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dimanche 30 août 2026

La bonne mère de Mathilda di Matteo

La bonne mère a été publié en août de l’année dernière et ce n’est que maintenant que je le lis alors que je n’en ai entendu que du bien. Heureusement, la littérature n’appartient pas aux produits périssables.

La bonne mère commence comme une bonne blague. Alternent le point de vue d'une maman marseillaise pur jus, archétype de la cagole et de sa fille, trentenaire, partie étudier à Paris à Sciences Po. Toutes deux semblent a priori avoir des caractères très différents, pour ne pas dire incompatibles.
On juge Véro vulgaire. On s'apercevra qu'elle est solaire. Un soleil de canicule, du genre incendiaire. Huit cents kilomètres séparent Clara de sa mère depuis qu’elle a quitté Marseille. Ce week-end, elle lui présente Raphaël. Un girafon, pense Véro en le voyant. Il l’agace avec son pedigree bourgeois, ses mots compliqués et sa bouche fermée comme une huître. Elle n’aurait jamais dû laisser Clara monter à Paris. Mère et fille se cherchent, se fuient, se heurtent sans jamais oublier de s’aimer. Comment être une bonne mère quand notre enfant nous échappe? Comment être une bonne fille quand on a honte de celle qui nous a tout donné? Comment s’affranchir sans trahir?
Véronique se plaint de son enfant. Elle s’est mis dans la tête que je lui en veux. Tu parles. C’est elle qui nous en veut. D’être nous (…) que je fasse mon cinéma (p. 16). Clara formule le souhait de ne pas trop ramène pas trop la conversation vers toi s’il-te-plaît.

T’y as pas fait exprès, pondérera la marseillaise qui n'est jamais à court d’expressions imagées. Le récit progresse, ponctué de scènes désopilantes s'enchainant à l’instar d’une comédie italienne où le ton grince un peu, à condition d’entendre un second degré chez chacune des deux narratrices. On pense que ce ne sont que des anicroches dans le cadre des rapports habituellement "difficiles" entre mère et fille. C’est bien plus sérieux que ça.

Certaines lignes sont troublantes. En particulier le retour de vacances, Raphaël au volant, qui en rappelle un autre à Clara, pendant lequel sa mère vomissait à chaque virage, et puis un autre encore qui fut fatal à sa tante dans un récit bref mais glaçant. Ainsi s’achève la partie Un. Et il faut se faire une raison. On a osé se moquer mais la fête est finie. Comme philosophait si justement La Bruyère : alors qu’on vient d’en rire, il faudrait en pleurer.

Véronique se souvient avec émotion de sa fille qui, petite, cumulait les rôles : messagère, avocate, psy, pour aplanir les angles entre elle et son père (désigné sous le nom de Napolitain). Le conflit de loyauté entre père et mère sera plusieurs fois mis à l'épreuve.

Pour Raphaël (dit le Girafon) le silence c’est la paix (p. 64). On le pense lâche mais on est encore une fois à côté de la plaque. Pour Clara c’est synonyme de calme avant l’ouragan. Elle oppose la promesse de son compagnon de parler d’elle à ses parents à celles que son père faisait à sa mère. 

On découvre que les parents, surtout le père, a tendance à mentir pour cacher ce qui peut déranger, quitte à inventer des mensonges absurdes auxquels ils sont bien les seuls à croire dur comme fer (p. 145).

Clara décrit le diner de famille où Raphaël fait "une expérience sociologique" (p. 157). Il se pourrait que son analyse du comportement de son compagnon soit tout autant erronée que le jugement qu'elle porte sur la féminité flamboyante et débordante de sa mère.

Clac, la gifle du père à sa femme, entendue par la fille (alors qu’il est bien entendu à 100% en tort) et vue de tout le monde (p. 164) fera l'effet d'un coup de tonnerre qui s'abat sur la famille entière.

L'ouvrage explore la relation mère-fille, les écarts et tensions de classes sociales, la mobilité sociale, ainsi que le choc culturel entre Marseille et Paris. Il parle aussi des choses qu’on reproduit malgré soit, en premier lieu la violence qui fait des ravages dans tous les milieux. Aucune femme n'en est à l'abri … pas plus que les hommes. Au final on notera aussi que l'on peut tout autant reproduire des choses positives, comme l'amour et qu'il y a diverses manières d'être féministe.

Née à Marseille, Mathilda di Matteo garde un lien fort avec sa ville natale. Elle est elle-même diplômée de Sciences Po Paris. Elle a d'abord travaillé comme consultante en entreprise avant de se tourner pleinement vers l'écriture. Elle a remporté un concours de nouvelles de Libération en 2021 sur le thème "avoir 20 ans en 2021" qui l’a motivée à passer à un format plus long.

La bonne mère de Mathilda di Matteo, Editions de l’Iconoclaste, en librairie depuis le 21 août 2025 
Prix Talent Cultura 2025
Prix Littéraire Vanity Fair 2025
Prix du Premier Roman de la Forêt des Livres 2025
Finaliste du Prix de Flore
Ce livre figurait aussi dans la sélection du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026, catégorie roman français

lundi 17 août 2026

Sur qui tombe la nuit, un premier roman de Marie Paule Istria

Les (heureuses) surprises de la Sélection Hors concours 2026 s'enrichissent d'un nouveau livre avec le premier roman de Marie Paule Istria qui est (encore) le récit d'une quête d'identité et qui (une nouvelle fois) nous transporte en Algérie, comme le faisait Hélène Lolito avant-hier avec Comme pour se battre.
1952, Mondovi, Algérie : Anna, âgée de dix mois, et sa sœur Line, à peine plus grande, sont recueillies par leurs grands-parents après la disparition inexpliquée de leur mère. Trente ans plus tard, elle réapparaît, comme un spectre, dans la vie d’Anna.
2020, Paris. Anna affronte un nouveau deuil : celui de Simon, son ex-mari. Autour d’elle, leurs enfants, Bastien, Laura et Manon, devenus adultes, tentent de surmonter leur chagrin, chacun à sa manière. C’est alors que le passé resurgit à nouveau. Entre les secrets d’une enfance algérienne déchirée par la guerre, et les non-dits d’une famille éclatée, Anna doit affronter une question qui la ronge : et si les morts étaient plus présents que les vivants ?
Sur qui tombe la nuit est un roman poignant où se mêlent la grande et la petite histoire, les rires et les larmes, les cris et les silences, la maladie. Une plongée dans les méandres de la mémoire, où chaque vérité révélée en cache une autre.

Marie-Paule Istria restitue les images et les odeurs de telle manière qu'on est auprès d'elle et qu'on se demande comment une si petite fille peut supporter tout ce qu'on lui inflige. La réponse est peut-être à trouver dans les livres. Et dans son amour des cimetières où elle exerce le rituel des petits cailloux noirs.

Il peut être rassurant de comprendre que d'autres, avant nous, ont éprouvé de semblables émotions. Lénine avait remarqué judicieusement : il y a des décennies où il ne se passe rien et des semaines où il se passe des décennies (p. 91).

On retrouve avec un plaisir certain des citations que l'on connait déjà. Devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde (p. 208, bien sûr Albert Camus, L'étranger). D'autres moins célèbres mais dans lesquelles elle puise là aussi sa force, approuvant ce qu'il dit de la mer qui nous lave et nous rassasie (p. 211).

