Quelle exposition passionnante que L’Art vu par la BD qui commence à la Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne, 75002 Paris), nouvel espace d’exposition et de librairie de l’Académie, complémentaire du Pavillon de la Comtesse de Caen, et qui sera présenté jusqu'au 28 février 2026.Il n'y a pas eu d'édition de catalogue (voilà pourquoi l'article est détaillé), mais c'est un joli cadeau qui est fait aux parisiens et qui plus est dans un endroit qui est en accès libre et gratuit.
Je signale que tous les albums disponibles sont en vente à la librairie.
C'est précis, didactique et susceptible d'intéresser autant les férus de bande dessinée que ceux qui n'y connaissent pas grand chose, … et qui seront convaincus ensuite que cet art est à leur portée.
Elle a été conçue par Thierry Groensteen, historien et théoricien de la bande dessinée, qui a été le premier directeur du musée de la bande dessinée d’Angoulême et qui est le correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts depuis le 17 avril 2024. Autant dire qu'il connait le sujet. Visiter les lieux en sa compagnie était une chance exceptionnelle.
Représentée à l’Académie au sein de la section gravure et dessin, la bande dessinée a rompu l’isolement qui fut autrefois le sien depuis l'élection de Catherine Meurisse en janvier 2020. Elle-même au carrefour de la littérature et des arts visuels, elle n’a de cesse, aujourd’hui, de se mesurer aux autres formes d’expression, documentant le parcours des plus grands artistes et interrogeant le mystère de la création. Tantôt informé, sérieux, biographique, son propos peut aussi être décalé, satirique, burlesque ou verser dans l’onirisme.
Descendons dans le vaste et agréable sous-sol de la galerie. Sous le crayon des dessinateurs, les arts se réinventent et quelquefois se mélangent. Pour ne citer que deux exemples, peinture, cinéma et comédie musicale fusionnent dans Moderne Olympia de Catherine Meurisse, membre de l’Académie ; l’architecture de la capitale Brasilia est célébrée par le prisme d’un film chez Jochen Gerner.
L’exposition réunit des exemples du regard que le 9e Art porte sur les 9 disciplines représentées au sein de l’Académie (dans l'ordre de la progression dans l'exposition) : la photographie, la chorégraphie, la sculpture, la gravure et le dessin, la peinture, les créations cinématographiques et audiovisuelles, architecture et la composition musicale.
Quelques regards du 9ème Art sur la photographie :
Les travaux d'Eadweard Muybridge sur la chronophotographie, à l'instar d'Etienne Jules Marey dont les travaux sont actuellement exposés à l'Ecole de médecine, ont été d'une grande utilité pour les peintres et les dessinateurs, qui ont appris les lois du corps en mouvement dans ses livres The Human Figure in Motion et Animal Locomotion. Les créateurs de bande dessinée ont aussi été inspirés par l'effet de répétition visuelle qui se dégageait de ses planches, chaque pose étant légèrement différente de la précédente; ce jeu de la reprise et de la variation est devenu la matrice de nombreux gags visuels.
Il n'est donc pas surprenant que la BD, en la personne de Guy Delisle, né en 1966, ait rendu hommage à Muybridge avec l'album Pour une fraction de seconde (page 142,143,144 et 145, Editions Delcourt, "Shampooing", 2004), encre de Chine.
Il croque Muybridge proclamant vous avez devant vous l’homme qui a arrêté le temps et montre Messonnier corrigeant l'orientation des pattes des chevaux de ses toiles déjà achevées.
Son contemporain Oscar Forrest, le photographe qui, dans l'album de Peeters et Hui-Phang L'Odeur des garçons affamés, répertorie les paysages de l'Ouest américain et tire le portrait des Indiens, est, lui, un personnage fictif.
Frederik Peeters, artiste suisse, montre un personnage fictif qui photographie l’ouest américain voué à disparaître dans L'Odeur des garçons affamés, Scénario Loo Hui Phang (1974), dont voici les pages 40 et 41, Éditions Casterman, 2016, Encre de Chine.
