vendredi 4 septembre 2020

Petit Pays d'Eric Barbier, d'après Gaël Faye

La sortie de Petit pays était programmée le 18 mars mais l’annonce du confinement a contraint l’équipe à en différer la sortie. Il arrive du coup à un moment où les préoccupations sont différentes, d’autant que cette crise sanitaire perdure. Ainsi, il n’y aura pas de festival Paysages de cinéastes cette année mais des séances gratuites pour revoir tous les Prix du public pendant une semaine entière.

Ce n’est pas une "compensation", mais en recevant ce soir, Eric Barbier, le réalisateur de Petit pays, Carline Diallo, la directrice du Rex de Chatenay-Malabry a permis aux spectateurs de se sentir un peu dans cette ambiance si agréable que nous aimions tant vivre au début de chaque mois de septembre, parce que la circulation d’une parole libre (exempte de tout jugement de valeur) n’est pas chose fréquente.

Voilà pourquoi je peux dire que ce film m’a dérangée alors que j’en apprécie la réalisation et que je le trouve en quelque sorte indispensable pour susciter une prise de conscience, surtout chez ceux qui n’ont pas eu connaissance de ce qui s’est passé dans cette région d’Afrique. J’ai beaucoup aimé le travail d’adaptation et tout ce qu’Eric Barbier a révélé, à la fin de la projection était passionnant, y compris à propos de sa collaboration avec Gaël Faye, auteur-compositeur-interprète et rappeur, auteur du roman éponyme que j’avais chroniqué à sa sortie.

Le livre fut un immense succès de librairie et d'estime, . Publié en 2016, l'oeuvre, qui est inspirée du vécu de son auteur (qui a fui son pays natal du Burundi pour la France à l'âge de 13 ans) s'est écoulée à plus d'un million d'exemplaires. On parla de Gaël Faye pour le Goncourt. Il aura fait partie du dernier carré d'ouvrages sélectionnés par l'Académie Goncourt pour son prix 2016 et remporte le prix Goncourt des lycéens. Il a été également sélectionné pour d'autres prix : Fémina, Médicis, Interallié, de l'Académie française et Renaudot.

Mes réserves concernent la démonstration de la violence. Ce génocide a été (évidemment) atroce et les images sont parfois insoutenables. Il n’aurait pas pu en être autrement, j’en ai cependant bien conscience. Ceux qui ne connaîtraient pas les faits historiques en trouveront un rappel à la fin de ce billet.

Au début des années 1990, Gaby Chappaz (Djibril Vancoppenolle), double revisité de Gaël Faye, a une dizaine d'années et vit dans le confortable quartier d’expat, au Burundi, son "petit pays" avec son père (Jean-Paul Rouve), un personnage complexe et ambivalent d'entrepreneur expatrié français, sa mère (Isabelle Kabano), d'origine rwandaise, et sa petite sœur Ana (Delya De Medina). Gaby mène une enfance heureuse dans une famille aisée, et passe son temps à faire les quatre cents coups avec ses copains de classe. Mais son bonheur va être menacé par la séparation de ses parents et la dégradation géopolitique du Burundi, avec la guerre civile burundaise suivie du génocide des Tutsis au Rwanda, qui mettront fin à l'innocence de son enfance.  
Comme on le constate sur la carte projetée dès les premières images, le Burundi mérite totalement ce surnom de Petit pays que lui a donné l’écrivain, qui est aussi musicien. Il est enserré au coeur de l’Afrique par le Rwanda, le Zaïre et la Tanzanie. Il compte 5,6 millions d’habitants regroupés en deux ethnies principales, les Hutus qui sont minoritaires et les Tutsis qui sont majoritaires. Cette supériorité en nombre n'empêche aucunement le drame. La famille de Gaby est Tutsi et comme le prédit hélas son oncle Pacifique (quel prénom !), communiste, et qui se prépare à la guerre : Si les Hutus prennent le pouvoir ils vont virer les Tutsis et ce sera là une pagaille pas imaginable. C'est ce qui adviendra en juin 1993, quelques mois après les premières élections libres et démocratiques pour le Burundi de Janvier.
L’histoire commence en 1992. Les enfants chapardent des mangues et les revendent à des prix exorbitants. Ce sont des gamins joyeux de courir dans la verdure qui utilisent un van Volkswagen comme une cabane. Les mangues qui n’ont pas été vendues sont dégustées et les noyaux servent de projectiles. On remarque le culot de Gaby, le héros du film, qui a l’habitude de donner des ordres et parallèlement la distance de la mère souvent à l’écart de la vie familiale tout en restant proche de ses enfants.

A l’instar de son précédent film, La promesse de l’aube, qui était lui aussi une adaptation d'un roman (écrit par Romain Gary), Eric Barbier a filmé aussi Petit pays à hauteur d’enfant (vous remarquerez que la caméra est la plupart du temps positionnée à un mètre du sol) pour aborder ce drame historique sous l’angle familial.
Bien entendu le génocide n'est pas écarté, loin de là mais il est abordé sous l'angle de l'incompréhension, après la projection du film de Rappeneau, Cyrano de Bergerac en séance scolaire. Gaby ne comprend pas comment les gens peuvent se détester à ce point sur des choses absurdes comme l’aspect d’un nez. Le visage de Gérard Depardieu inspire aux enfants une comparaison : ... le même nez que Cyrano.... On va pas se disputer pour des trucs nuls comme ça. Les Hutus sont petits avec un gros nez. Les Tutsis ont un nez mince comme maman et on sait jamais ce qu’ils pensent. Maman elle risque pas la vengeance ?
Mais non, répondra le père qui se voudra rassurant. Et pourtant le 21 octobre 1993 alors que les enfants sont seuls à la maison et que des militaires ont tué le nouveau président, les Hutus ont massacré des Tutsis pour se venger. C’est la pagaille (comme le pressentait Pacifique) et les Tutsis ont institué l’état d’urgence.