Elle cherche partout la vérité en remettant en cause des assertions comme celle de Romain Gary : Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais (p. 122, dans La promesse de l'aube). Elle nous donne sa propre interprétation : je pense plutôt que sans amour maternel, la vie vous frappe à l'aube d'une malédiction qui ne disparait jamais complètement. (…) J'ai appris à vivre au milieu des mensonges, à ne pas plier sous le poids de la honte, à rester debout face aux injustices et à pleurer en silence sous les draps. (…) Je n'oublie pas qu'en donnant la vie à un enfant on lui donne aussi la mort, et qu'entre les deux faire le maximum n'est au mieux qu'un minimum.

Je me suis affolée un peu de la découvrir "apprentie lymphomane" (p. 199) tout en étant persuadée que ce cancer est forcément "derrière" elle puisque nous avions discuté ensemble le jour de la révélation de la sélection du Prix Hors Concours.

Son écriture est toujours juste, y compris ce qu'elle écrit à propos des soins, de l'hôpital et aussi de l'état d'esprit du "patient" lorsqu'on lui annonce -sans ménagement- que tout va désormais bien en lui souhaitant bonne continuation … comme si on pouvait effacer le passé.

Je l'ai suivie jusqu'au bout de ce roman émouvant, jusqu'à ce que la nuit ne tarde pas à tomber. Cette nuit, heureusement moins noire que celle du Pays Basque qui a enveloppé l'enfant et sa soeur (p. 87).

Je suis un peu, je l'avoue, impatiente de lire un second roman de cette nouvelle plume qui ne doit surtout pas laisser sécher son encre.

Sur qui tombe la nuit de Marie Paule Istria, Livres agités, en librairie depuis janvier 2026

samedi 15 août 2026

Comme pour se battre d'Hélène Lotito

Comme pour se battre est un roman doux-amer qui nous parle encore, plus ou moins directement, du fossé existant entre deux mondes, l’Algérie et la métropole dans la période 1991-1998. 

Si je mentionne "encore" c’est parce que la Sélection Hors concours 2026 (qui sans doute reflète la production éditoriale du moment) présente au moins trois ouvrages mettant en parallèle la vie en France et au Maghreb. Il faut dire que les enfants des immigrés arrivés dans les années 70-80 sont désormais adultes, et certains sont aujourd’hui devenus écrivains.
Elle est joyeuse, la vie de Nana, entre ses meilleures copines, l’école française d’Alger, les garçons à embrasser et les boîtes de pastels achetées au trabendo. Mais lorsque le quotidien est percuté par les attentats-suicide, les barrages militaires et les disputes des parents, la peur fait son apparition.
Un jour, sa grande sœur Souad est envoyée étudier en France. De Villetaneuse, tous les samedis au téléphone, elle répète : "Tout va bien". Un an plus tard, Nana a douze ans et c’est son tour. Elle rejoint sa sœur et doit apprendre le froid, le gris, la solitude – le mensonge, surtout. Mais "tout va bien", n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que Souad dévisse. Jusqu’à ce que Nana, confrontée au vertige de la liberté, cesse d’être une enfant et choisisse son destin.
Hélène Lotito a choisi de raconter à hauteur d'enfant le parcours initiatique de deux sœurs d’Alger à la banlieue parisienne pendant ce qu'on a appelé la "décennie noire". Elle réussit admirablement à nous faire partager les fêlures et les résiliences de sa jeune héroïne, au prénom tout droit sorti d'un roman de Zola.

Elle a organisé l'ouvrage en trois parties : 
La vie bleue, Algérie 1991-94 
Après la vie bleue 1994-98 
Les yeux bleus 1998

Dans la première, la petite fille ne rêve que d’une boite de 24 pastels Sennelier et ose écrire une lettre touchante à la collègue (française) de son père, la suppliant à genoux de les lui ramener au retour de son prochain voyage à Paris, lui promettant en échange le paradis des morts.

L’enfant prie le Dieu français (puisqu’elle est française) se demandant quelle est la différence entre Dieu et le Père Noël - sauf que le Père Noël n’existe pas, mais ça revient au même avec Dieu parce que même s’il existe il me semble qu’on ne le voit jamais donc bon, c’est un peu pareil (p.23).

J'ai beaucoup aimé le style d'Hélène Lolito qui parvient à combiner le tragique et l'humour. La séquence du cadeau d'anniversaire au père est un bijou. L'amour de la mère pour ses enfants est joliment restitué, tout aussi bien que les émotions de Nana, avec des mots simples. Les pages décrivant l'éveil à l'amour (p. 150) sont de toute beauté. Il suffit qu'elle écrive que le printemps français ressemble à un automne algérien pour qu'on comprenne ce qu'elle traverse (p. 156).

La tension politique se ressent à travers des questionnements comme par exemple la chute du nombre d’élèves de sa classe, de 29 à 12 et l’absence soudaine de son camarade Thierry. Quand la mère pleure elle justifie ses larme par la faute à la conjoncture (p. 62), mais, derrière le lapsus, la petite fille sait bien que ce n’est pas une conjonctivite. Malgré tout elle n'a pas pleinement conscience de la gravité du contexte politique. Sa plus grande crainte serait que ses parents divorcent. 

Le roman est parsemé d'anecdotes qui ont probablement été vécues par de nombreuses familles et dont nous ne pouvions pas avoir conscience quand on n'a pas connu cette période. Comme la difficulté (financière) à maintenir les liens familiaux à distance quand le prix des appels téléphoniques est exorbitant. Malgré cela la famille maintient le coup de fil rituel du samedi 19 h à Souad, ce qui sera insuffisant pour empêcher le pire. La présence de Nana auprès de sa soeur ne sera pas plus déterminante et on lit avec effroi quand sa soeur rentre de son mois en Egypte : je ne vois pas que Souad a déjà sombré (p. 123). Nana n'a que quatorze ans. Elle vient elle-même de vivre seule dans l'attente du retour de sa soeur en souffrant de l'isolement. Elle ne pouvait pas deviner.

Le lecteur s'attache en effet facilement à cette famille et souhaiterait le meilleur pour elle. On regrette ainsi la parole de la directrice de l'établissement scolaire : Vous nous quittez Nana. Vos résultats vous permettraient largement de continuer votre scolarité dans un cursus classique (p. 126). Mais, pour la jeune fille, le collège fut une traversée en apnée, à se cacher. La voie vers l'émancipation n'est pas un chemin de roses sans épines mais une forte joie de vivre rend le parcours supportable. C'est une très belle leçon.

Même si cette période de l'histoire est particulière il ne faudrait pas croire que le roman soit difficile à lire; J'y ai retrouvé des situations universelles. Comme la suggestion de Souad préconisant de prendre le gauche si on n'a pas le droit. Combien de fois ai-je entendu ma propre grand-mère faire cette réflexion. Elle aussi a dû faire preuve d'une grande détermination dans sa vie et d'une belle philosophie : je n'ai pas peur de m'ennuyer (…). Je ne veux pas d'une vie incroyable. Je veux juste … une vie. Avec toi. pour le reste je m'adapte (p. 164).

Comme pour se battre d'Hélène Lotito, éditions Fugue, en librairie depuis le 23 janvier 2026

jeudi 23 juillet 2026

Déclaration d’indépendance de Sophie Riche

Si je vous parle de Déclaration d’indépendance ce n’est pas parce que les Etats-unis célèbrent le 250 ème anniversaire de la leur. C’est le titre d’un roman de la rentrée littéraire que j’ai reçu à la tombola de Babelio organisée pendant le pique-nique annuel.