Arthis Jolinon, le héros de Balade au bout du monde, et la Valentina de Crepax (qui exerce son talent dans la mode) sont des photographes plus modernes que sont
Laurent Vicomte (1956-2020) a connu un grand succès dans les années 80. On le reconnait dans cette planche 13 de Balade au bout du monde, tome 1 : La Prison, Scénario de Makyo, Éditions Glénat, 1982, Encre de Chine.
C'est lui Arthis et il se représente appareil photo à la main et sa compagne, qui est dans la dernière case, a vu quelque chose d'effrayant dans l’objectif et qui ne sera révélé que page suivante (non exposée bien évidemment).
Maitre de l'érotisme en bandes dessinées, le milanais Guido Crepax (1933-2003) n'a cessé, depuis 1865 et dans la saga de son héroïne Valentina (coiffée comme Louise Brooks à qui le bédéiste vouait un véritable culte, et avec qui d’ailleurs il a entretenu une correspondance), de se confronter avec la littérature, la musique, le cinéma, l'architecture, la peinture et le design. Valentina sera une des premières femmes présentes dans la BD, après Bécassine et Fifi Brindacier. Au gré des épisodes, il cite la scène de l'escalier d'Odessa dans Le Cuirassé Potemkine, le tableau de Goya représentant la fusillade du "Tres de Mayo", les toiles abstraites de Kandinsky ou les femmes dont Yves Klein enduisait le corps de peinture bleue pour les transformer en "pinceaux vivants".
Dans Valentina : Sindrome di Moore (Planches 1, 2 et 3, Paru dans Linus en 1990 Encre de Chine, Collection Archivio Crepax, Milan), une histoire très onirique, Valentina surprend au cours d'un shooting, d'étranges formes abstraites s'interposer dans son champ visuel entre ses modèles et l'objectif. Elles vont insensiblement grandir puis se transformer, comme on le verra plus loin dans la partie de l'exposition dédiée à la sculpture, en œuvres d'Henry Moore.
Il a accompagné pendant sept ans une compagnie en ayant accès aux répétitions, s'efforçant de traduire avec son pinceau leurs mouvements dans Le Corps collectif, Planches 8, 30 et 32, Éditions Gallimard, 2019, Encre de Chine, Collection musée de la Bande dessinée, CIBDI, Angoulême. C'est une de ses danseuses qui a été agrandie pour occuper le mur du fond.
Le Corps collectif est une compagnie formée en 2009 à l'initiative de Nadia Vadori-Gauthier. Ses performances expérimentales, nourries d'une philosophie éthique et écologique, en appellent à la sensation, l'émotion et l'inconscient et font place à l'improvisation. Le dessinateur Edmond Baudoin a suivi leur travail pendant sept ans, .
Le récit de Julie Birmant et Clément Oubrerie Il était une fois dans l'est relate la rencontre, en 1921, d'Isadora Duncan avec le poète Serge Essenine, de dix-huit ans son cadet, qu'elle épousera l'année suivante. La danseuse a transformé la pratique de son art en revenant au modèle des figures antiques grecques.
Clément Oubrerie 1966 Il était une fois dans l'Est, tome 1 - Scénario de Julie Birmant, Pages 49, 50, 51 et 52, Éditions Dargaud, 2015, Encre de Chine.
S’il y a d’une manière générale relativement peu de texte sur les planches exposées (pour lui et dans l’exposition) on remarque qu’ils ne figurent pas sur ses originaux. Ils sont ajoutés ultérieurement. Par contre, cet artiste met les couleurs tout de suite. Il travaille en couleur directe mais on pourrait aller jusqu’à qualifier ce procédé de "bande peinte". Le crayonné de la page 52 (Collection de l'artiste) a été intercalé pour faire comprendre son mode de travail et la précision extrême de ses dessins préparatoires, ce qui lui permet ensuite, lorsqu’il les reprend à la table lumineuse, de lâcher son geste alors que d’autres dessinateurs font exactement l’inverse.