Jean-Paul Rouve joue le père de Gaby. Il s'exprime avec un mélange de respect et de condescendance sur fond de colonialisme évident. Le personnage est construit avec ses contradictions notamment dans son rapport à sa femme. Il l’aime et il supporte en même temps mal ses insatisfactions. Quand elle dit qu’elle aimerait vivre à Paris, il a un peu de mépris vis-à-vis de ce désir. Il y a une petite voix chez lui qui lui dit qu’elle devrait déjà être contente d’être mariée avec un Blanc.

Isabelle Kabano incarne Yvonne, la mère de Gaby, une femme déchirée prenant une attitude désinvolte, fuyant la réalité depuis toute jeune. Elle se marie à un muzungu comme on appelle les Blancs là-bas. Tout le monde autour d’elle pense qu’elle a gagné le gros lot et qu’elle est la femme la plus heureuse du monde. Elle fait la fête parce qu’elle veut jouer un rôle. Elle fait des enfants qu’elle n’assume pas parce qu’elle ne supporte plus leur père. Elle est dans le déni par rapport à ce qui se passe dans son pays natal. Quand elle voit finalement la réalité en face, elle n’y arrive plus. Elle n’existe juste plus. Survivante du génocide, elle ne parviendra pas à la moindre résilience.

Quelques moments heureux se déroulent auparavant sous nos yeux comme un anniversaire et le mariage de Pacifique à Kigali, au Rwanda mais après le 7 avril 1994 ce sont trois mois terribles jusqu'à ce que le génocide cesse en juillet 1994. Le récit en est si terrible qu'on l'entend pour partie en voix off. La mère de Gaby revient, méconnaissable, obsédée par le nettoyage d'une tache de sang (et on pense autant à Barbe-Bleue qu'à Macbeth). J'ai vu alors plusieurs spectateurs quitter la salle. d'une certaine manière le film est plus brutal que le livre, bien que la majorité des scènes violentes soient extraites du roman : le coup d’État, la nuit de peur avec sa soeur, les coups de feu, la violence des gangs, le lynchage.

Les quelques moments passés avec l’institutrice apportent des temps calmes au milieu de la tempête. Madame Econopoulos est le personnage du roman qui va aider le garçon à s’extraire de la terreur par la lecture et l’écriture. Elle remplit une fonction de seconde maman. Le texte qu'elle déchire à la hâte pour le donner à l'enfant avant de partir, et que l’on entend en voix off, est un extrait d’un roman de Jacques Roumain, qui pourrait constituer la clé d’une réconciliation de Gaby avec son pays natal : Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. (Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1944, éditions Zulma 2013.)
La maison apparait délabrée. Le père est assassiné avec le fidèle domestique Prothé et le film s'achèvera avec la projection de séances tournées avec une caméra familiale sur la chanson Petit pays de et par Gaël Faye qui signe plusieurs morceaux de la bande-son : Petit pays je t’offrirai cette chanson. Tu m’as appris le pardon. A signaler que cette chanson a d'ailleurs précédé l'écriture du roman.

J'ai appris que dans l’église catholique de Nyamata à 35 km de Kigali, 10 000 femmes, hommes, enfants tutsis réfugiés ont été massacrés le 10 avril 1994. Le lieu est devenu à la fois une nécropole, un lieu d’exposition et un centre de recherche et de documentation. Espérons que l'existence de tels endroits de mémoire et d'œuvres d’art (comme ce film d’Éric Barbier et le livre et la chanson de Gaël Faye, ou encore la très belle chanson "Sambolera" interprétée par Khadja Nin dans le film) participent à la résilience.

Les choix musicaux correspondent aux musiques qui sont mentionnées dans le roman avec aussi de la rumba congolaise et du rap américain, puisque c'est ce qui était écouté sur les barrages.

Au cours de la discussion qui a suivi la projection Eric Barbier a souligné combien l’auteur a été vite courtisé pour obtenir l’adaptation. Alors qu'il ne connaissais rien de ce pays il a justifié son souhait de en disant qu'il ne raconterait que l’histoire de la famille et pas celle des copains (par exemple la scène pourtant très réussie de la circoncision). Il a voulu montrer comment l’enfant assiste au conflit entre deux cultures sur lequel se greffent les événements politiques de la guerre civile puis le génocide. Filmer un génocide aurait été impossible contrairement au déchirement d'une famille. La mère est une Rwandaise réfugiée au Burundi et le cœur du film c’est la séparation des parents et la double perte d'un paradis (familial et historico-politique). L’histoire d’Ana est plus développée dans le film pour montrer quel rôle protecteur Gaby pouvait jouer. Et son argument fut décisif.

Il était impossible de tourner au Burundi (ne serait-ce que pour des raisons d’assurances). Tout a été filmé au Rwanda qui a beaucoup soutenu l'opération. L’Etat rwandais a fourni des armes et on a évidemment communiqué sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’attaques réelles parce que la violence reste toujours imprimée dans les consciences. Il est indéniable que c'est malgré tout un film d’époque ancré dans une réalité historique, mais Eric Barbier s'est heurté au fait qu’il y avait très peu d’archives ou d’informations sur le Burundi de cette période. Le cinéaste a visionné le seul long métrage burundais, tourné en 1992, Gito, L'Ingrat réalisé par Léonce Ngabo. "Ce film de fiction représentait un document précieux sur les années 1990, parce qu’on voit les voitures, le centre-ville de Bujumbura, la capitale, on voit les cafés, on voit les cabarets. Il permettait d’attraper une atmosphère et des images. Les costumes sont d'époque et les décors de Bujumbura ont été reconstitués spécialement au Rwanda.