Si je ne trouve pas qu’il s’agisse à proprement parler d’un roman, j’y ai trouvé beaucoup d’intérêt.

L’écriture est directe, et l’autrice aborde des sujets qui sont soit d’actualité, soit qu’il est important de ne pas laisser sous silence, comme par exemple la question des fausses couches, encore tabou.

Chloé croit filer un bel amour avec Maxence, son copain depuis six ans. Sauf qu'il la largue un matin et la blessure va lui faire perdre son peu de confiance en elle. Ajoutez un contexte d'exploitation maximum par un patron misogyne et sans scrupule. Cet esclavagisme des temps modernes est admirablement analysé (p. 62-63) faisant penser à ce que décrit aussi Franck Courtès dans A pied d'oeuvre. Mais la jeune femme est résistante et va élaborer une méthode pour se remettre de sa rupture … et repartir sur des bases plus solides.

Il est vrai qu'il y a quelque chose de Bridget Jones dans ce journal qui se lit très facilement et qui n'est pas aussi superficiel qu'on pourrait le penser. Ce fut une belle surprise. Plusieurs scènes sont d'un humour incroyable. Et je me souviendrai longtemps de la séquence du séjour dans la yourte.

Si je peux me permettre juste un reproche c'est l'absence de playlist en annexe pour m'éviter de noter les références des musiques au fur et à mesure.

Et pour moi qui connais un peu la région de Lille, j'ai retrouvé un contexte géographique qui m'a amusée. Je me suis demandé si la pâtisserie où elle travaillait n'était pas Méert … sans doute influencée par une autres lecture en cours.

Troubadour des temps modernes (selon son éditeur à qui je donne raison), Sophie Riche exerce et a exercé tous les métiers qui n'existaient pas il y a encore vingt ans : rédactrice web pour un magazine féminin, youtubeuse, consultante en communication ou encore créatrice de contenus/influenceuse, autant dire qu'elle connait par coeur le sujet qu'elle traite dans son livre ! Aujourd'hui réalisatrice de podcasts, elle a notamment écrit, réalisé et interprété Attendre d'attendre un enfant et co-anime aujourd'hui Couple Goal.

Attention : autrice à suivre !

Déclaration d’indépendance de Sophie Riche, Eyrolles, en librairie le 27 août 2026

lundi 13 juillet 2026

Le serpent majuscule de Pierre Lemaître

Le regard du chien de la couverture du Serpent majuscule est irrésistible. Le livre est mince, idéal à glisser dans un sac à mains la veille de partir en vacances.

Je l'avais "gagné" à la bourse d'échange du pique-nique de Babelio. Sachant que la consigne est de n'apporter que des livres qu'on a aimés j'anticipais un plaisir de lecture.

Première surprise, de taille, en lisant l'avant-propos : c'est un premier livre. Je sais pourtant que Pierre Lemaître avait reçu le Goncourt en 2013. Je constate que celui-ci a été édité par Albin Michel en 2021. Où est l'erreur ?

En fait, lorsqu'on demanda à l'auteur un manuscrit qui soit un roman noir il s'est souvenu qu'il en avait un depuis belle lurette dans un tiroir, jamais adressé à un éditeur, écrit en … 1985 et que tout bien considéré cela ferait l'affaire.

J'ignore si son éditeur l'a accepté tel que ou s'il l'a poussé à reconsidérer certains passages car enfin, s'il avait dormi si longtemps il y avait peut-être une bonne raison.

J'ai donc poursuivi avec perplexité, sous l'oeil amusé du dalmatien. Je vais en parler comme je le ferai d’un premier roman d’un primoécrivain. Hors de question de le juger par rapport à ce qu’on sait tous de Pierre Lemaitre, ce serait injuste.

Je peux tout de suite le dire : j’ai beaucoup aimé. On est dans la veine de Mamie Luger, et pourvu qu’on en accepte le parti-pris, c’est une lecture jouissive.

Mathilde est une killeuse d’envergure, très originale, dont on apprendra le parcours au fil des chapitres. Ce qui est savoureux c’est que la dame perd la boule, ce qui est fort fâcheux quand on fait profession de tueuse. Du coup elle commet des impairs qui vont s’enchaîner et provoquer des catastrophes, parfois drôles, toujours saignantes.

On apprendra plus tard (p. 129) à quelle métaphore correspond ce Serpent orthographié précisément avec une majuscule. Pour le moment, restons concentrés sur Monsieur, qui est fort mal en point. Sa santé déclinante impose la présence constante d’une infirmière, laquelle, fidèle à ses croyances cambodgiennes accumule les grigris porte-bonheur … qui ne seront d’aucun recours.

Par contre, en cas de nécessité absolue, Monsieur sera capable de se glisser au volant de l’Ami 6 hors d’âge de son infirmière et de rouler en troisième, sans jamais trouver la quatrième, pour foncer à tombeau ouvert sans jamais s’arrêter. Même aux feux rouges. Même aux stops (p. 302).

Il y a René Vassiliev, un flic consciencieux plutôt malmené par un supérieur harcelant (l’auteur ne pouvait pas supposer quand il a commencé ce roman que le thème serait tendance quarante ans plus tard).

Chaque personnage aura "forcément" maille à partir avec les autres et chacun vaut son pesant de cacahuètes, surtout par son comportement, en vertu du principe que l’effet positif de la colère c’est que ça vous éloigne des porosités quotidiennes, c’est comme une parenthèse de vie dans l’océan des emmerdements (p. 120).

Henri Latournelle a mis au point un labyrinthe complexe de pistes et de faussées pistes, de noms d’emprunt, de boites aux lettres fictives, d’autres réelles, de lieux en trompe l’œil qui rendraient toute recherche sur ses agissements lourde et chaotique, lui laissant le temps de se faufiler et de disparaître (p. 197).

Mathilde collectionne aussi bien les chaussures que les flingues. Elle n’use pas les premières et abuse des secondes. Par simplicité elle a décidé une fois pour toutes que ses chiens s’appelleront Ludo. On en découvre un spécimen sur la couverture.

Cette Mamie Luger à la sauce Lemaitre est plus que piquante. J’adorerais composer le casting de la version cinématographique, faire le repérage des décors, choisir les costumes. L’action se passe en 1985, ce qui imposerait de respecter un contexte historique qui n’est pas inintéressant. Avec une bonne direction d’acteurs ça peut tout à fait se hisser à la hauteur des Tontons flingueurs.

Le Serpent majuscule est une lecture distrayante, qu’on soit ou non amateur de polar. Ce livre de poche aura toute sa place dans le sac de plage ou de randonnée en montagne.

Le serpent majuscule de Pierre Lemaître, Albin Michel, en librairie depuis le 12 mai 2021
Lu en livre de poche

mercredi 6 mai 2026

Les jacinthes ne fleurissent pas dans le désert de Franck Gérard

J'ai découvert les Editions du Jasmin par le Prix Hors concours auquel participait Gaëlle Pingault avec Il n'y a pas Internet au paradis. C'était il y a presque dix ans et depuis, cet éditeur ne cesse de proposer des ouvrages qui provoquent de belles émotions.

Les jacinthes ne fleurissent pas dans le désert concourrent année et c'est encore un bouleversement.

Archéologue, voyageur infatigable et Meusien de cœur, Franck Gérard signe ici son premier roman, un texte fort, nourri de ses carnets de voyage, pour raconter avec justesse et humanité le parcours de deux enfants fuyant le Darfour dans les années 2000.