Benoît Jacques est un dessinateur belge installé en France depuis 5 ans. Son carnet de bal (Collectif, Les Bonnes manières, Pages 24-25 - Éditions Actes Sud-L'An 2, 2008) ne fait que 5 pages, qui sont ici exposées dans leur intégralité. On voit d’abord les musiciens du XVIII° et à la fin le rock acrobatique loin du menuet de la première page. Les couleurs sont ajoutées, plus tard à l’ordinateur, et c’est du rouge et du rose.
Le couple d'aristocrates que représente Benoît Jacques se forme à l'occasion d'un bal. À mesure que le jeu des musiciens se fait plus frénétique, leurs évolutions virent au rock acrobatique, s'affranchissant de toutes les convenances. C'est une bien curieuse illustration du thème imposé pour l'ouvrage collégial dans lequel ce récit fut publié, celui des Bonnes manières.
Quelques regards du 9ème Art sur la sculpture :
Les sculptures en ronde-bosse sont faites pour que l'on tourne autour, ce qui explique que les dessinateurs se plaisent à représenter des hommes et des femmes qui déambulent parmi les statues.
On retrouve Crepax, avec le même album, vingt pages plus loin que précédemment, (Planches 20, 29 et 30, paru dans Linus en 1990, Encre de Chine, Collection Archivio Crepax, Milan) mais les proportions sont sans rapport avec la réalité. Il suffit de s’attarder sur la case où Valentina est debout à coté d’une immense suclpture. On remarquera la dimension onirique toujours perceptible chez ce bédéiste qui imagine que l'espace quotidien dans lequel se déplace son héroïne Valentina est inexplicablement peuplé par des œuvres d'Henry Moore.
Avec Bourdelle, le visiteur du soir, Frédéric Bézian (né en 1960, Planches 6 et 7 Éditions Paris-Musées, 2009, encre de Chine, collages, collection de l'artiste), c'est un mystérieux visiteur nocturne, masqué et encapuchonné, qui s'introduit dans le musée Bourdelle où il se trouve bientôt face au maître en personne, en grande conversation avec Rodin, se confiant à propos de l’immensité du travail de la commande publique qu’on lui a faite pour le théâtre des Champs Elysées, tandis qu'alignés sur leurs socles les bustes de Beethoven n'en finissent pas de commenter leur sort.
Jouant de la mise en tension du vivant et de l'inanimé, David Prudhomme, né en 1968, croque les visiteurs du musée qui s'approprient les vestiges de pierre et les désacralisent par leurs facéties.
La Traversée du Louvre (Pages 58, 59, 60 et 61, Éditions Futuropolis / musée du Louvre, 2012 Encre de Chine, crayon graphite, gouache blanche) a été co-éditée par le musée et n’a pas véritablement de scénario. Le dessinateur a voulu montrer comment procèdent les visiteurs et la dernière case a été choisie pour l’affiche. L’homme plaçant sa tête dans la gueule de l’animal, est à rapprocher des photos qu’on faits pour faire croire par exemple qu'on tient dans le creux de sa main la pyramide du Louvre.
C'est toujours un travail en couleur directe mais cette fois aux crayons de couleur. On remarque des touches de gouache blanche pour gommer ce qui doit l’être. A noter que l’usage de la palette graphique nous prive de la visibilité des repentirs.
Sous le crayon du dessinateur belge Éric Lambé, né en 1966, l'une de ses modèles interroge le sculpteur à propos d'une tête qui représente la quintessence de ses recherches. Alberto G. est une fable intimiste sur la création artistique réalisée pour le texte avec le scénariste Philippe de Pierpont. La question de l'achèvement était cruciale chez Alberto Giacometti comme je l'ai souvent entendu dire à l'occasion de vernissages à l'Institut Giacometti. Dans cette bande dessinée le sculpteur ne parviendra pas à créer la tête idéale, qu'il finira par enterrer.
