jeudi 19 janvier 2017

Le vivier des noms de Valère Novarina


Il a fallu que les parisiens attendent presque deux ans pour bénéficier de cette immersion dans Le vivier des noms, créé l'été 2015 au Cloître des Carmes pour le festival d'Avignon. Il subsiste de cet été là un gâteau reprenant l'architecture du lieu et dans lequel on croque pendant le spectacle.

Le décor est la première surprise. Ce sont 56 panneaux blancs rectangulaires, marqués de traits rouges et noirs, et représentant les figures du tarot personnel de Valère Novarina qui signe à la fois "texte, mise en scène et peinture" comme l'annonce le programme.

Ceux qui connaissent le travail de cet artiste sont prêts à se laisser porter par les sinusoïdes de son rapport au théâtre. Les autres, pour peu qu'ils acceptent de suivre leurs émotions, rejoindront vite la cohorte des inconditionnels.

C'est en tout cas une expérience à vivre sous l'impulsion de "l'historienne" (fabuleuse Claire Sermonne), qui pourrait être considérée comme une madame Loyale de la cérémonie et qui fera prendre vie à un décor qui cessera très vite d'être purement imaginaire.

L'auteur a mis en garde le public avant la représentation : Laissez entrer l’acteur et ne vous attendez à rien ! Par saut mental, il peut, sur le plateau, faire de toi, de vous, de moi, de lui, un désadhérent. Nous faire retrouver la vie par un éclair de désadhérence. Par un spasme d’étonnement vif. Par un soudain basculement et une réversibilité, par l’ambivalence brusque et le retournement des mots dans l’espace – et le retour d’espace en mots ; il peut nous porter un coup vivifiant. La force vive agit par saut. C’est par déchirure qu’opère en nous la cruauté comique. (...)
Le spectacle entre en nous comme le rêve : sans aucun filtre humain et sans passoires psychologiques : nous voyons comme si nous étions hors de nos propres animaux. Chacun de nous se change en animal prophétique parce qu’il se souvient. (...)
La scène est le lieu joyeux d’une réinvention perpétuelle de la figure humaine. (...) L'acteur lance loin la bonne nouvelle du théâtre : allez annoncer partout que l’homme n’a pas encore été capturé !

Tout est annoncé et rarement le titre d'une pièce aura été aussi juste. Car c'est véritablement à une pêche miraculeuse que nous sommes conviés, dans un état d'esprit qui tient de la performance, de la revue (avec les chansons et l'accordéon en direct de Christian Paccoud), et du cirque dont les codes sont détournés régulièrement.
Ça pourrait, ça aurait pû être très intellectuel, considérablement artificiel. Pourtant pas du tout. Tous les ingrédients sont là, y compris l'humour, pour que jamais nous ne décrochions plus qu'une fraction de seconde. Même les incidents (hier soir un couteau qui se brise) ont l'air d'être naturels, et pourraient être inclus dans la mise en scène.

Il faut tout écouter. On a pu entendre hier que l'action se déroulait le 18 janvier 2017 virgule 4 ... La fable du Corbeau et du renard a pris un furieux coup de jeune. Et puis la nourriture tient une place de choix, en toute logique pour un vivier. Avec deux scènes de banquet, dont l'une est une évocation de la Cène.

Valère Novarina fait parler les phrases jusqu'au silence, qui est ce qui reste après la parole. Tous les sentiments colorent à tour de rôle ces dialogues-monologues que se répercutent les comédiens, tous exceptionnels et dont il faut se souvenir. Y compris l'humour noir puisqu'il est dit que chacun de nous finira à l'horizontale. Il y a (effectivement) un air (r?) de trop dans le mot mort.
Est-ce la dernière réplique ? Oui et non puisque vous venez d'en rajouter une ... Le vivier des noms est un spectacle qui se consume sans faim, sans fin, cent fins.
Le vivier des Noms, texte, mise en scène et peinture de Valère Novarina
avec Ivan Hérisson, Julie Kpéré, René Turquois, Dominique Parent, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Valérie Vinci, un musicien sur scène Christian Paccoud et les ouvriers du drame Elie Hourbeigt, Richard Pierre
Collaboration artistique Céline Schaeffer
Musique Christian Paccoud
Scénographie Philippe Marioge
Costumes Karine Vintache
Dramaturgie Roséliane Goldstein, Adélaïde Pralon
Au Théâtre 71, 3 Place du 11 novembre, 92240 Malakoff, 01 55 48 91 00
Du 18 au 26 janvier
mar, ven à 20h30
mer, jeu, sam à 19h30
dim 16h
Le texte a été publié aux éditions P.O.L, en 2015

La tournée se poursuit les 2 et 3 février 2017 à l’Hexagone, sur la Scène Nationale de Meylan (38), 04 76 90 00 45
Les photos qui ne sont pas logotypées A bride abattue sont de Pierre Grosbois

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