Le thème de la migration n'est pas nouveau mais il est ici traité à hauteur d'enfant et l'injustice de la situation n'en est que plus flagrante.

Nous sommes dans le village d'Hashabad où les mandas veillent sur la famille d'Omanda depuis des siècles, du haut de la montagne Ha Mara. Comme son père et son grand-père, le petit garçon de neuf ans en est persuadé, il sera éleveur de chèvres. Mais le destin en décide autrement lorsqu’au milieu d’une nuit, en 2003, surviennent les Janjawids. La milice violente et massacre hommes, femmes et enfants.

Pour Omanda et son ami Jassim, qui ont réussi à s’échapper, c’est le début d’un long exil qui les mènera du Soudan au Tchad, puis en Libye, en empruntant des chemins toujours plus dangereux parce que les conflits armés sont présents  dans les trois pays.

Je ne souhaite pas en raconter davantage parce qu'il est nécessaire que chaque lecteur fasse la route aux côtés des deux jeunes héros.

Nous sommes contraints d'avancer au rythme de leurs pas. La précision de l'écriture nous fait ressentir la moindre de leurs émotions, leurs espoirs comme leurs peurs. Nous comprenons le poids et le bien-fondé de leurs croyances qui sont toujours respectées. Comme la coutume de jeter quelques grains de mil dans la plaine du haut d'une falaise dans l'espoir que la vie y renaisse (p. 50).

Nous sommes admiratifs de leur détermination. Un Zaghawa apprend à affronter, il n'abondons pas, jamais ! Pourtant le prix à payer est souvent prohibitif. Les enfants doivent non seulement fuir mais aussi subir le racisme (leur peau est foncée) et ils sont souvent exploités par plus puissants qu'eux. Mais ils rencontrent aussi des personnes charitables au cours d'un périple que nous allons trouver "trop long" … parce qu'il ressemble à ce qui se passe réellement dans cette partie du monde dont on parle peu.

L'auteur restitue toutes les ambiances, dans les villages en paix, dans les camps, dans les bourgades régies par l'oppression, avec les massacres, l'odeur du sang, la violence, les coups de feu, les harangues des opportunistes faisant tourner la tête à ceux qui voudraient revenir dans leur pays d'origine. Entre tous ces maux la liberté peut-elle s'enraciner durablement ? Le titre semble dire que non mais peut-on perdre espoir ? Incha' Allah

Jérôme Tubiana, spécialiste reconnu du Soudan et du Tchad, en a écrit la préface, ce qui donne du poids au roman pour nous qui ne connaissons l'histoire qu'à travers ce que les médias classiques veulent bien en dire. A la fin, l'ethnologue reprend son argumentation : ils ne viennent pas en Europe pour des raisons économiques, attirés par un imaginaire eldorado, mais parce qu'ils ont fui une situation qui leur était devenue insupportable en faisant d'eux des victimes (p. 233).

Un glossaire reprend ensuite chacun des termes particuliers dont nous ne connaîtrions pas la signification, malgré de régulières notes de bas de page. Une seule chose m'a manqué : une carte permettant de suivre le trajet.

Les Éditions du Jasmin publient des livres pour la jeunesse, de la petite enfance aux jeunes adultes, et des livres de littérature dans des genres très variés : albums, contes, romans, biographies, polars, poésie, essais… Leur ligne éditoriale vise à faire découvrir à leurs lecteurs les cultures du monde entier.

Les jacinthes ne fleurissent pas dans le désert, de Franck Gérard, Éditions du Jasmin, en librairie depuis le 10 septembre 2025
Sélection du prix Hors Concours 2026

samedi 2 mai 2026

London 53 de Sophie Prat

J'ai rencontré Mathilde Bonte-Joseph, éditrice et fondatrice des éditions Quartier Libre, à l'occasion du Festival du Livre de Paris, juste après l'annonce des finalistes du Prix Hors concours 2026.

J'avais remarqué que London 53 figurait dans la liste et j'avais souhaité en savoir un peu plus sur ce livre qui se trouve être un premier roman, écrit par Sophie Prat.
L'histoire se passe à Audruicq, près de Calais dans les années 2010. Josiane, esthéticienne, y mène une vie aussi lisse que la peau qu’elle promet à ses clientes. Sa meilleure amie réussit à la convaincre de faire avec elle un grand voyage à l'étranger. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse… Administrativement tout se complique, mais c’est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu’elle n’a jamais cessé d’être.
Quartier libre est une maison d'édition indépendante de littérature générale, très jeune puisque créée en janvier 2025, par une femme de solide expérience comme éditrice en littérature jeunesse, et qui a vocation à publier de la littérature francophone contemporaine et à révéler de nouvelles plumes en accord avec la promesse de soutenir des "voix nouvelles qui ravivent le réel". La ligne éditoriale est donc construite autour de textes littéraires qui allient l'intime et l'universel.  La maison publie relativement peu de textes afin d'accompagner auteurs et autrices, souvent primo-romanciers, en amont de leur publication, et de défendre leurs livres au mieux.

Le tout premier roman publié par Quartier Libre fut un premier roman, écrit par une jeune scénariste de cinéma, Claire Griois, Le cœur quand il explose, un long monologue adressé à un amour disparu à la suite de violences policières. Il fut présent à la Première sélection du Prix Aznavour 2025, au Festival du premier roman et des littératures contemporaines 2026, et dans la Sélection du Prix Hors Concours 2025 où il se classa parmi les 5 finalistes des coups de coeur des clubs de lecture.

La présence de London 53 dans le catalogue de cette maison d'édition ne me surprend aucunement. J'éprouve énormément d’enthousiasme pour ce texte dont la qualité littéraire est immense. A tel point qu'il est difficile d'imaginer que c'est un premier roman. Commencer à plonger dans la lecture des auteurs sélectionnés pour Hors Concours avec ce livre place la barre très très très haut.
Il m’arrive de raconter (un peu) un roman dans le but de vous convaincre de l’ouvrir. Cette fois je me freine parce que je ne voudrais pas émousser votre envie de découvrir l'histoire extra-ordinaire qui nous est offerte et dont le titre porte celui d'un vernis à ongles que je croyais ne pas connaitre alors que j’avais simplement oublié que j’en avais un exemplaire.

Est-ce parce que l’action se déroule dans le Nord, parce que le personnage principal est une femme, et qu’elle aussi en quelque sorte tient boutique mais je me suis sentie immergée dans un univers proche de celui de la mercière de Grégoire Delacourt ?

En terme de contexte il y a en effet quelque chose de La liste de mes envies, ou de Vénus beauté … En terme de style on est proche de Marie-Hélène Lafon, de Florence Seyvos, de Joyce Maynard … d'auteurs/trices qui subliment le quotidien.

Toujours est-il que j’ai adoré ce livre qui est admirablement écrit, composé comme une oeuvre d’art. Sophie Prat a le talent d’une naturaliste.

London 53 ne dénonce pas un monde de violences, ne secoue pas les consciences, ne bouleverse pas nos préjugés, ne remet pas en cause notre mode de vie. Ce roman fait bien plus. Il nous invite à changer de peau.

Née en 1975 et vivant à Paris, Sophie Prat a fait des études d'histoire médiévale avant de s'engager pour la défense de la culture électronique et de participer à l'organisation de la première Techno Parade en 1998. Grande voyageuse, conceptrice-rédactrice free-lance depuis 10 ans, elle se forme aujourd'hui à la biographie hospitalière.