Une image tirée de l'album Les Sous-Sols du Révolu de Marc-Antoine Mathieu, né en 1959 camoufle l'ascenseur. La petite salle suivante fait office de salle de transition. Quatre artistes ont été choisis pour ces nouveaux regards :
Quelques regards du 9ème Art sur la gravure et le dessin :
Les formats de leurs albums étant atypiques ils sont vitrines.présents dans la vitrine. On retrouve Edmond Baudoin qui, enfant, se livrait à des joutes graphiques l'opposant à son frère Piero, ce qui démontre que le dessin peut devenir une arme utilisée dans les affrontements les plus âpres.
Les planches 36-37, 38-39, 40-41 et 42-43, Editions du Seuil, 1998, Encre de Chine, collages, gouache blanche relatent ce la compétition entre les deux frères. L'album est émouvant album lorsqu’on sait qu’il est autobiographique. Le dessinateur est issu d’une modeste famille niçoise où il était impossible d’envoyer deux garçons a l’école. Pierre entre dans une école d’art et Edmond devient comptable. Au bout de quelques années le premier abandonne le milieu artistique. Le second, qui est alors chef du personnel d’un grand hôtel niçois, décide de se lancer, tout autodidacte qu’il est. Il traversera une quinzaine d’années difficiles.
Baudoin est en dialogue avec Les Amoureux de Victor Hussenot, né en 1985, éditions La Cie de Lire, 2019, illustrant jusqu’à l’illisible le jeu de la bataille de dessins où les deux protagonistes, crayon bleu contre crayon rouge, combattent trait à trait dans une bataille de couple métaphorique. On voit nettement les repentirs à coups de gouache.
En face, rien ne paraît plus apaisé que l'esprit du narrateur de Autant la mer, le livre de François Matton, né en 1969. Il n’a jamais travaillé pour un éditeur de BD et pourtant c’en est un. Il est d’ailleurs l’unique dessinateur au catalogue des éditions POL. Dans les 9 pages de la séquence conclusive de ce petit volume oblong qui sont accrochées on remarque combien le dessin d’observation bascule dans le dessin d’imagination à travers une accumulation de croquis. Un homme navigue en solitaire sur un bateau. Il mouille l'ancre et sort son carnet pour dessiner, avec délicatesse et sensibilité, tout ce qui lui passe par la tête. A la fin la mouette s’envole et laissera ses plumes, sous forme de petits traits dans une dernière case complètement abstraite.
Cette dernière case fait écho à Petit Trait d'Alex Baladi dit Baladi, né en 1969, qui ramène précisément l'art de la bande dessinée aux "aventure" et métamorphoses d'un trait qui ne représente que lui-même. L'histoire qui nous est contée est celle des transformations qu'il subit, sur le mode d'une physis, c'est-à-dire d'une génération de chaque image par la précédente. La bande dessinée est exposée dans son intégralité, ce qui permet de mesurer l'ampleur de l'abstraction.
Quelques regards du 9ème Art sur la peinture :
Les petites cases de la bande dessinée ne sauraient prétendre à la dignité des tableaux. Certains dessinateurs pourtant appliquent directement la couleur sur leurs planches, réalisant de véritables miniatures sur papier.
Bernar Yslaire, né en 1957, nous invite dans l'atelier du peintre David avec Le Ciel au-dessus du Louvre, sur un scénario de Jean-Claude Carrière, pages 12, 26, 44 et page non publiée, (encore avec Futuropolis / musée du Louvre) 2009, tirages numériques retouchés. Nous voilà au plus fort de la Terreur, quand la peinture devait se mettre au service de la propagande révolutionnaire. On y voit le tableau le plus célèbre de David (dont le Louvre présente actuellement une rétrospective), l'assassinat de Marat dans sa baignoire. La diffusion en accéléré Vidéo pendant 5'50" de l'exécution graphique de la page 9 permet de comprendre comment il travaille sur palette graphique avec un stylo électronique. Et je fais observer qu'aucune trace de repentir n'est conservée.
