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La publication des articles est conçue selon une alternance entre le culinaire et la culture où prennent place des critiques de spectacles, de films, de concerts, de livres et d’expositions … pour y défendre les valeurs liées au patrimoine et la création, sous toutes ses formes. A condition de cliquer doucement sur la première photo, vous pouvez faire défiler toutes les images en grand format et haute résolution, ce que je vous conseille de faire avant d'entreprendre la lecture des articles abondamment illustrés.

lundi 13 juillet 2026

Le serpent majuscule de Pierre Lemaître

Le regard du chien de la couverture du Serpent majuscule est irrésistible. Le livre est mince, idéal à glisser dans un sac à mains la veille de partir en vacances.

Je l'avais "gagné" à la bourse d'échange du pique-nique de Babelio. Sachant que la consigne est de n'apporter que des livres qu'on a aimés j'anticipais un plaisir de lecture.

Première surprise, de taille, en lisant l'avant-propos : c'est un premier livre. Je sais pourtant que Pierre Lemaître avait reçu le Goncourt en 2013. Je constate que celui-ci a été édité par Albin Michel en 2021. Où est l'erreur ?

En fait, lorsqu'on demanda à l'auteur un manuscrit qui soit un roman noir il s'est souvenu qu'il en avait un depuis belle lurette dans un tiroir, jamais adressé à un éditeur, écrit en … 1985 et que tout bien considéré cela ferait l'affaire.

J'ignore si son éditeur l'a accepté tel que ou s'il l'a poussé à reconsidérer certains passages car enfin, s'il avait dormi si longtemps il y avait peut-être une bonne raison.

J'ai donc poursuivi avec perplexité, sous l'oeil amusé du dalmatien. Je vais en parler comme je le ferai d’un premier roman d’un primoécrivain. Hors de question de le juger par rapport à ce qu’on sait tous de Pierre Lemaitre, ce serait injuste.

Je peux tout de suite le dire : j’ai beaucoup aimé. On est dans la veine de Mamie Luger, et pourvu qu’on en accepte le parti-pris, c’est une lecture jouissive.

Mathilde est une killeuse d’envergure, très originale, dont on apprendra le parcours au fil des chapitres. Ce qui est savoureux c’est que la dame perd la boule, ce qui est fort fâcheux quand on fait profession de tueuse. Du coup elle commet des impairs qui vont s’enchaîner et provoquer des catastrophes, parfois drôles, toujours saignantes.

On apprendra plus tard (p. 129) à quelle métaphore correspond ce Serpent orthographié précisément avec une majuscule. Pour le moment, restons concentrés sur Monsieur, qui est fort mal en point. Sa santé déclinante impose la présence constante d’une infirmière, laquelle, fidèle à ses croyances cambodgiennes accumule les grigris porte-bonheur … qui ne seront d’aucun recours.

Par contre, en cas de nécessité absolue, Monsieur sera capable de se glisser au volant de l’Ami 6 hors d’âge de son infirmière et de rouler en troisième, sans jamais trouver la quatrième, pour foncer à tombeau ouvert sans jamais s’arrêter. Même aux feux rouges. Même aux stops (p. 302).

Il y a René Vassiliev, un flic consciencieux plutôt malmené par un supérieur harcelant (l’auteur ne pouvait pas supposer quand il a commencé ce roman que le thème serait tendance quarante ans plus tard).

Chaque personnage aura "forcément" maille à partir avec les autres et chacun vaut son pesant de cacahuètes, surtout par son comportement, en vertu du principe que l’effet positif de la colère c’est que ça vous éloigne des porosités quotidiennes, c’est comme une parenthèse de vie dans l’océan des emmerdements (p. 120).

Henri Latournelle a mis au point un labyrinthe complexe de pistes et de faussées pistes, de noms d’emprunt, de boites aux lettres fictives, d’autres réelles, de lieux en trompe l’œil qui rendraient toute recherche sur ses agissements lourde et chaotique, lui laissant le temps de se faufiler et de disparaître (p. 197).

Mathilde collectionne aussi bien les chaussures que les flingues. Elle n’use pas les premières et abuse des secondes. Par simplicité elle a décidé une fois pour toutes que ses chiens s’appelleront Ludo. On en découvre un spécimen sur la couverture.

Cette Mamie Luger à la sauce Lemaitre est plus que piquante. J’adorerais composer le casting de la version cinématographique, faire le repérage des décors, choisir les costumes. L’action se passe en 1985, ce qui imposerait de respecter un contexte historique qui n’est pas inintéressant. Avec une bonne direction d’acteurs ça peut tout à fait se hisser à la hauteur des Tontons flingueurs.

Le Serpent majuscule est une lecture distrayante, qu’on soit ou non amateur de polar. Ce livre de poche aura toute sa place dans le sac de plage ou de randonnée en montagne.

Le serpent majuscule de Pierre Lemaître, Albin Michel, en librairie depuis le 12 mai 2021
Lu en livre de poche

samedi 11 juillet 2026

La Maison du Mexique de la Cité universitaire internationale

Ayant visité il y a quelques jours la Fondation suisse, j’ai eu envie de revenir à la Cité internationale universitaire pour y découvrir une autre maison, en l’occurrence celle du Mexique, ce qui me donnait l’occasion de montrer ce lieu insolite à ma fille, résidente à Mexico et de passage à Paris.

Il y avait de plus un point commun entre les deux bâtiments puisque c’est encore Charlotte Perriand qui avait conçu le mobilier d’origine, dont j’avais vu quelques exemplaires à la Fondation Vuitton.