London 53 de Sophie Prat, Editions Quartier libre, en librairie depuis le 11 mars 2026

vendredi 24 avril 2026

La femme de ménage de Freida McFadden

La femme de ménage est un énorme phénomène littéraire, cumulant un nombre considérable de lecteurs dont je viens de rejoindre la cohorte. Et je suis en passe de me glisser dans les premiers rangs des fans de cette mystérieuse autrice américaine. 

Freida McFadden a en effet longtemps cultivé le secret autour de son identité réelle.

Il a pris fin lors d’une interview accordée à USA Today, datée du jeudi 9 avril, tordant le cou aux spéculations prétendant un collectif d’auteurs masqués derrière une identité fictive. Sara Cohen exerce comme médecin spécialisée dans le traitement des troubles cérébraux. Elle a utilisé un pseudo pour éviter toute interférence entre son travail à l’hôpital et son succès en librairie. Elle continuera néanmoins à publier sous son nom de plume, devenu une marque littéraire à part entière.

Je rappelle qu’après la trilogie autour de La femme de ménage, elle a enchaîné avec Le Boyfriend, La locataire et L’intruse, devenant très vite une personnalité majeure du thriller contemporain. Dans la foulée de sa parution, La femme de ménage a fait l'objet d'une adaptation cinématographique éponyme avec Sydney Sweeney dans le rôle principal, qui ne me tente pas après en avoir visionné la bande-annonce. Je ne sais d'ailleurs pas si je vais avaler tous ces succès mais je dois confesser que j’ai pris un énorme plaisir à la lecture du premier opus.
Millie, une détenue libérée après dix ans de prison et sans emploi, parvient à se faire embaucher comme employée de maison dans une riche famille new-yorkaise. Cette nouvelle situation, où elle est à la fois femme de ménage, cuisinière et accompagnatrice de Cecelia, la fille de la famille, lui paraît tout d'abord être une chance formidable, avant que sa très aimable patronne, Nina Winchester, ne se révèle finalement instable et toxique. La bienveillance de son époux Andrew, "d’une beauté dévastatrice", permet à Millie de supporter la situation et de surmonter les rumeurs selon lesquelles sa patronne aurait tenté de noyer sa propre fille, mais son malaise s'accroît lorsqu'elle découvre que la chambre qu'on lui a allouée ne ferme que de l’extérieur.
Pour un premier roman c'est un coup de maitre, comme le fut en son temps la saga Potter. On peut bien le qualifier de populaire ou prétendre non sans ironie qu’il s’inscrit dans un "contrat de divertissement", l’intrigue est bien ficelé, il enchaine de vrais rebondissements, avec un style tout à fait correct mais d’une simplicité fort agréable. C’est un grand succès de librairie mondial, ce qui impose le respect. Rien qu’en France il s’en est vendu plus de 630 000 exemplaires en une année, avec semble-t-il un lectorat total de 2,5 millions d'exemplaires vendus en France pour le livre initial de la série et son éditeur confie qu'il ne pouvait s'attendre à un phénomène d'une telle ampleur.

The Housemaid a été distingué à deux reprises par l'Association internationale des auteurs de thrillers : en 2023, il est élu au titre de roman ayant reçu la meilleure critique, et en 2024, il est nommé parmi les cinq meilleurs livres audio.

La femme de ménage de Freida McFadden, publication originale sous le titre de The Housemaiden 2022, City Éditions pour l'édition française, traduction de Karine Forestier, en librairie depuis 2023

dimanche 22 février 2026

Des enfants uniques de Gabrielle de Tournemire

(Mise à jour 2 juillet 2026)
Ce n’est évidemment pas le premier livre que je lis sur le thème du handicap. Ils ont trop souvent un côté donneur de leçon qui devient vite insupportable. Gabrielle de Tournemire n’est pas dans cette posture. Et pour un premier roman, il est vraiment remarquable. 
Hector et Luz sont amoureux depuis l’adolescence mais ils sont incompatibles aux yeux du monde. Redouté par leurs familles respectives, empêché par la société, il n’a nulle place où s’installer. Hector et Luz sont handicapés et, visiblement, leurs cœurs ont des raisons que les autres font mine d’ignorer. Malgré tout, par leur force et la grâce des rencontres, celle de Carlo notamment, leur éducateur, un couple se construit et ensemble ils vont chercher à abattre petit à petit les obstacles, dont celui, si tenace, de l’infantilisant regard de l’autre.
Il est devenu de bon ton de les évoquer comme des enfants "différents". L’auteure les qualifie plus positivement en parlant d’eux comme des enfants uniques, ce que sont d’ailleurs tous les enfants. Hector est cet enfant unique au monde, béni ou maudit, qu’importe, mais né sous des auspices un peu particuliers (p. 44) et, précisant l’opinion de la mère, elle ajoute : c’était son avis, elle qui depuis longtemps ressentait le besoin de donner un sens à la vie de son fils, de remplir sémantiquement sa différence.

Les mots employés par Gabrielle de Tournemire ne sont jamais anodins. Apprenant que les statistiques affirment qu’aucun de ces enfants n’est plus malheureux qu’un autre cette maman craque en devinant que c’était donc un malheur (p.45). Mais ces parents vont en quelque sorte prendre le problème à bras le corps, multipliant les exercices de toutes sortes, sans relâche et avec autant d’attention que d’amour. Le programme nous est décrit en détail mais, là encore, en termes choisis. En voici un exemple à la fin d’une séance de natation : on eut dit qu’il prenait sa respiration sous l’eau pour ne pas se noyer dehors (p. 58). Plus loin, on lira que Luz respirait fort comme si chaque respiration était un grand verre d’air pour faire passer la pilule (p. 212). Le moins qu’on puisse conclure est qu’effectivement il s’agit d’enfants différents et d’une écriture qui détone.

Rebecca et Stéphane s’acharnent avec douceur à garantir à leur enfant spécial la vie la moins spéciale possible… combler les lacunes pour qu’il arrive au niveau zéro, au niveau de la mer, effacer autant que faire se peut, la différence et ses répercussions. Ils le souhaitaient capable, dans le futur, d’une existence autonome (p. 60). Et pourtant on verra que à force de vouloir faire d’Hector un adulte normal ils le privaient de son enfance (p. 75).

N’est ce pas ce que souhaitent tous les parents pour leur progéniture ? Eux peut-être avec davantage d’acuité. La tâche n’est pas facile malgré un protocole exigeant. Le lecteur constate qu’Hector ne coche pas toutes les cases, comme on le dit vulgairement, mais qu’il avance cahin-caha son bonhomme de chemin, aidé en cela par son "éduc" Carlo. Arrivent deux évènements perturbateurs, le changement d’établissement et la rencontre (amoureuse) avec Luz, elle aussi enfant unique, mais différemment de lui.

Luz a ceci de différent qu’elle n’est pas "unique" dans le sens employé communément. Elle a trois soeurs mais elle est Luz, leur luciole, et l'ainé, ce qui n'est pas anodin. A l’inverse aussi d’Hector son état de santé ne s’améliore pas. Mais ces deux-là s’accordent à la perfection et leurs familles devront s’adapter.

Les péripéties s’enchaînent au fil des années. Tout nous est raconté dans la langue un peu unique elle aussi de Gabrielle de Tournemire, qui choisit ses mots comme une artiste fleuriste composerait ses bouquets. Elle réussit à maintenir le suspens jusqu’à la dernière page, nous faisant douter de langue manière dont vont tourner les choses.