Gaël Faye lui a montré des photos, des films… fourni plein de détails dont il s'est inspiré. Il est resté un mois sur le tournage et lui a toujours laissé une immense liberté. On apprendra que la première projection fut un moment très pénible : "Ce fut d’autant plus dur que le film a fait remonter des souvenirs de ma propre vie. Je n’avais rien à dire à Éric parce que j’avais besoin de digérer…". Il se dégage de ce récit pourtant fictionné une authenticité qui rapproche le film d’un documentaire. Il figure parmi les films choc. On en sort bouleversé.

Nous l'avons interrogé sur une participation éventuelle de Stromae (Tutsi par son père, mort au Rwanda en 1994) qui a beaucoup de points communs avec Gaël Faye, lui aussi musicien , mais sa santé au moment du tournage n'a pas permis la rencontre.

Aujourd’hui la mention des ethnies est interdite au Rwanda et le pays s’est incroyablement rebâti en 25 ans. Eric Barbier conseille de lire Jean Hatzfeld qui a publié trois livres qui sont considérés comme des classiques de la littérature sur le génocide rwandais : Dans le nu de la vie, Une saison de machettes et La Stratégie des antilopes.

Tous les acteurs sont formidables, qu’ils soient ou non des professionnels. Le réalisateur a précisé que 90 % des gens que l'on voit dans Petit pays n’avaient jamais joué de leur vie et ont amené leur propre histoire dans le film. Par exemple, les hommes qui jouent les voyous des gangs de Bujumbura sont des jeunes que Eric Barbier et que sa directrice de casting Didacienne Nibagwire ont trouvé dans le camp de réfugiés burundais de Mahama. Ils ont connu la violence. Les deux gamins principaux quant à eux sont belges.

Eric Barbier travaille déjà à l’adaptation d’un autre livre, mais il n’en dira rien, si ce n'est que l'auteur est cette fois méconnu.

Petit Pays d'Eric Barbier, d'après Gaël Faye
Scénario de Jean-Paul Rouve et Eric Barbier, adapté de Petit pays de Gaël Faye, chez Grasset, 2016,  puis au Livre de Poche en août 2017. Une édition spéciale, enrichie de photos du film, a été conçue à l’occasion de son adaptation au cinéma. Prix du roman Fnac 2016
Avec Jean-Paul Rouve (Michel), Djibril Vancoppenolle (Gaby), Dayla De Medina (Ana) Isabelle Kabano (Yvonne), Tao Monladja (Gino), Ruben Ruhanamilindi (Armand), Brian Gakwavu (Lucien), Kenny Hubbawiwe (Paul)

Crédits photos :
Première photo : Copyright Julien Panié
Deuxième photo : Copyright Eric Jehelmann
Troisième photo : Copyright Julien Panié
Quatrième photo :  Copyright Jerico Films – Super 8 Production – Pathé – France 2 Cinéma – Scope Pictures – Petit Pays Film.

Extraits du dossier pédagogique initié par Parenthèse Cinéma, en lien avec les programmes scolaires (Je conseille aux personnes intéressées de le demander dans son exhaustivité à mlartigue@parenthesecinema.com car je n’ai pas reproduit ci-dessous les multiples activités proposées aux enseignants pour leurs élèves collégiens et lycéens)  :

1. Une tragédie moderne :
L’histoire tragique de la région des Grands Lacs impose au héros sa logique destructrice en l’assignant à la solitude. Elle disloque le couple parental : Michel reste extérieur à la douleur de sa femme, Rwandaise tutsie exilée, qui entretient avec sa mère, sa grand-mère et son frère la nostalgie du pays natal. Elle détruit la famille : la sœur d’Yvonne (sa tante dans le roman) et ses enfants restés au Rwanda sont massacrés ; Pacifique, le frère engagé dans les troupes du FPR, exécuté ; Prothé, le fidèle domestique hutu, abattu ; comme Michel, le père, après le départ des enfants en France. Yvonne, certes, reste en vie, mais c’est désormais pour hanter, tel un fantôme, la maison familiale. Les haines tribales s’immiscent à l’école, dans les classes, dans les conversations d’enfant. La guerre civile éloigne les amis : l’assassinat du père d’Armand par des miliciens hutus entraîne les enfants dans une violence meurtrière à laquelle l’amitié entre Gaby et Gino ne résistera pas. Et finalement, malgré la promesse de Gaby faite à Ana après le départ de leur mère de ne jamais se quitter, il semble bien que le frère et la sœur soient eux aussi voués à la séparation : Gaby revient seul au Burundi sur la tombe de son père.

L’histoire inscrit sa marque sur le territoire. Le monde de Gaby, tel une peau de chagrin, se réduit jusqu’à devenir inhabitable. Il est alors temps de partir. Le film montre dans sa première partie, un espace encore ouvert. Le déjeuner chez Jacques au Zaïre propose une échappée bucolique. L’épopée burlesque de la quête du vélo volé donne l’occasion au spectateur, embarqué avec le héros, de sillonner la campagne burundaise et d’en traverser les villages. Yvonne, après les accords d’Arusha, entrevoit la possibilité d’un retour au pays. Le territoire vécu par l’enfant s’organise autour de lieux familiers et rassurants : la maison familiale sur laquelle veille Prothé, véritable fée du logis ; les jardins du voisinage pillés de leurs mangues par la bande de copains ; la maison de la grand-mère où se réunissent les différentes générations de la famille d’Yvonne, l’école où les enfants apprennent sous le regard bienveillant de la maîtresse, et enfin le terrain vague, aire de jeux secrète où Gaby et ses amis se retrouvent à l’abri de la carcasse d’un vieux combi Volkswagen pour fumer leurs premières cigarettes.