La Maison du Mexique se distingue des fondations voisines par son architecture moderne composée de volumes épurés et articulés autour d'un patio-jardin central. Un emplacement lui était réservé depuis 1925 mais ce n'est qu'en 1949 que le projet de l'architecte Jorge L. Medellín, partageant les crédits avec son frère, l'ingénieur Roberto E Medellin, a été retenu. Le gouvernement mexicain a financé entièrement sa construction. Elle a été inaugurée en 1953 et propose 92 logements. L'équipement mobilier a été conçu par Charlotte Perriand et Jean Prouvé.

Les grands volumes sont revêtus de panneaux en pierre et les fenêtres, disposées en bandes horizontales, qui sont encadrées de béton rouge. Les logements sont répartis dans deux corps parallèles. Le premier corps de trois étages était initialement dédié aux étudiantes et l'autre, de cinq étages, aux étudiants. Les deux blocs sont reliés en rez-de-chaussée par un volume de forme plus libre abritant les services communs. L'auvent, qui se déploie en porte-à-faux, appartient au vocabulaire formel de l'époque, ainsi que l'inscription en grandes lettres métalliques en haut du pignon nord.

Le succès financier de la première chaise de Perriand (en bois, pourtant plus confortable) n'étant pas concluant la designeuse a retravaillé son projet et c'est, dix ans plus tard, un fauteuil en bois paillé qui sera utilisé dans les chambres des étudiants mexicains de la Cité universitaire dont un exemple était reconstitué dans l'exposition de la Fondation Vuitton.

Le cadre se fait à plat, la chaise longue se déploie dans l’espace, sans gabarit, ce qui exige beaucoup d’étapes, donc du temps, donc de l’argent.
Elle conçoit aussi pour elles un modèle de bibliothèque, dite "à joues". Utilisable recto verso, elle est placée en épi au milieu de la pièce pour séparer la chambre de la partie sanitaire, en dissimulant presque entièrement un petit lavabo.
Posée sur deux blocs de béton recouverts de carreaux en grès, elle semble flotter. La bibliothèque Mexique est un meuble-écran qui divise l'espace en deux, (d'un côté la chambre et de l'autre la salle d'eau) tout en permettant le passage de la lumière naturelle grâce à la disposition des casiers en quinconce. L'utilisation des deux faces de l'étagère satisfait donc les besoins de chaque côté. Si elles répondent à des principes de standardisation, ces bibliothèques, grâce à leurs jeux chromatiques, sont remarquables par leur variété, proche d'une portée musicale. Pour ce volume restreint, Perriand choisit aussi le placard Brazza, le fauteuil bois et paille de 1935 et le Lit SCAL de Prouvé. Et aussi sa table triangulaire à coins arrondis, avec des pieds en tôle pliée pour recevoir les plateaux de 5cm d'épaisseur. Elles étaient équipées d'un tiroir en plastique et d'un luminaire fixé au plateau en tôle pliée.

Si les chambres des Maisons du Mexique (et de la Tunisie) était de petits espaces, Charlotte a réussi à faire en sorte de gagner le maximum de place.
Entre septembre 2014 et juin 2015, la maison a été réhabilitée pour répondre aux besoins des étudiants. Ainsi, les cuisines à chaque étage, véritables lieux de convivialité, ont été agrandies et équipées d'une salle à manger et les salles de bain ont été rénovées. La circulation a été complètement repensée avec l'instauration de l'entrée par la porte principale, située au nord, donnant accès aux espaces ouverts au public : salle de conférences, salle polyvalente et réception. A cette occasion, le mobilier historique de la maison a été restauré et installé dans le salon.

On y voit un exemplaire de l'étagère dite "Mexique". Cet exemplaire est le seul original qui subsiste à la Maison du Mexique. Spécialement pensée pour les espaces communs de la résidence, elle répond à une logique d’aménagement fonctionnel et modulaire. Les compartiments de tailles variées évoquent des niches sculptées, et invitent autant au rangement qu’à la mise en valeur d’ouvrages ou d’objets. Le système de fixation par vis traverse les éléments porteurs, assurant une grande stabilité. Les traversées sont en sapin. les casiers et les portes sont en tôle d'aluminium pliée et gaufrée. Et ce sont bien entendu les ateliers Jean Prouvé qui en ont assuré la production.

Conçue pour durer, chaque module s’adapte aux usages collectifs : consultation, exposition, ou simple cloisonnement visuel. A côté, des banquettes de Charlotte Perriand.
Dans la salle du rez-de-chaussée, on voit au mur une reproduction de Rêve d'un dimanche après-midi dans l'Alameda ou Sueno de una tarde dominical en la Alameda qui est un mural de Diego Rivera dont l'original se trouve au Museo Mural Diego Rivera museum, dans la ville de Mexico.

mercredi 8 juillet 2026

Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi

Quand j’ai commencé la lecture de Madame Bovary, ma mère et moi, il avait déjà reçu le Prix du roman marie-claire et le magazine avait toutes les raisons de le récompenser. On comprend évidemment sa présence dans la sélection Hors Concours.

Samira El Ayachi est une autrice confirmée. Son livre est tout autant un hymne à l’acte d’écrire qu’une déclaration d’amour à ces femmes maghrébines qui sont arrivées en France dans le cadre du "regroupement familial" pour rejoindre avec leurs enfants leur mari venu comme travailleur immigré, en vertu d’un décret de Jacques Chirac, Premier ministre, du 29 avril 1976, qui avait ouvert la possibilité du regroupement familial sous conditions, et qui devint un droit en 78.

Ce qui était a priori une décision pleine d’humanité n’a pas été totalement bien vécue parce qu’elle n’a pas été accompagnée et que ces femmes n’ont pas été préparées au choc du changement de culture. Il était nécessaire d’explorer avec autant de finesse un angle mort de notre histoire collective, invisibilisé pour la plupart, et d’autant plus que, arrivées au tournant des années 80, elles vont disparaître sans qu’on sache qu’on est passé collectivement à côté de leur santé mentale.