Sans être autobiographique ce texte est malgré tout grandement inspiré des constats que l’auteure a pu faire au cours d’une année passée dans un foyer d’hébergement pour adultes en situation de handicap. Elle a dû y assimiler aussi beaucoup de choses sur l'aspect administratif. Il ne faudrait pas opposer être capable à être incapable, mais penser "être autrement capable" (p. 197). On apprend que c’est la nouvelle terminologie de la Croix-Rouge après avoir compris que le terme d’handicap était à lui seul un handicap. Plus loin Luz, qui ne saisit pas les mots dans leur entièrement retiendra la syllabe cap dans ce qu’elle inspire de positif.

Ils ont des "rêves d’ordinaire" mais ça, pour des handicapés, c’est précisément le plus difficile à atteindre. L'illustration de couverture est fort bien choisie avec ce magnifique tableau de Chagall intitulé La Promenade, peint juste après la Révolution d'octobre en 1918 montrant Bella Rosenfield s'élevant dans le ciel en y entrainant le peintre.

J'ai régulièrement pensé au très beau film Mon inséparable, et aussi à Un p'tit truc en plus d’Artus, où là aussi le thème de l’amour entre handicapés est au coeur de la narration.

Nous suivons quatre couples sur de nombreuses années. Les parents d'Hector, Stéphane et Rebecca, ceux de Luz, Esteban et Louna, bien entendu Hector et Luz, mais aussi Carlo et Véronique. L'accent est régulièrement porté sur les parents, qui chacun réagissent différemment. Etre handicapé, pense Esteban, c’est apprendre sans cesse à se contenter de moins (p. 212). Le père parlera à coeur ouvert à sa fille. Il raconte, avoue, demande pardon à propos les craintes qu’il a eues au moment de sa naissance, avec des mots vrais, sans se donner le beau rôle : je suis parti dans le bar d’en face. Jamais, jamais je n’aurais cru que tu vivrais tout ce que tu vis. Tu es un miracle (p. 213).

La poésie n'est jamais loin dans ce roman, à petites touches qui sont autant de clins d'oeil, soulignant par exemple la certitude que les petits poissons dans l’eau nagent aussi bien que les gros (p. 84) quand Hector monte sur le podium.

Des enfants uniques de Gabrielle de Tournemire, Flammarion, en librairie depuis le 27 août 2025
Lauréate du Prix des lecteurs de Vallée Sud Grand Paris 2026 - Catégorie romans français.
Prix des lectrices et lecteurs des bibliothèques de la Ville de Paris

samedi 22 novembre 2025

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard

Le moins qu'on puisse dire c'est que Clamser à Tataouine baigne dans la folie douce, enfin pas très douce. Quiconque connait le comédien et l'a entendu en interview, reconnaitra sa façon de parler, abondamment métaphorique et fleurie.

Il n'empêche que Raphaël Quenard surprend par l'intelligence de la démonstration qu'il convient de lire au nième degré même s'il ne manque pas d'à-propos. Et comme le compère ne veut en rien être tenu pour responsable il s'autosatisfaisait tout en se dédouanant : La discutable dextérité dont j’ai fait montre pour me dépatouiller de mon existence laisse à penser que je suis tout sauf un exemple à suivre.

C’est le moins qu’on puisse dire. Le narrateur est un jeune marginal qui n’a jamais cherché à s’intégrer. Ce qui ne l’empêche pas de trouver plus commode de rejeter l’entière responsabilité de son ratage sur la société. Et il compte bien, "en joyeux sociopathe", lui faire salement payer l’addition de sa défaite. Son plan ? S’immiscer dans toutes les classes sociales pour dénicher chaque fois une figure représentative de cette société détestée. Et la tuer (ni plus ni moins).

En écrivant le roman de ce psychopathe diaboliquement pervers, provocateur et gouailleur, l’auteur entraîne le lecteur dans le cerveau malade d’un monstre moderne et met en scène toute une galerie de personnages. L'épopée est macabre mais elle ne manque pas d'humour …  outrenoir si je suis autorisée à emprunter le qualificatif à Soulages, dont l'exposition présentée en ce moment au Musée du Luxembourg est à visiter en contrepoint de la lecture de ce roman.

Elle ne manque pas non plus d'analyse philosophique et je me suis demandé si Raphaël Quenard n'avait pas cherché à écrire "sa" version de L'étranger qui, avant lui, démontrait l'absurdité de l'existence humaine. Il partage régulièrement ses réflexions sur la vie, la mort, pour aboutir à la conclusion que "le bonheur est une illusion comme une autre" (p. 172).

On est d'accord avec lui : chaque homme se bat pour exister et se donner l’impression d’être important (p. 144). Et il est juste d'avancer que la résignation est la seule arme de ceux contre qui le sort s’acharne (p. 161). Notre ami serait-il un soupçon subversif, voire révolutionnaire ?

Ce n'est pas certain parce qu'il est souvent moralisateur. Parfois en demi-teinte lorsqu'il glisse, mine de rien que le don doit être suffisamment subtil pour que le receveur puisse l'accueillir. Donner n’autorise pas à imposer (p. 175), ce qui est tout à fait pertinent.

Parfois de façon plus évidente comme en témoigne sa démonstration à l'encontre d'un éventuel projet de dépénalisation de l'usage du cannabis qu'il voit comme une erreur monumentale (p. 149), en raison des ravages que ce produit fait sur le cerveau et … sur la dentition, ce qu'il explique par A + B en quelques pages manifestement bien documentées (et dans lesquelles j'ai reconnu les mises en garde de ma dentiste parodontologue). S'il en avait le pouvoir, il interdirait du même coup la cigarette, et il justifie fort bien son point de vue.

L’homme est souvent philosophe, pointant que nous sommes tous les fils d’une suite de "si", une suite infinie d’impondérables. Chaque instant que la vie nous offre est un concours de circonstances (p. 170).

Il est amusant à s’autoféliciter régulièrement de son ouvrage. Mais au fil des pages, je devrais plutôt préciser "de sa confession", on se demande si justice sera rendue, et qui clamsera à Tataouine, justifiant le titre (p. 180). 

À vous de juger. Pour ma part je dirai que ce roman est la démonstration éclatante que Pascal avait raison de dire que "tout le malheur des hommes tient à ce qu’ils ne savent pas rester seul dans leur chambre" comme cela nous est rappelé à la toute fin de l'ouvrage.

En toute logique puisque la citation placée en exergue, tirée des Pensées de Blaise Pascal, avertissait (déjà) le lecteur : tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Certains d'entre vous seront probablement agacés, estimant que Raphaël Quenard pousse le bouchon trop loin, en parfait embrouillologue, comme il l'avoue lui-même (p. 117). Avec un style aussi électrique qu’inventif. C'est que le jargon rassure, tout le monde le sait. Le jargon impressionne. (…) le triomphe de l’esbroufe (p. 66).

Et pourtant la prudence le pousse à maquiller les noms des grandes enseignes comme Hippopotanus ou Cafferouf (p. 83) comme ceux des personnalités. On sent la peur du procès d’intention. Qui n’aura malgré tout pas reconnu Sizolas Narkocy ou Dabel Jemmouz (p. 88). Même mon correcteur orthographique n'est pas dupe.

Il n'empêche que c'est un grand plaisir de savourer son manège. Il tournicote à sa mode les expressions histoire, par exemple, de beurrer les épinards et retrouver l’insouciance des vertes années (p. 81).