Or, la mécanique fatale de la guerre vient poser des barrières, des frontières. Le coup d’État contre le président hutu Melchior Ndadaye instaure le couvre-feu et ferme les quartiers de Bujumbura. Se multiplient les barrages routiers tenus par des gangs de jeunes qui ont pris le pouvoir dans la ville. Michel doit les soudoyer pour pouvoir circuler et c’est en forçant un barrage sous les rafales de kalachnikov qu’il parvient à emmener Ana, blessée, à l’hôpital. Le mariage de Pacifique au Rwanda, qui donne l’occasion à toute la famille d’Yvonne de remettre les pieds au pays, s’avère une expédition périlleuse sur des routes où les soldats font régner leur loi. L’insécurité gagne le quartier résidentiel de Gaby et même sa maison : pendant le coup d’État, Michel fait dormir ses enfants dans le couloir, loin des fenêtres, par peur d’une balle perdue. Or, la guerre civile finit par faire intrusion dans leur demeure : un jeune Hutu pourchassé par un gang tutsi se réfugie dans le jardin, tandis que le chef de gang, Clapton, en profite pour proférer des menaces à Prothé. La mort vient finalement frapper dans l’impasse : le père d’Armand est poignardé chez lui.

Le thème de la perte de la mère, omniprésent dans le film comme dans le roman, est à comprendre comme la métaphore de la fatalité qui frappe le territoire. Il n’est pas anodin que Gino et Francis soient tous deux orphelins de mère et qu’il s’agisse, pour le premier, d’un secret lourdement gardé. Gaby quant à lui souffre de la froideur de la sienne avant qu’elle ne fuie définitivement dans la folie. Le Burundi et son voisin le Rwanda apparaissent ainsi comme des mères-patries absentes ou maltraitantes, incapables de protéger leurs enfants. Le choix de Gaby, à la fin du film, de s’installer à Bujumbura pour s’occuper de sa mère exprime la possibilité d’un avenir pacifié pour le pays.

L’Afrique des Grands Lacs apparaît en effet comme une terre maudite, où l’histoire se répète inlassablement. L’enfance heureuse de Gaby avant le déchaînement des guerres civiles n’est qu’une parenthèse d’innocence, un répit instable, et les accords d’Arusha au Rwanda au début des années 1990, de même que les élections libres au Burundi en 1993, rien d’autre qu’un mirage de paix et de démocratie. En effet, la bagarre à l’école entre Gino et Pascal, pendant Cyrano de Bergerac, révèle à quel point les haines entre Tutsi et Hutu sont enracinées. D’une manière générale, le malheur semble partout prêt à frapper. La dissolution du couple parental de Gaby en est le premier signe. La Fatalité semble n’avoir desserré ses griffes que pour mieux lacérer ses victimes. L’ironie tragique se manifeste à travers les noms des personnages, fidèles au roman : Pacifique ne pense qu’à faire la guerre, Innocent se révèle en chef de gang sanguinaire, Christian, Christine, Christelle et Christiane, les cousins de Gaby (ses petits cousins dans le roman) semblent prédisposés par leurs noms christiques au martyre.

Toutefois, le film ménage des moments de joie et de légèreté : baignades, chapardages, jeux d’enfants au terrain vague, chansons chantées à tue-tête, fête grandiose de l’anniversaire de Gaby, mariage écourté de Pacifique, émerveillement devant la chouette blessée recueillie par l’institutrice... Ces respirations rappellent que la vie continue, mais, de moins en moins nombreuses, elles semblent asphyxiées par la guerre civile.

De nombreux personnages perdent la vie dans le film mais c’est Yvonne, certainement, le personnage le plus tragique. Sa trajectoire la mène de l’aisance à la misère, de la jeunesse à la vieillesse, de la beauté à la laideur, de la raison à la folie. Partie à la recherche de sa famille au Rwanda, elle n’y trouve que des cadavres et le silence des disparus, puis l’errance sur les routes de l’exil. De retour au foyer, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, une femme traumatisée à jamais qui tente d’effacer une tache de sang imaginaire sur le sol, celle laissée par les corps de ses neveux sur le plancher de leur maison à Kigali. Lorsque Gaby la retrouve des années plus tard, elle a sombré dans la démence et l’alcool, répétant inlassablement sa litanie funèbre à Christian. En lui attribuant ce chant inspiré des déplorations funéraires africaines et ce geste éminemment théâtral – on pense à Lady Macbeth – qui ne figurent pas dans le roman, Éric Barbier donne à cette folie une expression sonore et visuelle proprement cinématographique.

Qu’en est-il alors de Gaby ? Peut-on le considérer comme un héros tragique ? Malgré le malheur qui le frappe, malgré son embrigadement dans les violences de la guerre civile, Gaby en réchappe. Mais surtout, il trouve sa planche de salut en la personne de sa professeure qui lui transmet le goût de la lecture. Ainsi, Gaby parvient à se créer, au milieu de toute cette horreur, des bulles d’évasion. Avant son départ, l’institutrice lui donne, sur une page arrachée, un poème qui lui servira de vade-mecum. Mais les livres ne sont pas une panacée. Lorsque Gaby lit Le Vieil homme et la mer d’Hemingway à sa mère, roman où le héros "se bat pour survivre... il ne renonce jamais", Yvonne, murée dans le silence, reste impassible. Or, pour l’enfant, les mots seront la voie de la résilience. Le petit hibou blessé reprenant son vol après avoir été soigné par Gaby et sa maîtresse en est le symbole.

