mardi 17 janvier 2017

D'autres vies que la mienne

Voilà un an et demi environ, naissait le Théâtre de la Reine Blanche. Caché dans une petite ruelle du 18ème arrondissement (passage de la Ruelle justement), il offre une programmation tout à fait originale où sciences et humanités se côtoient. Isabelle en est revenue enchantée par la gentillesse de l'équipe.

Elle y était pour D’autres vies que la mienne, adapté du roman d’Emmanuel Carrère publié en 2009 aux éditions P.O.L. Cet auteur avait reçu le prix Renaudot pour Limonov en 2011. La même année le magazine GQ l’avait élu meilleur écrivain de l’année.

Pour D'autres vies que la mienne il s'appuie sur deux drames auxquels il s’est trouvé intimement mêlé : À quelques mois d'intervalle, la vie m'a rendu témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari. C’est ainsi que je me suis retrouvé à raconter l’amitié entre un homme et une femme, tous deux rescapés d’un cancer, tous deux boiteux et tous deux juges, qui s’occupaient d’affaires de surendettement au tribunal d’instance de Vienne.
Tout y est vrai...

En effet, en 2004, Emmanuel Carrère s'est trouvé en vacances au Sri Lanka avec sa compagne Hélène et ses deux enfants, au moment où un terrible tsunami faisait des centaines de milliers de victimes sur la côte indonésienne. Parmi les 95 français décédés se trouvait une fillette de 4 ans, Juliette, dont il rencontra sur place le grand-père Philippe et les parents, Jérôme et Delphine, avec lesquels s'était tissée une amitié.

À son retour à Paris, l'auteur est confronté à la mort de sa belle-sœur, elle aussi prénommée Juliette, atteinte d’un cancer, mariée à Patrice et mère de trois fillettes.

Une suggestion de Philippe, le grand-père de la petite Juliette, sera à l’origine de la décision d’Emmanuel Carrère de livrer leurs histoires : Toi qui es écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça ? [...] Tu devrais. Si je savais écrire, moi, je le ferais.

L'écrivain va le prendre au mot et répercuter ces deux ondes de chocs dont il a été le spectateur parfois bien démuni. Faire vivre ce récit au théâtre était un challenge que relève magnifiquement Tatiana Werner dans une mise en scène minimaliste, ce qui ne surprend pas quand on sait qu'elle est fascinée par le travail de Nathalie Sarraute. Il s'agit de sa deuxième collaboration avec David Nathanson comme metteure en scène.

David Nathanson avait lu le roman a sa sortie en 2009. Il avait été bouleversé. Mais rien ne lui laissait penser à ce moment-là qu'il avait sous les yeux un matériau théâtral, même si cette ultime phrase de Tchekhov à la fin de  Platonov il faut enterrer les morts et réparer les vivants ne cessait de le hanter. (c'est cette citation qui a procuré chez Maylis de Kerangal le déclic pour son dernier roman).

Il a pensé petit à petit à envisager de faire des récits magnifiques d'Emmanuel Carrère une pièce, un moment de théâtre d’une infinie tristesse mais aussi d’une beauté sans faille. Avec Tatiana Werner, il a imaginé donner corps à ces personnages héroïques et bouleversants et ensemble ils ont adapté le roman. Pour raconter d’autres vies que les leurs.

D’autres vies que la mienne s’appuie sur un dispositif scénique épuré : quelques éléments de décor (un fauteuil, un canapé), relayés par des projections vidéo de textes et d’aplats de couleurs qui rappellent l’aspect littéraire du texte (le narrateur est écrivain) tout en le transformant en objet théâtral. Toute l’attention se reporte sur le texte que s’approprie le comédien avec une grande sobriété. Sa voix ne tremble, pas, il ne pleure pas. On sent un parti pris théâtral de ne pas se laisser entrainer par le pathos.

La parole s’accompagne de mots, de phrases du texte et d’aplats de couleurs projetés par intermittence sur un écran. Ce qui est écrit devance parfois le récit. Ce sont des supports narratifs qui nous mettent sur une piste dont nous ne comprenons parfois le sens qu’ultérieurement.