Le personnage n'exprime jamais le moindre regret. Il ne recule devant aucun projet, enquillant les meurtres comme d'autres enchaineraient les bonnes actions, faisant s'interroger le lecteur qui aimerait lui trouver une motivation solide, à défaut de circonstances atténuantes, pas même l'appât du gain. Aurions-nous loupé un moment crucial ?

Son oscarisable crédibilité n’a laissé aucune place au doute à chaque épisode. Il a le culot de s'affirmer fier, car j’ai le sentiment grisant de gagner en professionnalisme, prétend-il après avoir laissé quatre victimes sur le carreau (p. 138). 

Toujours est-il que la lecture est fort plaisante, pour peu qu'on l'entreprenne au quatrième degré à l’instar du visionnage des aventures des tontons flingueurs. On s'accordera alors à estimer qu'il a rudement bien fait de sortir de sa chambre.

Clamser à Tataouine de Raphaël Quenard, Flammarion, en librairie depuis le 14 mai 2025

dimanche 2 novembre 2025

Mes pieds nus frappent le sol de Laure Martin

J'ai découvert Mes pieds nus frappent le sol par le biais d'un extrait figurant dans la bibliothèque d'Hors concours. Le coup de coeur a été immédiat. Et je ne suis pas unique puisque le roman est déjà en réimpression.

Le livre est porté par le public et par de grands noms. Camille Kouchner, l'auteure de La Familia grande l’a remarqué sur les réseaux sociaux. Anouk Grinberg, l'auteure de Respect, signe quelques mots sur le bandeau.

Mon intérêt s'est confirmé lorsque j'ai lu le livre dans sa continuité. A commencer par la couverture sur laquelle une grue (ou une aigrette) s'apprête à prendre son envol, dont les pattes justement frappent le sol. Comment ne pas y voir la représentation de l'auteure ?

La grue a une image positive dans beaucoup de cultures, excepté en Inde où elle représente la trahison. En Chine, elle incarne l'immortalité, en Allemagne elle est l'emblème du messager de dieu et en Grèce, la grue représente la pureté. Chaque année, des milliers de gens sur la terre plient des grues en papier en souhaitant la paix dans un monde où les gens pourraient vivre sans peur.

Son éditeur, Etienne Galland de Double Ponctuation n'aurait pas pu faire une meilleure suggestion même si on aurait apprécié une oeuvre d'art, faite par un ami, par exemple Emmanuel qui est un des personnages de l'histoire.

Grandir dans un milieu aisé ne préserve pas du malheur. Laure Martin le démontre hélas en ayant été placée à l’adolescence en foyer par l’Aide sociale à l’enfance. Elle explore mille façons d’habiter son existence pour trouver son chemin. Artistiquement, elle pratique tout d’abord le slam, d’où elle tire le rythme et le sens de la formule qui caractérisent encore aujourd’hui son écriture. Mes pieds nus frappent le sol est un récit largement inspiré de son vécu.

C'est son premier roman publié, sans être le premier qu'elle ait écrit. Sans surprise quand on apprend qu'elle écrit depuis "toujours". Sa publication doit au fait qu'à 41 ans, à l'occasion de la fin d'un travail Laure Martin se soit posé la question fondamentale de poursuivre sa route à l'identique ou de réaliser son rêve. Elle a décidé de s’accorder un an pour le faire aboutir et la première étape du pari a été remportée puisque Double ponctuation a répondu très vite. Le succès est très probablement assuré avec la réimpression. Recevoir le Prix Hors concours serait un couronnement, mais figurer parmi les 5 finalistes est déjà un beau résultat. Réponse mardi 25 novembre en soirée …

Un des thèmes, parce que c’est loin d’être le seul, est l’inceste. Il a longtemps été traité par des confidences très élaborées, arrivant à demi-mots (comme le fit Christine Angot) ou avec brutalité. Les lecteurs ont depuis appris à lire ce type de texte et cherchent maintenant un travail littéraire. Le roman de Laure Martin apporte sa pierre au cairn des violences intrafamiliales.

Dieu sait qu'il n'est pas anecdotique quand on sait que la réalité scientifique documentée récemment atteste de 20% d'incestes en France, touchant ainsi 1 enfant sur 5. Et il ne s'agit là que d'actes commis, auxquels il faut ajouter les ambiances de climat incestuel. les statistiques sont terribles. Elles méritent d'être lues attentivement (p. 211).

Mes pieds nus frappent le sol résonne comme un cri et son écriture (du moins dans la période rose) faite à hauteur d’enfant est assez rare dans ce thème de l’inceste, pourtant de plus en plus traité, en littérature comme au cinéma. Malgré un sujet lourd, j’ai apprécié la dérision et la distance que l’autrice est parvenue à partager avec le lecteur qui a envie de la suivre jusqu’au bout en pariant sur sa capacité de résilience.

Celle-ci s'exprime à diverses reprises en donnant son titre au roman dès la première partie : Mes pieds nus frappent le sol, je quitte ce que je suis devenue et deviens celle qui est dans ce furieux présent (p. 79).

Malheureusement Laure entre dans la Zone grise. C'est l'enfer de la psychiatrie, des traitements lourds … alors qu'elle résume d'une phrase la situation : Je ne suis pas malade, je suis malheureuse, à en crever (p. 103).

De fait, les violences succèdent aux violences parce que l'inceste prédispose à leur répétition. Elles se manifestent dans le monde du travail parce que la fascination pour le fonctionnement masculin (fort bien expliquée p. 126) et l’identification au sexe dit "fort" pour sauver sa peau ne pouvait pas être une solution à long terme. Après une promotion (amplement méritée) elle mesure combien être une femme est un handicap dans la vie professionnelle, surtout quand la majorité des employés sont des hommes peu compétents. Mais elle s'est prise au jeu se sentant devenir l'égale des hommes, de ceux que la société honore (p. 138), fatale erreur : La libération de la femme par l'émancipation économique que l'on m'a promise n'est qu'une nouvelle oppression (p. 147).

On retrouve encore les violences dans sa vie personnelle et les traumatismes gynécologiques sont un cauchemar supplémentaire. Et pourtant la jeune femme se réappropriera son corps, se libèrera des dominations, et trouvera son chemin vers la liberté.

On voit ainsi se constituer une sorte de #Metoo d’un autre ordre un #MoiAussi (j’ai été abusée) qui n’est pas tant que ça dans la dénonciation du coupable (criminel) mais dans la manifestation de sa propre force, qui pourrait s’appeler #JeSuisResté(e)Debout ou #JeSuisVivant(e).

Une grande force émane de la discussion que nous avons eues toutes les deux et est de nature à être rassurante. Cet aspect d'éducation du lectorat et de dynamique de la sororité est un peu nouveau mais ô combien fondamental. Il apparait nettement dans la troisième partie du roman, Purple wave, succédant à Zone grise et Chambre rose.

Laure Martin interroge sur ce que c'est finalement d'être une femme libre. Et surtout quel est le prix à payer puisque tout se vend, tout s'achète (p. 190). A propos de #MeToo elle a raison de pointer que ce ne sont pas les mecs le problème, c'est nous (…) il faudrait qu'on apprenne à se défendre dès la maternelle (…). Moi quand j'ai crié ma rage on m'a mise sous médocs (une réponse récurrente d'un livre à un autre, comme le souligne aussi Anouk Grinberg dans Respect).