2. Un récit initiatique : le point de vue d'un enfant .
Dans le roman de Gaël Faye, le récit à la première personne, récit de Gaby-narrateur, est la preuve même que l’enfant est parvenu à dépasser le traumatisme. Devenu adulte en France, il est en mesure de raconter ce passé douloureux, de le partager, souvent avec humour, en retrouvant la voix de l’enfant élevé au Burundi. Mais ce qui est un procédé courant dans le genre romanesque est autrement plus difficile à rendre au cinéma, en images. Pourtant, Éric Barbier fait le choix d’adopter, comme dans le roman, le point de vue interne du héros. Il filme très souvent à hauteur d’enfant et multiplie les plans où Gaby apparaît en observateur, parfois même en espion ! Il regarde de loin ses parents qui se disputent ou les observe par l’entrebâillement d’une porte, enlacés, dans le lit, après une ultime et éphémère réconciliation. Il observe et écoute les chauffeurs qui parlent politique, regarde les prémices de la guerre civile par un trou dans un mur. Il espionne les conversations entre Pacifique, Yvonne et Mariana dont il est exclu car trop petit. La caméra est embarquée avec lui en voiture et c’est par la fenêtre qu’il aperçoit les morts jonchant les rues... Gaby en est réduit à observer en silence un monde qui lui est opaque. Et parfois, il préfère détourner les yeux : au Rwanda, lorsque sa mère est soumise à une fouille au corps qui vire à l’attouchement sexuel, ou plus tard lorsqu’il tourne le dos à sa bande d’amis fascinés par la violence, pour se réfugier dans les livres. Mais il n’échappe pas au spectacle de l’horreur lorsque finalement il en devient l’acteur.

Le film interroge les perceptions de la violence. Qu’y a-t-il de plus traumatisant pour un enfant plongé dans le chaos des guerres civiles ? Le silence des adultes confronté aux paroles répétées des autres enfants ? Le discours formaté des actualités à la télévision ? Mais surtout qu’y a-t-il de plus violent pour l’enfant – et le spectateur : la vision des morts jonchant les rues de Bujumbura – Michel demande à sa fille, assise à l’arrière de la voiture, de fermer les yeux – ou les récits des massacres du Rwanda par Mariana puis Yvonne ? Le réalisateur réserve un traitement particulier au récit de la grand-mère, filmée en plan fixe, à sa table. La parole, d’abord intradiégétique devient une voix off dont on ne sait s’il s’agit des pensées de Mariana qui ne préfère trop en dire, ou du for intérieur de Gaby où ces paroles monocordes se gravent à jamais. Proféré par Yvonne, le récit fait irruption dans la nuit, en plein milieu du sommeil des enfants, cauchemardesque, terrorisant. Sous le regard de Gaby, témoin impuissant, la parole incantatoire de la mère est un déferlement ininterrompu de détails macabres.

Ana, la petite fille, devient malgré elle la dépositaire d’une expérience inhumaine, tout en étant, paradoxalement, rendue coupable d’être inconsciente du drame qui a frappé ses cousins et, peut-être même, d’être toujours vivante. Horreur montrée, horreur suggérée, horreur décrite, le statut de la parole et de l’image est sans cesse interrogé au cours du film, grâce à la présence contemplative de Gaby, matérialisée par la caméra qu’il reçoit pour son anniversaire.

En traitant les événements du point de vue d’un enfant, le film, comme le roman, les tient à distance pour se concentrer sur son héros. Gaby, qui a une dizaine d’années, est à un moment charnière de sa jeune existence, entre enfance et adolescence, innocence et conscience. La scène des élections est en cela exemplaire : Gaby aide un vieil aveugle à mettre son bulletin de vote dans l’enveloppe, restant sourd, par honnêteté et respect de la démocratie, aux injonctions de Gino qui lui fait signe de changer le bulletin. On le retrouve pourtant un peu plus tard, jouant, comme un enfant, à ramasser avec sa sœur et ses copains les bulletins restés au sol... Il est à l’âge où l’on perd ses illusions et où le monde manichéen des contes pour enfants se révèle mensonger. Gaby apprend que les Hommes ne sont ni tout bon, ni tout mauvais, à commencer par ses parents : si Michel est un père et un mari aimant, un patron loyal, il est aussi maladroit et condescendant avec sa femme, dur avec ses employés (dont Prothé), et irresponsable avec ses enfants, les laissant seuls la nuit pour retrouver amis ou maîtresse. Yvonne apparaît, lorsqu’elle est avec ses amies, comme une bourgeoise superficielle qui rêve de Paris et de shopping, ne se soucie que des apparences (elle gifle Gaby qui lui a fait honte en sautant dans la piscine de Gertrude), une mère indigne qui délaisse ses enfants jusqu’à ne plus voir ni reconnaître Gaby. Pourtant, elle est aussi une femme déracinée, malheureuse, qui fait preuve d’un courage héroïque en allant à la recherche de sa sœur et de ses neveux au péril de sa vie et de sa raison.
Les autres personnages ne sont pas moins ambigus. Gino est le frère de cœur de Gaby, son double métisse, mi-Français, mi-Tutsi, aussi téméraire que Gaby est pacifique. Mais rongé par le secret de la disparition de sa mère, initié beaucoup trop tôt par son père aux haines ethniques et aux enjeux politiques, il est fasciné par la violence des gangs de jeunes et ne rêve que d’en découdre. Gaby vit la révélation du secret de Gino comme une trahison. Se brise alors son idéal d’amitié. Il découvre à cette occasion que son meilleur ami, comme ses parents et tous ceux qui l’entourent, ont leur part de mystère et d’ombre. Francis est un adolescent brutal qui impose son emprise sur le groupe d’amis et les entraîne vers la barbarie, or il est avant tout un enfant esseulé, pauvre et orphelin de mère, qui vit comme une humiliation le rejet de la bande de Gaby issue de familles aisées. Cela n’en est pas moins vrai pour Jacques, l’ami raciste et auto-satisfait de Michel, incarnant l’esprit colonialiste le plus rance, mais qui se révèle un recours précieux en sauvant Yvonne du camp de réfugiés où elle a échoué.

