samedi 22 février 2020

Le monde nouveau de Charlotte Perriand à la Fondation Vuitton

Bernard Arnault a voulu faire de la fondation Louis Vuitton un lieu de découverte de la création artistique contemporaine. Il a confié la réalisation du bâtiment à l’architecte américain Frank Gehry, et l'ouverture au public a eu lieu en octobre 2014,  Je n’explique pas que je n’y sois pas encore allée mais cette exposition qui se termine le 24 février autour du monde nouveau de Charlotte Perriand (1903-1999) m’en a donné l’occasion. Et j'étais loin d'imaginer que ce serait une de mes toutes dernières sorties avant le grand confinement.

Cette grande exposition, ouverte depuis le 2 octobre dernier, est consacrée à cette femme libre, pionnière de la modernité, et qui fut l’une des personnalités phare du monde du design du XXe siècle en contribuant à définir un nouvel art de vivre.

Il était logique qu'un hommage lui soit rendu. Elle fut une architecte très créatrice et visionnaire et l'exposition aborde parfaitement les liens entre architecture et design.

Elle retrace le travail de cette femme dont l’œuvre anticipe les débats contemporains autour de la femme et de la place de la nature dans notre société. Elle offre aux visiteurs la possibilité d’entrer de plain-pied dans la modernité, grâce à des reconstitution, fidèles scientifiquement, intégrant des œuvres d’art sélectionnées auxquelles on sait que Charlotte Perriand témoignait un grand intérêt et qui incarnent donc sa vision de la synthèse des arts. Le spectateur est invité à repenser le rôle de l’art dans notre société : objet de délectation, il est aussi le fer de lance des transformations sociétales de demain.

Je ne m’attendais pas à une exposition aussi complète et mon emploi du temps ne m’a malheureusement pas permis de la visiter entièrement en y consacrant le temps nécessaire. Je regrette particulièrement de ne pas être allée jusqu’à la Maison au bord de l’eau que Charlotte a imaginée alors qu’elle avait déjà presque 90 ans. J’aurais voulu voir comment elle procure le sentiment que la plate-forme en bois flotte au-dessus des galets. J’ai loupé l’immense "parapluie" vert suspendu par 18 tiges de bambou mais je suis heureuse malgré tout d’avoir pu voir de près l’essentiel des créations que l’on doit à cette femme remarquable, ce qui m’a permis de comprendre davantage la personnalité avec qui j’avais commencé à faire connaissance à l’Institut de France à travers ses photographies il y a dix jours.

Cette exposition, extraordinaire, de par sa nature et de par la qualité des objets présentés, l'est également du fait que c’est un hommage à une femme exceptionnelle, jusqu’à présent malheureusement connue plutôt dans dans les milieux initiés, commence sous le signe de l’humour avec une photo montrant Charlotte érigée en sainte, avec une auréole… qui n’est rien d’autre qu’une assiette blanche brandit par Le Corbusier (1887-1965) au-dessus de sa tête.

Leur association sera fructueuse. Elle n'avait pourtant pas commencé facilement. Ce misogyne avait  refusé sa première candidature en lui répondant ironiquement "ici on brode pas les coussins" mais Charlotte s’accrocha. Il céda et l’envoya au Salon d’automne, qui était bien davantage qu’un show-room. Très vite lui et Jean-Pierre Jeanneret comprendront le potentiel qu’elle représentait. Ils l’embaucheront et l’associeront pour faire les meubles.
Je découvre juste à l'entrée une tapisserie de Le Corbusier, intitulée Les Mains, datant de 1951,  tissée par l'Atelier Picaud à Aubusson. Cette oeuvre était présentée comme un art "mural nomade" à l'exposition "Proposition d'une synthèse des arts" organisée par Charlotte Perriand en 1955 à Tokyo. Ce n'est pas une transposition d'un tableau mais une création spécifique dont le collage préparatoire tenait compte de la main-d'oeuvre, du tissage et du jeu des matières. Ici, trois plages de couleur contrôlent la fluidité de l'enlacement des corps en soulignant le rapprochement des têtes et l'imbrication des mains (qui m'a fait penser à un tableau de Picasso, postérieur puisque de 1954, intitulé "Claude dessinant, Françoise et Paloma", représentant des enfants couvés par leur mère). Dans un vide ménagé au centre se dégage le tracé conceptuel d'un angle droit qui restructure la composition.