Il y avait du positif. Pour la première fois les mères de cette génération découvrent l’expérience de la famille nucléaire avec leur mari et leurs enfants, comme dans les familles américaines. Leur liberté, c’est d’avoir la paix, regarder la télé, choisir leur programme, sans toute la smala autour (p. 218), loin de l’emprise de la belle famille, des oncles et des cousins, disposant certes d’un argent donné par le père mais qui était leur argent.

Mais elles sont restées enfermées dans un cliché de femmes soumises, secondaires dans l’histoire de l’immigration alors qu’on s’intéressait aux pères, qui étaient des forces vives, aux enfants parce qu’il fallait en tenir compte (la situation a bougé récemment par le biais d’associations mais ce n’est pas le sujet du roman).

Le revers de la médaille c’est qu’avec l’exil, elles ont été privées de la manière de se soigner qu’elles avaient peut-être eu au pays et de liens précieux, cousines et âmes (et le souvenir me revient de femmes de plusieurs générations que j’ai connues en Tunisie et qui ont pu avancer dans la vie, mais qui en auraient été empêchées si elles avaient été déracinées). Quant à leurs enfants ils ont été coupés du fluide de la vie. Ce qui n’est pas là n’existe pas. Alors, on ne le sait pas. Les blédards, c’est nous, dira Salwa avec humour. Le retour au pays où on ne trouve plus notre place (p. 66).

Ajoutez à cela cette manie du mensonge. Dans cette famille (et c’est sans doute vrai dans beaucoup d’autres), on ment comme on respire, par amour, toujours pour les siens. Dire la vérité, ça sert à rien (p. 95). Sauf que tout se complique. Lorsqu’un médecin interrogera Salwa à propos d’éventuels antécédents familiaux elle réalisera qu’elle ne sait presque rien. Ni sur les maladies des femmes de sa lignée, ni sur leur histoire. Rien de ce qui a pu se transmettre à son propre corps. Pourtant résonnent en elle des douleurs sans nom, une envie folle de vivre, le silence d’une mère… et l’écho d’Emma Bovary, le "fameux" roman de Gustave Flaubert.

Comme le titre le laisse entendre, cet ouvrage est un personnage du roman. De longs extraits s’intercalent dans le texte et le parallèle est magistralement établi entre le XIX° et la France contemporaine qui qualifie de "bovarysme" le fait d’idéaliser une vie que l’on n’a pas (p.152). Ce n’est pas pour autant que l’autrice analyse sa vie avec complaisance, bien au contraire. Car, de toute évidence, le récit est largement autobiographique bien que le prénom de l’héroïne ne soit pas le sien.

Plus largement, Samira El Ayachi explore la question -toujours tabou et quelque part liée à la précédente- de la ménopause dont elle décrit à la perfection des symptômes qui ne sont alors pas encore tous pris en compte par la médecine (j’ai l’impression que la situation s’est récemment améliorée). Et de ce fait non traités. Un enfer que plus de 80% des femmes doivent endurer pendant au moins 4 à 7 ans, parfois 10 (p. 174). Pour celles qui se trouvaient en quelque sorte déracinées, elle était un phénomène aggravant de leur condition. La jeune femme comprend alors que ce que sa mère a subi et pourquoi on désigne en arabe la ménopause sous le terme de l’âge du désespoir.

Elle alterne, dans ce roman hybride et fragmenté, des descriptions de scènes dans un style cinématographique avec des épisodes où les phrases sont brèves, éclatées, cinglantes comme les coups de fouet d’un dresseur cherchant à dompter les émotions au fil de chapitres courts.

Le résultat est admirable, méritant une relecture pour en saisir toute la saveur, en particulier le caractère poétique de nombreux passages. Il ne fait aucun doute que cette affirmation (p. 18) s’applique en particulier au contexte : C’est un lien amoureux qu’on a avec un livre.

Que l’on soit française depuis plusieurs générations, ou récemment installée, que l’on soit âgée ou très jeune, on appréciera l’analyse qui est faite de notre société et de changements de comportement. Nous aussi nous pouvons ne pas comprendre "les codes d’aujourd’hui où un garçon avec qui tu partages un temps d’intimité ne prend pas de nouvelles, pas la peine d’envoyer un message, rapide, et gratuit en plus" (p. 14).

Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une opinion sans concession sur les hommes en général : Quand tu creuses les Henry Miller, les Diego de Frida Kahlo, l’André Breton de Nadia qu’on a encensés alors que c’étaient des brêles avec leurs compagnes (p. 152). Ce qui ne l’empêche pas d’encenser le sentiment amoureux : Comment sait-on qu’on est amoureux ? Parce qu’on le crie ; parce qu’on l’écrit (p. 157).

Les plus âgés d’entre nous ont connu eux aussi les goûters "pain-beurre-confiture" remplacés depuis par les pains au chocolat et les compotes à boire plébiscités par la génération synthétique du monde jetable en plastique des années 80 alors que les années s’enchaînent sans qu’on y prenne garde (p. 31), ce que la plume de Samira décrit admirablement.

Salwa est la meilleure de la classe en Français et pourtant elle va louper l’épreuve du Bac Français en juin 99. Recalée parce que Madame Bovary s’était comme évaporée de son sac. On saura plus tard le fin mot de l’histoire (p. 68).

Elle ne lui portera pas chance une seconde fois. En 2001 elle est en Lettres Supérieures. Elle doit expliquer pourquoi elle a détesté une oeuvre du patrimoine. Manque de pot : elle s’acharne sur Madame Bovary et se fait massacrer par son enseignante (p. 155).

Flaubert est pourtant son écrivain préféré et l’autrice est érudite. Son père l’avait exhortée à suivre des études et elle le fit au-delà de toutes espérances. Elle évoquera la cristallisation de Stendhal, Kundera et, sans la citer, Virginia Woolf quand elle revendique d’écrire ma vie à moi. Dans une chambre à soi (…) et vouloir participer à l’éveil féministe en cours (p. 83).