Marc-Antoine Mathieu, né en 1959, quant à lui, à l'occasion d'une visite guidée du musée du Révolu (anagramme du Louvre), là où le public n’a pas accès, comme les sous-sols, les ateliers de restauration ou, ici la salle des encadrements, s'interrogeant sur les logiques d'accrochage, réinventant... la bande dessinée.
L’entièreté du chapitre des pages 44 à 48 est accrochée . Le propos de l’artiste est de suggérer que si on place les cadres, vidés de leurs oeuvres, d’une certaine manière on obtiendra une vision évoquant un tableau de Mondrian, ou même le schéma d’une bande dessinée.
Jean Dytar, né en 1980, s'est intéressé à la peinture vénitienne de la Renaissance. Dans La Vision de Bacchus, Éditions Delcourt, 2014, il ressuscite le jeune Giorgio Barbarelli, futur Giorgione, qui entre comme apprenti dans l'atelier de Giovanni Bellini, à Venise.
Le choix s’est porté sur les 4 pages (108, 109, 110 et 111) du dessin original au crayon graphite encadrées des mêmes pages avec rehaut de lavis au brou de noix (Collection de l'artiste) qui sont muettes mais explicites. Il introduit dans ses images nombre de citations picturales dont l'identification est laissée à la sagacité du lecteur. On reconnaît néanmoins en haut Léonard de Vinci, Jean Dytar sur la colonne de droite. Sa mère au centre, qui vieillit de page en page. Les espaces laissés vides seront ensuite remplis par des reproductions de tableaux qui n’existent plus ou qui ont été inventés. La représentation d’œuvres perdues a été validée par des historiens de l’art.
Les mêmes pages sont ensuite exposées avec rehaut de lavis au brou de noix et des copies de tableaux au lavis de brou de noix, destinées à être insérées dans les pages.
Dans cette séquence de quatre pages muettes, celui qui deviendra le plus grand peintre du Cinquecento italien, et mourra à 32 ans, y apprend le métier. Dytar brode son histoire à partir des zones d'ombre que comprend sa biographie. Au centre de chaque page, le dessinateur a placé un portrait d'Anna, sa mère, dont on suit le vieillissement. L'album raconte comment elle avait posé dans tout l'éclat de sa jeunesse pour Antonello de Messine. Le tableau qui la représente nue est gardé sous clé par son mari, qui refuse de voir son épouse se faner.
Autour des portraits, quatre petites séquences de trois cases chacune, horizontales et verticales. La disposition rappelle celle des retables anciens et la page de bande dessinée se rapproche ici d'un polyptyque.
Avec Le Diable du peintre, le facétieux Fred (ou de son nom complet Frédéric Othon Théodore Aristidès) imagine un artiste confronté à un phénomène inexplicable : quoi qu'il fasse, Mona Lisa vient se substituer au portrait qu'il ébauche sur la toile.
Quelques regards du 9ème Art sur le cinéma :
Qui d'autre que Monsieur Hulot dessiné par Olivier Supiot, né en 1971, pouvait illustrer cette partie ? On reconnaît le décor emblématique de Playtime dans Tati et le film sans fin (scénario Arnaud le Gouëfflec, Glénat, 2023) où le réalisateur reproduit dans les cases le texte de la lettre que François Truffaut avait adressé au cinéaste pour le soutenir quand il avait de grands doutes. C'est une lecture émouvante.
En relatant le parcours de Maximus Wyld, acteur d'ascendance noire, chinoise et amérindienne, Hugues Micol et Loo Hui-Phang revisitent le mythe du cinéma hollywoodien par le prisme des minorités, à l’époque des grands studios hollywoodiens quand le grand producteur David O. Selznick y faisait la loi. Le sujet inspire les metteurs en scène de théâtre et les écrivains.
Il a fallu ajouter deux fac-similés (p. 42 et 43 tirés à partir des fichiers conservés chez l’éditeur), les deux seuls de l’exposition, afin d’avoir complète la série des cinq pages.