Plus loin le carton de Guernica immense et toujours bouleversant côtoie des huiles, peintes par Le Corbusier (qui décidément n'était pas qu'architecte) dans l’esprit de Fernand Léger. Les tableaux de cet artiste sont nombreux et répondent aux créations de Charlotte. Ainsi "Le transport des forces", peint en 1937  sert en quelque sorte d'écrin au Fauteuil pivotant (1927, métal et cuir, Galerie Ulrich Fiedler, Berlin) et à la Chaise-longue basculante B 306 (1928, Tôle d'acier laqué, tubes d'acier chromés, caoutchouc, toile, ressorts en acier, Vitra Design Muséum, MST-1001-5).
Le fauteuil (à gauche) a été créé par Charlotte Perriand pour son atelier de Saint-Sulpice, et témoigne de sa capacité à s'éloigner du style Art déco dominant. Fascinée par l'industrie automobile, elle applique les principes du taylorisme, habituellement consacré à l'aménagement des postes de travail. Inspirée d'un siège de bureau anglais du début du XX° siècle, cette assise est adaptée aux nouvelles techniques de fabrication en tube.

Elle a dessiné la chaise-longue (à droite) en 1928 pour les villas Church et La Roche à partir du programme de Le Corbusier. Destinée au repos complet du corps, elle s'inspire d'un fauteuil médical le "Surrepos" du docteur Pascaud (1925) et du rocking-chair en bois courbé de Thonet (1880) et c’est en feuilletant un catalogue d'aéronautique qu'elle trouvera plusieurs idées, par exemple plus tard pour une table dont elle laissera visible la structure. Elle précisait dans le brevet d'invention : "Je vous prierais de faire ressortir que ce siège fonctionne par simple glissement et sans aucune mécanique, et ceci en passant par toutes les positions intermédiaires et, en particulier, par la position horizontale qui permet l'obtention d'un siège de repos ordinaire. (...) Il s'agit d'un siège susceptible d'être utilisé indifféremment comme fauteuil ou chaise longue ordinaire, comme siège de repos, comme siège médical pour le repos des jambes, ou enfin comme rocking-chair."

Elle n’est pas la première à employer une structure tubulaire. Le Bauhaus l’a fait avant elle. Mais par contre elle est la première à avoir l’idée d’utiliser des éléments mécaniques pour permettre à ses sièges de pivoter ou les rendre extensibles, et combiner trois positions du corps allongé, assis, et entre les deux. Elle fait apparaître la question du corps et des mouvements alors que jusque-là le corps était en quelque sorte contraint dans les fauteuils caractéristiques Louis XVI tapissier.

Son armature tubulaire soudée, technique comparable à celle des cadres de bicyclettes, devait lui permettre une production en série et des coûts de fabrication réduits. Mais éditée par Thonet à partir de 1930, elle ne connait pas de succès commercial immédiat. Environ 170 exemplaires seront vendus dans le monde au cours des années 1930.

Le visiteur pourra un peu plus loin tester les assises, l’ergonomie de chaque siège, son confort extrême, apprécier le dos basculant ... dans une salle reconstituant l'appartement de Charlotte. Croyez moi c'est une expérience que de s’allonger sur la chaise-longue basculante B 306.
Mais c'est tout de suite l’anthropomorphisme de la Chaise Ombre créée en 1954 par cette femme visionnaire qui me frappe et que je découvre sous un mobile de CalderElle est en contre-plaqué cintré et teinté, (ce modèle a été acheté en 1996 par le Centre Pompidou, Paris-Musée national d'art moderne-Centre de création industrielle, AM 1996-1-15). C'est pour démontrer qu'il est possible de cintrer le contre-plaqué que la firme japonaise Tendo, qui vient d'acquérir une machine spéciale provenant des Etats-Unis, qu'elle s'adresse à Charlotte Perriand qui reprend les caractéristiques de son guéridon : une feuille unique pliée, un meuble empilable, un clin d'oeil aux vêtements noirs des marionnettistes du théâtre bunraku. L'élégance du dessin est proche de la calligraphie et des idéogrammes. Cette chaise est présentée elle aussi dans l'exposition "Proposition d'une synthèse des arts" en 1955 à Tokyo.