Elle est la première de sa lignée à conduire une voiture (p. 51) et à posséder une carte bleue. Je me fais la réflexion que ma mère aussi. Je pourrais d’ailleurs établir de nombreux parallèles entre les confidences de l’auteure et la vie de mes grands-parents et parents.

Toute l’oeuvre de Samira El Ayachi, déjà 5 romans, s’inscrit dans un cycle de réparation Alors qu’elle avait consacré un livre précédent à son père (victime de la silicose, p. 195), Le ventre des hommes, elle rend cette fois hommage à sa mère, Halima, qui appartient à ces maghrébines arrivées direct des villages du sud marocain, catapultées dans la ville (p. 54). Elle ne vient pas seulement d’un pays étranger, d’un pays maghrébin, mais surtout d’un village. Elle se sentira poussée hors de sa vie par ses enfants, par son mari, par le budget, par le système et par les économistes (p. 63). Et victime de l’exclusion numérique.

Un médecin préconise un "travail adapté aux personnes exilées" (p. 86). En attendant, c’est la fille qui fait "un épisode", sous-entendu psy (p. 94).

Dès 1952 Franz Fanon avait conceptualisé le syndrome nord-africain pour désigner des femmes qu’on ne croit pas parce qu’elles ne parlent pas la bonne langue, parce qu’elles ont la mauvaise peau. La douleur des nôtres n’a pas droit de cité dans leurs hôpitaux. On sous-évalue leur douleur. L’exemple le plus tragique est celui de Naomi Musenga, décédée à 22 ans après avoir appelé en vain le SAMU le 20-12-2017. L’opératrice n’a pas compris la gravité de son état (p. 200).

Et pourtant il existe des consultations transculturelles depuis 1979 à l’hôpital Avicenne (93) initiées par Thobois Nathan -et j’en avais entendu parler- où notamment les séances de psy se font en langue maternelle (p. 225).

On assiste à une scène désopilante chez l’ophtalmologiste qui me rappelle un moment d’examen avec ma mère (pourtant française de souche) qui elle aussi inventait ou répondait ça va, alors que rien n’allait (p. 194). Pour sa défense elle raille que le médecin ne parlait pas son dialecte du sud marocain, le tamazight. Elle maitrise si mal le français qu’elle n’avait pu apprécier le poème de sa fille, composé spécialement pour la fête des mères (p. 39).

Ne pas parler français n’est pas son unique handicap. Elle est aussi illettrée. N’ayant pas les mots, elle se les approprie comme elle peut. Pourtant, dans chaque geste de sa mère, elle découvre une écriture (p. 131). Et elle visite ses "antécédents familiaux" et puis de retour chez elle, elle se surprend à découvrir les petits contours de sa vie (et …) faire comme sa maman à la maison. Des gestes d’économie invisibles, des gestes de survie. Des gestes d’amour écologiques qu’on ne savait pas nommer (p. 145). Sa mère, avec sagesse, savait que la vie est un rêve (p. 147).

Née dans le bassin minier du Nord de la France, issue d’une famille maghrébine, l’autrice a vraiment "rencontré" Emma Bovary adolescente au lycée. Son envie de vivre une autre vie que la sienne l’a placée d’emblée dans une certaine familiarité avec elle. Du silence entre elle et sa mère est née la quête de démêler les non-dits entre les secrets, les exils et les tensions pour parcourir le chemin qui permettra à la fille de rencontrer sa mère, et de célébrer son courage avec fierté, avant d’elle-même donner la vie à son tour.

Un des ultimes intérêts du livre est de s’inscrire (aussi) dans la récente actualité. À propos de l’incendie de Notre Dame elle observe qu’une flamme peut tout emporter et, en même temps, rendre visible ce qui relie les hommes dans le silence et qu’on ne voyait pas (p. 252).

Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi, en librairie depuis le 9 janvier 2026
Sélection Hors concours 2026

lundi 6 juillet 2026

Etre éditrice, un métier qui requiert des qualités multiples

Tout lecteur connait plutôt bien les noms de ses auteurs favoris, parfois celui de leur maison d’édition mais la chaîne du livre n’existerait pas sans quelques personnes indispensables et plutôt discrètes, que sont les éditeurs et éditrices.

Leur métier consiste à accompagner la sortie d'un ouvrage depuis sa conception jusqu'à sa parution en accord avec la politique éditoriale définie, après avoir coordonné les différentes étapes du processus d'édition : rédaction, relecture, fabrication, diffusion …

Me rendant régulièrement à des présentations de livres j’ai souvent entendu ce terme, que j’associais à des visages sympathiques ou sévères, dont la description du rôle n’allait pas au-delà des circonstances de leur découverte des auteurs, surtout lorsqu’il s’agissait de premiers romans. La plupart du temps ils restaient en retrait, en toute logique puisqu’ils n’étaient pas les "vedettes" de ces évènements.

Ces rencontres sont animées par des journalistes ou des professionnels de ce type d’exercice que je retrouvais régulièrement. Parmi eux, j’avais noté le nom de Maya Michalon que j’ai, je crois, entendue pour la première fois en mai 2018 à l’occasion de la sortie de Bonjour Tristesse en Bande dessinée par Rue de Sèvres.

J’appréciais sa manière personnelle et sensible de présenter le travail d’un auteur tout autant que sa façon d’animer des débats. Et puis un jour j’ai compris qu’elle était devenue éditrice. Avait-elle changé de casquette ?

Pas vraiment. Elle en avait ajouté une à son vestiaire. Ayant envie d’en savoir davantage sur cette profession plutôt méconnue je lui avais demandé si elle était d’accord pour m’en parler alors que j’avais bien conscience de ne pas avoir les compétences pour mener cet entretien.