Catherine Meurisse a travaillé pour Orsay sur le modèle du Louvre. C’est l’Olympia de Manet toujours nue qui se balade de page en page. Sous sa plume enlevée le musée se transforme en studios où les toiles (tableaux) sont autant de toiles (films). Peintres pompiers et impressionnistes auraient-ils fait de la comédie musicale sans le savoir ?Signalons la mise en couleur originale par l’auteure elle-même alors que tant délèguent cette étape à un tiers.
Suyit Blutsch qui est un de ses grands amis puisqu’ils ont très longtemps partagé le même atelier nous propose sa solution : Pour en finir avec le Cinéma (Dargaud 2011). Il aligne des vignettes muettes qui sont autant de "fragments de la vie de Luchino Visconti", puis fait se télescoper d'autres souvenirs de sa cinéphilie intime, en convoquant Michel Piccoli.
Ne lui en déplaise, la bande dessinée n'en aura jamais fini avec le cinéma. En dépit de tout ce qui les différencie, ces deux arts du récit en images sont cousins, colonisent les mêmes territoires de la fiction et n'ont cessé de se féconder mutuellement.
Quelques regards du 9ème Art sur l'architecture :
Dans le passé, de grandes expositions ont déjà montré les liens étroits existant entre la bande dessinée et l'architecture. En effet, maints récits en images ont ressuscité les civilisations et monuments disparus, exploité le potentiel dramatique et symbolique des édifices les plus spectaculaires, inventé de toutes pièces des formes d'habitat inédites.
Issu d'une famille d'architectes, François Schuiten (que le commissaire prononce squeuilten comme les belges) a développé dans le cycle des Cités obscures un monde rétrofuturiste, développant pour chaque ville, avec la complicité de Benoit Peeters, une proposition d'urbanisme cohérente qui soit en même temps un espace imaginaire. On voit sur le mur des planches de Brüsel et de Pâhry.
Pour explorer Brasilia, la capitale inaugurée en 1960, dont les bâtiments emblématiques ont été conçus par Oscar Niemeyer, Jochen Gerner, né en 1970, reprend des scènes du film de Philippe de Broca L'Homme de Rio (1964), dans lequel Jean-Paul Belmondo traversait une ville en chantier dans une célèbre folle course-poursuite où le comédien refusa d'être doublé.
Brasilia, ventura ventis : voyage graphique, paru chez Les Requins marteaux en 2005, est le fruit d'une résidence d'artistes réalisée à Brasilia réunissant 7 artistes graphiques (3 Brésiliens, Roger Mello, Marcus Wagner, Rodrigo Mafra, 3 Français, Beb-Deum, Jochen Gerner, Virginie Broquet et un Belge, Thierry Van Hasselt). L'objet de cette expédition graphique était de redécouvrir la ville pour mieux comprendre ses réalités, ses mutations, à l'image de ce pays si contrasté. Le commissaire a choisi d'en exposer l'histoire complète en 12 planches.
Enfin, Stanislas interroge l'essence même de l'art d'habiter en métaphorisant l'architecture sous la forme d'un jeu de cubes en proposant à son lecteur de construire lui-même sa maison.
Quelques regards du 9ème Art sur la musique :
Privée de son, la bande dessinée ne s'interdit pas pour autant de célébrer la musique. Ses noces avec le rock ont été particulièrement fécondes dans les années 1980 autour du magazine Métal hurlant. Les deux premiers albums offrent leur point de vue sur le même musicien, Ravel, dont c'est le 130 ème anniversaire de la naissance) chacun à leur manière.

Ravel est un imaginaire musical où le compositeur raconte son parcours à son ami et disciple Roland-Manuel. S'appuyant sur un scénario du musicien Karol Beffa, qui est lui-même un grand pianiste, et du poète Guillaume Métayer, Aleksi Cavaillez (né en 1981, qui est lui-même sourd et ne ressentait jusqu'à l'adolescence les sons qu'en vibrations) met ce dialogue en images, documentant la genèse de chacune de ses œuvres majeures (ici: le Boléro). On pourra y déceler de l'humour avec la citation (sans doute exacte) du compositeur : Je n'ai écrit qu'un seul chef-d'œuvre, le Boléro, malheureusement il ne contient pas de musique.
