Curieusement j’associe surtout le nom Florence Seyvos à un livre de littérature jeunesse dont elle a écrit le texte et qui a été illustré par Claude Ponti en 1993. Une petite fille y affronte une grave intempérie à l’abri d’une maison improvisée avec ses parents dans … son lit.Intitulé La tempête, cet album est un condensé de poésie, de rêve et d’amour dont j’ai retrouvé de nombreuses caractéristiques dans Un perdant magnifique.
Jacques est un looser se voyant toujours comme un gagnant. Le roman raconte sa faillite vue par ses deux belles-filles. Il pèse avec tyrannie sur leur vie, en leur imposant sa volonté tout en paradoxalement leur donnant des ailes parce qu’il les aime infiniment, les admire et leur prodigue une affection exceptionnelle.
On comprend vite qu'Anna, et sa sœur aînée Irène, aiment vivre avec Jacques l’exaltation enfantine et d’une vie qui n'est jamais enlisée dans la norme ni la routine. C'est sans doute pour cela qu'elles n'ont pas brisé l’enchantement, tout en n'étant pas dupes. Le lecteur ne l'est donc pas davantage et accepte de se laisser porter par cette histoire, insensée, qui frôle plusieurs fois le drame, et dont on pressent qu'elle ne peut que "mal tourner".
La situation est plus délicate pour leur mère, Maud, parce qu'elle peut être co-responsable des dettes abyssales de cet homme qui ne cherche qu'à faire plaisir mais qui provoque sans le vouloir le malheur autour de lui. Et je ne pense pas que dans les années 80 il y avait des dispositifs de protection contre le surendettement.
Il y a un passage qui m'a particulièrement touchée (p. 105) lorsque pour contrer les huissiers et menaces de saisie cette femme décide de vendre une bague (qui s'avèrera de piètre valeur, ce qu'elle ne sait alors pas) : J'ai réfléchi, me dit ma mère à voix basse, il ne faut pas que je pense que j'ai trahi mon père en vendant le tapis, ni que je trahis ma grand-mère en vendant sa bague. Il faut que je me dise que c'est justement pour ça qu'ils m'ont offert ces objets, pour me venir en aide quand j'en aurai le plus besoin. En ce moment, ce qu'il me faut, c'est un miracle. (…) Il faut que je laisse mon père et ma grand-mère faire ce miracle, chuchote-t-elle. Ce ne sont pas les objets eux-mêmes qui sont sacrés, c'est le geste de mon père, le geste de ma grand-mère qui le sont. Bien sûr, j'ai eu de la peine pour le tapis, et j'en ai encore, et c'est difficile pour moi de me séparer de cette bague.
Cette lecture provoque une certaine nostalgie. Nous sommes en province, dans les années 80 et plusieurs pratiques ont été abandonnées depuis. Même la plus simple comme celle d'écrire des lettres … alors que la Drôme s'apprête pourtant à fêter avec faste le 400 ème anniversaire de la naissance de la célébrissime épistolaire Madame de Sévigné.
Aucun adulte, à part notre mère, ne nous avait jamais écrit une lettre de deux pages. Irène et moi avons aussitôt comparé nos lettres, et sûrement Jacques savait-il que nous le ferions car il n'y avait pas deux lignes semblables (p. 81).
Et qui communiquerait la nuit aujourd'hui en envoyant de longs fax crépitants ? Ce qui est là encore amusant c'est qu'en argot ce terme est synonyme de "vérité" alors que pouvons faire le pari -mais sans certitude- que Jacques est mythomane.
Ce qui est certain c'est que cet homme va mourir. On le perçoit très vite dans les confidences de la jeune fille : Je me suis demandé comment nous allions tenir jusqu'au départ de Jacques. Il m'arrivait parfois de désirer qu'il sorte de notre vie. (…) Alors quelquefois je faisais le voeu enfantin qu'il disparaisse, sans drame, par simple enchantement. Je mets les mains sur mes yeux, je compte jusqu'à trois, et tu disparais. Quand Jacques est mort, sûrement ai-je éprouvé de la culpabilité. Il est mort quelques mois après ce séjour au Havre et son soliloque dans la voiture. Mais ce n'est pas la culpabilité qui me fait écrire aujourd'hui, je crois. En tout cas pas celle-ci. Plutôt la culpabilité de l'avoir, d'une certaine manière, abandonné, de ne pas lui avoir rendu justice, ou d'être restée du côté de ce qui était raisonnable, tandis qu'il ne vivait, lui, que dans la démesure (p. 18).