Même Gaby, qui porte le nom d’un ange, Gabriel, n’en est pas un. Sa trajectoire est placée sous le signe de la faute. La première, la faute originelle, est son égoïsme d’enfant bourgeois : il veut récupérer à tout prix son BMX volé et passé de main en main jusqu’à ce qu’une paysanne misérable l’ait acheté pour son fils. Malgré les incitations de Prothé à comprendre la situation : "Ce vélo a moins d’importance pour toi que pour lui. Il est très pauvre et si nous partons avec le vélo, il n’en aura jamais d’autre [...] si on dit à ton père qu’on n’a pas retrouvé le vélo, il t’en achètera un autre. C’est sûr", Gaby ne cède pas. Mais lorsqu’il comprend son erreur, il est trop tard, le mal est fait. Même si cette prise de conscience de l’injustice lui permet de rester un temps hors des haines et de la violence de ses amis, elle finit par le mener au pire : venger la mort du père d’Armand.
Ainsi, l’histoire du film peut être comprise comme celle d’un paradis, ou plutôt, d’un paradis perdu. Le parti-pris de filmer à hauteur d’enfant – interdisant les paysages panoramiques – et la photographie d’Antoine Sanier exalte la beauté de l’Afrique des Grands Lacs sans verser dans le lyrisme ni la carte postale. La lumière chaude des plans en extérieur, le miroitement de l’eau du lac Kivu où se baignent Gaby et Ana, la végétation luxuriante du terrain vague, les manguiers chargés de fruits suffisent à représenter une nature qui se donne avec simplicité et générosité. Mais le mal se niche au cœur du jardin d’Éden : la joyeuse partie de pêche au bord de la rivière Muha au début du film se termine par une altercation avec Francis ; le déjeuner dans le parc de Jacques au bord du lac Kivu est alourdi par une dispute entre Yvonne et Michel ; la résidence familiale, elle- même s’avère être un lieu d’insécurité à partir du moment où l’employé Calixte vole du matériel et le vélo de Gaby ; le terrain vague où les enfants se gavent de fruits défendus se transforme en terrain de tirs. Les enfants ne s’y délectent plus de mangues mais s’excitent de l’acquisition de deux grenades létales. Enfin, la plage paradisiaque du lac Tanganyika devient à la fin du film un théâtre de flammes et de damnation. "Des profondeurs, je crie vers Toi" chantent les fidèles dans l’église d’où sort Pacifique pour prendre le bus qui l’emmène au Rwanda prendre les armes. Ce psaume de l’office des défunts sonne comme un glas. Le paradis a laissé place à un chaos infernal que Dieu semble avoir déserté.

Ainsi, la trajectoire de Gaby est celle d’un dessillement. Il découvre l’impossible harmonie du monde, ses fractures. La fracture géographique de la frontière entre le Burundi et le Rwanda déchire la famille maternelle, les frontières invisibles des quartiers de Bujumbura se matérialisent par les barrages pendant la guerre civile. La fracture ethnique entre Tutsi et Hutu mine le territoire et aboutit à la guerre civile. La fracture linguistique se manifeste par les multiples langues parlées au Burundi : au sein même de la maison, outre le français, la langue des maîtres, l’on entend la langue des domestiques indigènes : le swahili parlé par Donatien, le kirundi, langue de Prothé et Innocent parlée également dans les campagnes. Yvonne, Rwandaise, parle avec sa famille le kinyarwanda. La fracture coloniale entre les Blancs et les Noirs se manifeste par les propos racistes de Jacques, figure du colon dominateur, mais aussi par le mépris des Africains humiliés à l’égard des Blancs : Innocent, renvoyé par Michel pour avoir battu sauvagement Prothé, répond, plein de fiel, par un simple "Oui, Bwana", terme swahili par lequel les colonisés appelaient les colons. Mais surtout, Gaby prend conscience des fractures sociales de son pays : les inégalités très fortes se manifestent par la présence de domestiques au sein même de sa maison, par les chauffeurs de voiture qui attendent patiemment leurs patronnes, en pleine chaleur devant chez Gertrude. La longue recherche de son BMX volé le conduit hors de la ville, dans des campagnes où règne la pauvreté et où l’enfant bourgeois qu’il est ouvre les yeux sur la réalité du monde.

Gaby apprend au cours de ce parcours initiatique que toutes ces fractures le traversent et qu’elles constituent son identité. Né d’un père blanc et d’une mère noire, Gaby est l’un et l’autre, ou plutôt ni l’un ni l’autre. Les taquineries de son oncle Pacifique ("je suis un petit cul blanc") préludent des remarques autrement plus douloureuses issues de la bouche de sa mère. Fanfaronnant devant ses amies, Yvonne rapporte son entrevue avec l’avocat chargé de son divorce : "Et pour les enfants, lui [Michel] il les voit à moitié noirs et moi à moitié blancs ! Votre juge, il pourra l’entendre ça ? Parce que, c’est quand même irréconciliable, quand les parents ne voient pas leurs enfants de la même couleur ? " Gaby reçoit ces mots comme une blessure en plein cœur. Yvonne, devenue folle de chagrin, récidive, hurlant à Ana à propos de son frère et de son père : "Tu n’aimes pas ta mère ?! Tu préfères ces deux Français ! Les assassins de ta famille !" Gaby se trouve ainsi écartelé entre deux identités ennemies, d’autant plus stigmatisé par sa mère qu’il est un garçon, du sexe de ceux qui ont perpétré les massacres, et qu’il est de la nationalité de ceux qui n’ont pas su les empêcher. Innocent n’a alors plus qu’à cueillir le fruit désormais mûr, jouant avec perversité sur le dilemme identitaire de Gaby pour l’encourager à commettre l’irréparable : "Gaby, tu vas le faire toi... Pour venger ton ami. C’est important de défendre ses amis et de nous prouver que tu es avec nous... Tutsi ou Français ? Français ou Tutsi ? C’est le moment de choisir... "
Gaby paye aussi le choix de ses parents de l’avoir assigné à l’identité française au détriment de son identité rwandaise : il ne parle aucune autre langue que le français. Mariana le reproche à sa fille : "Ton fils est Rwandais, il est de chez nous que tu le veuilles ou non... Quand il sera plus vieux, il t’en voudra de ne rien savoir de son pays." Blanc, Noir, Français, Tutsi, Rwandais, Burundais, apatride et orphelin, Gaby – Gabriel – Christian (c’est par le prénom de son cousin mort que sa mère s’adresse à lui lors de leurs retrouvailles) aurait vu son identité se déliter si sa professeure ne lui avait donné le poème de Jacques Roumain qui lui permettra de faire ses choix et de se réinventer.

