste" quelqu'un qui comprend votre démarche de travail et qui vous attend. Qui est très excité quand vous lui envoyez un texte, qu'il pourra lire en 24 heures, qui saura vous rassurer, tout en restant à la bonne distance.
Quelqu'un capable de dire que là c'est magnifique, mais que la première partie gagnerait à être réduite d'une trentaine de pages. Quelqu'un qui saura suggérer que le livre sera plus fort si c'est Laura seule qui raconte et pas une alternance entre la grande soeur et le petit frère. Quelqu'un qui osera glisser que peut-être la voix de Nico n'est pas indispensable.
Quelqu'un qui n'est ni votre frère, ni votre père, qui n'est pas votre compagnon ou votre amant, mais qui vous permet d'oser. Je me souviens d'avoir déjeuné avec lui. J'avais le manuscrit d'A présent dans mon cartable. J'étais particulièrement stressée. On n'assume pas de la même façon ses premiers livres et le dixième. Il m'a simplement dit : tu le postes, et dès que je le reçois on en parle.
Et quand le texte parait, l'éditeur, le "bon éditeur" est encore là, derrière son téléphone pour appeler un à un les jurés des prix, et tant pis si ce sont des magouilles qui se trament. C'est inévitable. Bref, un éditeur c'est celui qui fait exister les auteurs.
J'ai photographié Brigitte Giraud devant un tableau de L. Pageot-Rousseaux, retrouvé dans les réserves de la médiathèque.

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