Sur la droite, se trouve le Guéridon Air Franceconçue pour l'appartement de fonction du mari de Charlotte Perriand, Jacques Martin, à Tokyo en mai 1953. Cette table basse est un prototype en aluminium anodisé, (acheté en 1996 par le Centre Pompidou, Paris - Musée national d'art moderne-Centre de création industrielle, AM 1996-1-16). Il était destiné au service des repas de réception, raconte la créatrice, il est d'usage de disposer de petits plateaux sur pieds en bois laqué noir, individuels, que l'on entrepose superposés après usage. Je traitai ce sujet à l'occidentale par une table individuelle en rôle d'élu anodisé noir empilable. Façonnée à partir d'une seule tôle d'aluminium, cette table a été réalisée en neuf exemplaires par les Ateliers Jean Prouvé en 1953.

Et parce que Charlotte était fan de Joséphine Baker elle l’a dessinée alors qu’Alexandre Calder l’a sculptée avec un fil de fer. Les deux oeuvres sont présentées cote à cote. C'est un des intérêts de cette exposition que de montrer diverses facettes pour corroborer sans doute que la création ne connaît pas de formule.
D'autres photos que celles que j'ai admirées à l'Institut montre l'architecte d'une manière complémentaire. Je reconnais par exemple immédiatement le collier à roulement à billes que manifestement elle portait souvent. Un cliché pris de face révèle un cou très fin.

Cette femme, qui est une véritable artiste, ne dissociait pas le travail de l’activité sportive. On la voit beaucoup en extérieur, comme sur une plage avec Picasso et Dora Maar dont elle était amie. Ses parents étaient artisans, son père coupeur dans un atelier situé dans la zone de Saint-Honoré jouxtant le luxe et la place Vendôme. Son père était savoyard, sa mère bourguignonne. Elle est reliée très fortement à la nature, surtout la montagne. Elle est encouragée à faire des études d’art décoratif entre 1920-23 et elle est très vite reconnue.
Elle invente d’abord pour elle la cuisine moderne, caractérisée par le gain de place, le souci constant de gagner de la place, et qui est désormais une préoccupation banale aujourd’hui. L’appartement modèle est un ensemble de casiers, de chaises, de tables où le carré est en quelque sorte idéalisé. L’association des couleurs turquoise et chocolat du carrelage est extrêmement moderne aujourd'hui. Difficile de croire que les meubles de son appartement parisien ont presque 100 ans.