Le comédien s’efface derrière le texte pour s’installer dans la peau du narrateur ou des personnages. Dès la première histoire, il adopte le "je" de l’auteur qui prend conscience que cela n’arrive pas "qu’aux autres". Il raconte la souffrance avec une proximité va devenir aussi un peu la sienne. A l’hôtel, il rencontre une jeune femme de 27 ans dont le mari a disparu. Elle ne peut pas envisager l’avenir sans lui. Comment rester insensible à un drame qui pourrait tous nous toucher ? L’auteur projette cette situation sur sa propre vie. Il pense à sa compagne dont il s’était senti moins proche ces derniers temps : Elle pourrait être morte aujourd’hui. Elle m’est précieuse. Tellement précieuse. Je voudrais qu’un jour elle soit vieille, que sa chair soir vieille et flapie, et continuer à l’aimer.

Les histoires s’enchainent. Nous suivons heure par heure, la détresse de Jérôme et de Delphine qui cherchent le corps de leur fille d’un hôpital à un autre. L’absurdité violente d’une perte qui s’impose si brutalement que les émotions et les pensées ont du mal à s’accorder. Jérôme agit, avec calme avant de tout d’un coup s’affoler. Sur un fond sonore de diapositives qui défilent clac, clac, clac, il demande que la séance s’interrompe : Qu’on retourne en arrière !, qu’on revienne à la veille quand tout allait encore bien…mais les diapositives des vacances sont des morceaux de la vraie vie qui se joue maintenant. On ne peut plus reculer.
La deuxième histoire est tout aussi triste. Le narrateur raconte la lente agonie de sa belle-soeur. Il y ajoute la voix d’Etienne, l’ami et collègue de Juliette au tribunal qui s’est confié à lui après le décès de cette dernière. Juliette vivait certes avec Patrice mais elle partageait sa souffrance avec Etienne. Tous deux étaient victimes d'un cancer leur infligeant un lourd handicap physique, lui une jambe amputée, elle une jambe impotente. Les "juges boiteux, ainsi qu’on les nommait, défendaient la cause de personnes surendettées en situation précaire. Apparait non sans humour un "Attention" clignotant sur l’écran qui annonce que le comédien va nous expliquer des notions un peu compliquées ! Suivent de longues descriptions techniques qui forcent le spectateur à s’immerger dans les problèmes juridiques liés au surendettement. Ces détails un peu pesants auraient pu ne pas être repris sur scène mais peut-être ont-ils cette vertu de créer une respiration avant d’enchaîner sur cette suite douloureuse que seront les derniers moments de Juliette : ce que Patrice voyait maintenant, c’était un corps pantelant de souffrance, livré à quelque chose qui ressemblait à de la panique. Finis l’esprit clair, la sérénité. Elle perdait le contrôle, ce n’était plus elle.

Le spectacle se termine. Nous sommes secoués par ces deux vagues qui nous ont emportés dans leur violence. Elles ont changé des destins à tout jamais mais elles ont aussi réveillé des potentiels d’amour. Le spectacle encourage à savourer sans attendre ce qui est positif ici et maintenant. Gardons à l'esprit la dernière phrase de la pièce (et du roman), empruntée à la grande Histoire puisque c'est la mère de Napoléon qui l'avait dite en proie à une forte prémonition : ma philosophie tient tout entière dans le mot qu’aurait eu, le soir du sacre de son fils : « pourvou que ça doure ».

David Nathanson  prépare actuellement un projet autour de la correspondance de François Truffaut.

D'autres vies que la mienne d'après Emmanuel Carrère
Adaptation Tatiana Werner et David Nathanson
Mise en scène Tatiana Werner
Avec David Nathanson
Lumières et vidéo Mathieu Courtaillier
Du 4 janvier au 11 février 2017
Du mardi au samedi à 20h45
Relâches les 14, 25 et 26 janvier
Théâtre de la Reine Blanche
2 bis, Passage Ruelle - 75018 Paris
Métro La Chapelle ou Marx Dormoy

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