En tant que lecteur on ne peut qu'être d'accord et on entre dans l'histoire comme si elle se déroulait actuellement. On sourit des frasques de Jacques. Par exemple : Il fallait qu'il y ait un piano pour le cas où Irène aurait envie de jouer. Pour le cas où, un jour, elle se mettrait à jouer Bach, Beethoven et Chopin. Il fallait qu'il y ait un piano pour le cas où l'un de mes amis, ou l'un des amis d'Irène, jouerait du piano. Pour le cas où Irène tomberait amoureuse d'un pianiste. Il fallait qu'il y ait un piano pour que quelqu'un, un jour, n'importe qui, puisse en jouer (p. 30).
On pourrait en rire … si ce genre de "caprice" ne coutait pas si cher. J'ai choisi aussi ces deux exemples pour illustrer la musicalité de l'écriture de Florence Seyvos avec des mots très simples.
L'auteure pianote sur plusieurs registres, le familial, l'éducatif, l'historique, mais aussi à petites touches avec le policier. Les deux soeurs partagent leurs doutes et leurs informations à propos de l'admiration de Jacques pour tout ce qui est allemand mais qui aussi levait la main pour nous intimer de nous taire parce que soudain on entendait Le Chant des partisans. (…) Nous avancions des pions pour en faire reculer d'autres. (p. 76). Le roman s'inscrit ainsi dans une sorte d'enquête dont l'objectif serait de comprendre qui est véritablement leur père de substitution qui souvent apparait comme un homme que tout accuse (p. 80).
Nous avions compris depuis longtemps que Jacques n'était pas Barbe-Bleue (…) parce que la vie avec lui était aussi difficile qu'une ascension en haute montagne. C'était lui qui inventait à chaque heure le paysage, les parois, les abîmes, les points de vue stupéfiants. Notre mère s'y adaptait, nous aussi. Pourtant quelque chose en lui nous émouvait, au-delà de l'amour qu'il nous portait. Peut-être était-ce justement sa folie. Peut-être était-ce, aussi, son ridicule.
Florence Seyvos l’avait commencé il y a une vingtaine d’années sans parvenir à le développer. La lecture de Canada de Richard Ford (2012) déclencha le déclic. Cet auteur y raconte la trajectoire de vie d’un adolescent après que ses parents aient commis un acte insensé, un hold-up qui tourne à la tragédie et qui impacte à jamais la conscience du jeune homme. Il interroge sur la possibilité de vivre heureux malgré un tel contexte. Et ce qui est amusant c’est que Richard Ford a lui aussi tardé à terminer son roman, qu’il a laissé dormir des années, en compagnie d’autres manuscrits, … dans un réfrigérateur qui lui sert d’armoire.
Florence Seyvos est née en 1967. En 1992, elle publie un récit, Gratia, aux Éditions de l'Olivier. Puis, en 1995, son premier roman, Les Apparitions, très remarqué par la critique, couronné du prix Goncourt du premier roman 1995 et du prix France Télévisions 1995. Ce furent ensuite L'Abandon en 2002, et Le Garçon incassable en 2013 (prix Renaudot poche). Elle a également publié à l'Ecole des loisirs une dizaine de livres pour la jeunesse et coécrit avec la réalisatrice Noémie Lvovsky les scénarios de ses films, comme La vie ne me fait pas peur (prix Jean-Vigo), Les Sentiments (prix Louis-Delluc 2003) ou Camille redouble.
Un perdant magnifique de Florence Seyvos, L’Olivier, en librairie depuis le 3 janvier 2025. Prix livre inter 2025
Un perdant magnifique de Florence Seyvos, L’Olivier, en librairie depuis le 3 janvier 2025. Prix livre inter 2025
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