3. Histoire, repères et dates
1903 : le Burundi entre dans l’empire colonial allemand.
1916-1918 : de fait puis par mandat de la SDN, le Burundi devient un protectorat belge.
1931 : introduction de la mention Hutu, Tutsi et Twa sur les livrets d’identité.
1er juillet 1962 : indépendance du Burundi.
1963- 1964 (décembre-janvier) : répression féroce contre les Tutsi de l’intérieur après des incursions au Rwanda de Tutsi de l’extérieur. Yvonne, la maman de Gaby, fait partie des dizaines de milliers de fugitifs qui trouvent refuge au Burundi ou dans les États voisins.
Novembre 1966 : proclamation de la 1ère République après le renversement du mwami/roi Ntaré V.
1965-1993 : le pays est dirigé par un parti unique tutsi : l’Uprona.
1973 : nouvelles violences anti-Tutsi au Rwanda, réponses entre autres aux massacres anti-Hutu commis au Burundi en 1972. Le général hutu Juvénal Habyarimana est porté au pouvoir par un coup d’État.
1975 : le MNRD parti unique est créé par J. Habyrimana.
1987 : fondation du FPR et de son bras armé l’APR par des exilés rwandais.
17 décembre 1990 : publication par le journal extrémiste hutu Kangura (Réveillez-le) des « 10 commandements du Behatu », bréviaire de la haine anti-Tutsi et appel au meurtre.
1965-1972-1988-1994 : massacres de civils hutus par l’armée en représailles des violences
anti-Tutsi commises dans le pays.
1992 : la 2nde République est créée par des réformes institutionnelles. Création des "milices hutues" Interahamwe.
1er juin 1993 : premières élections démocratiques. Victoire du Frodebu et de son chef hutu, Melchior Ndadaye.
1993 : signature des accords d’Arusha qui laissent espérer un partage des pouvoirs et une représentation équitable Hutu/Tutsi dans les grands corps de l’État et au gouvernement. Déploiement de la MINUAR au Rwanda.
Octobre 1993 : coup d’État militaire. Assassinat du Président Melchior Ndadaye.
Octobre 1993-2005 : guerre civile au Burundi.
7 avril 1994 : l’avion transportant le président burundais Cyprien Ntaryamira et le président rwandais Habyarimana est abattu. Début du génocide des Tutsi au Rwanda qui fera plus de 800 000 morts.
22 juin 1994 : opération Turquoise française qui, de fait, prolonge le génocide et favorise la fuite des génocidaires en gélant l’ouest du pays.
2 juillet 1994 : prise de Kigali par le FPR et fin d’un génocide qui fait au Rwanda entre 800 000 et 1 million de victimes tutsies.
9 janvier 1997 : ouverture du premier procès pour génocide au TPIR, chargé de juger les principaux responsables du génocide tutsi au Rwanda.
2001-2012 : mobilisation des tribunaux populaires locaux rwandais, dits Gacaca, pour
juger les ibitero, tueurs de Tutsi et leurs complices.
16 juillet 2006 : le génocide tutsi au Rwanda fait l’objet d’un constat judiciaire par le TPIR, une première dans la jurisprudence internationale.
2014 : exposition Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi au Mémorial de la Shoah à Paris 
2000 : signature d’un accord de paix à Arusha (Tanzanie) par le Front Armé pour la Démocratie (FAR), principal groupe armé hutu.
2015 : la candidature du Président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat provoque des manifestations, une tentative de putsch et une répression violente.
2019 : exposition Rwanda, 1994, notre histoire ? au Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy 

FPR, Front Patriotique Rwandais : parti et force armée fondés en Ouganda par des exilés rwandais qui refusent l’ethnisme et veulent rentrer dans un Rwanda démocratisé. C’est ce FPR que Pacifique, après son grand-frère Alphonse, rejoint. Il recrute parmi les réfugiés rwandais dans toute l’Afrique des Grands Lacs.
FRODEBU, Front pour la Démocratie au Burundi : parti hutu de Melchior Ndadaye qui remporte les élections de juin 1993.
UPRONA, Union pour le Progrès National : c’est le parti au pouvoir depuis l’indépendance, majoritairement soutenu par les Tutsi du Burundi. Pierre Buyoya, président putschiste depuis 1988, en est le candidat en juin 1993.
CNDD, Conseil National pour la Défense de la Démocratie : fondé au Zaïre en 1994 par des ministres burundais du gouvernement de Ndadaye, rescapés du coup d’État de 1993. Les Forces pour la Défense de la Démocratie (FDD) en sont le bras armé puis l’incarnation politique.
MINUAR : Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda : créée pour faire appliquer les accords signés à Arusha en 1993, elle est présente au Rwanda lors du génocide et limite son action à exfiltrer les étrangers présents au Rwanda.
TPIR : Tribunal International pour le Rwanda créé par la résolution 955 du Conseil de Sécurité de l’ONU et chargé de juger les principaux responsables du génocide tutsi à Arusha (Tanzanie) où il siège jusqu’en décembre 2015.
MRND : Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement. Parti unique présidentiel à partir de 1975, il promeut des campagnes anti-Tutsi et s’appuie sur la majorité hutue rwandaise.
CDR : Coalition pour la Défense de la République : parti ultra violent hutu dirigé par Jean- Bosco Paragwaziza qui s’exprime régulièrement sur la Radio Télévision Mille Collines, dont il est l’un des principaux actionnaires.