Cette question de la liberté est essentielle parce qu'avoir été façonné(e) dans l'enfance comme un objet est lourd de conséquences, prédisposant à l’augmentation des risques d’exposition à d’autres violences, de toutes sortes. Les traumas provoquent une dérégulation des circuits de la dopamine, façonnent le cerveau et poussent à l'hypervigilance. Il n'est pas aisé d'être féministe sans basculer dans le masculin.

Dans la dernière partie Laure Martin, qui se dit avoir été façonnée par King Kong théorie de Virginie Despentes, évoque les mouvements féministes qui se propagent au Mexique en autorisant l’accès à la violence.

Elle a beaucoup de projets, parmi lesquels la publication d'un autre roman, qui ne sera pas écrit à la première personne. Il y sera notamment question du lien mère-fille et de la transmission traumatique. Mais laissons d'abord Mes pieds nus frappent le sol poursuivre sa route.

J’invite ceux qui ne connaissent pas encore le prix Hors Concours à lire le compte-rendu de la dernière cérémonie (en 2024).

Mes pieds nus frappent le sol de Laure Martin, en librairie depuis le 9 janvier 2025

vendredi 31 octobre 2025

Un été chez Jida de Lolita Sene

J'ai connu Lolita Sene par son dernier roman, Seules les vignes, qui m'a "naturellement" donné envie de lire le premier, d'autant qu'il avait été retenu dans la sélection 2025 des 68 Premières fois. Un été chez Jida, est un libre bouleversant, un de plus pour dire le calvaire d'une petite fille victime d'inceste.

C'est un roman un peu hybride, donnant la parole à plusieurs personnages qui tous s'adressent au double fictionnel de l'auteure et qui prennent la parole sans nécessairement respecter la chronologie. On se perd un peu, ne sachant plus qui parle et à qui (par exemple p. 102-103) mais il ne fait aucun doute que le contexte est grave.

On a aussi du mal à discerner le sujet du roman qui oscille entre la description d'une famille, un plaidoyer envers la condition des harkis mis à l'index de part et d'autre : les Arabes jugent les harkis en traitre, les Français nous prennent pour des envahisseurs (p. 35) et la révélation de plusieurs drames, jusqu'à la répétition d'une scène entre un oncle et sa nièce en Californie, sous les yeux de la narratrice, et qui s'ajoutent à celui dont elle fut la victime.

Les faits la concernant sont évoqués à plusieurs reprises, à chaque fois à demi-mots, au début du roman puis de nouveau au milieu (p. 117) en faisant intervenir Leila, la mère, dont la fille excuse l'absence, et à qui on fait raconter ce qu'elle n'a pas pu voir puisqu'elle était absente, loin en vacances en Italie. Mais très vite le récit passe à la première personne, révélant qu'Esther a pris la parole.

Lolita Sene nous fait entrer dans un monde vivant en vase clos, parfois joyeux, où les préparatifs prennent plus de temps que ne dure la fête. Où le plat de fête des déjeuners estivaux est un couscous kabyle aux fèves arrosé d'huile d'olive.

Elle décrit un monde qui est aussi marqué par la noirceur. Où les adultes ne prennent pas le temps d'éduquer les enfants. Où les violences qu'on inflige aux filles sont accablantes (p. 35). Où les garçons sont largement préférés et ont tous les droits, surtout le petit dernier, le préféré. Où Jida ordonne tout depuis son silence (p. 18).

Le lecteur est plutôt désarçonné parce que si le personnage principal finit par dénoncer l'inceste à la police le livre est jonché de propos atténuant la responsabilité du criminel, à commencer par l'avertissement qui précède le récit : Ici, on ferme les yeux et on murmure Maktoub en levant les mains au ciel.

Il est important de rappeler qu'il s'agit d'un crime, au regard de la loi, et constitue une circonstance aggravante d'autres infractions. La réclusion criminelle est ainsi portée de de 7 à 10 ans pour les agressions sexuelles sur mineur de moins de 15 ans (Art.222-29-3 du Code pénal) et de 15 à 20 ans en cas de viol (Art.222-24 du Code pénal).

Toujours est-il que, sous couvert d'expliquer le déroulement des faits et leur engrenage, Lolita Sene semble avancer des "justifications" davantage que des preuves de culpabilité. En premier lieu à l'égard de cette grand-mère pointée dans le titre, Jida, qui avec "son indifférence et ses gestes autoritairespunit Esther (qui n'est encore qu'une enfant) de la liberté prise par sa mère en fuyant à 16 ans pour éviter un mariage forcé (p. 14).

Le comportement de cette femme est ambigüe. Est-elle une mère dépassée ou aimante ? Décrite comme un petit oiseau aux pattes cassées (p. 29) continue à bientôt 60 ans, d'idolâtrer son père mort depuis 30 ans. 

Lolita, pardon Esther, avait été un bébé capable de dormir n'importe où, même dans le brouhaha d'un concert, et à qui on s'adressait comme à une adulte, habituée depuis toujours à faire moins de bruit qu'une mouche sur le carreau d'une fenêtre (p. 42).

C'est en toute logique que lorsqu'elle sera abusée, son moyen de défense sera d'apprendre à dormir en surface (p. 22). Elle deviendra le singe qui n'entend pas (…) le singe qui ne parle pas, (…) puis le singe qui ne voit pas.

Jusqu'à ce qu'une cousine brise l'omerta en portant plainte. La bombe est jetée. Esther parle alors mais la famille ne l'écoute pas. La grand-mère soutient son fils chéri. C'est comme çà, avance l'auteure comme si c'était une excuse. Pourtant, si on lui intimait l'ordre de monter à l'étage et d'attendre dans la première chambre (p. 20) c'était bien la preuve qu'on savait. 

Elle fait alors un double constat : elle n'est pas la seule victime, et il est de son devoir de soutenir sa cousine. Elle porte plainte à son tour. Dans une scène surréaliste (p. 126) un commissaire fera pression pour qu'elle revienne sur ses déclarations et obtiendra une lettre de renonciation. Lettre inutile puisque -elle l'apprendra beaucoup plus tard- le procureur décidera de poursuivre l'enquête.

Avec un titre plaçant Jida au centre de l'action on peut aussi penser que l'auteure a souhaité malgré tout rendre une forme d'hommage à cette grand-mère qui a tout de même des circonstances atténuantes, ayant eu 9 enfants … en seulement 12 ans. La fin du roman revient sur son parcours qui nous est raconté avec sensibilité.

Si j'hésite encore à qualifier quel est le thème central je remarque avec joie que les derniers mots sont porteurs d'espoir. La narratrice a réussi à se détacher du passé : je vivrai ailleurs et je m'en tiendrai à ce qui est beau.

Elle a précédemment fait une allusion fugace à sa condition de vigneronne. Ayant lu Seules les vignes avant Un été chez Jida je sais comment la vie a tourné pour elle et je m'en réjouis. Je ne renie pas mes réserves sur l'écriture de ce premier roman, tout de même finaliste du prix Françoise Sagan 2024, et qui appartient à la sélection des 68 premières fois pour 2025, mais je sais qu'une auteure est née et je suis impatiente de découvrir son prochain roman.

En parallèle de son écriture, elle contribue à la revue littéraire George en tant que rédactrice en chef, et elle produit du vin naturel dans le sud de la France, près d’Avignon.

Un été chez Jida de Lolita Sene, au Cherche Midi, janvier 2024

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