Malgré son accord de principe il a fallu du temps pour que nous ayons l'opportunité d’aborder le sujet. Ce nouveau métier lui avait été proposé, sans qu’elle le sollicite, alors qu’elle avait eu l’intention de l’exercer très longtemps auparavant. Elle avait "fait" Hypokhâgne puis un DESS Master 2 en littérature anglophone. Poursuivre sur la voie de l’édition nécessitait de justifier d'une expérience dans le domaine, par exemple sous forme de stages, ce qu’elle avait sollicité chez Libraires du Sud. L’entretien échoua mais se solda par un emploi de coordinatrice culturelle … difficile à refuser.

De fil en aiguille Maya Michalon est devenue experte en animation de table-rondes. Jusqu’à ce jour de juin 2017 où elle interroge Manon Fargetton, Timothée de Fombelle et Marie-Aude Murail. Le CNL et Bragelonne ont organisé une conférence dans la salle de l’Hôtel d’Avejan, rue de Verneuil, à propos De l’importance de l’imaginaire en littérature jeunesse devant une centaine de personnes. Parmi elles un auditeur attentif ne manquait précisément pas d’imagination en s’intéressant peut-être davantage aux questions qu’aux réponses.

Il s’agissait de Louis Delas connu pour son tempérament de fonceur. Longtemps éditeur de bandes dessinées chez Casterman, il avait pris, à la suite du départ à la retraite de son père en 2013, la tête de l’École des loisirs, aux côtés de son cousin Jean-Louis Fabre. Une de ses premières grandes actions fut de créer son propre label de BD, Rue de Sèvres, une filiale spécialisée dans la publication de bandes dessinées.

Son intention était clairement de développer une offre plus large et il restructura l’ensemble de l’offre éditoriale au fil des années qui ont suivi. La personnalité et le potentiel qu’il pressentait chez Maya le poussa à lui faire une proposition à l’issue d’une rencontre en compagnie de Jean-Louis Fabre. Mais, comme précisé plus haut, qui dit éditeur dit auteur. Alors pour simplifier on peut résumer en disant que Maya Michalon avait l’opportunité de se lancer comme éditrice … à condition de débusquer de nouvelles voix.

La jeune femme était excitée mais terrorisée à l’idée de pouvoir exercer ce métier de rêve dont elle ne rêvait même plus. Pas question de détourner des auteurs de leurs maisons d’édition. Mais par contre il était peut-être envisageable d’annoncer à ceux qu’elle pressentait comme potentiels auteurs jeunesse (alors qu’ils publiaient pour des adultes) qu’elle pouvait être leur porte d’entrée dans cet univers.

Voilà comment Alice Zenitzer lui confia son manuscrit de Home, sweet home. L’arrivée de Sylvain Pattieu est elle aussi à porter à son crédit. J'avais beaucoup apprécié le premier, Amour chrome, qui reçut le Prix Cendres 2021 et le Prix Vendredi la même année. La série Hypallage comprend maintenant 4 tomes. 

Avant d’aborder toutes les satisfactions que lui apporte ce métier il convient d’en souligner les aspects les plus frustrants. Elle avait été prévenue : prépare-toi à dire souvent non. Et de fait, c’est l’exercice auquel elle est confrontée 9 fois sur 10. Et pas toujours par manque de qualité du texte. Son enthousiasme n’est pas un gage de publication. Marie Labonne, la directrice éditoriale de la maison, lit tout avant de valider le moindre accord. Parce qu’elle connait l’ensemble des (autres) initiatives en cours, car ils sont environ vingt-cinq éditeurs au sein de l’équipe, maitrise les plannings de parution, et peut donc approuver ou différer un projet.

Maya Michalon s’est donné pour contrainte de lire au moins 50 à 60 pages avant de décider d’aller plus avant ou de renoncer. Dans ce cas elle reconnaitra de façon diplomatique qu’elle n’est pas la bonne personne pour accompagner l’auteur sur ce projet.

Mais si le texte sonne juste à son oreille, si les personnages sont incarnés, alors elle se lance. Le premier impératif est de faire vibrer le coeur de la future éditrice pour qu’elle se sente la force de dire à l’auteur/trice : Il s’est passé quelque chose pour moi. Je veux travailler avec vous. Si vous en êtes d’accord je vais commencer par vous faire quelques retours.

Une fois le processus enclenché (et approuvé par Marie Labonne) des navettes s’organisent dans le but de peaufiner le texte, de renforcer sa cohérence, quitte à déplacer une scène, à en ajouter une autre, à supprimer un personnage secondaire ou à développer un rôle. Un texte qui ne peut pas trouver sa place dans la collection Moucheron pourra être édité parmi les albums. Et même si Maya Michalon s’estime plus légitime dans l’édition de texte que pour l’illustration c’est un domaine qu’elle connait.

Quand un second ouvrage est en route l'auteur poursuit en général avec le même éditeur. Il doit être rassurant d’avoir en "son" éditeur, une personne de confiance qui va vous aider à accoucher du meilleur livre. On respecte dans la mesure du possible le tandem auteur-éditeur mais un auteur qui aurait le sentiment de "tourner en rond" pourrait solliciter le conseil d'un autre éditeur. Si un auteur n’est pas strictement attaché à un éditeur et que des changements peuvent intervenir, cela concerne surtout les illustrateurs, en toute logique. On pourrait caricaturer en concluant que les auteurs sont attachés à leur éditeur et que les illustrateurs le sont à leur maison d’édition.

Il ne faut pas se cacher que l'époque est difficile. L'augmentation du temps de consultation des écrans chez les jeunes a pour conséquence qu'ils lisent moins longtemps. Leur niveau de concentration a diminué. Les prescripteurs sont dans l'attente de livres de moins de 200 pages, ce qui au demeurant n'est pas nécessairement un handicap. La vie entière de Timothée de Fombelle est une réussite prodigieuse et elle est loin d'atteindre la centaine de pages. Alors que le temps de lecture (sur papier) se rétrécit je me demande si l’album ne pourrait pas réconcilier avec l’objet livre, mais c’est un autre sujet.