À travers une suite d'estampes destinées à être exposées en galerie plutôt que publiées, Nicolas de Crécy, né en 1966, lui répond en ressuscitant la figure du pianiste Paul Wittgenstein. Son Palimpseste sur cuivre (ou "La Suite Wittgenstein") est une suite de 12 gravures, eau-forte, pointe sèche, aquatinte, par ajouts successifs sur une même plaque, qui é été réalisée en 2016 en 6 exemplaires à l'atelier Rene Taze, par Bérengère Lipreau Editions MEL Publisher.
Cette suite a été créée pour l'exposition Le Manchot mélomane au Centre d'art de Quimper, consacrée à la vie du pianiste Paul Wittgenstein (1887-1961) et de sa famille. Blessé pendant la Première Guerre mondiale, Wittgenstein dut être amputé du bras droit. Résolu à continuer le piano en dépit de son handicap, il commanda des œuvres pour la main gauche à des compositeurs tels que Benjamin Britten (Diversions pour piano -main gauche- et orchestre, op. 21 (1940, rev. 1954) ; création le 16 janvier 1942 à Philadelphie), Richard Strauss (Parergon zur Sinfonia Domestica (1924/25) ; création le 6 octobre 1925 à Dresde), Serguei Prokofiev et bien sûr Maurice Ravel, dont le Concerto en Ré pour la main gauche (1929/30), créé le 5 janvier 1932 à Vienne, le rendit mondialement célèbre, en dépit des divergences entre Ravel et le pianiste sur l'interprétation de la partition.
Les pages exposées, encre de Chine, crayon graphite, montrent comment on part du blanc pour aller vers le noir total, obtenu avec la même plaque.
On termine avec un auteur plus populaire, David Prudhomme, né en 1969, et son Rebetiko (La mauvaise herbe) Planches 40, 55 et 58 Éditions Futuropolis, 2009, encre de Chine, crayon graphite et collages, de la collection du musée de la Bande dessinée
Le rébétiko est une musique populaire grecque jouée dans les tavernes qui n’a pas acquis de légitimité culturelle alors qu'elle est pourtant est si patrimoniale. Elle se manifeste au lecteur par la danse, dont les mouvements sont décomposés case par case. Les exécutants, que la société traitait comme des gueux, sont ici dessinés tels des princes et la ribambelle a toute sa place aussi bien en musique qu’en danse.
Historien et théoricien de la bande dessinée, Thierry Groensteen a dirigé deux revues spécialisées, Les Cahiers de la bande dessinée puis Neuvième Art, ainsi que les éditions de l’An 2, tout en enseignant à l’École Européenne Supérieure de l’Image. Il a conçu de nombreuses expositions, notamment Maîtres de la bande dessinée européenne à la Bibliothèque nationale de France en 2000 et Bande dessinée, 1964-2024 au Centre Pompidou en 2024.
Correspondant de la section de gravure et dessin de l’Académie des beaux-arts depuis le 17 avril 2024, il est aussi l’auteur de deux romans, d’essais sur l’art et de nombreux livres sur la bande dessinée. Son dernier ouvrage est un Que Sais-Je ? consacré à Hergé. Sur son site personnel, www.thierry-groensteen.fr, il tient un blog de réflexion sur les évolutions de la bande dessinée.
Vous trouverez dans l'espace librairie huit cartes postales, deux marque-pages, un carnet, l’affiche, et bien entendu des dizaines de livres, y compris ceux du commissaire.
L’Art vu par la BD Commissariat de l’exposition : Thierry Groensteen
Du 17 décembre 2025 au 28 février 2026
A la Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne, Paris IIe)
A la Galerie de l’Académie des beaux-arts (Galerie Vivienne, Paris IIe)
Du lundi au samedi - de 12h30 à 19h - entrée gratuite




























































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