Le génocide tutsi au Rwanda : lexique
Hutu/Tutsi : catégories artificielles créées par le colonisateur belge et séparant la population en deux groupes fonctionnels (éleveurs tutsis/cultivateurs hutus) et raciaux (Tutsi prétendument descendant de la population conquérante nilotique et Hutu aux caractères prétendument négroïdes).
Hutu power : à la fois revendication et coalition d’extrémistes hutus qui appellent à l’élimination des Tutsi.
"Cafards" : vocable utilisé par les génocidaires et leurs complices pour désigner les Tutsi.
Interahamwe : "ceux qui attaquent ensemble" milices de jeunes hutus liés au MNRD qui jouent un rôle actif dans la mise en œuvre du génocide tutsi avec les Impuzamugambi "ceux qui ont le même objectifs", liés quant à eux au CDR.
Gisosi/ Nyamata/Murambi : 3 noms propres, "hauts lieux du génocide", transformés en nécropoles, mémoriaux, centres de recherche et espaces muséaux au Rwanda.
Barrières : nom donné par les génocidaires hutus aux barrages filtrants mis en place pour filtrer et assassiner les Tutsi rwandais de l’intérieur.
Génocide : utilisé pour la première fois en 1944 par le juriste polonais Raphael Lemkin pour désigner "la pratique de l’extermination de nations et de groupes ethniques", le mot s’applique aux Tutsi qui ne sont ni une ethnie ni un peuple spécifique mais un groupe séparé du reste de la nation rwandaise par des cartes d’identité spécifiques et éliminé pour cela. Un génocide se caractérise par son caractère prémédité, massif et systématique.
Génocide des voisins : expression qui met l’accent sur la proximité des victimes tutsies et de leurs bourreaux, qui vivent et travaillent dans les mêmes quartiers ou villages, fréquentent les mêmes lieux de culte et partagent le même quotidien.
Travail : c’est le mot utilisé par les tueurs pour désigner la mise à mort des Tutsis. Compétence universelle : possibilité de juger ailleurs qu’au TPIR des génocidaires. Cela explique que des procès aient pu avoir lieu en France par exemple.
Résilience : processus psychique et capacité à dépasser un traumatisme fondateur qui passe par la mise en récit, le dessin, la pratique artistique pour mettre à distance la souffrance et vivre au présent. Le neuropsychiatre français, Boris Cyrulnik, a contribué à la mise à jour de ses mécanismes et à la "vulgariser". C’est ce à quoi se refuse Yvonne, la mère de Gaby.

Pierre Buoya : militaire tutsi, porté au pouvoir par un putsch en 1988, il organise les élections pluripartistes de juin 1993. Il cède démocratiquement le pouvoir à son rival du Frodebu. De nouveau au pouvoir entre 1996 et 2003, il est l’un des auteurs des accords d’Arusha (2000).
Melchior Ndadaye : président hutu élu en juin 1993 avec 65 % des suffrages. Il est assassiné en octobre 1993.
Pierre Nkurunziza : candidat du FDD, il est élu président en 2005 et dirige toujours le Burundi. Sa prétention à un troisième mandat a provoqué en 2015 une forte contestation, réprimée violemment.
Kamenge/ Kamengue : quartier populaire majoritairement peuplé de Hutu (dont Prothé, le cuisinier de la famille Chappaz), terrain d’un "ratissage sanglant" par l’armée après le coup d’État d’octobre 1993.
"Sans Défaite", "Sans Échec", etc... : milices de jeunes Tutsi. Formant d’abord des bandes de jeunes citadins plus ou moins marginaux, ils sont recrutés par l’Uprona pour animer les meetings électoraux puis imposent à partir de 1994, des journées "villes mortes" pour établir l’autorité des hommes politiques qui les protègent.
Kangura : titre d’un journal extrémiste hutu appelant à la liquidation des "cafards". Gitega : nouvelle capitale politique du Burundi à compter de fin 2018.

Quelques statistiques :
5 439 000 habitants en 1990, 5 987 000 en 1995.
25 650 km2 : superficie du Burundi.
85% de Hutu, 14% de Tutsi, 1% de Twa (Pygmées).
Chrétiens (majoritairement catholiques) : 75 à 80 % de la population.
11 tentatives de coups d’État depuis l’indépendance dont 5 aboutissent.
1988 : violences au Burundi qui font 5 000 à 20 000 morts et qui poussent 45 000 à 50 000 Hutu "burundais" à l’exil au Rwanda.
100 000 civils Tutsi assassinés par les Hutu en 1993-1994 en représailles de l’assassinat de Melchior Ndadaye et du putsch d’octobre 1993.
300 000 morts environ : ce sont les victimes de la guerre civile (1993-2005).
48 ans : c’est l’espérance de vie moyenne au Burundi en 1992-1994.
0,3 : c’est la valeur de l’Indice de Développement Humain du Burundi entre 1990 et 1995.
1 054 $ par habitant en 1990 ; 747 $ en 1996 : c’est le PIB par habitant du Burundi.
2,3/10 en 2017 : c’est l’indice global de démocratie du Burundi (Université de Sherbrooke, Canada) .

Le génocide des Tutsi au Rwanda en statistiques
800 000 à 1 million de victimes. 3/4 des Tutsis présents sur le sol rwandais sont exterminés.
3 semaines à partir du 7/04/1994 : durée au cours de laquelle l’essentiel des victimes sont assassinées.
40 % des victimes ont été assassinées au sein d’édifices religieux.
200 000 viols perpétrés, 5 000 enfants environ sont nés de ces viols.
5 000 enfants ont été incarcérés pour leur participation aux massacres.
20 000 pièces, 27 000 heures de témoignages, 93 accusés, 75 procès, 61 condamnations, c’est le bilan du TPIR.
2 millions de dossiers instruits, 800 000 condamnations prononcées par les gacaca.

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