Le succès financier n'est pas au rendez-vous. Quand des millions de chaises bistro se vendent, la chaise de Perriand (pourtant plus confortable) ne marche pas. Charlotte doit se rendre à l’évidence mais elle n’abandonne pas pour autant. Elle rencontre Peugeot, cherche à s'inspirer des tubes des cadres mais ce n'est pas concluant tout en permettant d’écrire une sorte de Story Telling technique.
Le cadre se fait à plat, la chaise longue se déploie dans l’espace, sans gabarit, ce qui exige beaucoup d’étapes, donc du temps, donc de l’argent. Elle trouvera la solution dans la décennie suivante avec un fauteuil en bois paillé qui équipera la Maison du Jeune Homme. En effet, le bois est plus facile à travailler que l’acier. On peut adapter l’ergonomie du siège en modifiant l’accoudoir et l’assise en inclinant le dossier. Dans les faits il sera utilisé dans les 77 chambres des étudiants mexicains de la Cité universitaire à Paris, en 1952, dont un exemple est reconstitué dans un autre étage de l'exposition.
Elle conçoit aussi pour elles un modèle de bibliothèque, dite "à joues". Utilisable recto verso, elle est placée en épi au milieu de la pièce pour séparer la chambre de la partie sanitaire, en dissimulant presque entièrement un petit lavabo.
Posée sur deux blocs de béton recouverts de carreaux en grès, elle semble flotter. Amplement coloré, ce meuble est fabriqué par les Ateliers Jean Prouvé. Si elles répondent à des principes de standardisation, ces bibliothèques, grâce à leurs jeux chromatiques, sont remarquables par leur variété, proche d'une portée musicale. Pour ce volume restreint, Perriand choisit aussi sa table triangulaire à pieds fuselés, le placard Brazza, le fauteuil bois et paille de 1935 et le Lit SCAL de Prouvé. Si les chambres des Maisons du Mexique et de la Tunisie était de petits espaces, Charlotte a réussi à faire en sorte de gagner le maximum de place.
C'est à elle que Jean Richard Bloch, rédacteur en chef du journal communiste Le soir, doit son bureau ergonomique (ci-dessus) en 1938. Charlotte milite pour l’Espagne républicaine et s’engage avec Fernand Léger pour le Front populaire.
On remarquera que la cette table basse est soutenue par les mêmes pieds que la chaise Ombre. On n’a rien inventé. Elle a souvent recours à 3 pieds, comme ici pour cette table Picasso.
Mais la plupart du temps elle privilégie des plateaux très épais, comme on les apprécie de nos jours. Elle conçoit une très astucieuse table éventail en 1972 (non photographiée) avec en quelque sorte un patchwork de bois. Elle aime beaucoup ce matériau et installe des troncs d’arbres dans son atelier dès 1960. Voici par exemple une installation végétale datant de 1969.
La nature est une formidable source d'inspiration comme on le voit avec cette Table basse marbre et bois dite Sicard, Tokyo, 1941(réplique fabriquée par Cassina en 2019). Elle photographie des pierres dans la forêt de Fontainebleau ou en Normandie. L’asymétrie de la forme est une évidence qu'elle a perçue sous l’influence de la nature et de ses promenades avec Fernand Léger et Jeanneret pendant lesquelles elle collecte des morceaux de toutes sortes. Il est cohérent de photographier des squelettes puisque ils soutiennent le poids de la tête.
A ce premier étage l'exposition conclut sur la volonté de montrer des jours meilleurs avec la dernière image à la campagne. Il s’agit de construire autrement et Charlotte voulait se situer dans ces utopies là. C'est autant visible dans son travail que sa sympathie pour le PC. On remarquera que l’on pointe des îlots d’insalubrité dans la fresque visuelle présentée au Salon des arts ménagers, intitulée La grande misère de Paris, et reproduite ici.
Dans les étages supérieurs, que j'ai malheureusement du traverser un peu au pas de course j'ai remarqué ce Prototype de la Cuisine de Marseille, 1949, maquette au 1/10.
Et quelques autres meubles qui, touts, composent un ensemble cohérent qui se répond.
La dernière photo, à l'étage supérieur de la Fondation, la montre dans son appartement de Rio au Brésil avec Jacques Martin, son mari.
Je vous encourage à suivre les micro-visites, d'une durée de 15 minutes, toutes les 30 minutes, gratuites, et sans inscription préalable qui sont absolument passionnantes.
Enfin je signale que dimanche l’exposition sera gratuite pour le dernier jour ou presque. Il y aura sans doute énormément de monde mais cela vaut la peine.
Petite biographie de Charlotte Perriand pour compléter : Elle naît le 24 octobre 1903 à Paris. Elle étudie à l'école de l'Union centrale des arts décoratifs entre 1920 et 1925. Deux ans plus tard, elle devient architecte d'intérieure et équipe son atelier place Saint-Sulpice. Son intérêt et sa curiosité par le mobilier d'intérieur l'ont amenée à collaborer avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret des années 20 aux années 30.  Elle travaille alors sur des réalisations majeures telles que la Villa Church, villa Savoye, La cité du refuge de l’Armée du Salut et le Pavillon suisse à la cité universitaire.

Quelques années plus tard, Charlotte Perriand participe à la fondation de l'Union des Artistes Modernes (UAM) et se lance en 1933 dans la recherche photographique, en lien avec Fernand Léger et Pierre Jeanneret sur le thème de l'art brut. Elle se focalise sur les objets trouvés dans la nature qu'elle photographie in situ ou dans son atelier de Montparnasse.

En 1934, elle se spécialise dans l'architecture préfabriquée pour les loisirs comme la Maison au Bord de l'eau, le Centre de loisirs, les hôtels et refuges de montagne.

En 1940, Charlotte Perriand est nommée conseillère pour l'art industriel par le gouvernement japonais, elle part à Tokyo et rentrera en France en 1946. On sentira l'influence nippone dans chacune de ses oeuvres. Des projets phares suivront, notamment avec Air France (1957-1963) et le Musée national d'art moderne de Paris (1963-1965). De nombreuses expositions mettront ensuite Charlotte Perriand en tête d'affiche pour sa synthèse des arts et sa vision singulière.

Elle disparaît le 27 octobre 1999 à Paris.
Le monde nouveau de Charlotte Perriand
Du 2 octobre 2019 au 24 février 2020
Fondation Louis Vuitton
8, Avenue du Mahatma Gandhi
Bois de Boulogne
75116 Paris

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