Ce métier est probablement très engageant mais il ne peut pas engendrer de lassitude. Il n’y a jamais deux expériences identiques et c’est ce qui fait pour partie l’intérêt de ce type de collaboration. Interrogée sur son métier d’animatrice littéraire (en 2024 dans une interview que vous pouvez lire ici) , elle avait dit : C’est épuisant pour les auteurs de toujours répondre aux mêmes questions. Ils apprécient de passer à des questions plus intimes, guidées par ce qui a résonné en nous. Sortir des sentiers battus, c’est ce qui m’anime moi.

Elle applique la règle à son métier d'éditrice en incitant aussi ses auteurs à se dépouiller de leurs éventuelles expressions favorites, en application de la recommandation de William Faulkner : Kill your darlings.

Faire mâturer un futur ouvrage prend des mois, de l’ordre de un an à un an et demi. Le temps paradoxalement de l’oublier pour mieux le redécouvrir.

Beaucoup d'éditeurs sont plutôt animés par l'urgence, dès la signature du contrat et dans la perspective que leur favori soit retenu par les premières sélections pour les prix littéraires. C'est trop souvent le cas en édition adultes où le travail d'édition ne peut sans doute pas excéder cinq mois. On édite vite et beaucoup. Quitte à pilonner des quantités industrielles. Et à engendrer de la frustration chez les auteurs pour adultes qui souffrent du manque de disponibilité de leurs éditeurs.

L'Ecole des loisirs n'est pas dans cette logique. Les livres sont maintenus très longtemps. On ne cherche ni l'éphémère ni le saisonnier. On ne fait pas la course aux prix, ce qui n'empêche pas de se réjouir quand un ouvrage reçoit une récompense. Comme ce fut le cas pour Amour chrome, ou pour La danse sauvage d'Harmonie Stark de Jean-Michel Payet et Sigrid Baffert, collection M +, pépite à Montreuil. Ou encore lorsque la série Oscar et Carosse et La piscine du roi des rats (tous parus en collection Moucheron) ont été dans la Sélection Sorcières.


Malgré tout, rien ne lui fait davantage plaisir que d’apprendre qu’un de ses auteurs a réussi à capter l’attention de jeunes lecteurs qui ont délaissé les écrans pour se plonger dans un texte. Et s’il s’agit de non lecteurs c’est encore mieux.

Le travail de l'éditeur ne se borne pas à accompagner l'auteur jusqu'au BAT, le fameux bon-à-tirer. C'est sans fin. La cabane de Ludovic Lecomte est sortie le 17 janvier 2024. Aujourd'hui il est en cours d'édition en Corée, avec une postface écrite par une psychologue japonaise grande spécialiste du phénomène Hikikomori, désignant ceux qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Il est évident que Maya Michalon, qui en est l'éditrice, utilisera ce document pour prolonger la vie du roman auprès du lectorat français.

Une éditrice de l'Ecole des loisirs est spécialisée dans l'édition de textes étrangers. Avec sa formation en littérature anglophone Maya Michalon peut aussi lire en anglais. Il lui est ainsi arrivé d'éditer en collection Medium, en 2020, un manuscrit de langue anglaise, De l'autre côté du pont de Padma Venkatraman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Amandine Chambaron-Maillard, qui le lui avait suggéré.

Le travail est alors différent puisqu'il est hors de question d'intervenir sur la structure du texte mais on peut ajuster le vocabulaire, proposer des termes plus simples, intervenir sur la longueur des phrases, opter pour des notes de bas de page ou placer des informations complémentaires en fin d'ouvrage …

Par contre, lorsque le roman est adapté en bande dessinée, il passe entre les mains d'un autre éditeur, chacun sa spécialité. Ils sont environ 25 à l'Ecole des loisirs (sachant que les catalogues du groupe comptent plus de 1800 titres). Maya Michalon a travaillé sur une bonne quarantaine et est en relation avec une quinzaine d'auteurs. Elle en publie une dizaine cette année.

Difficile de gérer le retard chronique dans la lecture des manuscrits qui s’accumulent dans l'ordinateur, et l’attente des auteurs et autrices de réponses, de retours. D’autant plus qu’elle ne lit pas « en diagonale ». Voilà pourquoi elle accuse systématiquement réception de chaque manuscrit en annonçant qu’elle répondra dans un délai "le plus décent possible".

Quand on est éditrice, et que l’information s’est répandue, on est aussi extrêmement sollicité par l’entourage, les personnes qu’on rencontre … qui elles mêmes connaissent quelqu’un qui a un texte à proposer. Il n’est pas exclu que ce soit un futur succès mais rien n’est certain et il ne faut jamais susciter de faux espoirs. Il est donc important de savoir ne pas se laisser ensevelir.

Le recours à l'intelligence artificielle est un sujet brûlant. On pourrait imaginer que des auteurs indélicats composent des textes en y ayant recours mais Maya pense qu'elle s'en rendrait compte, si ce n'est au premier abord, du moins lors des fameux aller-retours avec l'auteur. On peut aussi craindre que certaines maisons d'édition soient tentées par cette option pour réduire les frais de traduction et/ou de correction. Ce n'est pas une voie que l'Ecole des loisirs a l'intention de suivre. Elle ne serait pas qualitative.

Sans doute vous interrogez-vous à propos de la question de la rémunération. Certains éditeurs sont salariés. D'autres fonctionnent en free-lance. Il s’écoule un an à un an et demi entre la première lecture et la publication. Plusieurs projets avancent simultanément. La quantité de travail est conséquente et on ne compte pas ses heures. Maya Michalon aurait pu signer un contrat sur le modèle de ceux des auteurs, basé notamment sur un % en fonction des ventes. Etant donné la diversité de ses missions et la durée sur laquelle s'étalent les sorties elle a opté pour un montant fixe, à partir d'une estimation moyenne de temps consacré.

