mercredi 9 septembre 2020

Un autre tambour de William Melvin Kelley


Un autre tambour est un livre étonnant que je n'aurais sans doute pas ouvert spontanément s'il n'avait figuré dans la sélection de la Médiathèque d'Antony (92).

Il est surprenant d'abord parce qu'il a été rédigé par William Melvin Kelley en 1963 et qu'il est probable que l'auteur ne l'aurait pas conçu de la même manière s'il n'avait été publié que maintenant.

Sa réédition en 2019, deux ans après la mort de William Melvin Kelley rend perplexe et interdit toute discussion avec lui sur ce qu'il pense de l'évolution de la situation raciale aux Etats-Unis. De plus il revient au moment où la question est rendue très sensible avec la modification de tous les intitulés qui peuvent être lus, de près ou de loin, comme étant de nature raciste. Ainsi la version française de "Dix petits nègres", un des polars les plus connus au monde, sera désormais rebaptisée "Ils étaient dix". Et pourtant le titre provient d'une comptine et n'a aucune connotation raciste sous la plume d'Agatha Christie.

A ce propos Un autre tambour résonne dès le premier chapitre comme un conte et les inférences sont multiples, à Shakespeare comme à Beckett, car enfin il y a un coté absurde dans la narration qui rend son interprétation plus complexe qu'il y parait. L'action se situe en Juin 1957 à Sutton, petite ville tranquille d’un État imaginaire entre le Mississippi et l’Alabama. Un jeudi, Tucker Caliban, jeune fermier noir, répand du sel sur son champ, abat sa vache et son cheval, met le feu à sa maison et quitte la ville. Le jour suivant, toute la population noire de Sutton qui part un à un ou en grappe (p. 68) et déserte la ville à son tour.

Outre cet exode apparemment spontané et les conséquences pour la ville, soudain vidée d’un tiers de ses habitants le lecteur est surpris d'apprendre l'histoire de la bouche de plusieurs protagonistes, uniquement ceux qui restent et qui sont des enfants, des hommes et des femmes, libéraux ou conservateurs, mais tous des blancs. Les opinions des noirs sont donnés, mais à travers le prisme de la réflexion des autres personnages.

Les chapitres se succèdent en suscitant un intérêt irrégulier mais croissant à l'instar d'un paysage qui se révèlerait avec la pose des dernières pièces d'un puzzle. La dimension philosophique est évidente, initiée dès la couverture où l'on voit la chaine de l'africain qui se rompt.

A la fin le lecteur connaitra la justification du choix de Tucker : je veux ce terrain sur la plantation parce que c'est là que le premier des Caliban a travaillé, et il est temps, maintenant, que cette terre soit à nous. (...) Mon bébé ne travaillera pas pour vous. Il sera son propre maître. (...) Vous avez essayé de nous libérer autrefois, mais on est pas partis, et maintenant il faut qu’on se libère nous-mêmes (p. 222).

Au lecteur d'interpréter la profonde motivation de Tucker. Après avoir songé à la vengeance ou la colère, on pourra estimer qu'il s'agit là de dignité. Comme le mentionne l'auteur (p. 154) : certaines choses nous apparaissent étranges alors qu’elles sont fondées (parfois par des raisons que l’on ignore nous-mêmes).

Le personnage de Tucker apparait par touches et il devient extrêmement attachant dès lors que l'on comprend combien, déjà enfant, il éprouve d'empathie pour les adultes qu'il respecte. Il n'a simplement pas les mots pour qualifier ses émotions. Mais celles-ci résultent de fines observations. Ainsi conseille-t-il la patience à la femme de son maitre désarçonnée par le manque de communication qui s'est instauré entre elle et son mari : la princesse devrait attendre, elle ne devrait pas s’enfuir. (il n’a que 9 ans).... (...) parce que le prince va se réveiller un de ces jours et arranger tout çà (p. 179).

En multipliant et en décalant les points de vue, Kelley pose la "question raciale" de façon inédite (et incroyablement originale pour l’époque). Il n'a pas cherché à donner une vérité unique, mais à fournir plusieurs clés d'analyse, autrement dit à nous livrer une version historique décalée d'un ton. Il a dit à propos de son roman : Personne ne prétend que cette histoire est entièrement vraie. Ça a dû commencer comme ça, mais quelqu’un, ou des tas de gens, ont dû penser qu’ils pouvaient améliorer la vérité, et ils l’ont fait. Et c’est une bien meilleure histoire parce qu’elle est faite à moitié de mensonges. Il n'y a pas de bonnes histoires sans quelques mensonges.

Un autre tambour est ainsi une histoire alternative, féroce et audacieuse, un roman choc, tant par sa qualité littéraire que par sa vision politique. Il reste malheureusement d'actualité.

Un autre tambour par William Melvin Kelley, traduit de l'anglais (États-Unis) par Lisa Rosenbaum, Delcourt,  Parution le 4 septembre 2019

Né à New York en 1937, William Melvin Kelley a grandi dans le Bronx. Il a 24 ans lorsque paraît son premier roman, Un autre tambour, qui sera accueilli en triomphe par la critique. En 1966, il couvre le procès des assassins de Malcom X pour le Saturday Evening Post, ce qui éteint ses derniers rêves américains. Anéanti par le verdict, il regagne le Bronx par la West Side Highway, les yeux pleins de larmes et la peur au fond du cœur. Il ne peut se résoudre à écrire que le racisme a encore gagné pour un temps, pas maintenant qu’il est marié et père. Quand il atteint enfin son foyer, sa décision est déjà prise, ils vont quitter la "Plantation", pour toujours peut-être. La famille part un temps pour Paris avant de s’installer en Jamaïque jusqu’en 1977. On ne peut manquer le parallèle avec ce qui était écrit dans le livre deux ans plus tôt. Et Kelley, promis à une brillante carrière, disparaitra quasiment de la scène littéraire. 

Il est l’auteur de quatre romans dont Dem (paru au Castor Astral en 2003) et d’un recueil de nouvelles. En 1988, il écrit et produit le film Excavating Harlem in 2290 avec Steve Bull. Il a aussi contribué à The Beauty that I saw, un film composé à partir de son journal vidéo de Harlem qui a été projeté au Harlem International Film Festival en 2015. William Melvin Kelley est mort à New York, en 2017.
Livres précédemment chroniqués :
Joseph Ponthus, A la ligne 
Alexis Ragougneau Opus 77
Line Papin, Les os des filles
Natacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit
Franck Bouysse, Né d'aucune femme

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