Pour résumer, et en conclusion, j’ai le sentiment que pour être éditeur, du moins en jeunesse, il faut cumuler de nombreuses qualités : être dénicheur, diplomate, travailleur, patient, savoir être rassurant (les écrivains sont tout autant angoissés que nombre de comédiens que je connais) et bienveillant, … et modeste puisque c’est en quelque sorte un métier de l’ombre.

Quand il existe, le nom du traducteur figure sur la première page à côté de celui de l’auteur, mais pas celui de l’éditeur. Il est parfois mentionné dans les remerciements. Ce métier est surtout un métier de l’ombre, comme pour la vingtaine de personnes qui interviennent dans le processus jusqu'à la sortie en librairie. Je ne connais que l'Iconoclaste qui consacre une page entière au "générique" en précisant : l'exemplaire que vous tenez entre les mains a été rendu possible grâce au travail de toute une équipe. Tout bien considéré le prix de vente d'un ouvrage ne semble pas élevé.

samedi 4 juillet 2026

Altone Mishino de l’ombre à la lumière, au Pavillon des arts de Châtenay-Malabry

Le Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry termine la saison en majesté en accueillant les toiles d’Altone Mishino jusqu’au 6 août prochain.

Intitulée De l’ombre à la lumière, cette exposition rassemble plus de 35 oeuvres, avec plusieurs grands formats de 2 mètres sur 2 tout autant que d’autres, de caractère plus intime. Elle s’articule en deux parties principales. Les Dark paintings se déploieront au rez-de-chaussée tandis que les Light paintings occupent le premier étage.

Ce n’est pas parce que d’amples traits noirs sont posés sur des toiles dorées ou argentées que le propos est sombre. Et ce n’est pas davantage parce que les traces sont blanches sur fond blanc qu’elles ne portent pas de message.

Le peintre est aussi un sculpteur-poète. Il ramasse au fil de ses promenades des morceaux d’écorce tombées des arbres comme s’échapperaient des larmes et il les recouvre d’acrylique noir pour les figer dans une expression comparable à un haïku.

Les recouvrir uniformément de peinture permet d’en révéler la poésie formelle. Ce sont pour lui des "oeuvres d’humilité". En s’approchant, on voit encore la tige qui est restée collée sur l’une d’entre elles (troisième photo).
Chacun porte un numéro, de I à XI (mais bientôt ce sera plus) et sont le résultat d'une technique mixte sur écorce soit de cerisier, soit de prunier ou encore de pommier. Les exemplaires exposés ont été réalisés entre 2019 et 2025.
On comprend immédiatement l’influence du Japon sur cet artiste de carrure internationale. Ses sculptures-poèmes peuvent être considérés comme des "haïkus formels". L’artiste a pour mission de montrer ce qui n’est pas forcément vu par nous qui sommes pris dans le fracas de notre quotidien : C’est une vie que je mets en jeu dans ma peinture et j’apprends tous les jours, en suivant le rythme tel qu’il m’est imposé et que je ne saurais accélérer.

Tout surprend chez Altone Mishino. Il semble venu du bout du monde alors qu’il vit et travaille dans la commune voisine, ce qui ne l’empêche pas de se rendre au Japon deux fois par an. On croit se trouver en face d’œuvres abstraites alors que, même sans en lire le titre, chaque tableau nous parle assez vite. Jusqu’à presque frôler la figuration quand quelqu’un affirme reconnaître le profil d’un visage. L’artiste lui prédit que demain cette personne verra autre chose. Sans doute parce que ses peintures sont comparables à des miroirs qui refléteraient nos pensées les plus profondes, et que celles-ci, par essence, sont variables.
On apprend qu'il a intentionnellement voulu évoquer un attrape-rêves ci-dessus en donnant à la toile le nom d'une divinité (Bakû,160 sur 130 cm, 2020) et de fait on y verra l'esquisse d'une toile d'araignée. Bien qu'abstraites, chacune se prête à interprétation, l’affrontement de deux judokas avec le quadriptyque devant lequel il est photographié, le souvenir d'une soirée passée en Haïti ailleurs ou encore l'ombre de la chute d'Icare. Il se dit d'ailleurs à l'interzone entre figuration et abstraction.

On a le sentiment que la pensée exprimée par Marcel Duchamp en 1965 n'a jamais été aussi juste : "C'est le regardeur qui fait l'œuvre". Et l'artiste nous invite à voir une plume dans Black Feather, La plume noire, Technique mixte sur toile, 80 sur 100 cm, 2025, qui est la dixième oeuvre de la série Elegy qui en compte 17.
Chacune de ses peintures évoque l'engagement de l'artiste envers l'art de la calligraphie, une discipline qui a jeté les bases de ses explorations ultérieures. Sa quête de l'excellence artistique l'a conduit à l'atelier d'art de peinture monumentale sous le mentorat d'Olivier Debré aux Beaux-Arts de Paris et dont on peut en ce moment même admirer les travaux préparatoires de rideaux de scène de théâtre ou d’opéra.

Né en 1963 à Paris, il expose depuis 1986 dans le monde entier, de Paris à Moscou en passant par New-York et jusqu'en Chine, à Hong Kong et Pékin. Il a notamment partagé la scène avec Pierre Soulages lors de l'exposition "L'art chez soi" en 2005, ce qui fut une étape importante dans sa carrière. 
Visiter l'exposition en sa compagnie est un privilège. Certains artistes sont paralysés devant leurs tableaux, n'osant pas en parler. Altone Mishino s'exprime avec fluidité est sincérité, n'éludant pas les questions … qui ne nous viennent pas spontanément, du moins à propos de technique parce que l'assemblée ne maitrise pas forcément les notions de peinture grasse ou maigre, et encore moins l'application de goudron même si on devine que ce n'est pas simple.

On peut juste à ce stade apprécier l'opposition, de l'ordre d'un oxymore, entre l'épaisseur du trait et son opacité et l'effet de transparence de l'encre sur la toile composant un fond doré ou argent. On comprend également qu'un lâcher prise s'opère pour mieux restituer l'importance de la matière et que la question de l'achèvement d'un tableau est quasi organique, s'imposant comme la sonnerie d'un réveil.

mercredi 1 juillet 2026

J'ai jamais … de Rhiannon Collett

C'est à l'occasion d'une avant-première parisienne ouverte aux professionnels et à la presse que j'ai découvert J'ai jamais … de Rhiannon Collett qui va être présenté au festival d'Avignon dans quelques jours, à la Manufacture.

On peut dire qu’il s’agit d’un conte fantastique ancré dans un réalisme magique mais c’est insuffisant pour caractériser cette pièce dont l’écriture est, certes en québécois, mais éblouissante.

Je ne me suis pas attachée à la traduction du titre qui, à la réflexion est très éloigné du texte original, Kissing game, bien plus riche. La pièce a été écrite par une autrice canadienne et a été traduite pour être comprise d’un public québécois. Cependant il n’y a pas eu d’adaptation effectuée pour la francophonie hors Québec. La compagnie a fait le choix de conserver la langue québécoise, et c’est heureux parce que la syntaxe, quoique particulière, est tout à fait accessible, et de plus cohérente avec l’accent de la comédienne qui ne pourrait pas le gommer. Elle peut "juste" intervenir sur l’articulation pour permettre au public de saisir certaines expressions.

J’ai eu la chance de pouvoir lire la version interprétée à Paris et j’ai énormément apprécié, sans doute parce que j’avais encore en tête les images du spectacle. Je dois reconnaître que plusieurs des mots qui m’avaient échappé pendant la représentation ne posèrent aucun problème à l’écrit. Sans doute parce qu’on a le temps de les comprendre dans le contexte. Par exemple une lumière rouge qui semble ne pas poser de problème est en fait une feu rouge. Les boules désignent les seins. La camisole est une chemise. Le bas est une chaussette. Une roche un simple caillou. Sans parler évidemment de mots anglais comme lighter dont sans doute aucun français ne songerait à un briquet. C’est dommage parce que cet objet joue un rôle essentiel. 

Il est donc possible que le public avignonnais entende une version un peu ajustée.

Rhiannon Collett est un.e artiste et auteur.trice dramatique non-binaire dont les œuvres explorent la ritualisation du deuil, la performativité de genre, l’identité queer et les effets psychologiques de l’objectification sexuelle. Il est important de considérer que J’ai jamais … a été pensé pour les adolescents à partir de 12 ans et que la pièce date déjà de 2018.

La comédienne, Pénélope Ducharme, est totalement crédible en jeune lycéenne. Dès notre entrée dans la salle on la découvre allongée sur une civière dans un espace un peu surréaliste ceinturé de lumières et surmonté d’un disque qui parfois évoquera un vitrail d’église, parfois une pleine lune.

Elle porte un blouson en jean dans le dos duquel on devine un grand coeur en patchwork brodé, encadré de deux marteaux, dont on apprendra qu'ils sont les symboles de la justice pour elle et son amie Kate. 

Sam n'a pas une vie familiale très facile. Avec son père elle "prend l'intimité qu'elle peut", faisant preuve de maturité et de résilience. Mais quand elle rencontre une camarade de classe, rousse aux cheveux croches (ébouriffés) qui pourrait avoir les attributs d’une sorcière c'est quasiment un coup de foudre. Quand sa sœur est agressée, Kate sollicite son aide pour la venger. Elles vont retrouver l’homme responsable et l'attirer dans une ruelle. Kate se positionne comme appât, demandant à Sam d’être la justice. Celle-ci, trouvant par hasard un marteau, obéira à son amie qui estime que si on agit comme un sans-cœur on n’a pas besoin de cet organe.

L'organe est volé et jeté au fond d’une rivière. Il continue pourtant de battre ouvrant une brèche étrange dans la réalité et dans leur amitié. La parabole est parfaitement interprétée et déclinée jusqu’au bout, interrogeant des questions qu’on se pose tous : est-il juste de faire justice, le coupable mérite-t-il une seconde chance, le justicier lui-même est-il un être irréprochable ? Qu'est-ce que c'est une "bonne" personne ?

De superbes métaphores nous sont proposées, s’illustrant dans une prose très riche, écrite à coups de phrases qui sonnent, ponctuée par la musique éléctoacoustique de la montréalaise Magnanime (Sara Magnan).
La mise en scène de Véa (ci-dessus) est efficace et évite précisément l’écueil du réalisme. Comme il aurait été beau de faire tomber la neige depuis les cintres (comme Jean Bellorini sait si bien le faire) mais au risque de vider la scène de sa poésie.

Bien qu'écrite en 2018, la pièce résonne à nos oreilles dans le contexte toujours actuel des violences faites aux femmes. J’ai jamais… est un conte fantastique sur la justice, la culpabilité mais aussi sur le pardon et le vertige de se révéler à soi-même.

J’ai jamais… de Rhiannon Collett
Mise en scène Véa
Avec Pénélope Ducharme
Vu le 30 juin 2026 à 13h30 au Théâtre Le Lucernaire à Paris
Au festival d'Avignon, à La Manufacture - Intra Muros du 4 au 21 juillet 2026 à 9 h 40, relâche les 9 et 16 juillet 
La photo qui n'est pas logotypée A bride abattue est de © Roxanne Ross

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